DESCENTE DANS LA MINE DE HOUILLE
DE TJTTRY PRÈS EAYEUX ( CALVADOS).
Liltry n'offre rien de remarquable à l'extérieur , rien de saillant dans la physionomie; ce qui offre seulement quelque intérêt, c'est la mine de houille.
En creusant un fossé dans cet endroit , on remarqua une substance noirâtre qu'on prit pour des traces d'une mine de fer ; plus tard on reconnut que c'était de la houille. De !à des fouilles , et l'exploitation qui s'y trouve aujourd'hui.
Il y a trois ouvertures , que l'on appelle fosses , par lesquelles on y descend. Elles sont au nombre de trois, d'abord pour faciliter l'exploitation, ensuite afin que, si l'une d'elles, venait à se fermer par une voie d'eau , les ouvriers puissent sortir du lieu de leurs travaux.
C'est par la fosse Sainte-Barbe que je suis descendu; à l'œil de cette fosse est une machine à vapeur de la force de vingt chevaux. Sa destination est de monter le charbon de terre dans de grands seaux , et de vider la mine de l'eau qui s'y trouve et qui sert ensuite à alimenter celte même machine.
Pour arriver à la houille par cette fosse, on est obligé de parcourir trois cent quarante-huit pieds ; son ouverture est de quatre pieds carrés, et, dans toute sa longueur, sont des planches placées verticalement pour empêcher l'éboulement de terres. C'est par cette ouverture que montent et descendent les seaux; mais les mineurs descendent par une petite ouverture, qui est pratiquée à deux ou trois pieds de la grande, au moyen d'échelles; de vingt-cinq pieds en vingt-cinq pieds il se trouve un plancher qui s'abat, afin que si l'ouvrier tombe il ne fasse qu'une chute de vingt-cinq pieds, ce qui déjà est très raisonnable.
Maintenant que j'ai exposé la disposition des lieux, je vais parler de mon voyage souterrain.
D'abord on me lit changer de vêtemens; au pantalon de Casimir succéda le pantalon de grosse toile blanche; une ample veste de même étoffe remplaça le frac pincé et boutonné jusqu'au menton; puis l'on me mit sur la tête un vieux chapeau auquel, en guise de plumet, on ajouta une chandelle allumée. Après cette toilette préliminaire, on m'invita à me placer dans la voiture de transport; c'est une espèce de cuve attachée par trois Chaînes à la corde qui lient à la machine à vapeur; c'est ainsi que descend toujours le commis-inspecteur qui m'accompagnait. Mon compagnon de voyage était vêtu comme moi ; seulement , outre son plumet flamboyant, il avait une lanterne et un chandelier. Ce chandelier mérite d'être décrit; c'est un morceau de fer aigu par un bout , pour qu'on puisse l'enfoncer dans les murailles, et , par l'autre bout, percé d'un trou pour recevoir la chandelle. Tout mineur est pourvu d'un pareil instrument.
Les premiers dix pieds que je descendis, j'éprouvai une espèce d'hallucination , mais qui fut de courte durée. A peu près à moitié de notre course perpendiculaire nous reçûmes une forte aspersion ; elle était causée par une fissure que les eaux avaient faite aux planches qui soutiennent I
les terres. Le commis héla les hommes d'en haut, et l'on nous fit remonter jusqu'à la hauteur de la fente; alors, avec un ciseau , il fit une autre fente à côté de la première mais qui ne traversait pas l'épaisseur delà planche, et qui, rapprochant les fibres du bois, nous mit à l'abri d'une seconde douche. Après cette réparation nous continuâmes à sec notre descente, qui dura cinq minutes, déduction faite du temps employé à boucher la voie d'eau. Lorsque nous fûmes arrivés à l'endroit où sont les travaux , on attira notre embarcation avec des crocs , et nous pûmes mettre pied à terre.
L'obscurité presque complète qui avait régné pendant notre voyage me fit trouver bien vive la clarté que procuraeint les chandelles , placées à quelque distance les unes des autres, dans les divers embranchemens de la mine.
Nous fûmes reçus par un second commis, qui reste dans la mine pour surveiller les travaux, tandis que celui qui m'accompagnait n'y descend que pour quelques momens. Là , on m'arma d'une béquille dont je ne compris pas d'abord l'utilité , attendu qu'elle n'avait pas plus d'un pied et demi de longueur; mais, plus tard, elle me fut d'un grand secours. Nous marchâmes, sans rencontrer personne, soixante ou quatre-vingts pas, suivis d'un enfant de dix ou onze ans , qui portait une chandelle et de la poudre que le commis distribue lui-même aux mineurs pour faire sauter les fragmens de charbon de terre. La voie dans laquelle nous marchions était, comme toutes les autres, bordée de parois faites d'une espèce de pierre que l'on trouve dans la mine. Cette pierre ressemble beaucoup à du bois pétrifié ; elle se trouve immédiatement sur la houille ; sur les parois sont des poutres placées transversalement pour servir de plancher. On a bien soin de remplacer ces ais quand ils commencent à menacer ruine , et cette opération présente de très grands dangers, car il arrive souvent que , pendant qu'on est occupé à remplacer l'ancienne charpente, il se fait de forts éboulemens.
Bientôt nous rencontrâmes des enfans attelés à de petits traîneaux, sur lesquels étaient des baquets qui contenaient à peu près deux pieds cubes de charbon de terre ; les enfans occupés à ce travail sont âgés de quinze ou seize ans; d'autres , plus jeunes , parcourent les longues voies de la mine avec un vase en bois plein d'eau pour humecter les planches qui sont sur le sol , afin de faciliter l'action des traîneaux. Tout mineur travaillant dans la mine n'a qu'un simple caleçon pour vêtement. Les uns sont occupés à faire des murs ; d'autres creusent ; quelques-uns font sauter la mine. Voici comment se fait cette dernière opération.
On fait , dans la houille , à l'aide d'un long ciseau , un trou de deux on trois pieds de profondeur , ouvrage qui me parut très pénible , car les ouvriers qui le faisaient suaient tellement , que de leur corps s'élevait une vapeur épaisse; quand ce trou est achevé, on y introduit de la poudre à canon. Pour cela , on a un tube en cuivre , que les mineurs nomment une épinglette , et qui est de la longueur du trou y dans le bout opposé au pétard qui est mis dans le fond du trou , l'on met un peu de poudre , que l'on allume avec une mèche assez longue pour donner le temps à l'ouvrier de se retirer. Le feu , prenant à la poudre qui est dans un des bouts , se communique à l'autre , en parcourant l'intérieur de l'épinglelte , et la mine saute. La détonation n'est pas aussi forte que je l'aurais cru; ce n'est qu'un bruit mat.
Les mineurs qui travaillent dans la mine y restent douze heures; ils y descendent le soir à six heures, pour en ressortir le lendemain matin , à la même heure ; d'autres les remplacent, et restent également douze heures , depuis six heures du matin jusqu'à six heures du soir. Tous sont grands et forts ; mais ils ont le teint de la plus grande pâleur (\).
(i) Les mines de Liltry emploient plus de quatre cents ouvriers
Après être restés deux heures dans la mine , mon cicérone et moi nous remontâmes par le même moyen qu'on avait employé pour nous descendre , nous mîmes sept minutes à remonter et nous trouvâmes en haut de l'eau chaude pour nous laver, et du feu pour sécher nos vêtemens. J'oubliais de dire à quoi sert la béquille dont on m'avait armé en arrivant dans la mine : la voûte est tellement surbaissée à certains endroits, qu'on est quelquefois obligé de marcher l'espace de plus de deux cents pas entièrement courbé, et c'est alors que l'on retrouve avec plaisir la petite béquille pour s'appuyer.
Dans la mine on est obligé de nourrir des chats, pour détruire les souris qui y sont en grande abondance, et qui, sans cela, dévoreraient les alimens qu'emportent les mineurs; ces chats n'y vivent, au plus, que trois ou quatre ans.
De distance en dislance sont aussi des portes qui servent à intercepter les courans , et à les renvoyer du côté des travailleurs qui, sans cette précaution, seraient souvent privés d'air et menacés de,l'asphyxie.
(Extrait de la Revue de Rouen).
et produisent annuellement plus de deux cent mille quintaux métriques de houille. Ces mines sont devenues célèbres depuis qu'un de nos plus savans géologues, M. Cordier , de l'Institut, les a choisies, il y a une dixaine d'années, pour le théâtre d'expériences destinées à mettre hors de doute l'existence de la chaleur centrale , et à faire connalire les lois que suit l'augmentation de la chaleur souterraine. Ces expériences, pour lesquelles cet académicien s'entoura de toutes les précautions imaginables, furent complétées dans les houillères de Carmeaux (Tarn) , et de Decise (Nièvre). Elles sont consignées dans le Mémoire qu'il lut à l'Institut, en 1827, sous le titre de Essai sur la température deVintérieur de la terre.