BATAILLE DE CASTIGLIONE
Aujourd'hui que vingt années ont refroidi l'enthousiasme guerrier de l'empire, aujourd'hui que les idées de paix et d'u ion ont remplacé les haines insensées qui divisaient les peuples , qui de nous cependant ne se sent encore ému au souvenir des brillantes campagnes d'Italie , au récit de ces hauts faits, qui rendent éternelle la gloire de l'année française et de son général , et pour lesquels les batailles d'Annibal peinent seules fournir des objets de comparaison? Les moindres circonstances de ce célèbre épisode de notre histoire, portent avec elles le plus puissant intérêt, et éveillent dans nos cœurs une sympathie irrésistible. C'est à peine si l'on ose ajouter foi aux faits les plus avérés, tant ils tiennent du prodige, tant ils semblent au-dessus des forces humaines.
Mais parmi tous ces glorieux évènemens , il n'en est peutêtre pas de plus mémorables que la bataille de Casliglione et. les combats qui la précédèrent.
I es bruits les plus nlarmans circulaient alors en France sur le sort de l'année d'Italie ; on savait (pie le général des Autrichiens , Wurmser , avait reçu de nombreux renforts : on savait qu'il voulait en profiter pouf débloquer Manloue; qu'il s'était déjà emparé de Salo et de Brescia; cl qu'une de ses colonnes avait contraint l'armée française d'évacuer Vérone. L'inquiétude ('lait grande; mais la confiance dans les lalensde Bonaparte l'était encore d'avantage , et elle ne fut point trompée. Dans ces circonstances difficiles, pressé par une année nombreuse que îles avantages dc\ aient enhardir, CC général sentit qu'il fallait adopter un plan vaste, afin,
non-seulement , d'arrêter les progrès de l'ennemi, mais encore d'anéantir ses forces. Les Autrichiens , en descendant du Tyrol par Brescia et l'Adige,le mettaient au milieu de leur armée ; mais si les troupes républicaines étaient trop faibles pour faire face aux deux divisions , elles pouvaient battre chacune d'elles séparément. Pour y réussir, il fallait, dans vingt-quatre heures, lever le siège de Mantoue , repasser sur le champ le Mincio , et ne pas donner à l'ennemi le temps d'envelopper l'armée française ; Bonaparte n'hésite pas un seul instant.
Le 12 thermidor, an iv , toutes les divisions se mettent en marche; le 13, le général Soret bat les Autrichiens à Salo , leur prend deux drapeaux , deux pièces de canon et deux cents prisonniers , pendant que le général Dallémagne, chargé d'attaquer Lonado, met 600 hommes hors de combat, et fait six cents prisonniers. Le 14 , Augereau s'empare de Brescia.
Le 15, l'armée est rassemblée, et se porte en avants L'ennemi fait marcher un corps considérable à Castiglione , occupé par une demi-brigade française , qui se reploye , par la faute de son chef, et abandonne cette position importante. Le général Soret est forcé de quitter Salo : le général Guieux reçoit l'ordre de le reprendre. Pendant ce temps, on apprend que toute l'armée de Wurmser passe le Mincio pour venir attaquer les Français.
Le 1 6 , à la pointe du jour , on se trouve en présence ; Augereau attaque les ennemis, fait 2,000 prisonniers, tue 500 hommes, et enlève 18 pièces de canon. La division Masséna les rencontre à Lonado : au commencement de l'action , elle perd trois pièces d'artillerie , et le général Pigeon est fait prisonnier ; mais Bonaparte et Berthier arrivent , le combat recommence , le général Pigeon est repris, l'ennemi prend la fuite, Masséna le poursuit, lui prend sept pièces de canon , trois généraux , deux mille prisonniers , et taille en pièces cinq à six cents hommes. En même temps une autre colonne attaque Salo, et s'empare de 450 chevaux d'artillerie , de 1 00 hulans, et de \ ,800 prisonniers. -,
Le i7, un parlementaire vient dire à Bonaparte, que la gauche de son armée est cernée , et que les Français sont sommés de se rendre. Bonaparte répond : « Allez dire à votre général que s'il a voulu insulter l'armée française, je suis ici ; que c'est lui-même qui est prisonnier; que la division qu'il commande est une des colonnes que nos troupes ont coupée à Salo ; que si , dans huit minutes , il n'a pas mis bas les armes , que s'il fait tirer un seul coup de fusil , je fais tout fusiller. Débandez les yeux à Monsieur, ajoutet-il , voyez le général Bonaparte, son état-major et la brave armée républicaine; dites à votre général qu'il peut faire une bonne prise; allez. » On redemande à parlementer; le chef de la colonne ennemie veut obtenir une honorable capitulation : « Non , dit Bonaparte, vous êtes prisonniers de guerre. » Berthier reçoit l'ordre de faire avancer les grenadiers , l'artillerie légère , et d'attaquer. Aussitôt le général ennemi s'écrie : iVoiis sommes torts rendus. Trois bataillons autrichiens de 4,000 hommes , 20 hulans , 4 pièces de canon, 5 drapeaux, sont livrés aux Français, et sont mis en route pour les dépôts.
Le lendemain, 18 thermidor, Bonaparte est à Castiglione de Stivère, en présence de l'autre division do \\ urniscr, forte de 25,000 hommes. A six heures du matin, il fait un mouvement rétrograde, pour attirer l'ennemi, qui se laisse tourner par la colonne du gênerai Serrurier. L'action s'engage : sur tous les points les Français sont victorieux , cl l'ennemi perd deux mille hommes , tant tues que prisonniers, dix huit pièces de canon cl 120 caissons. Cette campagne se termina en cinq jours; l'armée était depuis huit jours à cheval ; Bonaparte n'avait pas dormi depuis le II thermidor, elle 18, il ne s'était pas encore débotté.
I orsque les nouvelles de ces clonnans succès parvinrent a Paris, l'enthousiasme fut universel, et un décret unanime
du corps législatif déclara que l'armée d'Italie n'avait cessé de bien mériter de la patrie. Un orateur du conseil des cinq -cents, qui regrettait de ne pouvoir lui donner un témoignage plus éclatant de la reconnaissance nationale , disait à cette occasion : « Nous sommes condamnés à nous servir de formules usées; mais il est beau de les avoir usées par la victoire. »