LES PLONGEURS
Le privilège dont ont joui les voyageurs , de publier dos fait» dont l'exactitude ne pouvait cire vérifiée que par un petit nombre de personnes, leur a soi. vent permis d'être
(i) Ce système dan:, lequel la i, ,;r i. nètes autour du soleil , en tout . nie , auloin.l un
axe fixe, est celui que soutint plut tard pautéo, ( \ . \
peu sévères dans le choix de ceux qu'ils livraient à la curiosité publique. De là sans doute est venu le proverbe a beau mentir qui vient de loin.
Des recherches faites dans le but de préciser le temps qu'un homme peut rester sous l'eau et s'y livrer à quelque travail , m'avaient inspiré ces réflexions. Le fait est qu'en compulsant les récits des voyageurs, on est étonné du peu d'accord qui existe entre eux sur un point en apparence aussi facile à vérifier. Aussi , sans s'arrêter à l'histoire rapportée dans une vieille chronique d'un anachorète du Brésil , qui restait , disait-on , trois quarts d'heure sons l'eau en lisant son Bréviaire , nous citerons José d'Acosta, Vésale, Pison, Cardanus, Radzivil, qui parlent de quatre heures , d'un jour, et même de quatre jours.
Au dire de Chardin , les pêcheurs de perles sont quelquefois jusqu'à un demi-quart d'heure sous l'eau, faisant paraître une force inconcevable dans ce pénible travail. Des assertions aussi différentes prouvent, comme le dit Haller dans sa grande Physiologie , qu'elles sont dues à des voyageurs qui ont mal observé ou qui ont été induits en erreur par des hommes ignorans , et on ne doit, par conséquent, y attacher aucune importance.
La stérilité de mes recherches dans les récits exagérés des anciens voyageurs, me décide à consulter les modernes, dans l'espérance d'y trouver quelque chose de plus satisfaisant. Voici ce que dit Percival, narrateur anglais, d'un voyage à Ceylan , au sujet de la pêche des perles et du temps que ceux qui la font peuvent rester sous l'eau. « La baie de Condatchy est le rendez-vous le plus central pour les bateaux qui sont employés à la pècbe des perles. Ils se rassemblent en février, et la pèche se termine en avril.
« Les plongeurs vont à une profondeur qui varie de 20 à 30 pieds ; habitués dès l'enfance à cet exercice , le temps ordinaire pendant lequel ils séjournent sous l'eau est de deux minutes, et l'on m'a indiqué des plongeurs qui restaient plus long-temps. Lorsqu'ils sortent de l'eau , ils rendent quelquefois le sang par la bouche, par les oreilles et par les narines. Us peuvent aller dans l'eau quarante ou cinquante fois par jour. Quelques-uns se frottent le corps avec de l'huile, et se bouchent le nez et les oreilles pour empêcher l'eau d'y pénétrer. D'autres n'usent d'aucune précaution. Tous, en général, font précéder leur immersion de quelques jongleries qu'ils regardent comme propres à les préserver des dangers auxquels ils vont s'exposer. »
Les faits rapportés par Percival se rapprochent beaucoup de ceux que , dans ces dernières années , j'ai pu observer sur les plongeurs de l'archipel du Levant, et prouvent que le temps pendant lequel on peut rester sous l'eau est bien moins long qu'on ne l'avait avancé.
Quand je vins dans les mers de la Grèce, j'avais lieu de penser que les populations qui en habitent le littoral , devaient être adonnées à tous les exercices de la natation. Dès la plus haute antiquité , en effet , l'habileté des plongeurs grecs avait été renommée. Hérodote rapporte que Scyllias de Syconnc , le plus habile plongeur de son temps, voulant passer du côté des Grecs, plongea dans la mer aux Aphêtes et ne sortit de l'eau qu'à l'Artémise. Il fit ainsi quatre-vingts stades en nageant; mais, comme le l'ait observer judicieusement le traducteur de ce célèbre historien , il s'agit sans doute de petits stades à cinquante toises le stade, ce qui ferait encore une lieue et demie et un peu plus de demi-quart , trajet déjà Considérable pour un nageur à Heur d'eau, et qu'il est Impossible de faire sous l'eau.
Dans la guerre du IVIoponoso, les ploageOTS |HC| OtiTOPl
eooooe l'occasion de Bignaler leur habileté. Thucydide dit que, pendant le .siège de Sphaciiue. par les Athéniens, Ifs plongeurs apportaient des provisions à Pylos. Us y pam
liaient en s'iniroduisaiil jusque dans le poil en ua. eant entn deux eaux et traînant après aux . à l'aide d'une eorde. des
outres remplies d'atlmons. Le même historien apporte également qu'au siège de Syracuse les plongeurs athéniens s'enfonceront dans l'eau pour aller scier les pieux que les
Syracusains avaient plantés pour empêcher l'approche des navires.
Enfin Anacharsis , pendant son séjour à Délos , vit souvent les plongeurs si renommés de cette île se précipiter dans la mer, s'établir dans ses abîmes et se reposer sur sa surface.
A une époque plus rapprochée de nous , le voyageur Thévenot cite les habitans de l'île de Nicaria, l'une des Sporades, comme s'adonnant fort à nager, à tirer les éponges du fond de la mer et même les débris des vaisseaux qui se perdent. Il prétend que dans cette île on ne marie pas les garçons qu'ils„ne sachent aller au moins à huit brasses sous l'eau et en apporter quelques preuves. « Quand, dit-il, un personnage des plus riches de l'île veut marier sa fille , il indique le jour où elle sera donnée au meilleur nageur. Ce jour-là, les garçons se dépouillent devant tout le monde , la fille y étant présente , et se jettent dans l'eau. Celui qui reste le plus long-temps sans reparaître est celui qui épouse la fille. » Quelque bizarre que puisse paraître une semblable coutume, elle n'en prouve pas moins la haute importance que ces insulaires donnent à la natation.
Pendant les longues stations que je fis , il y a quelques années , sur la rade de Navarin , j'ai pu me convaincre que les Grecs modernes sont aussi habiles dans l'art de nager que leurs ancêtres, et que sous ce rapport ils n'ont pas dégénéré. Tant que les Turcs étaient restés maîtres de la Morée , ils s'étaient peu occupés du soin de débarrasser la rade des nombreuses carcasses de navires que la journée du 20 octob-e 1827 y avait laissées. Peu de temps après l'arrivée de l' expédition française , on organisa un service de sauvetage, et une compagnie de plongeurs grecs eut le privilège d'exploiter les débris de la flotte turco-égyptienne.
Toutes les fois qu'ils parvenaient à tirer de l'eau un canon de bronze, une ancre ou tout autre objet d'une valeur un peu forte, ils étaient tenu d'en rendre compte au commandant de la rade : l'objet était estimé et vendu à des marchands de Marseille ; un tiers de la valeur était abandonné aux pêcheurs, les deux autres tiers appartenaient aux marins de l'escadre. Trouvant ainsi une occasion merveilleuse pour établir ce que les livres n'avaient pu m'apprendre d'une manière précise, je consacrai plusieurs séances à examiner le travail de ces industriels sous-marins. Presque tous ceux que j'ai vus venaient de l'Archipel, plusieurs étaient nés à Calymno. Doués pour la plupart d'une constitution robuste , ils ont en général le système musculaire très développé : leur peau , de couleur brunrouge, offre sous ce rapport quelque ressemblance avec celle des Caraïbes.
Dès leur jeune âge , on les habitue à plonger et à rester long-temps sous L'eau. Je les ai vus élinguer des canons , des ancres , arracher des feuilles de cuivre sur des carcasses coulées par un fonds de cent à cent vingt pieds. A une semblable profondeur, ils pénétraient dans l'intérieur des navires submergés et en rapportaient les objets d'un petit volume, tels que des pistolets , des yatagans. Un deux revint avec un volume de l'Alcoran , richement relié et encore renfermé dans un étui en drap. Un autre se présenta avec une pipe ou chibouque ayant encore son bout d'ambre.
Voici maintenant comment ils se disposent à plonger. D'abord ils s'accroupissent pendant quelques instans sur le bord du canot qui les apporte au-dessus du lieu où ils ont des recherches à faire. Puis , dans cette position , appuyant leurs coudes sur les genoux , de manière à donner aux muscles dilatateurs de la poitrine un point fixe sur l'humérus , ils font de fréquentes et courtes inspirations qu'ils répètent un grand nombre de fois , des signes de croix multipliés interrompent ces mouvemens inspiratoires, et entrent aussi dans leurs dispositions préliminaires ; au moment où ils vont plonger, ils font une dernière et profonde inspiration, et se jettent dans l'eau la tête la première. Si l'objet de leurs recherches est à une grande profondeur, ils passent le pouce de leur main droite dans une
boucle faite à l'extrémité d'une petite corde. Celte corde doit servira ceux qui sont dans le canot à faciliter le retour du plongeur à la surface de l'eau quand il est vivement pressé par le besoin de respirer. Elle sert également de conducteur aux autres cordes qu'on emploie pour hisser les objets d'un grand poids. En général, ces hommes ne plongent que dans l'été. Quant à la durée de leur submersion, voici trois séries successives de temps que j'ai notées dari'i le courant de 1829. J'avais eu le soin de me munir d'une montre à secondes et de compter scrupuleusement celles que chaque plongeur restait sous l'eau. Les objets qu'ils allaient chercher étaient à cent pieds de profondeur. La température de l'air extérieur à 24° R.
\ve série.
2e série.
5e série.
1er plongeur 86"
1er plongeur 65"
•Ier plongeur 50"
2e Id. 69"
2e Id. 74"
2e Id. 65"
5e Id. 66"
5e Id. 90"
3e Id. 95"
4" Id. 84"
4e Id. 98"
4e Id. 90"
Id.
Id.
Ce qui donne, comme on le voit, une moyenne de 70 secondes par homme , temps déjà beaucoup plus court que celui indiqué par Percival.
Lorsque ces travailleurs sortent de l'eau , ils ont presque toujours la face fortement injectée. Souvent ils sont pris d'hémorragies nasales très abondantes. Dans quelques cas on les a vus rendre du sang par les yeux et par les oreilles; Dès qu'ils sont hors de l'eau , ils s'enveloppent dans de grosses capotes de laine et attendent ainsi que leur tour de plonger revienne. Us peuvent impunément répéter cet exercice trois ou quatre fois dans une heure. Malgré mes questions, je n'ai pu savoir d'eux si, dans un âge avancé, ils étaient plus souvent que d'autres hommes atteints de lésions organiques de l'appareil circulatoire, ainsi que peuvent le faire présumer des suspensions aussi répétées de l'acte respiratoire et par suite la stase du sang dans le système afférent du poumon.
Ainsi donc , nous pouvons regarder le terme de deux minutes, le plus restreint de ceux indiqués par les voyageurs, comme déjà fort long, et croire que bien des plongeurs habiles ne sauraient l'atteindre. Voici , pour terminer, une anecdote malheureuse qui vient à l'appui de cette assertion : Bridonne , auteur d'un voyage en Sicile, a vanté la force étonnante d'un plongeur napolitain surnommé Pesce- On racontait , au sujet de cet homme, des choses extraordinaires. Un roi de Sicile , Frédéric , fut curieux ue m voir manœuvrer. Pour exciter davantage l'émulation du plongeur, le prince fit jeter, près du gouffre de Carybde, un vase d'or d'une grande valeur. Pesce recueillit ses forces, calcula qu'il lui fallait au plus deux minutes pour descendre au fond des eaux et remonter à leur surface. Il se jeta à la mer plein d'espérance; mais, le malheureux, on ne le revit jamais !•.••
Lefèvre , chirurg. de marine»
(Extrait du Journal hebdomadaire de médecine.)