‹ Magasin universelChapitre 290 sur 320 · PRÉJUGÉS HISTORIQUES · texte numérisé non relu

PRÉJUGÉS HISTORIQUES

C'est une grande erreur historique d'imputer à des caractères des faits qui se rattachent à des opinions et à la force des choses. Quand on est chef de parti , on n'est pas maître de soi ; ce ne sont pas les caractères qui dominent , mais les passions de l'époque. On a mal jugé Catherine de Médicis, parce qu'on l'a trop souvent séparée des doctrines auxquelles la reine appartenait. II faut voir Catherine aux prises avec les nécessités de son temps, en face de deux partis armés, cherchant à amener des transactions, des trêves, obéissant toujours à la loi du plus fort. Elle s'était vouée de cœur et d'ame au parti modéré , et pourtant elle se jeta dans les excès des proteslans et des catholiques; et tout cela pour ménager son pouvoir. Les résultats de la conduite habile de Catherine furent immenses. Elle sauva l'autorité royale menacée; tutrice de ses trois fils, François II, Charles IX et Henri III, elle leur assura la couronne au milieu des tiraillemens des partis. Elle fut admirable de précautions dans les crises violentes : tête laborieuse, active, elle faisait tout par elle-même , et nous publierons quelques fragmens de sa correspondance, témoignages authentiques de celte capacité d'affaires que la reine ne démentit jamais. Son habitude fut de ne brusquer aucun parti , de saisir tous les caractères par leurs vices et leurs faiblesses. Italienne , elle avait appris à ne jamais désespérer de rien , à faire servir toutes les causes à sa fortune, à ne tenir aucun compte de la parole humaine.

Catherine de Médicis était née à Florence. Fille de Laurent de Médicis, de celte noble famille de l'Italie , elle fut fiancée au duc d'Orléans , second fils de François Ier. Ses premiers pas dans la vie n'eurent rien de remarquable ; elle était belle, vive, dissipée, et ainsi parfaitement en rapport avec la cour galante du roi son beau-père. François Ier mourut, en laissant pour héritier de la belle couronne de France ce même duc d'Orléans , époux de Catherine. Il porta le sceptre sous le nom de Henri II. On connaît la fin malheureuse de ce prince : au milieu d'un tournoi brillant, délassement favori du xvic siècle, il voulut mesurer sa lance avec le comte de Montgomery, renommé par son adresse ; il reçut une blessure profonde à l'œil gauche : au bout de trois jours il n'était plus.

C'est à celte époque que commence la vie active de Catherine. Henri II laissait trois enfans en bas âge; et cepen-

dant le royaume avait besoin d'une main vigoureuse dans l'administration. L'Europe était agitée par les récentes prédications de Luther; la rude parole de Caiyin pénétrait au sein de la France, et y trouvait du retentissement. Le jeune François II ne fît que passer sur le trône; son règne de trois ans fut marqué par la persécution et le supplice des nouveaux hérétiques. Catherine de Médieis, régente, avait cherché, dès l'origine de la prédication réformatrice, à concilier les deux croyances. Il existe une lettre écrite de sa main au pape Pie IV, dans laquelle elle s'exprimait ainsi : « Considérez, Très-Saint-Pére, combien est grand le nombre de ceux qui se sont séparés de l'Église romaine ; il est impossible de les réduire ni par les lois, ni par les armes; des nobles, des magistrats attirent la foule par leur exemple. Heureusement, dans cet éloignement pour Rome, il ne s'est élevé aucune opinion monstrueuse; toutes reconnaissent les douze symboles des apôlres ; que si on pouvait les accorder, ce serait le meilleur moyen de fondre les Églises grecque et romaine; il faut aussi éviter que, par une obstination malheureuse, on ne sépare encore ceux qui tiennent à la religion catholique. — Et ici Catherine faisait des propositions singulières : — Je vous proposerai donc , Très- Saint-Père, de supprimer le culte des images, de ne plus conférer désormais le baptême que par l'eau et la parole ; la communion sera donnée sous deux espèces ; on chantera les psaumes en langue française à ceux qui viendront pour s'approcher de la sainte table; enfin on abolira la fêle du Saint-Sacrement , parce que cette fête est de tous les jours et de tous les temps. » Une telle lettre ne sentait-elle pas l'hérésie, et quelles ne durent pas être les frayeurs du pape de voir la régente de France animée de pareils sentimens?

La guerre civile désolait alors le royaume. Quand on examine la position des partis en armes, la violence des opinions, on est convaincu qu'il n'y avait nul moyen de conciliation et de rapprochement. La société , toute fervente alors dans les idées religieuses , voyait deux grands partis en division sur des intérêts et des croyances qui se rattachaient aux sentimens de la vie. Le catholicisme était le fondement de la société; les hommes qui partageaient cette foi considéraient comme des rebelles tous ceux qui se séparaient de l'unité religieuse. De là, sans doute, les journées sanglantes de la Saint-Barthélémy ; elles ne furent que le résultat de cette conviction , que tout moyen de se délivrer d'un danger menaçant était bon et justifiable aux yeux de Dieu et des hommes. On a fait trop de cas des caractères dans les horribles tableaux des guerres de religion au xvie siècle'; on a attribué à l'action individuelle des évènemens qui résultaient de l'entraînement général.

Nous chercherons donc hardiment à effacer quelques-uns des jugemens portés sur Catherine de Médieis. Il faut faire la part des opinions contemporaines , des mœurs cruelles de l'époque , des ressentimens populaires et des frénésies de guerre civile, qui chaque année signalaient l'existence de deux croyances incompatibles alors. Catherine de Médieis, active, vigilante, fut toujours préoccupée par des idées de transaction. Au milieu des rudes batailles, on la voit cherchant à négocier des trêves , à amener des suspensions d'armes. Elle entreprend des voyages à travers les provinces, afin d'apaiser les fermons de discorde qui de toutes parts éclataient; partout où passait Catherine, elle préparait autant qu'il était possible le rapprochement des opinions, l'exécution pleine et entière des éditsde pacification, sorte de traités qui arrivaient ordinairement après la lassitude des combats. Sur la moindre plainte , sur le soupçon le plus vague, Calherine rendait justice; aussi le duc de Moritpensier écrivait-il au roi, en 15(17 : « Sire, vous entendrez par ce porteur comme, Dieu merci, le voyage de la reine-mère continue à se l'aire si heureusement, que Votre Majesté ne le sain ail mieux désirer, car partout où nous passons la paix s'établit selon votre intention et le. désir de la royne, votre dite daine cl mère. » Catherine de Médieis avait une tête à négociations, c'était le penchant de la race

italienne. En 4588;, la ligue des princes catholiques était dans toute sa force; partout les populations fermentaient. La reine-mère se rend en toute hâte au camp des confédérés ; elle écrivait à son fils : « Monsieur mon fils , j'espère que mon neveu le duc de Guise viendra lundi; je crois savoir les intentions des princes; je désire vous faire enlendreJ ' et représenter que du point de la religion ils sont tellement préoccupés, qu'ils ne veulent rien négocier que par ce pointlà. Je vous demanderai votre intention à ce sujet. Eh ! vous dirais-je. Monsieur mon fils, que je me suis bien portée cetie nuit; grâce au ciel! je me suis un peu levée pour faire faire mon lit; la douleur que j'avais hier' au côté s'est un peu calmée; mais j'ai une douleur à un pied , et l'autre est si faible, que je ne me pourrais soutenir; aussi je ne me tiendrai guère debout. M. de Mayenne a fort bonne volonté pour nous; son arquebuse est pleine de bonne volonté pour le pays. » Cette femme souffrante, maladive, s'adressait à tous les ligueurs modérés , au duc de Nevers commeau duc de Mayenne, qui représentaient alors la partie conciliante de la sainte ligue. Elle obtint enfin la paix après des sueurs infinies , des humiliations de toute espèce, et au mois de juillet, elle en signale traité dans la ville de Nemours.

L'autorité que la reine-mère aimait tant à exercer ne devait se trouver que dans un système de temporisation que la paix seule pouvait lui donner. Calherine de Médieis est la plus grande négociatrice de son temps. En Io70, c'est encore elle qui prépara la paix de Saint-Germain si favorable aux huguenots, et cependant deux ans plus lard , la Saint-Barthélémy éclata. Plusieurs historiens ont avancé que la pacification de Saint-Germain ne fut qu'un piège tendu afin de préparer en silence les journées sanglantes de la Saint-Barthélémy. Comme preuve du contraire, il exisle des lettres du pape Pie V et du roi d'Espagne Philippe II, ces deux expressions du catholicisme , qui se soulagent en reproches sur la paix méditée entre Calherine et les huguenots. Le projet de se délivrer des huguenots par un massacre pouvait bien confusément se présenter à la pensée ; mais si la paix de Saint-Germain n'avait été conclue que dans cet objet, il est impossible que le pape et le roi tl'Espagne n'en fussent pas prévenus, ou qu'ils n'eussent pas l'instinct du but secret de la paix. Les deux partis en armes n'en pouvaient plus ; il y avait lassilude dans les camps; on jetait de part et d'autre les armes pour un indispensable repos. Calherine profita de celte disposition des esprits; elle racontait au roi son fils les malheurs de la guerre , elle l'invitait à redoubler de zèle pour assurer le repos au royaume : « Et je vous supplie , lui écrivait-elle , gardez-vous d'être malade , afin que l'on voie que vous avez vos affaires à cœur et que vous y travaillez. »

Cependant la Saint-Barthélémy ne tarda pas à éclater. Les conséquences de la paix de Saint-Germain avaient été de conduire à Paris les chefs de l'armée huguenote ayant à leur tête l'amiral Coligny. Coligny avait conquis de l'ascendant sur l'esprit du roi Charles LX, il cherchait à supplanter la reine-mère dans le crédit qu'elle exerçait sur son fils. Catherine , tête de pouvoir et femme d'ambition , vit avec défiance l'intimité qui s'établissait entre son fils et l'amiral, et qui menaçait son autorilé- C'est alors sans doute qu'elle eut cette conférence secrète avec Charles LX , dans laquelle , déployant toutes les forces des catholiques , elle conseilla à son (ils de se débarrasser des principaux huguenots qui entravaient le plein exercice de l'autorité royale, car le lendemain des massacres Calherine aimait à répeter : « Je n'ai à me reprocher que la tuerie de six personnes. » D'après son idée, comme elle l'avouait dans ses confidences, elle n'eût voulu que la perte des grandes tôles du parti. Ce projet, empreint d'une froide cruauté, etaii-il possible en face de toute une population année? El qu'on remarque bien que nous ne justifions rien . nous expliquons les évènemens par l'histoire ; il faut juger un temps d'après ses mœurs, ses besoins et ses émotions. Voici la lettre que

Catherine de Médicis écrivait au roi d'Espagne, le 29 août 1572, quatre jours aptes la Saint-Barthélémy : « Monsieur mon fils, je ne fais nul doute que vous ne ressemiez comme nous-mênie le bonheur que Dieu nous a fait de donner le moyen au roi mon fils de se débarrasser de ses sujets rebelles à Dieu. Nous nous assurons que vous en louerez Dieu avec nous pour le bien qui en adviendra à toute la chrétienté, ce qui bientôt se connaîtra et s'en ressentira le fruit. Je donne charge à notre ambassadeur auprès de vous de vous conter comment le tout s'est passé, et la juste occasion que monsieur mon fils a eue de ce faire. »

Lorsque Charles IX mourut en 1574, Henri III, son frère et son successeur, occupait alors le trône de Pologne, dont il avait été élu roi par la diète de Varsovie ; le gouvernement fut donc confié à Catherine de Médicis en attendant le retour de son fils. Catherine, la tête toute remplie de son pouvoir, prépara la régence; elle chercha surtout à éviter, par des mesures promptes et complètes , le renouvellement des tristes guerres religieuses; elle écrivit à tous les gouverneurs de provinces qu'ils aient à faire reconnaître l'autorité du nouveau roi; « et le roi monsieur mon fils reconnaîtra vos mérites et bonne volonté ; vous vous aiderez de la force que vous avez en main contre tous ceux qui oublieraient l'obéissance à laquelle ils sont tenus , de manière qu'ils soient punis et châtiés comme ils méritent. » On connaît le règnejmalheureux de Henri III; il ne fut qu'une suite de guerres entre les catholiques organisés en ligue et les huguenots conduits par le roi de Navarre , qui depuis prit le nom de Henri IV. Catherine de Médicis, effrayée de la puissance du duc de Guise, à la lête des populations liguées, se tourne alors vers les calvinisi.es ; elle tente un rapprochement entre le roi son fils et le jeune roi de Navarre. Lorsque le conseil royal proposait l'abolition de tous les traités de paix favorables aux huguenots, Catherine prit la parole avec feu , elle combattit énergiquement une proposition aussi désespérée qui allait de nouveau embraser le royaume. « Je suis catholique, s' écriait-elle, et j'ai aussi bonne conscience que nul autre peut avoir; j'ai beaucoup de fois hasardé ma personne contre les huguenots, et j'espère aller en paradis. Mais je ne veux pas m'autoriser parmi les catholiques pour détruire ce royaume, mon dessein est de le conserver; en le perdant la religion sera perdue. Je ne désire point voir mettre l'Etat , en tel hasard, non plus la personne du roi. S'il yen a d'autres qui ne se soucient pas xle, la .perte de -cet Etat , pourvu qu'ils puissent dire: « J'ai bien maintenu la religion cntholiqùe , » je n'ai rien à leur dire, mais je ne veux leur ressembler. Je conseille au roi de conserver l'Etat et sa personne aussi, et Dieu, j'espère, le favorisera en sorte qu'il réunira un jour les deux religions en une. » Cet avis ne fut point suivi; et ici commence ce long enchaînement de guerres acharnées, cette lutte de la puissance de la maison de Guise contre l'autorité royale, triste combat qui amena l'assassinat du duc de Guise à Biois et le meurtre de Henri III à Saint-Cloud.

Page 1