HÉROÏSME DES FEMMES ; SUPERSTITIONS ; ANCIENS
SACRIFICES HUMAINS; SUTTEE.
Si les régions centrales de l'Inde avaient été connues au temps du docteur Johnson , on pourrait croire que l'auteur de Rasselas a pris l'idée de sa Vallée Heureuse dans la description de l'un des districts les plus intéressans du Rajpout.
La ville d'Oudipore , chef-lieu de la principauté, s'élève au milieu d'une riche campagne que cerne de toutes parts un amphithéâtre de rochers. Ils forment autour d'elle une impénétrable barrière, où, sur un seul point, s'ouvre un défilé tellement étroit et tortueux que deux chariots ne peuvent y passer de front. Au-delà le pays est stérile et nu. Puis, quand le voyageur se trouve engagé dans la montagne , il marche entre deux parois de pierre dont la cime s'élance , abrupte, vers le ciel. Rien n'attire, rien ne distrait sa vue. Tout à coup , au détour de la ravine , une perspective inattendue frappe les regards. C'est à droite un lac dont le globe d'argent s'épanouit comme une fleur au milieu des bosquets où verdit la végétation la plus luxuriante. De petites villes et des villages parsèment la vallée de leurs riantes constructions. Partout l'abondance et partout la vie. Alors la route suit quelque temps les ondulations d'un territoire mollement accidenté , puis vient aboutir aux portes de la capitale qui semble sourire de loin aux visiteurs empressés d'en admirer les merveilles.
Oudipore est baignée par une seconde nappe d'eau, niais plus petite que la première, non moins Iniiche, non moins ravissante. La ville s'y mire, orgueilleuse cl coquette , avec toute la pompe de son architecture orientale, avec ses pagodes , ses minants ci ses (ours du marbre le i 'm l'iii qui re pl'ml'KM.nt au oleil semblables à .des
perles gigantesques suspendues dans les airs. Le palais du rama, construit également en marbre, est bâti sur la hauteur. On dirait plutôt une citadelle fortifiée qu'une résidence royale. Le dessin général en est lourd, quoiqu'il offre de beaux détails. A tout prendre cependant l'aspect de l'ensemble est imposant. Immédiatement au-dessous des terrasses naturelles sur le sommet desquelles il est hissé , repose le lac qui semble avoir été créé tout exprès pour servir de retraite à la reine des fées et des génies. Des îles verdoyantes surgissent de son sein comme autant de boulons d'èmeraude. Chacune porte un pavillon de marbre, sculpté à jour avec une rare élégance, et une délicatesse infinie. Leurs formes gracieuses se dessinent sur des massifs de feuillage aux teintes variées , et , dans une région plus élevée, flottent les dômes majestueux du palmier qui couronnent le paysage. La peinture et la poésie ne peuvent atteindre au luxe éblouissant de ce magique tableau. Tout y concourt. Les oiseaux, les insectes , les fleurs, revêtent en cette contrée des couleurs d'une richesse incomparable. Les rochers même semblent taillés dans une substance précieuse. C'est un quartz y brillant et poli , qui , sous les rayons du soleil des tropiques, reluit d'un éclat que l'œil humain peut à peine supporter.
Mais la beauté d'Oudipore n'est qu'à la surface. Le bonheur n'habite point celte vallée qui semble pourtant si bien faite pour un pareil hôte. Malgré les fortifications dont la nature même l'a pourvue , elle est à diverses reprises devenue la proie des conquérans. Opprimée depuis des siècles , sa population gémit dans la misère-
La race d'Oudipore, ou Mewar, est la plus ancienne de toutes les races de l'Hindoustan. Elle se vante de descendre en ligne directe du soleil. La lutte qu'elle a soutenue contre les envahisseurs inahométans fut longue et opiniâtre. Pendant toute sa durée, elle se montra digue du haut renom de valeur que lui avaient légué ses ancêtres. Il n'y a certainement rien, dans les traditions européennes, qui réponde mieux que les récits contenus dans les chroniques de Chitore, nom de l'ancienne capitale , à l'idée que nous pouvons nous faire d'une époque de chevalerie héroïque et romanesque. Quand Chitore tomba entre les mains de ses vainqueurs , ils n'y trouvèrent guère d'autres habitans que des cadavres. Les hommes étaient morts sur les remparts de la ville, et les femmes s'étaient précipitées dans les flammes plutôt que d'accepter l'esclavage sous des maîtres étrangers.
On montre encore une caverne où la princesse Pudmani se renferma avec treize mille femmes à l'approche d'Alla-o-Deen. Une immense provision de combustible avait été d'avance préparée. On y mit le feu après avoir fermé l'ouverture de la caverne , et ces patriotes dévouées périrent toutes , suffoquées , dans ce gigantesque terrier.
Il faut lire, dans la belle histoire du Rajast'han publiée par le colonel Tod, d'autres exemples de sublime héroïsme C'est que les femmes rajpoutes sont placées dans une situation bien plus favorable que le reste de leur sexe dans l'Hindoustan. Récemment elles ont obéi aux coutumes introduites chez ces peuples par les inahométans , et par conséquent elles évitent avec soin les regards des hommes. Malgré cela, toutefois, si elles n'exercent pas une inlluence plus grande que les autres femmes hindoues , du moins leur est-il loisible de manifester cette influence avec une publicité qui révolterait aillears une population plus fidèle aux vieux préjugés. Il y a des princesses rajpoutes qui ont gouverné ouvertement comme régentes. Quelques-unes ont laisse des noms qui ne sont pas sans gloire. Voici . entre autres, une circonstance qui se rapporte à une certaine mnie (princesse) île Jeypore.
Le prince régnant mourut sans laisser d'héritier mâle Sa femme favorite prétendit qu'elle était enceinte ei trom.i moyen de fait c entier par contrebande dans le s«»fl«n (gynécée) un eâftflhï qtte rondfi avoir M celui «WM i«:d-
heureuse chargée du balayage intérieur dans le palais. Avant que la fraude eût été même soupçonnée , elle parvint à réunir les principaux nobles de la cour dans un repas où ils mangèrent les mêmes mets que le jeune garçon. Aussi , lorsque plus tard ils acquirent la conviction qu'un héritier du souverain leur avait été imposé à tort , ils n'osèrent rendre cette nouvelle publique, par crainte dé perdre leur caste pour avoir partagé le riz du faussaire. Cependant le bruit s'en répandit malgré eux, et la ranie ne maintint son protégé sur le trône qu'à force d'intrigues et de violences.
La population de ce pays offre dansr son caractère un mélange de vices et de vertus entre lesquels il serait difficile d'établir la balance. Les Européens qui ont tour à tour résidé au milieu d'elle , la représentent sous des traits bien différens selon les rapports hostiles ou amicaux qu'ils ont pu entretenir avec les indigènes qui , d'après les uns sont des espèces de démons, et d'après les autres des anges de douceur. On s'accorde toutefois à leur réconnaître des notions exaltées et chevalet esqnes de dévouement.
Ainsi , leur moyen favori pour venger ou punir une injure est le sacrifice volontaire de la vie. La partie lésée croit en immolant un de ses proches que le sang de la victime retombera sur la tête de l'agresseur. Chez ceux qu'animent des sentimens moins nobles et moins purs , on choisit pour cet usage un des membres inutiles de la famille; mais on cite dans le Râjast'han des cas où les meilleurs et les plus nobles se sont résignés à mourir plutôt que de permettre un acte d'oppression auquel ils ne pouvaient opposer d'autre résistance. Nous en choisissons un mémorable exemple,
La défense d'une certaine partie de la frontière est confiée à la loyauté d'une famille résidant près de la rivière qui sépare les états du souverain d'Oudipore de ceux de quelque autre prince. Tontes les fois que le chef ennemi persiste à traverser la rivière , malgré les instances où les efforts de cette famille , un de ses descendans est tenu de se tuer , dans la persuasion que sa mort pèsera comme une malédiction sur la personne de l'envahisseur. A aucune époque, ces héros indiens n'ont négligé d'accomplir un devoir qui repose sur la notion la plus fantastique qu'on se soit jamais formée au sujet de l'honneur.
Du reste , les sacrifices de ce genre n'ont pas toujours été volontaires à Oudipore. Il était autrefois d'usage d'arroser la tombe du souverain d'un déluge de sang humain. Malheur à l'étranger qu'on" surprenait à parcourir le pays. Il était immolé de préférence quoiqu'on ne se fît pas faute de compléter le nombre des victimes avec des indigènes quand cela devenait nécessaire pour rendre aux mânes du défunt un hommage proportionné à ses mérites. L'abolition de cet usage cruel n'est que très récent , puisqu'il est dû à l'influence des Anglais. Cependant il avait déjà perdu son caractère d'antique férocité. Car il est bon de savoir qu'antérieurement le temple de la déesse Kali, à Jeypore, l'un des plus vénérés du pays, voyait chaque jour exécuter sur ses autels le meurtre d'une créature humaine. Avec le temps, on diminua, il est vrai, la dose des victimes. On n'en donna plus qu'une par semaine à l'implacable divinité ; puis une par mois seulement. Enfin, grâce à l'intervention des résidens européens, les chèvres ont été substituées aux hommes dans ce culte sanguinaire.
On ne s'étonnera pas que dans un pareil pays les suttee aient été fort communs ; même ils le sont encore aujourd'hui. A la mort de Bheem-Singh, le dernier rana d'Oudipore, quatre femmes , ni plus ni moins, s'offrirent pour être brûlées sur son bïrch.er funéraire.
Une vieille esclave leur donna l'exemple. Quoiqu'elle n'eût jamais été élevée à la dignité d'épouse , cependant elle exerçait dans le senuna une autorité presque sans rivale. Mais , à la mort du maître , elle pensa que l'occasion s'offrait plus belle que jamais de terminer sa vie d'une
mahière glorieuse. Dès lors , aussitôt que la nouvelle lui fut annoncée , elle délia ses cheveux , selon l'usage , et jeta par- dessus sa tète une jarre pleine d'eau. C'est Une déclaration après laquelle il serait honteux de se rétracter.
Deux de ses compagnes , quoique jeunes , belles , et de haute naissance , étaient restées inaperçues dans la foule des femmes que possédait le rana. Aussi n'est-ce point l'amour qui les décida au sacrifice de leur vie , mais l'une et l'autre paraissaient lassées de l'existence monotone et recluse qu'elles menaient. La plus ambitieuse se laissa séduire en même temps par le désir d'exciter un instant l'attention générale. Imbue des superstitions du pays, elle déclara positivement qu'elle avait souvenance parfaite d'avoir existé déjà sous une autre forme, qu'elle s'était brûlée une première fois sur le bûcher d'un ancien époux, et qu'elle reviendrait encore habiter au milieu du peuple d'Oudipore. Mais elle eut soin d'ajouter qu'elle choisirait pour sa troisième apparition le corps d'Une pauvre femme, le bonheur, ainsi qu'elle le proclama bien haut, étant plus commun dans les chaumières que dans les palais.
La quatrième victime avait été la femme favorite du rana. C'était une personne de mérite distingué et de grandes vertus. La superstition ni la douleur n'influèrent sur sa décision , qu'elle prit uniquement par dégoût pour le sort qui lui était réservé dans le cas où elle aurait survécu à son époux. En effet, non-seulement il est interdit aux femmes hindoues de contracter un nouveau mariage, mais il leur est prescrit d'observer durant une année le jeûne le plus absolu. Leur maigreur doit attester en public les regrets qu'elles sont tenues d'éprouver de force ou de gré. D'ailleurs la favorite de Bheem-Singh avait, durant la vie de son époux, dirigé d'une manière presque absolue les affaires de l'état. Le vieux prince était incapable et faible. Elle avait tenu les rênes du gouvernement à sa place, le pays s'en était bien trouvé , et maintenant il fallait les quitter pour les passereaux mains de Jaun-Singh, successeur du rana. Celui-ci seul, du reste, pouvait la sauver.
C'est l'usage. L'héritier d'une noble maison à le droit d'arracher au bûcher l'une des femmes de son père en la saluant du titre de raje-baee , et en la plaçant ainsi à la tête du zenana. Mais un acte d'humanité de ce genre coûte fort cher. La raje-baee perçoit un revenu annuel de plusieurs milliers de roupies. Ainsi, soit avarice, soit jalousie, Jaun-Singh abandonna l'infortunée au suicide solennel qu'elle s'était réservé. Ajoutons que , sans le zèle du résident anglais pour arrêter cette manie de sacrifice, Bheem Singh aurait emporté avec lui dans l'autre monde toute une centurie d'épouses fanatiques.
( Traduit de l'Âsiatic journal. )