CULTURE DE LA VIGNE
(Premier article).
Bientôt dans une grande partie de la France commenceront les travaux de la vendange et de la fabrication des vins , travaux que rendent doublement intéressans et la gaieté qui les accompagne, et les avantages immenses que l'indusirie vinicolejapporte à notre pays.
Heureusement situés pour exploiter la culture de la vigne, loin du ciel ardent de la zone équatoriale et des glaces du nord , nous recueillons chez nous les vins les plus délicats et les plus recherchés. Vainement l'Autriche s'enorgueillira-t-elie des quelques bouteilles de tokai que lui fournit si parcimonieusement un pauvre coteau de la Hongrie, vainement le Portugal, l'Espagne, l'Italie, la Grèce, l'Afrique, réclameront-ils la priorité pour les vins de Porto, de Malaga , d'Alicante, de Rota , de Xérès , de Grenache, de Lacryma Christi, de Malvoisie , de Chypre, de Madère ; ce sont là sans aucun doute des boissons généreuses et d'un goût délicieux , mais presque toutes seront plutôt classées parmi les liqueurs que parmi les boissons proprement dites, et d'un autre côté, elles ne sauraient, quant à l'importance commerciale , entrer en comparaison avec les vins français.
Pour le produit de ses vignobles , la France obtient par échange, non-seulement l'or de l'étranger, ce qui ne l'enrichirait pas beaucoup , mais des matières premières et des objets manufacturés nécessaires aux travaux de ses usines ou réclamés par le luxe des classes aisées. Ainsi le Suédois, le Russe et l'Anglais , nous donnent pour nos vins de Bordeaux et de Champagne, ces bois du nord, ces fers, ces machines , qui dans les mains de nos constructeurs maritimes, de nos fabricans et de nos agriculteurs servent ensuite à créer de nouvelles richesses.
Loin de nous la pensée de vouloir transformer ce modeste recueil en un journal d'économie politique , mais puisque l'approche de la vendange nous amène insensiblement à cette grande question de l'industrie vinicole de la France et de ses échanges avec l'étranger, qu'on nous permette de regretter, avec la masse des consommateurs de tous les pays , qu'on maintienne encore par les tarifs exagérés de douanes, ces hautes barrières qui séparent les peuples et nuisent tout à la fois au progrès industriel de la société , à l'accroissement du bien-être des individus et à la civilisation.
Une immense partie de la population du midi de la France ne demande qu'à vendre aux peuples du Nord et à l'Angleterre , les vins qu'elle n'a pu placer dans le pays même; le propriétaire de forêts et de mines de la Suède ou de la Russie, l'industriel Anglais ne désirent pas moins donner en échange , et leurs bois et leurs métaux, mais la législation française impose un droit élevé sur ces matières à leur entrée sur notre territoire et dès-lors en hausse le prix; le pouvoir en Suède, en Russie, en Angleterre, frappe, de son côté, d'un droit semblable, les vins de France, et de cet échange de rivalités, de mesures fiscales, résulte pour les masses , si non une impossibilité d'échanger , du moins une grande peine à se mouvoir et une grande lenteur dans les transactions commerciales. Ajoutons pour être complètement vrais, que ces entraves sont demandées et maintenues par quelques industriels du nord de la France qui fabriquent eux aussi des fers , mais à un prix bien plus élevé que l'Angleterre et la/Suède , et ne veulent
pas laisser pénétrer librement en France ceux que nous offrent ces deux pays.
L'énorme consommation qui se fait à l'étranger des vins de Champagne et de Bordeaux, peut donner une idée de ce que deviendrait ce commerce d'exportation si les restrictions des douanes étaient moins sévères. Il ne se faitpas un dîner à Saint-Pétersbourg, à Moscou et dans toutes les maisons riches de la Russie, où le Champagne ne soit servi en profusion ; il est, comme notre langue , nationalise parmi l'aristocratie russe. Au reste , nous dirons avec 1 un des plus habiles ministres qu'ait eus la France sous^ la restauration, « le pire qui nous puisse arriver c'est d'être réduits à boire notre vin nous-mêmes. »
Vouloir décrire ici , même en abrégé , la série des operations que demandent la culture de la vigne et la fabrication du raisin, serait chose impossible, et cependant il y a dans ces deux genres de travaux bien des détails curieux que sont peut-être loin deconnnaître le plus grand nombre de nos lecteurs. Nous nous bornerons, vu le défaut d'espace, à faire un choix parmi ces détails.
Le produit des vignes de la France est de 76 S, 270,000 fr. environ. L'étendue de pays qu'elles couvrent peut s'évaluer à 800,000 hectares. .
C'est dans la bande comprise entre es deux cercles parallèles écartés de l'Equateur de 22 dégrés au midi et 52 au nord, que l'on récolte les vins de bonne qualité. Là se trouvent la France , l'Espagne , le Portugal , l'Italie , la Syrie , l'Autriche , la Corinthie , la Hongrie , la Transylvanie et la Grèce, En dehors de cette zone , on ne cite que Chypre, Madère, les Canaries, les Açores et le cap de Bonne-Espérance.
La vigne peut se reproduire par graines comme par boutures. Le premier moyen, beaucoup plus lent que le second et bien rarement suivi , donne des variétés de raisins qui résistent bien aux gelées.
Une branche de vigne qu'on aura fait passer à travers un pot rempli de terre, et que l'on coupera plus tard audessous du pot donnera l'année suivante des raisins très mûrs. Ces raisins se servent ainsi sur pieds dans les repas de luxe.
Fontainebleau et Thomery, village situé à deux lieues de cette ville, fournissaient, comme l'on sait, à Paris le raisin de table le plus renommé. Ces deux localités sont entourées de bois qui abritent les vignes contre les coups de vent et le froid. Thomery n'existait pas il y a quarante ans ; aujourd'hui il compte plus de mille habitans. Quand la position de Thomery et l'industrie de ses habitans , eurent fait sa réputation , la mode vint qui décupla son importance. Elle fait payer aujourd'hui aux gens du beau monde et aux Anglais , un louis, pour un panier très peu volumineux de chasselas et de poires de Thomery.
On sait que l'une des branches les plus lucratives du commerce des denrées à Paris , est celle qui exploite les fruits conservés bien au-delà delà saison qui les a vu naître. Parmi les moyens que l'on emploie pour les raisins , nous citerons les suivans : On enferme dans des caisses de chêne plombées intérieurement des couches alternatives de raisin et de mousses; puis on suspend ces caisses bien fermées dans un puits profond où on les maintient un peu au-dessus de l'eau. Les raisins se conservent ainsi jusques en février.
Un procédé beaucoup plus simple consiste à disposer les grappes écartées les unes des autres , et sans être essuyées, sur des claies garnies de paille de blé. Ces claies sont exposées au soleil , puis les grappes retournées et les claies renfermées dans la fruiterie.
On peut aussi conserver le raisin dans un tonneau , en l'alternant par couches avec du millet desséché, de la mousse sèche et divers autres substances qui empêchent le contact des grains entre eux et s'opposent aux variations brusques de température.
Le raisin bien mûr et surtout le chasselas de Fon-
tainebleau sont , on le sait , un des fruits que les médecins recommandent avec le plus de succès aux malades dont l'estomac et la poitrine accusent un peu de faiblesse. Les raisins qui ont une saveur par trop forte , comme certains muscats du Midi, ne sauraient être prescrits avec le même avantage. Des arrêts du parlement ont long-temps interdit
(Vendangeur tyrolien.)
la culture de plusieurs espèces de muscats â cause de quelques accidens causés par une petite quantité de levure qui y reste quand la fermentation n'est pas entièrement achevée. On évite l'effet pernicieux de cette matière purgative, en ne consommant que des vins muscats très clairs.
Nous reviendrons bientôt sur ce sujet à peine entamé et nous étudierons les principales circonstances de la fabrication des vins et notamment de ceux de Champagne. D'icilors, nous ne saurions mieux faire que de renvoyer nos lecteurs aux ouvrages publiés sur cette matière et notamment au cours de chimie élémentaire et industrielle à l'usage des gens du monde , par M. Payen (1 ) , ouvrage qui contient un grand nombre de faits et de vues neuves qu'on chercherait en vain dans les autres livres.