ALLEMAGNE. — COLO GNE
(Suite. — "Voyez page 385.)
Cologne a tous les caractères d'une ville épisCopaïe : k côté d'un grand nombre d'églises encore debout, vous voyez les ruines d'un grand nombre d'églises abattues. Quant à ces couvens dont elle était couverte, quant à ces monastèresqui renfermaient le dixième de sa population , ils ont presque tous péri , soit qu'on les ait fait disparaître, pour bâtir, à la place, des constructions appliquées à des intérêts et à un ordre d'idées différens, soit qu'on ait fait servir ceux qui ont été laissés débouta des usages tout-à-fait profanes „ comme cela est arrivé à une foule de bâtimens religieux du moyen-âge. Tout cela donne à Cologne un air de solitude et d'abandon qui fait rêver ; le catholicisme emplissait cette vaste enceinte; depuis qu'il s'est retiré, il l'a presque laissée vide. L'industrie et le commerce, avec leurs mille intérêts et leurs mille mains, avec leur nombreuse population manufacturière , avec cette vie et ce mouvement qu'ils attirent et entretiennent là où ils fleurissent , l'industrie et le commerce, |il faut bien le dire, n'ont -paspu remplir la place que le catholicisme a laissée vide. C'est là un caractère que Cologne a en commun avec toutes les grandes villes ecclésiastiques ; mais dans aucune ville ce caractère n'est plus frappant qu'à Cologne.
Si la cathédrale de Cologne était finie, ce serait la 'plus belle de toutes les églises gothiques de la chrétienté. Ce serait, comme on l'a dit très spirituellement, le Saint-Pierre du christianisme septentrional. Jamais l'art, dit gothique, n'est allé plus loin. Achevez en pensée cette magnifique ébauche, relevez les échafauds, faites-y monter des milliers d'ouvriers animés par une pensée de foi , faites-y succéder tour-à-tour deux, trois générations, car qui sait combien il eût fallu de vies d'hommes pour terminer un tel ouvrage ! exhaussez ces deux tours , cachez la grue dans les nuages , et vous aurez le plus grand monument qu'ait élevé la main d'homme, monument capable d'inspirer aux hommes du moyen-âge l'orgueil de ceux qui bâtissaient la Babel, monument qui peut-être n'a pas été fini pour empêcher ce monstrueux orgueil.
La cathédrale de Cologne n'est achevée qu'à demi. Des deux tours du portail qui devaient avoir cinq cents pieds chacune , une seule s'élève à deux cent cinquante pieds ; l'autre s'est arrêtée à vingt pieds de terre. La nef n'a que la moitié de sa hauteur; le chœur seul est fini. Toutes ces constructions inachevées sont couvertes d'un toit provisoire qui dure depuis trois cents ans. La grue elle-même , qui avait été hissée au haut de la tour pour y faire monter les pierres , est restée là , à la place où elle était il y a trois cents ans , recouverte aussi d'un hangard spécial en ardoise qui la protège contre l'injure de l'air. Involontairement, l'idée qui se présente à l'esprit, est que cette imperfection fatale est l'ouvrage d'un pouvoir surnaturel et vous comprenez que le peuple de Cologne ait pu faire honneur de cette imperfection aux maléfices du diable. C'est là en effet la morale de la légende populaire sur l'inachèvement de la cathédrale de Cologne.
L'archevêque Conrad de Hochstedten, voulant faire bâtir une cathédrale qui effaçât toutes les églises de l'Allemagne et de la France , demanda un plan an plus célèbre archi-
lecte de Cologne. Le nom de cet architecte est resté inconnu; n'allez pas croire que ce soit par un sort commun à presque tous les architectes qui couvrirent l'Europe du moyen-âge de monumens gothiques; il y a une autre cause que vous verrez. C'était en 1248, que l'archevêque Conrad eut ce dessein, et deux cents ans plus tard, en 1449, on travaillait encore à la cathédrale.
« Un jour donc que l'architecte à qui s'était adressé l'archevêque Conrad , se promenait sur le bord du Rhin , rêvant à ce plan , il arriva, toujours rêvant, jusqu'à l'endroit qu'on appelle la porte des Francs; et où se trouvent encore aujourd'hui quelques statues mutilées. C'est là qu'il s'assit. Il tenait à la main une baguette et dessinait sur le sable des plans de cathédrale , puis les effaçait, puis recommençait à en dessiner d'autres. Le soleil allait bientôt se coucher; les eaux du Rhin réfléchissaient ses derniers rayons. — Àh ! disait l'artiste, en regardant ce coucher de soleil, une cathédrale dont les tours élancées vers le ciel garderaient encore l'éclat du jour quand le fleuve et la ville seraient déjà dans la nuit, ah ! cela serait beau ! Et il recommençait ses dessins sur le sable.
« Non loin de lui était assis un petit vieillard qui semblait l'observer avec attention. Une fois , l'artiste ayant cru trouver le plan qu'il cherchait, et s'étant écrié : Oui , c'est cela ! » le petit vieillard murmura tous bas : Oui , c'est cela , c'est la cathédrale de Strasbourg. » II* avait raison. L'artiste s'était cru inspiré ; il n'avait eu que de la mémoire. Il effaça donc ce plan et se mit à en dessiner d'autres. Chaque fois qu'il se trouvait content, chaque fois qu'il avait fait un plan qui lui semblait répondre à son idée, le petit vieillard murmurait en ricanant : « Mayence , Amiens , ou quelque autre ville fameuse par sa cathédrale.— Parbleu, mon maître, » s'écria l'artiste fatigué de ses ricanemens, «vous qui savez si bien blâmer les autres, je voudrais vous voir à l'œuvre. — Le vieillard ne répondit rien et se contenta de ricaner encore. Cela piqua l'artiste.
« Voyons ! essayez donc. » Et il lui présenta la baguette qu'il avait à la main.
« Le vieillard le regarda d'une façon singulière ; puis , prenant la baguette , il commença à tracer sur le sable quelques lignes, mais cela avec un tel air d'intelligence et de profond savoir, que l'artiste s'écria aussitôt :
« Oh ! je vois que vous connaissez notre art ! Étes-vous de Cologne?
— « Non, » répondit sèchement le vieillard, et il rendait la baguette à l'artiste.
— « Pourquoi ne continuez-vous pas ? » dit celui-ci ; « de grâce , achevez. »
— «Non, vous me prendriez mon plan de cathédrale et vous en auriez tout l'honneur. »
— «Écoute, vieillard, nous sommes seuls! » (Et défait le rivage , en ce moment, était désert, la nuit devenait de plus en plus sombre). Je te donne dix écus d'or si tu veux achever ce plan devant moi.
— « Dix écus d'or ! à moi !» Et le veillard, eu disant ces mots, tira de dessous son manteau une bourse énorme qu'il fit sauter en l'air; au bruit qu'elle fit, elle était pleine d'or. L'artiste s'éloigna de quelques pas , puis revenant d'un air sombre et agité , il saisit le veillard par le bras, et, tirant en même temps un poignard: « Achève-le , » dit-il, « ou tu mourras !
— « De la violence ! contre moi ! » Et le [vieillard , se débarrassant de son adversaire avec une force et une agilité surprenantes, le saisit lui-même à ron tour, retendit à terre , et levant aussi un poignard « Eh bien ! dit-il à l'artiste consterné , « eli bien ! maintenant (pie lu sais que ni l'or ni la violence ne peuvent rien sur moi , ce plan que j'ai ébauché devant toi, tu peux l'avoir, tu peux en retirer l'honneur. »
r— « Comment ? » cria l'artiste.
f . — « Engage-moi ton amc pour l'éternité-» *
« L'artiste poussa un grand cri et fit le signe de la croix. Le diable aussitôt disparut.
« En reprenant ses sens, l'artiste se trouva étendu sur le sable. Il se releva et revint à son logis, où la vieille femme qui le servait et qui avait été sa nourrice lui demanda pourquoi il revenait si tard. Mais l'artiste ne l'écoutait pas. Elle lui servit à souper; il ne mangea point. Il se coucha; ses rêves furent remplis d'apparitions, et dans ces apparitions toujours se représentaient à sa vue ce vieillard et les lignes admirables du plan qu'il avait commencé de tracer. Cette cathédrale qui devait surpasser toutes les autres, ce chef-d'œuvre qu'il rêvait, il existait, il y en avait un plan! Le lendemain, il se mit à dessiner des tours des portails , des nefs ; rien ne le pouvait satisfaire. Le plan du vieillard, ce plan merveilleux , c'était la seule chose qui pût le contenter.
« Il alla à l'église des Saints-Apôtres et essaya desprières, Vains efforts ! Cette église est petite, basse, étroite. Que serait-ce auprès de l'église mystérieuse du vieillard ? Le soir il se retrouva, sans savoir comment il y était venu, sur le rivage du Rhin. Même silence , même solitude que la veille. Il s'avança jusqu'à la porte des Francs. Le vieillard était debout, tenant à la main une baguette avec laquelle il semblait dessiner sur la muraille. Chaque ligne qu'il traçait était un trait de feu, et toutes ces lignes enflammées se croisaient, s'entrelaçaient de mille manières, et pourtant, au milieu de cette confusion apparente, laissaient voir des formes de tours, de clochers et d'aiguilles gothiques qui, après avoir brillé un instant, s'effaçaient dans l'obscurité. Parfois, ces lignes ardentes semblaient s'arranger pour faire un plan régulier; parfois, l'artiste croyait qu'il allait voir resplendir le plan de la cathédrale merveilleuse; mais tout-à-coup l'image se troublait sans que l'œil, pût rien y reconnaître.
«Eh bien! veux-tu mon plan? « dit le veillard à l'artiste. Celui-ci soupira profondément. « Le veux-tu? Parle !» Et en disant ces mots il dessina sur la muraille , en traits de feu , l'image d'un portail qu'il effaça aussitôt.
— «Je ferai ce que tu veux . » dit l'artiste hors de lui,
— « A demain donc , à minuit ! »
«Le lendemain l'artiste se réveilla l'esprit vif çt joyeux. Il avait tout oublié , excepté qu'il allait avoir enfin le plan de cette cathédrale invisible qu'il rêvait depuis si longtemps. II se mita sa fenêtre : il faisait le plus beau temps du monde. Le Rhin s'étendait en forme de croissant avec ses eaux qui brillaient des rayons du soleil , et sur ses bords Cologne semblait descendre et glisser doucement delà colline sur le rivage, et du rivage, dans les flots où se baignait le pied de ses remparts. «Voyons, se disait l'artiste , où placerai-je ma cathédrale? » Et il cherchait de ses yeux quelque endroit convenable. Comme il était ainsi occupé de ces pensées d'orgueil et de joie, il vit sa vieille nourrice sortir de sa maison ; elle était vêtue de noir. « Où vastu donc , ma bonne',» cria l'artiste , où vas-tu donc ainsi vêtue de noir ? — Je vais aux Saints-Apôtres , à une messe de délivrance pour une ame du purgatoire. » Et elle s'éloigna.
« Une messe de délivrance ! » Et aussitôt, fermant sa fenêtre et se jetant sur son lit, et fondant en larmes : « Une messe de délivrance ! » s'écria-t-il. « Mais moi, il n'y aura ni messes ni prières qui me puissent délivrer! Damné, damné à jamais! damné parce que je l'ai voulu! » Cest dans cet état que le trouva sa nourrice quand elle revint de l'église. Elle lui demanda ce qu'il avait; et comme d'abord il ne lui répondait pas . elle se mit à le prier avec tant de tendresse et de larmes t que l'artiste ne pouvant plus résister, lui conta ce qu'il avait promis. La vieille femme resta immobile à ce récit. Vendre son ame au démon ! cela était-il passible? Il ne s« souvenait donc plus des promesses de son baptême, et des prières qu'elle lui avait enseignées autrefois! U fallait aller de suite se confesser.» « L'artiste sanglotait. Tantôt l'image de la eatiK-dralc
merveilleuse , passant devant ses yeux , fascinait son esprit, et tantôt l'idée de sa damnation éternelle se réveillait si vive et si poignante qu'il tressaillait sur son lit. La nourrice, ne sachant que faire , résolut d'aller consulter son confesseur. Elle lui conta l'affaire. Le prêtre se mit à réfléchir. « Une cathédrale qui ferait de Cologne la merveille de l'Allemagne et de la France!— Mais mon père
— Une cathédrale où l'on viendrait de tous côtés en pèlerinage ! » —Après avoir bien pensé et médité : « Ma bonne , dit ?e prêtre, en lui donnant un reliquaire d'argent, voici une relique des onze mille vierges. Donnez-la à votre maître; qu'il la prenne avec lui en allant à son rendez-vous. Qu'il tâche d'enlever au diable le plan de cette merveilleuse église, avant d'avoir [signé aucun engagement, puisqu'il montre cette relique, »
Il était onze heures et demie quand l'artiste quitta sa demeure, laissant sa nourrice en prières, et lui-même ayant prié pendant une bonne partie de la soirée. Il avait sous son manteau la relique qui devait lui servir de sauvegarde. Il trouva le diable à l'endroit convenu. Ce soir-là il n'avait pas pris de déguisement.
— « Ne crains rien , dit-il à l'architecte qui tremblait, ne crains rien et approche. » Larchitecte approcha.
— « Voilà le plan de ta cathédrale et voilà l'engagement que tu dois signer. »
L'artiste sentit que c'était de ce moment que dépendait son salut. Il fit une prière mentale pour se recommander à Dieu, puis saisissant d'une main le plan merveilleux, et 3e l'autre tenant la sainte relique : « Au nom du Père et lu Fils et du Saint-Esprit, s'écria-t-il , et par la vertu de :ette sainte relique , retire-toi , Satan ! retire-toi !» Et, en lisant ces mots, il redoublait ses signes de croix.
Le diable resta un instant immobile. — « C'est un jrêtre qui t'a conseillé , dit-il à l'artiste , c'est une ruse l'église. Il demeura encore quelques instans, semblant îhercher s'il ne pourrait pas reprendre son plan ou se jeter iur l'artiste et le frapper de mort. Mais celui-ci se tenait ;ur ses gardes tenant son plan contre sa poitrine et secourant de la sainte relique comme d'un bouclier. « Je suis 'aincu , cria Satan , mais je saurai me venger malgré tes «rêtres et tes reliques. Cette église que tu m'as volée, elle îe s'achèvera pas. Et quanta loi, j'effacerai ton nom de a mémoire des hommes. Tu ne seras point damné, arîhitecte de la cathédrale de Cologne , mais tu seras oublié :t inconnu. » Et à ces mots le diable disparut.
Ces dernières paroles avait fait une singulière impres- ;ion sur l'artiste. Oublié et inconnu ! Il revint chez lui riste, quoique maître du plan merveilleux. Cependant il* it dire le lendemain une messe d'actions de grâces. En-uite on commença les travaux de la cathédrale. L'artiste, :n la voyant chaque jour s'élever davantage , espérait que es prédictions du démon seraient trompées , et , quant à on nom , il se promettait de le faire graver sur une plaque le cuivre scellée dans le portail. Vaine espérance ! Bientôt es dissensions entre l'archevêque et les bourgeois de Colo- ;ne interrompirent les travaux. L'artiste mourut subitement ;t avec des circonstances qui firent croire que le Diable ivait hâté sa mort. Depuis ce temps , c'est en vain que 'on a essayé à diverses reprises d'achever la cathédrale de Pologne; et c'est en vain aussi que les savans d'Allemagne >nt fait des recherches pour découvrir le nom de l'archiecte. La cathédrale est restée imparfaite et ce nom inonnu.
Le gouvernement prussien a, dit-on, le projet de terniner la cathédrale de Cologne. Projet bien louable assuêment, surtout delà part d'un gouvernement luthérien; uais hélas! quel architecte .autre que le diable, pourrait ire combien de millions coûterait l'achèvement de cet difice? C'est déjà beaucoup de l'entretenir; cela seul forme n article assez considérable au budget prussien. Que seait-ce donc, s'il fallait mettre en mouvement le ban et arrière-ban, j'allais dire folemlwehr des ouvriers de Co-
logne , pour porter cette tour de cent cinquante pieds à trois cent cinquante pieds de plus , et cette autre tour de vingt pieds à cinq cents pieds? Hélas! le diable du dixneuvième siècle , c'est, il faut l'appeler par son nom, le; manque d'argent.
La chose la plus curieuse , comme pourrait dire un profane , la chose la plus sainte , comme pourrait dire un croyant, \de la cathédrale de Cologne, c'est le tombeau de trois rois mages.
C'est d'ailleurs moins un tombeau qu'une châsse magnifiquement ornée et d'un éclat éblouissant. Quand on entre dans la petite chapelle où est déposée cette châsse , et qu'à la clarté mystérieuse de la lampe qui éclaire nuit et jour la chapelle , on voit sous trois couronnes de pierres pré^ cieuses et de joyaux étincelans, trois crânes, hideux comme sont tous les crânes, on se sent pris, malgré soi , du désir de croire qu'en effet ces trois têtes ont appartenu aux trois rois d'Orient, que de grandes dames chrétiennes ont légué leurs diamans à la châsse des trois rois, et ont voulu que ces bijoux, qui leur avaient donné tant de fol orgueil pendant leur vie, purifiés par ce saint et dernier usage, leur fussent comptés au jour du jugement comme de bonnes actions !
Ce précieux monument date de 1170. Après avoir été pendant six siècles l'objet de tant de vénération, les guerres de la révolution française , en menaçant de venir violer son pieux asile, forcèrent les religieux du chapitre de Cologne à l'emporter avec^eux à Aremberg, en Westphalie, où ils s'étoient eux-mêmes réfugiés. En 1804, la châsse des rois Mages fut rendue à la ville de Cologne; mais en quel état ? Les sculptures avaient été dégradées et quelquesunes détruites dans letransport. Les inscriptions en lettres d'or, sur un fond bleu, avaient été effacées; les corniches et les bordures tout incrustées de pierreries avaient été dépouillées ; partie s'était perdue, partie avait été sans doute volée. Parmi les choses perdues, étaient les trois couronnes , il fallut pourvoir à toutes ces pertes. La foi n'y étant plus, ou du moins le nombre des fidèles 'ne pouvant guère suffire aux frais d'une restitution complète, il fallut remplacer le vrai par le faux, l'or par le similor, et les diamans par les grains de verre. Parmi ces faux bijoux, il en brille quelques-uns de vrais qui ont été donnés par de riches habitans de Cologne. Pour qui ne saurait pas l'histoire de cette châsse , l'illusion est complète.
Il faut dire, à notre honte, que les Français ont laissé dans la cathédrale de Cologne de déplorables marques de leur passage. Tous ses monumens ont été plus ou moins dégradés : un seul n'a pas été touché ; c'est le tombeau où repose une femme qui a été reine de France, Marie de Médicis.
Non loin de Cologne, est june montagne appelée Montagne de la Croix, au sommet de laquelle s'élève une chapelle où l'on va en pèlerinage. Le dernier électeur de Cologne y avait fait poser un escalier de marbre d'Italie ; mais la foule qui se rendait à la chapelle pendant le carême n'osant point poser les pieds sur cet escalier vénéré, le montait sur les genoux et le descendait en se laissant glisser. C'est cet escalier que Napoléon voulait faire démolir pour en envoyer les degrés à Paris.
La cause de ce respect de la population pour l'escalier de. Kreutzberg, c'est que trois gou ttes du sang de notre Seigneur y ont été incrustées. Ces trois gouttes coulèrent, dit-on, de la tête du Christ, quand on lui mit la couronne d'épines, et elles tombèrent sur les marches devant le banc de la justice de Pilate. Les morceaux de pierre qui reçurent ces gouttes sacrées, ont été enlevés et enchâssés dans trois des marches de l'escalier, où on peut les voir couverts de minces plaques en or. Ces reliques sont un don de l'un des archevêques de Cologne, lequel y ajouta une bulle du pape qu'on voit encore affichée près de l'entrée de la chapelle, et qui avertit tous les pèlerins, « qu'ils ne peuvent poser le pied sur ses marches consacrées, sans commettre un sa-
crilége; que cela n'est'permis qu'à un chevalier que son | armure empêcherait de s'agenouiller; mais que l'acte de les monter à genoux assure une indulgence plénière pendant une année .' » :-
Cette chapelle est remarquable par la singulière propriété dont jouissent les caveaux souterrains de conserver pendant des siècles et presque intacts les cadavres des religieux qui y sont ensevelis.
Pour voir les sépulcres où sont enterrés ou plutôt conservés ces molrs, on conduit les voyageurs au pied du maîtreautel, où se trouve une trappe qui communique à un petit escalier noir et étroit. C'est par cet escalier que l'on descend dans ces souterrains funèbres où les cadavres conservent une dérisoire ressemblance avec les formes de la vie. Le long de ces murs sans écho, qui étouffent et absorbent pour ainsi dire l'air et le son, sont rangés , de chaque côte des cercueils ouverts, sur lesquels la pierre n'a jamais été scellée. Chacun de ces cercueils contient le corps desséché et rétréci d'un moine encore revêtu de sa robe et de son capuchon.
Les dates des inhumations des moines sont comprises entre le quinzième et le dix-huilième siècle ; et le plus ancien est dans le même état que le plus récent7Lescercueils de plusieurs tombenten f poussière, de sorte que le bois n'échappe pas à la pourriture qui respecte ces cadavres. Dans quelques-uns la chair est encore presque entière , et la poitrine en i particulier a conservé toute sa forme. Dans l'intérieur de celte enveloppe qui sonne creux sous le doigt, vous voyez par des trous, que la curiosité des profanes a élargis, quelque chose qui ressemble à de l'amadou; ce sont les poumons et les cœurs par où ces cadavres ont respiré, et senti. Dans d'autres, la figure a retenu l'empreinte convulsive de l'agonie, et quelque chose qui ressemble au rire ; d'autres ont les traits calmes; car il y a de la physionomie jusque sur ces masques que la vie a quittés depuis des siècles. Quelques-uns, chose singulière, sont plus déformés ; et, si ce n'est pas une image trop révoltante , plus à l'état de squelettes que de momies. Il en est de même des vêlemens ; quelques-uns sont intacts, résistent au toucher, et sont seulement devenus jaunes de blancs qu'ils étaient le jour où on en fit des linceuls pour ces morts; d'autres au contraire tombent en lambeaux; vous diriez du vieux linge brûlé qui a conservé l'apparence d'un tissu, mais que le moindre souffle dissipe. Les souliers sont merveilleusement conservés.
On dirait que ces saints hommes ont été tous surpris par la mort le même jour, au moment où ils sommeillaient sur les grabats de leurs cellules souterraines.
Le dernier qui fut enterré dans cette crypte souterraine ce fat, dit-on, celui des moines qui remplissait les fonctions de jardinier de la communauté. Sa tête est encore couronnée de fleurs, et ces fleurs conservent leur forme générale ; mais les feuilles flétries sont tombées de chaque côté parmi des cheveux qu'aucune sève ne noumtplùs sur cette léte desséchée.