COLONIES AGRICOLES EN RUSSIE
L'immensité du territoire de la Russie , la dissémination de sa population rare et généralement misérable, l'étendue et le nombre de ses contrées désertes, et enfin les besoins d'étendre les progrès de la civilisation dans un empire presque naissant, ont fait recourir de bonne heure cette nation au système de colonisation intérieure.
Dès son avènement au trône , Catherine II fit publier un manifeste qui invitait tous les étrangers avenir s'établir en Russie, où on leur promettait de grands avantages; elle créa une chancellerie spécialement chargée de proléger ces étrangers et de les faire transporter à leur destination respective. Cette chancellerie recevait annuellement 800,000 francs qui devaient être employés à procurer aux colons des semences, du bétail, des instrumens aratoires , etc., et à moater des fabriques ; elle s'informait , en outre, de tous les lieux déserts, y formait de nouveaux établissement et correspondait sur ces différens objets avec ses ministres dans les cours étrangères.
Un second manifeste précisa plus particulièrement les; avantages et les conditions favorables accordés aux colons étrangers. Cet acte a servi de base aux colonies qui se sont formées dans la suite. Il porte , entre autres dispositions : que tous les étrangers peuvent venir choisir les lieux qui leur conviennent, et s'établir en Russie ; qu'il sera pourvut aux moyens de leur faire entreprendre le voyage, et qu'après avoir prêté le serment de fidélité, il recevront sur-le~ champ des secours pour les aider dans leurs entreprises ;, qu'ils seront exempts de toutes impositions pendant cinq ,. dix ou trente ans , suivant leur degré d'utilité dans la colonie; enfin qu'il sera accordé à ceux qui voudront se livrer à l'agriculture , exercer quelque profession ou établir des fabriques , une étendue suffisante de terrain et les avances nécessaires à leur établissement (le trésor prêtant sans intérêt l'argent nécessaire à la construction des maisons , à l'achat du bétail , des instrumens , outils et matériaux , sous la seule condition d'être remboursé en dix ans et en trois termes). Ces avantages, auxquels s'en joignaient encore beaucoup d'autres non moins précieux, attirèrent en Russie une foule d'étrangers , surtout d'Allemands. Les colonies les plus nombreuses et les plus remarquables se fondèrent dans le gouvernement de Saratof, principalement sur les rives du Volga et de la Medvéditsa.
Les colons de Saratof s'appliquèrent surtout à l'agriculture et à l'éducation des bestiaux. Il s'est élevé parmi eux quelques manufactures florissantes , entre autres celles de Sarepta , petite ville fondée par les frères Moraves.
En 1790, on portait la population des quatre-vingt-une colonies du gouvernement de Saratof à 5,624 familles et à 50,952 individus.
Les colonies du gouvernement de Saint-Pétersbourg sont en général agricoles; celles du gouvernement deTchernigof comprennent 5,000 colons divisés en cinq villages.
Le gouvernement de Kherson renferme dix villages habités par 5,8! 4 colons. •
Il existe dans le gouvernement de la Tauride quarante colonies peuplées de 1419 familles ou 7,58!) babitans presque tous livrés à l'agriculture. C'est dans le même gouvernement que l'on a fondé des coloniesjuives, au nombre de neuf, et composant une population de «86 familles, et de 6,598 habitans. On a eu beaucoup de peine à les habituer aux travaux agricoles; mais aujourd'hui il paraît qu'ils en ont contracté le goût , et que quelques-uns y sont devenus habiles.
Différentes colonies se trouvent dans les cercles de Pruth, de Kakoul, d'Ismaël, Boudjak; leur population réunie sélève à environ 28,258 individus.
Le comité des colonies du midi de la Russie , en a sous sa direction 258, qui contiennent 17,678 familles, formant une population de 97,615 habitans; il est encore arrivé 269 familles en 1828.
On peut citer, comme ayant généralement réussi et prospéré, les grandes et nombreuses colonies fondées par Catherine II , dans les vastes états qui lui étaient soumis au commencement de son règne, et notamment celles qu'elle a établies dans la partie de la Pologne , qui lui échut par le partage de cette antique et belliqueuse nation, colonies pour lesquelles elle s'efforça d'imiter les exemples de Frédéric IL On doit d'autant plus apprécier le succès de toutes ces colonies, qu'elles différaient essentiellement entre elles par la diversité des habitans dont elles furent peuplées et du sol qu'il fallait défricher. ;
Les colonies grecques , établies dans la Crimée depuis sa conquête, ont aussi prospéré d'une manière remarquable sous le gouvernement de M. le duc cle Richelieu. Il en est de même des colonies militaires, formées partiellement par de nombreux et nouveaux corps de cosaques dans les diverses contrées qu'ils habitent.
Encouragés par ces exemples, l'empereur Alexandre Ier avait donné un vaste développement au système des C9lo-
nies militaires. Il en avait fondé , dans le gouvernement de Nowogorod, d'assez étendues pour recevoir 100,000 colons; des sommes énormes furent consacrées à cet objet (1).
Pour peupler les contrées désertes, où l'on voulait placer les colons militaires, on y transporta des paysans russes esclaves qui furent répartis, par ménages, dans des habitations construites à grands frais , et disposées de manière à recevoir au plus trois militaires dans chacune d'elles.
L'or°-aiiisation, ]e régime, étaient militaires : Sur trois bataillons, il y en avait deux soumis aux exercices de la troupe réglée ; le troisième , de réserve , était composé de colons ; ceux-ci avaient le droit de nommer leurs maires et les membres du corps municipal.
On avait espéré qu'il résulterait , des rapports établis entre les militaires et des ménages de paysans , des allian^ ces, des mariages, et une communauté d'intérêts et d'efforts qui tourneraient à l'avantage de l'état. Il n'en fut point ainsi. Les exigences et la brutalité des soldats portaient journellement dans l'esprit des colons des germes de mécontentement et d'irritation. Les réunions des paysans pour l'élection de leurs officiers municipaux firent naître et fermenter des idées de liberté et d'indépendance qui devinrent un sentiment général et prépondérant chez des hommes réunis , armés et exaspérés ; enfin , ils se concertèrent pour" marcher inopinément en armes , au nombre de 40,000, sur la ville de Pétersbourg, où la sécurité était si grande qu'on n'avait à opposer à leur marche que quelques bataillons qui pouvaient même se joindre à eux. Il ne leur manqua peut-être, pour réussir, qu'un homme capable de diriger une telle entreprise.
L'imminence des dangers détermina un concours de moyens assez énergiques pour rompre l'impétuosité de ce torrent redoutable. Dès-lors la destruction des colonies militaires d'infanterie de Nowogorod fut résolue.
D'autres colonies militaires de cavalerie avaient été fondées, vers le même temps, dans les contrées fertiles situées entre les rives du Don et celles du Boug, qui forment une espèce de parallélogramme de soixante lieues de côté. Mais ces colonies, établies sur un système tout-à-fait différent, qui se rapprochait de l'organisation adoptée en Suède pour les colonies de cavalerie militaire, ont été non moins favorables à l'agriculture et à la population qu'à l'accroissement de la force nationale de l'état.
Des colonies essentiellement agricoles avaient été en outre formées dans les steppes de la Bessarabie où l'on avait transporté à grands frais des étrangers, la plupart Allemands; mais la nature ingrate du sol a mis obstacle à la prospérité de ces institutions qui sont à peu près abandonnées.
Du reste , les résultats généraux des colonies intérieures de la Russie ont répondu à l'attente de leurs fondateurs; grâce surtout aux mesures prises par Catherine II, à l'exemple du grand Frédéric , pour empêcher l'émigration des paysans cultivateurs dans les villes, la population des campagnes se maintient forte, morale et laborieuse; à l'aide de son système de colonisation, la Russie voit accroître le nombre de ses habitans de 020,000 chaque année. Elle peut donc posséder, dans l'espace d'un demisiècle une population décent millions d'individus, et se trouver un jour appelée aux plus hautes destinées en Europe et en Asie. (Le Vicomte A. de ViUencvve-Banjetnont.)
DE LA PORCELAINE. - §. Ier.
Presque tout le monde croit savoir ce qu'on doit entendre par ce nom; il est vrai qu'on l'applique, avec assez d'exactitude , en France , en Allemagne et en Cliine, àdes poteries de même nature qui ont les caractères de la vraie porcelaine : mais il n'en a pas toujours été ainsi , et son appli-
(i) On évalue la dépense ù plusieurs crnlaines do millions.
cation a été considérablement détournée en Italie , en Angleterre, même en France et en Allemagne. Or, comme nous ne devons parler ici que de la porcelaine , et n'en dire que ce qui est essentiel, il importe de savoir clairement de quel objet on va tracer l'histoire.
Le nom de porcelaine , pris dans sa plus large acception , ne doit cependant être donné qu'aux poteries qui ont une pâte translucide , c'est-à-dire qui laisse passer la lumière plus ou moins abondamment , sans permettre de distinguer la forme des objets qu'on voudrait voir à travers. Cette propriété entraîne nécessairement la finesse de la pâte, mais c'est une pâte et non un verre : sa cassure plus ou moins grenue, sans jamais être luisante ou vitreuse le démontre; enfin cette pâte est assez dure pour ne pas se laisser entamer par l'acier.
Ces premières propriétés distinguent la porcelaine , produit céramique, dont la masse terreuse a pu être ramollie par le feu , mais qui n'a point été fondue entièrement ; elles la distinguent, dis-je, du 'verre, matière qui a été complètement fondue, lors même qu'il a perdu sa transparence et qu'il est devenu translucide, et même opaque, soit par l'introduction d'une matière qui n'a pu se fondre avec lui, soit parce qu'il a été tenu longtemps à une température ramollissante qui lui a donné une texture presque cristalline.
La translucidité des porcelaines , acquise toujours, quelle qu'en soit l'espèce , par une cuisson à une température élevée et ordinairement supérieure à celle du verre , distingue ces belles poteries des grès-cérames , durs et même plus durs qu'elles, mais opaques, et des faïences, poteries, qui sont toujours opaques, quelle que soit la finesse de leur pâte.
Le vernis dont les porcelaines sont souvent recouvertes ne peut pas servir pour caractériser ces poteries, si, pour nous conformer aux idées admises, qu'on ne peut pas et qu'il n'est même pas toujours nécessaire de réformer en technologie, on veut comprendre dans la même classe les porcelaines nommées dures et celles que, par opposition , on appelle tendres ; ce vernis , toujours brillant et dur en comparaison de celui de la faïence , est tantôt entièrement terreux, et tantôt métallifère, renfermant du plomb et même de l'étain.
C'est en ne considérant que la finesse et la dureté de la pâte, qu'on a donné quelquefois le nom de porcelaine à de véritables grès : telles sont les prétendues porcelaines de Bœttiger, auquel on a attribué la découverte de cet ait et son introduction en Saxe. C'est en ne considérant que la beauté du vernis et de l'émail , qu'on a donné quelquefois , en Toscane, le nom de porcelaine à de véritables faïences, et que l'on fait remonter ainsi l'introduction de cet art en Europe à une époque beaucoup trop reculée. Enfin, c'est en ne considérant que la translucidité, sans avoir égard aux autres caractères, qu'on a mal à propos appliqué le nom de porcelaine au verre dévitrifié par Réaumur.
Histoire de la porcelaine. — L'art céramique est de la plus haute antiquité , c'est un fait généralement reconnu ; mais ses produits ont offert pendant long-temps , et jusque dans les temps modernes, un état de simplicité et d'imperfection peu éloigné de la nature grossière de ses premières ébauches; ceux mêmes de ces produits qui sont le plus estimés sous le rapport de l'histoire et des arts du dessin, appartiennent tous à la classe des poteries grossières. C'est une circonstance assez remarquable que les poteries, qu'on a nommées faïence, et qui ont présenté la qualité caractéristique d'être recouvertes d'un vernis brillant, n'aient paru en Europe que vers la fin du quatorzième siècle; par conséquent, cet art, depuis son origine, qui se confond avec celle des sociétés, jusque vers l'époque que nous venons de citer, semble avoir été dans un état de stagnation d'autant plus étonnant que d'autres arts beaucoup plus diffloiles avaient fait des progrès sensibles. A peine \§.marqiie-H>n quelques différences de-perfection entre les poteries ro« res
romaines, donton trouveles débris enfouis de toutes pat tlansTs pays où les Romains ont porté leurs arts, elles
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Xl'artT .a poterie semble n'avoir pas ^ "« pas remarauable, tandis que dans les cinq derniers siècles, o "vu suc ssivement paraître les faïences communes Z faïences fines, les beaux grès et la porcelaine euro-
P iln'en était pas de même dans ces empires de 1 As e orientale, séparés par une multitude de barrières de la civilisation occidentale. La porcelaine, ce dernier degie de perfection des arts céramiques, y fleurissait déjà depuis ; un temps qu'on dit immémorial, puisquon fait remonter l'existence de celte poterie à plus de deux mil e ans avan l'ère chrétienne, par conséquent deux ou trois siècles avan le temps où les Grecs fabriquèrent leurs plus anciens vases mais sans admettre ni rejeter une antiquité si hau set si douteuse , ce qui demanderait une discussion dans laquefle nous ne pouvons pas entrer, il nous suffit de iàve remarquer qu'on a des dates certaines qui font remonter au treizième siècle l'introduction de la porcelaine asiatique en Europe, et qu'on possède dans les collections de porcelaines de Chine des pièces d'une fabrication très parfaite qui portent une date correspondante à 1471 , et plusieurs autres du même siècle. On attribue à l'année 4277, époque de l'invasion de la Chine par les Mongols , la construction de la tour de porcelaine (voy. pag. 92) , c'est-à-dire d une tour dont le revêtement est en plaques de porcelaine; ainsi la porcelaine était déjà connue depuis long-temps a la Chine et au Japon quand on découvrit la faïence en Europe, et elle y était connue au moins depuis six centeans quand on arriva à faire en Saxe de la vraie porcelaine. Cette perfection de la porcelaine, déjà si ancienne à la Chine et au Japon quand elle naissait en Europe, est, selon nous, •un des faits les plus remarquables de l'avancement des arts chimiques dans ces pays.
On dit que l'on a fait de la porcelaine en Egypte; mais les petites figures auxquelles on donne ce nom n'appartiennent à la vraie porcelaine ni parla composition de leur pâte ni par celle de leur vernis , ni par leur mode de fabrication. Je chercherai à en donner des preuves ailleurs; je ne connais donc de vraie porcelaine antérieure aux porcelaines européennes que celle qui vient de la Chine et du Japon. , „. v
Cette belle poterie arriva pendant long-temps de t Asie Orientale en Europe , sans qu'on se mît beaucoup en peine d'en introduire la fabrication, puisque ce fut vers 4 500 que les Portugais l'apportèrent, et que ce ne fut que vers 1 706, que Bœttiger fabriqua à Meissen, en Saxe , un grès rouge qui avait quelque analogie avec la porcelaine. Un autre chimiste, Tschirnhausen , perfectionna cette pâte, et en 1710, il introduisit la composition de la vraie porcelaine, de celle qui a été fabriquée, jusqu'à ces derniers temps, dans la manufacture royale de Meissen, près Dresde.
La France n'avait encore rien fait dans ce genre de poterie , devenu déjà célèbre dans presque toute l'Allemagne , devenu, pour plusieurs souverains , un objet de spéculation, et en même temps un objet de splendeur et de munificence. Cependant depuis 1727, et même, selon d'autres, depuis 4695, on y faisait une poterie translucide, blanche , à couverte brillante , qu'on appelait de la porcelaine , et qui appartenait bien effectivement, par les caractères de sa pâte, à cette classe de poterie: c'était de la porcelaine tendre ; et, si on a bien saisi les différences qu'il y a entre la composition de cette porcelaine et celle de la porcelaine dure , on verra qu'il avait fallu plus de recherches, j'ose dire plus de génie, pour composer cette porcelaine artificielle par des moyens très compliqués, que pour obtenir la porcelaine dure résultant du simple mélange de deux matières naturelles. Aussi, après avoir fabriqué de la porcelaine tendre pendant soixante ans à Saint-
Cloud , à Chantilly, Orléans, Villeroi, enfin à Vincennes et à Sèvres (car on peut la faire partout), ce n'est que du moment où on eut découvert le kaolin dans les environs de Limoges , qu'on put faire et qu'on fit de la porcelaine dure, de la vraie porcelaine.
On vient de voir que la fabrication de la porcelaine tendre en France est presque contemporaine , si elle n'est antérieure , à celle de la porcelaine dure en Saxe; mais ce ne fut que lorsque cette fabrication fut établie à Vincennes, et peu après à Sèvres, en 4 736 , d'abord sous la protection, et ensuite en 4760. entièrement pour le compte du roi, qu'elle fit des ouvrages d'une beauté et d'une perfection qui la rendirent célèbre dans toute l'Europe. Hellot, chimiste-métallurgiste célèbre de cette époque, appelé dès 4746 à Vincennes , contribua beaucoup au progrès de cet art.
En 1761, un Strasbourgeois nommé Hanong, qui avait travaillé dans la fabrique de Frankenthal, apporta à Sèvres le secret de la porcelaine dure; mais comme il ne pouvait fabriquer qu'avec du kaolin de Passau , sa communication fut infructueuse, jusqu'au moment où l'on fit la découverte du kaolin de Limoges. Elle est due comme la plupart de ces sortes de découvertes, à un heureux concours du hasard et de la science.
Mme Darnet, femme d'un chirurgien de Saint-Ynex, croyant trouver dans l'onctuosité du kaolin mouillé une matière savonneuse propre au blanchissage , le fit voir à son mari, qui soupçonnant que ce pouvait être une précieuse argile à poterie , courut à Bordeaux la montrer à Villaris , pharmacien de cette ville : celui-ci se rendit à Saint- Yriex , envoya à Macquer l'argile blanche, que ce chimistre reconnut pour du beau kaolin; et la fabrication de la porcelaine dure fut en peu de temps établie à Sèvres par ses soins. Elle était en pleine activité en 1774.