LA MER MORTE
Dans le récit qu'il vient de publier de son Voyage en Orient, M. Michaud décrit en ces termes l'aspect et la nature extraordinaire de cet immense lac dans lequel se jette le Jourdain et que nous connaissons sous le nom de Mer Morte :
« Nous visitâmes la mer Morte, qui est à trois quarts delieue à l'ouest de l'embouchure du Jourdain; il était sept heures du matin : une brise légère soufflait alors , la surface du lac en était ridée , et ses ondes battaient paisiblement la rive. La mer n'exhale ni vapeur ni fumée, l'air est pur autour d'elle, les Ilots sont aussi brillans, aussi azurés que ceux de l'Archipel et de l'Ilellespont. Ce qu'on a dit de l'amertume et du mauvais goût de ses eaux est parfaitement exact; j'en ai goûté dans le creux de ma main, et j'en ai eu le cœur malade pendant un quart-d'heure. Une blanche bordure de sel entoure le lac , et se môle à un bitume rougeâtre déposé par les eaux ; j'ai vu sur la rive de petits coquillages cl des cailloux comme on en voit sur les rivages de nos mers. Nos savans naturalistes se demandent encore s'il existe dv< poissons dans la nier Morte; ils sont en
général maigres el petits. Le vieux Cheik, qui m'accompagnait, el deux de uns cavaliers arabes, m'ont dit qu'ayant voulu un jour eu manger, ils leur trouvèrent un goût si
empesté qu'ils furent obligés de les jeter. J'aurais bien voulume baigner dans la mer Morte , pour résoudre par moimême la question de savoir si l'eau est assez pesante pour soutenir le corps de l'homme; je craignais le retour de la fièvre, et je n'ai point osé entrer dans le lac ; mais l'un des voyageurs anglais qui nous avaient suivi, a fait devant moi cette expérience : il s'est étendu sur l'eau , cherchant à s'enfoncer , et j'ai vu son corps flotter à la surface comme un tronc d'arbre. Vespasien , si l'on en croit Josephe , fit la même expérience ; il lança dans la mer Morte plusieurs esclaves , les pieds et les mains liés , et pas un n'alla au fond. Le voyageur Pococke plongea dans le lac, et ne put parvenir à s'enfoncer ; d'autres voyageurs se sont aussi assurés du phénomène : on trouve dans quelques endroits du lac, des ulves aux lanières longues et déliées, comme dans nos lacs et nos étangs d'Europe. Je n'ai point vu la caille d'Arabie dont parlent quelques voyageurs , la même, dit-on, qui nourrit les Hébreux dans le désert.
Je ne crois pas qu'il existe, dans tout l'univers, des lieux plus capables de frapper l'imagination que la mer Morte et les lieux d'alentour ; cette vallée dont la face a été flétrie et dévorée , est comme remplie encore de la grande et sublime terreur d'une époque de destruction. Cette mer est véritablement une mer morte; car elle ne jette à la terre aucun bruit , elle est immobile et muette comme un sépulcre; on dirait un de ces lacs funèbres que la mythologie des anciens avait places dans le royaume des morts. Lorsque,, sous le souffle de la tempête , la mer de Sodome par fois est ébranlée , son mugissement sourd ressemble à de longs cris étouffés , vous diriez les sanglots et les gémissemens des nations englouties dans l'abîme , la voix suppliante de Gomorrhe et de ses sœurs. Si j'avais quelques étincelles de ce génie qui dicta l'épopée Des Martyrs , ou celui qui a inspiré les Méditations poétiques , j'aurais pu reproduire de grandes et de terribles peintures ; mais toutes mes paroles me semblent vaines en présence du lac où dorment et les peuples et les cités , sur ce sol livide où le vent de la colère a passé , devant ces montagnes brunes et dépouillées qui semblent garder encore l'empreinte de la foudre. »