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II. — LES COMBATS JUDICIAIRES

Nous avons dit, dans notre premier article, que les combats judiciaires ne paraissent avoir été d'usage général en France que sous Louis-le-Jeune : ce qui n'empêche pas qu'on ne trouve antérieurement à ce prince quelques exemples de ce genre barbare de procédure. Nous en citerons un assez remarquable, que nous fournit l'histoire de ces temps reculés. Sous Louis-le-Bôgue , la comtesse de Gaslinois fut accusée d'avoir empoisonné son mari; les indices contre elle étaient si forts, et Gontran, son accusateur, cousin-germain de ce mari , passait pour un guerrier si redoutable, qu'elle se voyait abandonnée de tous ses païens et amis, lorsqu'un jeune inconnu, âgé de dix-sept ans et nommé Ingelger, se présenta pour soutenir qu'elle était innocente. Les juges ayant ordonné le champ-clos , il tua Gontran , et la comtesse , de l'avis et du consentement de ses barons et vassaux , le fit son héritier. L'archevêque de Tours lui donna sa nièce en mariage , avec les châteaux d'Amboise , de Buzençay et de Chàlillon. Ingelger fut la lige des comles d'Anjou qui montèrent sur le trône d'Angleterre. Ce fait nous semble curieux , surtout en ce qu'il caractérise parfaitement l'esprit aventureux de nos ancêtres

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dans ces temps do chevalerie, où la moindre circonstance heureuse offrait les moyens d'acquérir une brillante répu- Sation, et même de faire fortune en un instant.

Vers la fin du Xe siècle, on fit décider, par le combat judiciaire, un point de droit qui alors était vivement controversé. Il s'agissait de savoir si, en matière de succession, la représentation pouvait avoir lieu en ligne directe. Deux braves furent chargés de défendre en champ-clos, l'un l'affirmative, l'autre la négative: et celui qui combattait pour la représentation, ayant eu l'avantage, il fut ordonné qu'à l'avenir elle aurait lieu, c'est-à-dire que le petit-fils succéddrait aux biens de ses aïeul ou aïeule, concurremment avec ses oncles et tantes, et de la même manière que ses père et mère eussent eux-mêmes succédé.

Sous le règne de Louis VII, les religieux de Ste. Geneviève offrirent de prouver par le duel que les babitans d'un petit village auprès de Paris étaient hommes de corps de leur abbaye. Sous le même règne, les religieux de Saint- Germain-des-Près , ayant demandé le combat pour prouver qu'Etienne de Maci avait eu tort d'emprisonner un de leurs serfs, les deux champions combattirent long-temps avec un fgal avantage; mais enfin, à l'aide de Dieu , dit l'historien, le champion de l'abbaye emporta Vczil de son adversaire , rt l'obligea de confesser qu'il était vaincu.

Quoique ces prétendus jugemens de Dieu fussent fondés sur cette présomption, que le Ciel ne pouvait accorder la victoire qu'à l'innocence (comme s'il était donné aux hommes de pénétrer les desseins secrets de la Providencej, on peut citer une foule de faits qui prouvent que l'issue du èombat ne favorisa pas toujours le bon droit. Aussi, combien d'infortunés furent punis pour des crimes dont ils n'étaient pas coupables ? Combien de criminels parvinrent à se soustraire aux justes châlimens qui leur étaient dus? En voici un exemple bien frappant, rapporté par tous les historiens, et dont on ne peut par conséquent contester l'authenticité.

L'an 4386 , Jacques Legris , chevalier au service du duc d'Alençon, était accusé, devant la cour du parlement, de violences et d'outrages commis envers la dame de Carrouges : la cour ne trouvant pas les preuves suffisantes , ordonna qu'un combat à outrance aurait lieu , en présence de celle dame, entre son mari et l'accusé, et que, si le sieur de Carrouges était vaincu', sa femme, comme accusatrice, subirait la peine réservée aux calomniateurs.

Au jour fixé pour le combat, les lices furent dressées à Paris , auprès de Saint-Martin-des-Champs. La dame de Carrouges y fut conduite, dans un char de deuil, couverte de vêtemens noirs. Son mari s'approcha d'elle, et lui dit : « Dame, par votre information et sur votre querelle, je vais « aventurer ma vie et combattre Jacques Legris. Vous « savez si ma cause est juste el loyale. » — « Monseigneur, « dit la dame, il est ainsi; et vous combattez tout sûrement, « car la cause est bonne. » Carrouges embrassa son épouse, se signa , et quoiqu'il fût alors tourmenté par la fièvre, il se disposa au combat. Les deux champions luttèrent d'abord à cheval avec un égal avantage ; puis ils mirent pied à terre , et, s'étant avancés l'un contre l'autre, ils engagèrent ensemble une attaque des plus vives. Legris porta à son adversaire un violent coup d'epée , qui lui fit à la cuisse une grave blessure. On se figure aisément quelles durent être, en cet instant fatal , les transes cruelles de la dame de Carrouges ; car si Legris était vainqueur, son mari était attaché à la potfcnce, et elle était condamnée au feu. Le combat cependant continua avec acharnement; niais l'infortuné Legris ayant eu le malheur de faire un faux pas, Carrouges en profila pour se précipiter sur lui et le terrasser. Vainement il s'efforça de lui faire avouer son crime : il ne put lui arracher que des protestations d'innocence. Usant alors de toute la rigueur de sa victoire, il lui passnson épee au travers du corps.

Telle fut l'issue de ce combat, qui ne laissa aucun doute sur la culpabilité du vaincu, le corps de ce malheureux fui abandonné au bourreau, qui le pendit, selon l'usage, ci le

jeta ensuite à la voirie. Carrouges fut comblé de faveurs e devint chambellan du roi : de plus, le parlement, par ni arrêt du 9 février 4587, lui adjugea une somme de 6,000 li vres sur les biens de son adversaire.

Quelques années s'étaient écoulées; l'opinion publique était bien fixée sur cet événement, et la famille de Legri; avait perdu à la fois la fortune et l'honneur. Enfin le véritable auteur du crime fut découvert : c'était un écuyer qn avait quelque ressemblance avec Legris. Carrouges apprii celte nouvelle pendant qu'il était en Afrique, et on ne h revit plus. Quant à sa femme, en proie an désespoir et décidée à racheter par la pénitence son imprudente accusalion, elle entra dans un couvent et se fit religieuse.

Ce combat ne contribua pas peu à montrer combien une pareille jurisprudence était absurde, et ce fut à-peu-prè: vers cette époque (ainsi que nous l'avons dit au § 4") , qu( cessa en France la coutume des duels judiciaires.

En Angleterre, cet abus a subsisté beaucoup plus longtemps. En 4571 , un combat judiciaire fut ordonné sou: l'inspection des juges du tribunal des plaids communs ; mai: il n'eut pas lieu, parce que la reine Elisabeth, interposan son autorité dans celte affaire, ordonna aux parties de ter miner à l'amiable leurs différens. Cependant, afin que Ieui honneur ûft intact, la lice fut fixée et ouverte, et l'on ob serva avec beaucoup de cérémonie toutes les formalité préliminaires d'un combat. En 4651, un duel judiciaire m pareillement ordonné, sous l'autorité du grand connélabh et du grand maréchal d'Angleterre, entre Donald Ion Réa et David Ramsay; mais celle querelle se termina comme l'autre, sans effusion de sang, grâce à la mcdialioi de Charles Ier.

Au moyen-âge, il existait encore d'autres moyens d< rendre la justice, non moins ridicules que les combats c'étaient les épreuves judiciaires, qu'on appelait de mêmi jugemens de Dieu. Il nous reste à en dire quelques mots.

L'épreuve, ou le jugement de Dieu par Veau froide consistait à jeter celui qui était accusé d'un crime, dans unt grande et profonde cuve, pleine d'eau , après lui avoir lit la main droite au pied gauche et la main gauche au piet droit- s'il enfonçait, il était déclaré innocent; s'il surnageait , c'était une preuve que l'eau , qu'on avait eu la précaution de bénir, le rejetait de son sein, étant trop pu r< pour y recevoir un coupable.

Celui que l'on condamnait à l'épreuve par le feu, étai obligé de porter pendant quelques instans une barre de fei rouge, pesant environ trois livres. Celle épreuve se faisai aussi en mettant la main dans un gantelet de fer sOrtan d'une fournaise, ou bien en la plongeant dans un vas* plein d'eau bouillante, pour y prendre un anneau béni on enveloppait ensuite la main du patient avec un linge sur lequel le juge et la partie adverse apposaient leur: sceaux. Au bout de trois jours, l'appareil était levé, cts'i n'apparaissait pas de marque de brûlure, l'accusé étai renvoyé absous (I).

(i) L'épreuve par le feu était eu usage aussi chei les païens Dans VAniigonc de Sophocle, des gardes offrent de prouver leu innocence en maniant le fer chaud, et en marchant à travers le flammes. Du reste il parait qu'on connais-ail le moyen de se préserver des brûlures , car Strobon parle des prêtresses de Diane <pii marchaient sans se briller, sur des charbons ai tiens ; et sain Hpiphane rapporte que des prêtres d'Egypte se frottaient le \ isag avec certaines drogues, et le plongeaient ensuite dans des elian diètes d'eau bouillante, sans paraître ressentir la moindre douleur

Nos charlatans modernes ne sont pas moins adroits que ceux d l'antiquité. Madame de Sévigné cite, dans une de ses lettres, ui homme Qlli se versait sur la langue de la cire d Espagne cufl.im niée ; el Saintc-l'oix dit que de son temps on a VU, dans les pro vinces, un homme qui se frottait les mains avec du plomb fondu H n'csl personne de nous qui n'ait assisté au moins une lois à quel que scène semblable de charlatanisme. Tout le monde sa rappel! l'homme iiicoml'itsiit '!<■ , qui se montrait, il y a quelques années à Taris, et qui malgré l'épilhètc attachée à son nom , fut loti dail un four, par la maladresse de son compère.

Quand deux hommes s'accusaient mutuellement, on les soumettait quelquefois à l'épreuve de la croix, ce qui se faisait ainsi. On les plaçait vis-à-vis l'un de l'autre, et chacun d'eux devait étendre les bras horizontalement. Celui qui, fatigué le premier, laissait retomber ses bras, perdait son procès.

En Allemagne , l'épreuve par le cercueil fut long-temps ;n «sage. Lorsqu'un assassin, malgré les informations, -estait inconnu , on dépouillait entièrement le corps de 'assassiné, on le mettait sur un cercueil, et tous ceux qui itaient soupçonnés d'avoir eu part à l'assassinat , étaient )bligés de le toucher. Si l'on remarquait quelque mouvement, quelque changement dans les yeux, la bouche, les nains ou les pieds , ou bien si la plaie venait à saigner, :elui qui le touchait au même instant était regardé comme le vrai coupable.

Pour terminer la série de toutes ces extravagances et 'aire diversion aux horreurs que ces temps d'ignorance nous •appellent, nous citerons un usage analogue, mais fort jlaisant , que les voyageurs attribuent aux Siamois. Pour connaître de quel côté est le bon droit dans les affaires civiles ou criminelles, ils se servent de pilules purgatives, ju'ils font avaler aux deux parties; celle qui les garde le jlus long-temps dans son estomac , obtient gain de cause.

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