DE LA MANIERE DE VOYAGER EN ESPAGNE
Les voitures dont on se sert en Espagne sont de quatre ;spèces; les volantes ou calechines, les calechas, et les coches de culleras, toutes assez incommodes , mais, en géné- ■al, fort solides, et enfin les diligences établies récemment ;ur quelques routes. Les volantes ou calechines sont de peits cabriolets portés sur deux roues , fermés sur le devant >ar des rideaux de cuir, avec un siège à deux places , mais m peu serrées ; ils sont traînés par une mule ou par un îheval , et conduits par un volantero ou conducteur qui va antôl à pied, à côté de sa bêle, tantôt s'asseoit sur une des )arres du brancard.
Ces voitures sont suspendues par des courroies extrêmement courtes et raides, de sorte qu'elles suhent tons les nouvemens des roues et du brancard , et qu'on y est durement et continuellement secoué ; elles sont ouverlesà tous es vents ; les cuirs destinés à les fermer ne joignent jamais; m y est exposé au vent, à la pluie, au soleil, à la poussière.
Les calechas sont également des espèces de cabriolets, le la même forme et de la même construction que les voante -, avec lesquelles on les confond presquet oujours , mais :lles sont plus larges et plus profondes.
Les coches de culleras sont des carrosses à quatre places, îonstruits avec plus de solidité que d'élégance, assez bien 'ermés , mieux suspendus, où l'on est à son aise et beaucoup Mus commodément; ils sont attelés de six mules, rangées ■fe deux em deux , et attachées entre elles et au timon par le simples cordes , qui sont assez longues pour laisser une listance considérable d'une mule à l'autre; c'est ce qu'on ippelle un tiro. Ces voitures sont conduites par deux conlucleurs, dont le chef s'appelle mayoral, et l'autre zayal m mozo; le premier en est comme le cocher, et le dernier e postillon; aucun d'eux ne monte jamais à cheval. Elles sortent des charges très considérables sur le derrière et sur e devant.
L'allure des coches de culleras est assez singulière, amusante même, et quelquefois effrayante, mais toujours sans langer.
On ne peut voir tranquillement des mules sans frein , sans guides, retenues seulement par des traits d'une longueur étonnante , qui leur permettent de s'éloigner, de m rapprocher, d'errer à l'aventure, parcourir des routes souvent tortueuses, inégales, raboteuses, quelquefois escarpées, quelquefois encore peu frayées ; on les croit à tout moment prêtes à renverser la voiture , à l'entraîner sur des ; montées scabreuses, à la jeter dans des précipices pro-
fonds; mais on est bientôt rassuré par la vigilance, par l'adresse active et prompte des conducteurs, par la docilité des animaux qui la tirent; ceux-ci n'ont d'autre freim , d'autre guide, d'autre éperon que la voix de ceux-là; ils la connaissent , ils en comprennent les diverses indexions et l'intention qui les dirige; ils y obéissent avec une promptitude étonnante : un cri du mayoral suffit pour les contenir elles diriger; sa voix les anime, les presse, accélère ou ralentit leur course, les fait tourner à droite et à gauche, les éloigne ou les rapproche", les arrête sur-le-champ. Une mule s'écarte- t-elle, accélère- 1- elle ou ralentit-elle sa course, le mayoral l'appelle par son nom, qui est ordinairement celui d'un grade militaire, la generala, la capitana, la commissaria ; il lui indique dans son langage ce qu'elle doit faire ; le docile animal l'entend , le comprend, lui obéit. Il les anime aussi et les redresse quelquefois en jetant sur celles qui s'écartent des petits cailloux, qui, sans les blesser, leur donnent un avertissement qu'elles comprennent. Le mayoral ou conducteur et le zacjal sont en sentinelle sur le devant du brancard, qui leur sert de siège; à la moindre apparence de danger, le zagal s'élance avec une activité incroyable , il marche à côté des mules, il les suit à la course ; il les anime de la voix ; il s'attache aux traits qui les contiennent, et qu'il dirige quelquefois, s'il peut y avoir du danger, surtout dans les endroits difficiles; il se met à leur tète, il se place entre les deux premières mules, il les conduit avec intelligence; il retourne ensuite à son poste jusqu'à ce qu'un nouveau danger l'oblige à recommencer la même manœuvre.
On voyage aussi en Espagne avec sa voiture; mais alors il en coûte ordinairement le double au moins, le triple quelquefois.
Si l'on ne veut prendre ni la poste ni des voitures de louage, on peut aller à cheval (a caballo), comme disent les Espagnols, même quand ils vont sur des mulets; alors on loue un mulet avec son conducteur {mozo de cspuellas , c'est-à-dire garçon d'éperons), et l'on fait la journée ordinaire de huit à neuf lieues assez promptenoent, attendu que les conducteurs, qui, en même temps, font l'office de domestiques, sont ordinairement de très bons piétons. Le conducteur dont nous parlons est ordinairement fin compagnon de voyage fidèle et serviable, qui connaît parfaitement les routes pour les avoir parcourues bien des fois; c'est lui qui se charge d'arranger le dîner p:ur son maître, et qui, par ses relations dans les auberges, et la connaissance qu'il a des prix , réduit les comptes à un taux juste et raisonnable. Rien n'est plus agréable que de parcourir ainsi à cheval cette belle terre d'Espagne; toutes les routes sont embaumées de l'odeur des plantes aromatiques ; l'aspect du pays varie sans cesse au milieu des montagnes que l'on traverse, et d'où l'on découvre tantôt une vue étendue, tantôt un site sauvage et pittoresque.
On ne s'aperçoit d'aucun mauvais chemin à cheval , et en s' écartant de la route, on trouve différentes provisions à acheter en chemin, principalement du gibier. On couche la plupart du temps sur des paillasses, mais on les recouvre avec les couvertures de laine que l'on porte sur la selle de son cheval , et l'on s'enveloppe dans son manteau ; une fois l'habitude prise, on dort aussi bien de la sorte que dans le meilleur lit, et on est prêt à partir au point du jour pour respirer l'air excellent du matin. On passe à sa toilette le moment de la chaleur, au lieu où l'on s'arrête pour dîner, et l'on achève sa nuit par une heure de sieste, après le dîner, avant de se remettre en route le soir. Cette vie errante et libre dans un pays où la nature est belle , et où les monumens sont curieux, a plus de charmes qu'on ne pense.
Les personnes à qui toutes ces manières sembleraient encore trop coûteuses, peuvent voyager avec des charretiers (arrieros) ; ceux-ci ont ou des mulets seulement ou des voitures.
Cette dernière manière de voyager est celle qui convient à des minéralogistes et à des botanistes. D'abord les jour-
nées sont courtes et lentes, et puis les arrieros passent par les plus hautes montagnes , où les savans peuvent faire le plus de recherches. On a encore l'avantage de voyager souvent en grande compagnie : il n'est pas rare de voir aller ensemble jusqu'à trente mulets; on peut donc, si l'on veut, rester en arrière sans danger de s'égarer. D'ailleurs, celte manière n'a rien d'humiliant; c'est celle des ecclésiastiques, des négocians et des hommes comme il faut de tous les états.
La manière de voyager sur des boricos ou sur dej ânes est excessivement incommode ; un bât grossier et chancelant, souvent un animal rétif , sans bride ni frein, conduit avec une gaule, et qui, à chaque coup qu'on lui donne, fait des ruades, des gambades de côté et d'autre, et vous occupe sans cesse de lui, voilà ce dont il faut s'accommoder.
Voyager seul et à pied en Espagne, ce serait s'exposer à beaucoup d'inconvéniens. Aussi rencontre-l-on peu de voyageurs à pied dans ce pays, excepté dans l'intervalle de deux villages très proches l'un de l'autre;. des pèlerins, des soldais, des moines, des mendians, en un mot, tous ceux qui ailleurs voyagent à pied, vont ici presque toujours en compagnie d'un arriero ou de quelque voiture. Un piéton qui arriverait seul courrait risque de ne pas être reçu dans les auberges. Si vous ajoutez à cela les grandes dislances entre les différentes villes, et le peu de sûreté des routes, inconvénient qui n'est pas exagéré , on croira sans peine que les voyages à pied ne sont pas, en Espagne, aussi praticables ni "aussi communs qu'en France ou en Allemagne.