‹ Magasin universelChapitre 41 sur 320 · LE DANTE · texte numérisé non relu

LE DANTE

' La Divine comédie du Dante est depuis cinq siècles l'objet des études des hommes qui s'occupent de littérature. C'est un monument original qui n'a été imité par personne ; on a souvent copié les tragédies de Shakspeare , mais on n'a jamais fait une épopée sur le modèle de celle du Dante.

C'est que, comme Y Iliade, l'ouvrage du Dante reproduit les caractères des grands poèmes primitifs ; il est encyclopédique; il embrasse toute l'histoire , toute la théologie , toutes les idées du temps où il a paru; c'est une époque de renouvellement comme dans l'âge d'Homère; on chose et l'on sent beaucoup ; à l'apparition

l'influence religieuse et des légendes, se joint la force guerrière; seulement le mélange de la civilisation ancienne avec la grossièreté et la barbarie du treizième siècle, ces illuminations de l'antiquité combinées avec les rêves anticipés d'un état social à venir , donnent aux tableaux du poète une physionomie particulière et d'un singulier effet.

Depuis la chute de l'empire romain et l'invasion des barbares , à peine quelques lueurs vacillantes voltigeaient-elles encore au milieu des ruines confusesde la société; depuisque, selon l'expression de Machiavel , les sait peu de I hommes avaient quitté les grands noms de César et d'Aumystique de guste pour ceux de Pierre et de Jean , il semblait que le

monde était déchu. Les cent villes de l'Italie , en guerre perpétuelle, étaient ravagées par les proscriptions qui faisaient de ce brillant jardin de l'Europe la terre la plus

(Le géant Anthée.)

opprimée et la plus anarchique; d'un côté, l'empire sou- 1 d'un autre côté, la querelle des Guelfes et des Gibelins Tome II, —Novembre i834« 7,

tenu par le parti Gibelin, c'est-à-dire par l'aristocratie des cités , n'avait pu anéantir le parti Guelfe, ou démocratique, dont les souverains pontifes s'étaient faits les représentans;

Su

avait changé d'objet, et ce n'était plus autre chose qu'une lutte entre les nobles et les plébéiens.

Au milieu de ce conflit apparaît un homme de génie , doué d'un esprit puissant, d'une âme ardente et mélancolique; cet homme, c'est le Dante. Pendant trente ans, Guelfe exalté , il se fait peuple ; mais les ambitions , les rivalités divisent son parti; la noble cause qu'il défend dégénère en guerres civiles , l'Italie épuise ses forces sur ellemême ; il ne voit de salut pour sa patrie que dans celte unité que Machiavel lui souhaitait, même au prix d'un Borgia ; exilé de Florence, où il a reçu le jour, il se fait Gibelin par vengeance ; mais par son génie il plane au-dessus des Guelfes et des Gibelins ; en lui se montre une pensée haute et sublime sur l'alliance des deux puissances si long-temps rivales. Pour empêcher que tant de courage et d'énergie se consume dans de misérables débats , il lève les yeux vers aetle antique image de Rome , dont il ne reste plus que les ruines du Capitole ; mais les papes ont avili lu tiare, le Dante regarde plus loin , et souhaite un maître à l'Italie.

L'orgueil d'un descendant du peuple romain peut seul expliquer un tel vœu chez ce caractère indépendant , qui n'a même pu supporter la liberté d'une république ; il ne méconnaît pas ce qu'il peut y avoir de salutaire dans la puissance pontificale; il veut en faire le type de la justice morale, mais sans soumettre le sceptre à l'encensoir; il veut réaliser l'union de la force et de la sagesse ; idée qui de nos jours a tant occupé M. de Maislre , il veut rendre le pouvoir impuissant contre la religion , et la religion puissante pour consacrer le pouvoir, mais non pour le détruire.

Ce lien d'unité pour l'Italie fait toute la politique de la Divine comédie; lorsque l'auteur fait voyager Virgile dans l'enfer, à travers les cercles concentriques dont il a décrit la structure , lorsqu'il montre la taille gigantesque de Lucifer , comme une immense échelle qui sert à en gravir les degrés, parmi ces bizarres inventions, il donne à Lucifer trois têtes, dont l'une dévore Judas Iscariote, et les deux autres, Cassius et Brulus, Brulus qu'il punit sans l'avilir et qu'il représente comme un stoïque inflexible. Ces deux derniers sont révoltés contre l'empire qu'il représente sous la forme d'un aigle étranger, tandis que le premier est révolté contre Dieu. C'est ainsi que l'idée de la nécessité du pouvoir impérial domine partout.

Ce poëme en cent chant , où figurent Saint-Thomas , Sainl-Bonaventure et une foule de docteurs, où l'on rencontre tant de dissertations théologiques, était un instrument destiné à populariser des pensées politiques et morales , parce que ces noms , ces questions étaient alors ce qui ulaisait le plus à l'esprit humain ; c'étaient les symboles de la •Sagesse. Pour relever l'empire, le poète ne recule pas devant l'humiliation de ses ennemis, et il use fréquemment d'une liberté qui étonne dans un écrivain du moyen-âge ; tout en rêvant pour le passé la suprématie pontificale, il ouvre une fournaise ardente où il ose jeter plus d'un souverain pontife en lançant des malédictions sur les vices, la simonie, la cupidité, la luxure.

Indépendamment des allégories sous lesquelles il reproduit la physionomie naïve , mais énergique du temps , ce poème a aussi un caractère nécessairement scientifique; c'est d'un amas d'études , de souvenirs empruntés à la théologie, au droit, à l'histoire, que le Dante s'élance pur et nouveau comme Homère. Quand il écarte toute cette enveloppe étrangère , son imagination invente comme on inventait aux premiers jours du monde ; ses images vous saisissent; il a la voix jeune et argentine du poète ; toujours simple, toujours vrai , c'est là son éternelle gloire. Il n'y a après lui que Milton qui , du milieu des clameurs seolasliques et d'une vie orageuse , ail retrouvé un ciel et un horizon inaccessibles. Un des plus admirables passages de Milton dans sou Paradis, c'est celui où il reparaît lui-même, où il parle de ses niau\, de sa Cl cite ; (elle beauté revient foujours cl imIiik llemmi dans le poëme du Dante; eonlcmplatcurdccemondciiivisiblcdonl il est l'historien, il réparait jans

cesse, il vous entretient de sa gloire et de ses espérances. La présence de l'auteur élans toutes lespart es desa Divine cornédie, contribue à y faire naître un genre particulier de beautés. Dès le premier chant, il rencontre Virgile, qu'il prend pour guide et pour patron; il arrive dans le vestibule de l'enfer où les âmes des grands poètes anciens sont arrêtées , et après avoir compté Homère, Virgile, Horace, Ovide, Lucain , il s'écrie : El moi ,je me trouvais le sixième paimi ces grands poètes !

Flaxman a traduit merveilleusement la pensée du Dante; tous ses dessins sont empreints d'un sentiment exquis; et dans le grandiose qui n'admire celle figure du géant Anlhée, lorsqu'il prend dans ses bras et le Danle et Virgile pour les déposer dans le neuvième cercle ( chant xxxi ).

Ma lievamente al fondo cbe divoi'3 Lucifero con guida , ci poso.

Il serait trop long de rappeler les épisodes dont l'ouvrage étincelle ; tout le monde connaît ceux de Françoise de Rimini et d'Ugolin; on ne peut lire sans émotion ceux de Farinata degli Vberti, de l'infortuné I ier délie l igné, de Brunetto Laiini,de Vanni Fucci, de Manfredi, Soidello, Forese , etc., etc. ; MM. Villemain et Fauriel en ont plusieurs fois fait le sujet de leurs éloquentes leçons à la Sorbonne. On a souvent accusé le Dante d'avoir imité Virgile , mais ce qui fournit à peine vingt vers à celui-ci, fournit un poëme entier au poète italien ; que d'imagination dans le Paradis, le Purgatoire et Y En fer! Que de tableaux admirables dans celte progression des supplices el des tortures , celle série d'épreuves par lesquelles l'ame s'épure , el enfiu dans la succession des béatitudes qui lui sont promises! Quelle surprise doit produire la fécondité d'un pareil génie! personne ne lui disputera le titre qu'il a reçu de Père des poètes.

Dante ne jouit point de sa gloire; après une vie remplie de traverses et de longues douleurs, il mourut dans l'exil le 14 septembre 1521 , chez Guido Aovello de Ravennes, et ce ne fut qu'un siècle après que sa patrie redemanda ses cendres; mais inutilement.

{La suite à un prochain numéro.

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