BRIGANDS NAPOLITAINS
Nous avons dit dans notre article sur Salvator Rosa (I ) , que les montagnes sauvages et élevées des Abruzzes et de la Calabre retinrent long-temps les pas errans de ce grand peintre. L'événement le plus marquant de ces courses hardies, est sa captivité parmi les bandits qui étaient maîtres de ces contrées , et son association temporaire avec eux. On ne peut douter qu'il n'ait vécu avec ces hommes terribles, si on en juge par l'étonnante expression de ces brigands pittoresques dont il a multiplié les portraits à l'infini.
La position des bandits napolitains, au commencement du XVIIe siècle , est un trait curieux dans l'histoire de cette belle contrée. Dès les temps les plus reculés, les montagnes des Abruzzes étaient sous la protection de Mercure , dieu des Larrons, de même qu'elles sont aujourd'hui sous la garde de Saint-Gologaro, patron de la Calabre. Toutefois le véritable bandit du xvn° siècle ressemble fort peu aux vulgaires brigands des temps modernes qui bornent leurs exploilsà des vols de grands chemins , à piller et à assassiner indistinctement. Il se rapprochait davantage du hardi condottiere , des bandes noires et blanches de Médicis et de Suffolck , aux xve et xvie siècles , et quoiqu'il ne reconnût point de lois quand il n'était pas à la solde d'une puissance ou d'un particulier , il avait en certaines occasions autant d'importance que le soldat régulier, se battait bravement et fidèlement pour celui qui le payait, quelle que fût la bannière de ce chef. De même que les corsaires munis de lettres de marque , moitié pirates , moitié nationaux , ces bandits étaient régulièrement organisés , et obéissaient à une discipline particulière. Leurs rangs étaient remplis, il est vrai, par le rebut de la société, par des êtres que leurs crimes avaient fait repousser de son sein; mais plusieurs d'entr'eux sortaient des castes supérieures : c'étaient des seigneurs napolitains échappés à la roue , à l'échafaud , pour avoir embrassé la cause de leur patrie , et qui , chercbant un asile dans les Abruzzes , y devenaient, par leurs talens ou leur rang , les chefs de cette foule de bandits armés contre la société par des motifs bien différens.
C'est un fait reconnu dans l'histoire , que le nombre , la valeur, l'habileté et la fidélité de ces bandits les rendaient redoutables au gouvernement austro- espagnol et intéressaient le peuple à leur sort. Tantôt le gouvernement les employait à son service comme les troupes régulières , tantôt il les faisait poursuivre par celles-ci, quand ils étaient en opposition avec lui , et les cherchant jusques dans leurs retraites les moins accessibles, les faisait brûler et pendre ou les livrait aux tortures.
« Chaque vice-roi , chaque commandant de place , chaque employé du gouvernement, dit Sismondi dans son ouvrage sur la littérature du midi , avait des bandits sous sa sauve-garde , auxquels il assurait l'impunité et même la récompense des violences et des assassinats qu'il leur faisait commettre pour son compte. Dans une conspiration dirigée par le père Campanella, on vit avec étonnement que les moines de la Calabre pouvaient mettre sur pied plusieurs milliers de bandits. Les brigands campaient presque aux portes des villes , et l'on ne pouvait voyager sans escorte aux environs de Naples. »
Si l'on en croit quelques critiques , la gravure que nous
(i) Voyez tome I, page 3y5,
avons donnée dans notre article sur Salvator Rosa (I) explique clairement l'histoire de la captivité de ce peintre parmi les bandits des Abruzzes. Le jeune homme assis languissamment sur un roc, au milieu du groupe, serait Salvator Rosa lui-même. Ce sont bien là , disent-ils, ses cheveux qui tombent en profusion sur son front ; le peu que l'on voit du visage ressemble trop aux portraits orignaux de ce peintre pour qu'on puisse les méconnaître. Sa tête penchée , ses bras affaiblis, l'expression de désespoir répandue sur toute sa personne, indiquent bien ce qu'il devait éprouver dans sa nouvelle situation. La femme qui étend sa main et pose un
(Brigand napolitain d'après Salvator Rosa. )
de ses doigts sur sa tête, semble plaider pour la vie du jeune homme dont elle fait remarquer la faiblesse et le peu d'importance.
On n'a jamais su le temps précis que Salvator a passé au milieu de ces bandits ; il n'est pas impossible qu'il ait dû la sécurité dont il put jouir dans ces contrées, à l'exercice de son talent poétique et musical, non moins propre à amuser ses terribles hôtes , qu'à charmer le monde voluptueux des salons napolitains. On ne sait pas non plus de quelle manière Salvator Rosa fut rendu à la société, si ce fut en s'échappant des Abruzzes, ou s'il fut mis en liberté par les bandits eux mêmes. Ce qui est certain , c'est qu'après avoir erré à travers les régions sauvages dont il a si bien reproduit les traits grandioses, il revint, pauvre et l'esprit déjà porté vers de sombres idées, à Naples, où il trouva sa famille dans la dernière détresse. Ce spectacle acheva de bouleverser son ame, et donna depuis à ses œuvres, même à l'époque où la fortune daigna lui sourire , cette teinte mélancolique et sombre qui en est un des principaux caractères.
| («) Voyez tome I, page 396.