RICHELIEU
Montesquieu a dit du cardinal de Richelieu : « Il fit « jouer à son monarque le second rôle dans la monarchie « et le premier en Europe. Il avilit le roi , mais il illustra « le règne. » Esprit fait pour gouverner les peuples, grand dans ses projets, ferme dans ses résolutions , implacable envers ses ennemis, infatigable dans le travail, jaloux d'honneurs, désireux d'une immortalité glorieuse, Richelieu a plus fait que la plupart des hommes de génie qui ont paru sur la scène politique aux époques de transition. Ministre d'un roi de France, il a su marcher à son but et dominer son souverain sans le flatter et sans irriter son amour-propre. Il a gouverné au su du roi luimôme qui obéissait à l'ascendant du génie, et non comme ces favoris qui endorment ou enivrent leur maître pour commander en son nom et lui cacher leur usurpation.
Mais ce n'était pas par amour pour la domination seule que le cardinal de Richelieu s'était emparé du sceptre et de l'épée du roi de France ; à un homme de cette trempe il fallait autre chose que les jouissances du pouvoir absolu exercé dans l'intérieur d'une cour et. sur le monde des courtisans; comme Louis XI, comme Pierre-le-Grand , il voulait l'ordre dans le royaume, la réforme dans le gouverment , l'agrandissement de son pays, et pour prix de ses travaux les respects et les éloges de l'étranger. Ami des arts et des sciences , il fonda l'Académie française, et protégea l'Université qui lui doit la reconstruction de la Sorbonne où son tombeau a été replacé, il y a quelques années, par les soins de son arrière neveu , le maréchal de Richelieu.
Il serait trop long de rappeler à nos lecteurs tous les faits marquans de la vie de ce grand ministre , qui pendant dix huit ans joua le premier rôle en. Europe. Nos lecteurs savent comment, destiné d'abord à la carrière des armes, il entra à vingt deux ans dans les ordres, et fut sacré à Rome, évoque de Luçon; comment sa carrière politique commença aux états-généraux convoqués en 1614; comment il s'attacha à Marie de Médicis , la veuve du grand Henri, et devint, par son appui, secrétaire d'état au département de la guerre et des affaires étrangères. Nos lecteurs savent aussi ses succès dans les guerres contre les protestans, et la glorieuse campagne qu'il fit en Italie. Nous ne retracerons pas non plus ses démêlés avec la reine mère ; l'acharnement avec lequel il poursuivit tous les partisans de cette princesse quand il eut réussi à l'éloigner de son fils. Les romanciers , les auteurs dramatiques ont voulu partager , avec les historiens, le soin de faire connaître , dans ses moindre détails , la vie du cardinal. Il était déjà atteint du mal qui le lit descendre dans le tombeau , quand Cinq-Mars et de Thon portèrent leur tète sur l'échafaud. Ramené de Lyon à Paris , dans une espèce de chambre, sur le dos de ses gardes qui marchaient la tète nue, il faisait abattre des pans de muraille quand les portes des villes étaient trop étroites pour lui livrer un passage.
Il laissa à Louis Mil un million et demi, en espèces, et le Palais-Cardinal (aujourd'hui Palais-Royal).
«.le n'ai jamais eu d'autres ennemis que ceux de l'État,
" ,l'1 '' «' OUranl ; je laisse le royaume au plus haut de-
■ '■ de gloire où il ail .jamais été. »
Si les fhila principaux delà vie d« Richelieu , que nous
(Médaille frappée en i63i en l'honneur de Richelieu.)
venons de rappeler, sont connus de la plupart des lecteurs, il en est, et en grand nombre, qui serviraient à mieux faire connaître son caractère et qui sont enfouis dans des manuscrits et des livres rares. Ceux que nous allons raconter sont extraits de la collection des manuscrits de la Biblio thèque royale.
Il est avéré que le cardinal de Richelieu avait des accès de frénésie, et dans ces moinens on ne laissait entrer personne que ceux qui pouvaient le servir, ou qui étaient dans
l'habitude de le divertir, comme Boisrobert, Vrillon, etc.
Etant à Bois -le -Vicomte, dit un auteur, le concierge me fit voir un cabinet boisé où l'on enfermait le cardinal , et où la menuiserie était toute percée de coups de couteau pointu. Le concierge me dit que Richelieu enfonçait le couteau dans le bois le plus qu'il pouvait , et , prenant sa course, il venait appuyer un pied contre la muraille faisait la pirouette sur ce pied, en cherchant à abattre le couteau avec l'autre. C'était là un de ses amusemens favoris.
Richelieu était seigneur-suzerain , non seulement d'une infinité de châteaux forts , mais d'arsenaux et même de villes dont les commandans et les troupes étaient à sa dévotion. Nous citerons enlr'aulres Pontoise, la Bastille, Bicêtre, et Vincennes , d'où il menaçait constamment Paris. La mère de Louis XIII, retirée à Bruxelles pendant sa disgrâce, énumérait à son fils les sujets de défiance que devait lui inspirer la puissance de son favori. « Comment, lui écrivait - elle , souffrez-vous qu'il y ait en France un homme qui dispose de plus de richesses, de places fortes et de soldais que vous. » Le CaihoUcon, satire du temps, prétend que le cardinal avait pour sa garde deux mille hommes de pied et cinq cents chevaux.
On ne doit pas s'étonner que le cardinal de Bichelieu ait songé à trouver pour sa nièce un gendre dans la famille royale. Le comte de Soissons auquel il avait d'abord songé , repoussa ses offres , et paya ce refus par les vexations que Richelieu lui fit éprouver. Plus tard, il éleva ses vues jusqu'à Gaston, duc d'Orléans, frère du roi luimême; mais cet espoir fut encore déçu. Le cardinal se faisait suivre de sa nièce quand il allait à l'armée. On frappa dans le temps une médaille en l'honneur de cette nièce; elle y était représentée habillée en Amazone, un casque sur la tète , et sur le revers on lisait une inscription qui avait été primitivement composée pour Jeanne d'Arc.
Le cardinal ne s'épargnait pas les plaisanteries envers les courtisans, qui supportaient presque toujours patiemment ses railleries. Il n'en fut pas ainsi , un jour que le cardinal-ministre se commit avec le vieux duc d'Epernon. « Mon cher duc, lui disait-il malicieusement, réfor- « niez donc votre humeur altière, et surtout votre accent « gascon.... » Et en parlant ainsi, le cardinal contrefaisait le ton de voix et la parole du bonhomme; puis il ajouta', en riant aux éclats : « Ne vous en offensez pas au moins, « mon cher duc, ceci est sans préjudice de vos qualités. » — « Et pourquoi m'en offenserais-je, répondit le genlil- « homme indocile , j'en souffre bien d'autres du fou du « roi qui me contrefait tous les jours en votre présence ?...» Le cardinal fronça le sourcil, mais il ne repondit rien.
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