LE TYROL
Les deux vei ans des Upes rhétiennes ou rhétiques; qui ne sont que la continuation des Alpes de la Suisse, constituent ia pitt ii du Tyrol. Si l'on y voit moins de pointes élei ées qu'eu Suisse , ou y remarque des masses plus étendues eu larg< ur; des montagnes que personne n'a tenté de gravir, ci qui paraissent être presque aussi haui ie le Moiil Blanc; des profondeurs effrayantes; quelque cascades magnifiques; des glaciers de plusieurs lieues d'étendue, mais moin» beaux qu'en Suisse: des torrens el nrn ni des vallées étroites, sinueuses ,
et d'une pente rapide: d'un côté, le souffle glacial des vents du nord; de l'autre, le hàle brûlant du sirocco; tel est, en peu de mots, le tableau de ce pays montagneux.
Le Tyrol doit son nom à un ancien château situé sur une montagne qui domine l'Adige, près de Meran. Il devint par héritage la propriété des ducs d'Autriche en 4565. Ce comté est limité au nord par la Bavière; à l'ouest, par la Suisse ; au sud et à l'est par le royaume Lombardo-Vénitien, -l'Hlyrieet la Haute-Autriche.
Le travail des mines est un moyen d'existence pour le Tyrolien; mais elles ne.sont pas d'un grand rapport pour le gouvernement, qui d'ailleurs ne les fait que faiblement exploiter.
L'habitant tire un meilleur parti de son sol. Il a porté l'agriculture à un grand point de perfection : il ignore ou dédaigne l'usage des jachères. On dirait que le sol s'empresse de répondre aux soins assidus et à l'activité du laboureur. Chaque espace est utilisé : la terre végétale est transportée sur les sommets escarpés ; l'herbe même qui croît sur les pentes des précipices est recueillie pour la nourriture du bétail. L'action de la nature sur les roches, qu'elle décompose, est mise à profit par l'homme ; il transforme leur détritus en champs cultivés. 11 faut voir le paysan tyrolien , une corbeille sur la tête, descendre , à l'aide d'une corde et d'un piquet, le long des roches inaccessibles jusqu'au fond des, précipices , pour mettre à contribution quelquelques pieds de terre, qu'il livre à la culture.
Malgré toute leur activité, huit cent mille habitans ne pourraient point vivre dans cette contrée, s'ils ne cherchaient ailleurs que dans l'agriculture leurs moyens d'existence. Quelques-uns n'ont d'autres richesses que leurs bestiaire. Mais croirait-on que l'oiseau qui, des îles Canaries, a été transporté en Europe, où ses chants le font rechercher plus que son beau plumage jaune, soit, élevé chez le Tyrolien, un objet de commerce? Ce peuple tire parti de tout, et vendre des serins hors de son pays n'est point un métier qu'il dédaigne. Ce commerce d'ailleurs fait entrer annuellement dans le pays une valeur de 50 à «0,000 florins. Il ne borne point là son industrie : le Tyrol renferme peu fabriques , mais aussi chaque habitant est ouvrier ou fabricant. A défaut d'autre état, il se fait colporteur jusque dans les contrées les plus lointaines, et revient toujours dans sa patrie jouir du fruit de ses économies. A six ans, le Tyrolien quille ses montagnes, part pour la foire de Kempten, en Bavière, et s'y rend utile pour la garde des oies ou des bestiaux. Plus taul , il émigré comme maçon, charpentier, mineur ou marchand de tableaux. On eu compte plus de trente mille qui s'expatrient tous les ans : l'un, entraîné par une sorte d'amour pour la guerre, parcourt les montagnes en chasseur, et ne craint point de s'exposer aux plus grands dangers pour atteindre sa proie; l'autre y recherche les plantes médicinales, que dès l'enfance il apprit à connaître aussi facilement que le plus habile botaniste. Parmi ceux qui n'émigrent point, il en est qui exécutent avec la plus grande adresse divers ouvrages en bois ; dans le Vorarlberg, ils profitent de leurs vastes forêts pour construire en bois des boutiques, des maisons même , dont les différentes pièces, numérotées, sont expédiées jusque sur les bords du lac de Constance, el transportées de là dans les pays voisins. Ce genre d'industrie rapporte au Tyrol près de 200,000 florins.
Il semble que le Tyrolien soit né mécanicien : les ruisseaux qui parcourent ses vallées sont utilisés, par des moj ens nieux, pour obvier au défaut de bras; les eaux font
mouvoir de distance en distance des roues façonnées à cet usage : a-t-il besoin de farine; desirc-t-il se procurer de l'huile pour son ménage; comme chaque individu se suffit en quelque sorte à lui-même, il n'y a point de meunier, il n'y a point tic fabriques d'huile: niais le ruisseau voisin est chargé de moudre le grain ou de pressurer la plante oléagineuse, lu voyageur allemand dil Hvoir VU IW enfant dans son berceau balancé d'un mouvement uniforme à
l'aide d'une roue que l'eau faisait mouvoir. Tandis que les hommes se livrent à leurs travaux, les femmes s'adonnent à des occupations productives : les unes tricotent des bas , les autres font des gants de peau de chèvre; celles-ci brodent des mousselines , celles-là tressent la paille, qu'elles façonnent ensuite en clégans chapeaux. L'industrie manufacturière se borne à un petit nombre d'objets. Le pays s'enrichit encore par le commerce de transit entre l'Allemagne et l'Italie.
La bonté, la franchise, la fidélité à remplir ses engagemens, l'attachement à son souverain , et l'amour de son pays, sont les principales vertus qui distinguent le Tyrolien. Ami de l'indépendance et de la liberté, il a horreur de la conscription, et dédaigne, méprise même la tactique militaire; mais, soldat volontaire, il affronte avec calme les dangers, et se bat en héros pour la défense de sa patrie. Sévère dans ses mœurs, loyal dans ses relations , ami généreux, la [paix et la gaîté régnent dans son intérieur. Naturellement dévot, mais superstitieux, il lui faut un culte imposant par ses cérémonies, une religion qui parle à son cœur comme à son imagination , et qui entretienne son ignorante crédulité. Il aime à peupler les sombres forêts qui l'entourent ou les cimes de ses montagnes d'esprits , de démons et d'êtres surnaturels. Il se plaît dans les récils d'apparitions de fantômes. Il est peu de villages qui ne renferment une sorcière ou un sorcier : on ne voit ni protestans ni luthériens dans le Tyrol; à l'exception de huit ou dix familles juives-, toute la population est catholique.
« Le Tyrolien , a dit un voyageur, homme d'esprit , est naturellement gai, sans cependant être léger. Dans les campagnes, au fond des bois, le long des routes, sur les places des villages et des petites bourgades, on entend, pendant (ont le jour, les éclats de rire des hommes mêlés au chant des femmes, surtout parmi le peuple et les paysans. La classe moyenne est plus allemande , et parmi elle , vous rencontrez souvent de ces physionomies longues et calmes , fumant avec une sorte de gravité froide et fort comique l'énorme pipe d'écume de mer. Peut-être aussi le chapeau pointu (remplaçant la casquette plate du bourgeois tyrolien), la veste courte et les culot! es, contribuent-ils à donner au campagnard un air moins grave , moins rassis et plus éveillé.
«Les femmes sont fortes, souvent jolies, quelquefois fort belles : le calcul sur la beauté m'a presque toujours donné trois sur douze. Leur costume, assez éclatant, varie peu : c'est une espèce d'uniforme qui ne diffère que par le bonnet et les paremens. Les jeunes femmes qui ont un peu d'aisance portent volontiers quelques chaînes ou quelques bijoux d'or ou d'argent. Leur gros bonnet d'ours ou de /aine, leur jupon bleu ou noir, leurcorsage rouge et blanc, leur donnent dans la campagne, lorsqu'une procession défile, l'aspect d'un bataillon de grenadiers.
« Cependant, àlnspruck, le cône de fourrure qui recouvre la tête des femmes et même celle des hommes est tronqué; peu d'habitans, au reste, font usage de cette plaisante coiffure , et beaucoup de femmes n'en portent pas d'autre que celle que la nature leur a donnée; elles mêlent toutefois aux tresses de leur chevelure de longues chaînes d'argent et toutes sortes d'ornemens de métal, qui pendent quelquefois jusqu'à terre. Quant à l'ensemble du costume , il se compose communément d'un corsage qui présente, d'une épaule à l'autre, une ligne droite bridée, fort laide ; leur robe forme un nombre de plis incalculable , et leur donnerait assez l'apparence d'un gros sac bien rembouré, n'était leur magnifique tournure, dont les formes rebondies et les prodigieuses dimensions défient la nature la moins avare : d'ordinaire leurs jupons arrivent au-dessous du genou. Trois couleurs dominent dans leurs vêtemens, le rouge, le bleu léger et le noir. Cependant leur corsage et les bretelles qui le retiennent sont ornés de
nuances aussi varices que le pourrait désirer le coloriste le plus difficile. »
I! y a plus d'éléraenjs de liberté politique dans le Tyrol que dans les autres provinces de la monarchie autrichienne. Depuis -8816, le gouvernement a confirmé les anciens droits dont il jouissait : il lui a accordé une constitution plus appropriée à ses besoins. Tandis que dans les autres pays autrichiens , la nation n'est représentée que par le clergé , la noblesse , et quelques députés des villes , les États tyroliens non-seulement se composent de députés de ces différentes classes , mais encore de celle des paysans. Le Voraiiherg jouit de quelques prérogatives particulières. En n'établissant point la conscription dans le Tyrol , le gouvernement a senti qu'il s'en faisait un rempart plus sûr contre l'invasion étrangère : en temps de guerre, chaque Tyrolien devient soldat; habitué à la fatigue, adroit et bon chasseur, il est peu d'armées qui pourraient résister à ce peuple, levé en masse pour la défense de ses foyers ; il ne fournit à l'Etat, qui le ménage, que quatre bataillons de chasseurs, formant en tout cinq à six mille hommes , qui ne sont tenus qu'à un service d'intérieur. Aucune troupe autrichienne ne peut séjourner dans le pays qu'avec l'autorisation des États ; et, délivré des douanes, ses contributions forment un revenu assez considérable , que l'on évalue à plus de 2,500,000 florins d'Autriche.
Le comté du Tyrol renferme vingt-et-ime villes, trentedeux bourgs et quinze cent cinquante-huit villages , dont quelques-uns sont aussi peuplés que des villes.