DES ECAILLES
Dans ies poissons , on désigne sous le nom d'écaillés toutes les plaques solides dont la peau de certains animaux est recouverte. Le plus communément elles sont imbriquées , c'est-à-dire disposées en recouvrement les unes au-dessus des autres, comme les ardoises des toits de nos maisons. Elles sont rarement adhérentes entr'elles : chez quelques espèces néanmoins elles sont serrées et unies de manière à ne former qu'une seule pièce , qu'on appelle cuirasse. Une étude superficielle avait fait croire «pie quelques poissons étaient entièrement privés d'écaillés; des naturalistes en avaient refusé au Cépole Tœnia, au Rémora, à l'Ammodyte, à l'Anguille et à l'Anarrhique; mais en examinant avec plus d'allenlion, on a reconnu l'existence des écailles dans la poussière brillante qui se détache du corps de ces
(i) Léonore Dori , dite Galigaï, épousa Concino Concini .qui devînt maréchal de France, et prit le nom de maréchal d'Ancre.
animaux, lorsque sa peau , qui les recouvre, a été desséchée.
La manière de vivre et la forme de chaque espèce de poissons influent ordinairement sur la position des écailles. Elles sont à découvert et retenues par de minces vaisseaux chez les poissons qui nagent ordinairement dans de grands fonds , et ne sont , par conséquent , exposés à aucun froissement contre les rochers ou les plantes marines. Elles sont adhérentes et recouvertes par la peau chez ceux qui vivent près des rivages, et qui, ne s'éloignant que rarement des bords , semblent faits pour vivre dans la vase où des chocs nombreux détacheraient ou déchireraient des écailles moins solidement assurées.
C'est à leurs écailles que les poissons doivent l'éclat de leur brillante peau ; ce sont ces lames qui sont enrichies des couleurs métalliques les plus variées et qui , tantôt arran gées symétriquement, tantôt disposées sans ordre, reflètent, à la surface des eaux, toutes les nuances des pierres précieuses, toutes les ondulations étincelantes du soleil. Les poissons ne conservent leur teinte que tant qu'ils sont clans l'eau ; hors de ce fluide , leur vie s'affaiblit , la couleur de leu rs écailles se fane , s'altère, et souvent même disparait entièrement. Vivans , les poissons changent quelquefois subitement de couleur : ce phénomène paraît appartenir chez eux, comme chez les caméléons , aux' transitions brusques d'une température à une autre, ou à des mouvemens particuliers de leur circulation sanguine.
On trouve encore des écailles à la surface du corps de la plupart des reptiles; les dimensions , le nombre et les formes de ces plaques cornées varient presque dans chaque espèce, et ne fournissent que des caractères de distinction fort incertaines; car, non seulement ces écailles ne sont pas constantes dans tous les individus, mais elles dépendent souvent de l'âge, d'une difformité ou d'une circonstance locale.
Parmi les reptiles , ceux dont les écailles offrent le plus d'intérêt, ce sont les'tortues, dont la carapace est recouverte de grandes plaques cornées , plus ou moins épaisses , substance qu'on trouve dans le commerce sous le nom d'écaillé, et qu'on emploie dans les arts à une foule d'usages. Cette écaille est principalement recueillie dans les mers d'Asie et d'Afrique : elle se présente sous trois couleurs différentes, la blonde, la brune et la noirâtre; quelquefois elle est jaspée , souvent elle est demi-transparente. L'écaillé est fragile et fusible par l'action du feu ; on a tiré parti de cette dernière circonstance pour en souder plusieurs pièces ensemble, pour la mouler, la redresser, etc.
La préparation de l'écaillé pouvant présentait un certain intérêt à nos lecteurs , nous entrerons dans quelques détails à ce sujet : ~'~
Les feuilles d'écaillé sont ordinairement bombées sur les surfaces ; c'est pourquoi la première chose à faire , pour les rendre propres à être employées , est de les redresser; ce qui se fait de la manière suivante :
Après avoir fait choix des feuilles qu'on veut redresser, on fait chauffer del'eaudans un chaudron, ou dans tout autre vase découvert et capable de contenir les feuilles d'écaillé sans qu' elles touchent aux bords du vaisseau , de crainte que la chaleur de ce dernier ne les brûle.
Quand l'eau est bouillante, on y trempe les feuilles d'écaille , et on les y laisse séjourner jusqu'à ce qu'elles soient suffisamment amollies , ce qu'on connaît en retirant une feuille avec des pinces ou même avec les doigts ; car l'écaille perd sa chaleur très promptement: si, elle ploie facilement par son propre poids, c'est un signe certain qu'elle est amollie au degré nécessaire ; alors on a une petite presse de la grandeur de la plus grande feuille d'écaille ; dans cette presse on met les feuilles ainsi amollies en ayant soin , s'il y en a plusieurs , de mettre entre chacune d'elles des plaques de fer ou de cuivre d'environ deux lignes d'épaisseur, bien droites sur leurs surfaces, et qu'on a soin de faire chauffer d'avance , afin de conserver plus long-
temps aux feuilles d'écaillé la ductilité qu'elles viennent d'acquérir par l'action de l'eau bouillante.
Quand les feuilles d'écaillé sont par trop bombées , et qu'on craint qu'elles ne se prêtent pas assez à l'action de la
Écaille de sole.
presse , soit par rapport à leur bombage, soit parce qu'elles refroidissent trop vite , il faut, lorsqu'on a mis deux ou trois feuilles dans la presse , serrer médiocrement cette dernière, la plonger dans l'eau bouillante pour ramollir l'écaillé; après quoi, on achève de serrer la presse, et on la retire de l'eau pour laisser refroidir peu à peu, ce qui vaut mieux que de la tremper dans de l'eau froide, qui saisit trop vite l'écaillé, et la rend plus cassante et plus sujette à se déjeter. * Quand l'écaillé est totalement refroidie , on la retire de dessous la presse ; alors elle se trouve parfaitement droite, et conserve toujours cette nouvelle forme , pourvu qu'on ne la trempe plus dans l'eau bouillante , car elle deviendrait courbe comme auparavant.
Il faut aussi faire attention que l'écaillé s'étend et se dilate à l'«au chaude , mais qu'elle se retire en se refroidissant ; c'est pourquoi , quand on la contourne dans des moules , il faut que ces derniers soient un peu plus grands que le modèle dont on veut reproduire la iigure, afin de laisser à l'éçaille le temps de se dilater librement.
Les ébénistes , pour redresser l'écaillé , se contentent de la mettre, au sortir de l'eau chaude, entre des planches d'environ un pouce d'épaisseur, et de les serrer avec un ou deux valais.
Mais cette méthode n'est pas bonne, parce que, pour peu que l'écaillé ne soit pas assez chaude , on s'expose à la faire casser; ou, supposé qu'elle prête à un médiocre degré de chaleur , elle ne reste pas droite quand on l'ôte de dessous les valets, ce qui oblige de recommencer l'opération. C'est pourquoi il vaut mieux faire usage d'une presse et de fers chauds, comme on l'a dit ci-dessus.
Quand on veut mouler de l'écaillé , on ne la met pas toute droite dans le moule ; mais , après l'avoir dressée et mise d'épaisseur, on la trempe dans l'eau bouillante, et quand elle est amollie , on commence par la ceintrer à la main, à peu près selon la forme qu'elle doit avoir; ensuite onlametdanslemoule,et on place ce dernier dans la presse, qu'on ne serre qu'autant qu'il est nécessaire pour empê-
cher l'écailie de glisser ; cela fait , on trempe le tout dans l'eau bouillante , et on serre la vis de la presse à mesure qu'on s'aperçoit que l'écaillé ne fait pas de résistance.
Quand le dessus du moule est descendu autant qu'il est nécessaire , et que par conséquent l'écaillé a pris la forme du moule, on retire la presse de l'eau , et on laisse refroidir le tout ensemble.
Les moules dont on vient de parler sont ordinairement faits de bois dur; ce qui est suffisant quand on n'a pas beaucoup de pièces semblables à mouler.
Pour souder des plaques d'écaillé , ou taille en biseau les deux morceaux que l'on veut réunir; on met en contact les deux sections inclinées, puis on les entoure d'une grande quantité de papier, et on presse fortement cette ligne de réunion avec une pince chaude. La chaleur met en fusion la substance gélatineuse de chacun des bords accolés, et leur adhérence est invariablement assurée.