PAPIER DES ORIENTAUX
Le papier de la Chine paraît si fin qu'on s'est imaginé en France qu'il était de soie ou de coton ; mais celle opinion est fausse. Tout le papier chinois se fait d'écorce de bambou ; c'est une espèce d'arbre plus uni, plus gros, plus droit et plus fort que le sureau. On rejette la première enveloppe, qui est trop épaisse et trop dure; celle de dessous, plus blanche et plus molle , broyée avec de l'eau claire , sert de matière au papier, qu'on fabrique comme nous le faisons avec des formes aussi longues et aussi larges qu'on le désire. Il y a des feuilles de dix et de douze pieds
de long , et le papier en est aussi blanc et beaucoup plus uni que le nôtre. Au lieu de colle, on y passe de l'alun , ce qui, non-seulement l'empêche de boire, mais encore le rend quelquefois si éclatant qu'il paraît argenté ou couvert de vernis. Il est extrêmement doux sous la plume et plus encore sous le pinceau, qui demande un fond uni; car, dès qu'il est "raboteux , comme notre papïfer, les filets se séparent et les lettres ne sont jamais bien terminées. En général le papier de Chine est de peu de durée ; il se coupe facilement ; l'humidité et la poussière s'y attachent, et parce qu'il est d'écorce d'arbre, les vers s'y mettent infailliblement , ! si l'on n'a soin de ballre souvent les livres et de les exposer 1 au soleil. Ainsi, on ne peut à la Chine conserver que rarement de vieux manuscrits, et l'on renouvelle conli- ! nuellement les bibliothèques , qui ne sont anciennes que 't parce que ce sont des copies fidèles des anciens originaux. Cependant il existe en France beaucoup de manuscrits orientaux écrits sur des feuilles de deux pieds de long environ sur deux ou trois pouces de large , qui ont très-bien résisté aux injures du temps.
Aujourd'hui les Persans fabriquent des papiers de diverses couleurs , du blanc , du jaune , du rose; ils en ont aussi de doré et d'argenté. Quand on adresse une lettre très-respectueuse à un haut personnage , par exemple à un monarque , on se sert de papier blanc orné de fleurs d'or. La feuille est plus grande ou plus petite selon le rang des personnes auxquelles on écrit. Les lettres du shah de Perse à Louis XIV avaient trois pieds de longueur. En Turquie, le papier est plus grand, et les écrits adressés par le sultan ou le grand-visir au roi de France étaient quelquefois de sept pieds. La grandeur de la lettre , adressée à un prince quelconque, diffère selon le besoin plus ou moins grand qu'on a de lui. Les sultans tartares de la race de GeTigiskhan, qui dans le xmc siècle possédaient la Perse et une partie de l'Asie Mineure, écrivaient d'abord des lettres de deux pieds aux souverains de l'Europe; plus tard, l'amitié des princes chrétiens leur devenant plus nécessaire, les dimensions de leurs lettres grandirent et allèrent jusqu'à neuf pieds. Telles sont les deux lellres du sultan mongol (le Perse adressées à Philippe-le-Bel, qui sont conservées dans les archives du royaume, et que M. Abel Remusat a publiées et commentées. Tamerlan, voulant honorer le. sultan d'Egypte d'une manière particulière , lui adressa une lettre de soixante-dix coudées de longueur.
Quand les Perses écrivent, ils coupent un coin du papier de sorte que la feuille ne forme pas un carré régulier; c'est , disent-ils, pour indiquer que rien sous le soleil n'est parfait, et que celle qualité ne se trouve que dans Dieu. Les formules de politesse qu'ils emploient dans leurs lettres sont très nombreuses. Il faut principalement remarquer que ie nom du supérieur précède toujours celui de l'inférieur. Cette coutume est très ancienne. La lettre que Mahomet envoya au roi de Perse commençait par ces mots : Mahomet, fils d'Abdallah, apôtre de Dieu, à Khosroës, roi de Perse». Ce manque de respect mit le roi dans une si forte colère, qu'il déchira la lettre sans l'avoir lue. La même chose eut lieu deux cents ans plus tard. Un empereur de Constantinople écrivant àMamoun, fils d'Haroun al Raschild, ayant placé son propre nom le premier, le khalife en fut vivement offensé.
Si l'on veut honorer quelqu'un d'une manière particulière, on écrit son nom et ses titres en lettres d'or ou au moins en couleur. Quelquefois on déplace les noms et on les met sur la marge ou en tête de l'écrit, pour indiquer que la lettre même n'est pas digne de les contenir, Si l'on veut distinguer plusieurs noms ou titres, on donne à chacun d'eux une couleur particulière; quand on parle de dieu , d'un saint ou d'un prince souverain, on écrit le nom de dieu en or, celui du saint en bleu , et celui du prince en rouge. Ne parle-t-on que d'un saint et d'un roi , on donne au premier l'or, et à l'autre la couleur bleue.