PÉRONNE. - LOUIS XI PRISONNIER DE CHARLES-LE-TÉMERAIRE
( Vue de la place de Péronne. )
La ville de Péronne, bâtie sur un monticule , et défendue par des fortifications importantes , serait une des plus fortes places de France , si elle n'était dominée par des hauteurs : toutefois , malgré ce désavantage , elle a toujours su repousser victorieusement les attaques ennemies , et peut se glorifiera juste titre de n'avoir jamais été prise. Parmi les sièges qu'elle eut à soutenir, on cite celui de 1556 : elle avait alors à lutter contre une armée nombreuse et aguerrie, commandée par Henri de Nassau : mais elle se défendit avec le plus héroïque courage , et força ce prince à lever le siège , après avoir essuyé de terribles échecs.
La plupart des maisons de cette ville sont construites en briques, de même que ses remparts, qui offrent de jolies promenades , ombragées par de beaux arbres, et embellies encore par le cours de la Somme.
Divisée en haute et basse ville, et précédée de deux faubourgs, Péronne renferme quelques belles rues, une place assez remarquable , et plusieurs églises curieuses. Sa population s'élève à près de quatre mille habitans , dont le principal commerce consiste dans la fabrication des tissus de fil et de coton.
Péronne est la patrie du savant orientaliste Langlès.
Mais cette ville est surtout intéressante par ses souvenirs historiques. Elle fut le théâtre d'un des évènemens les plus importans qui aient marqué le règne de Louis XI. Le lecteur sait les luttes continuelles que ce prince entretint contre les seigneurs féodaux de son royaume Tome II. — Décembre i834.
et principalement contre le plus puissant et le plus redou table d'entre eux, Charles-le-Téméraire , duc de Bourgogne. C'était surtout en divisant ses ennemis que le roi espérait en triompher : cette tactique lui avait plusieurs fois réussi. A force de tromperies et de ruses , il en était venu au point de détacher du parti de Charles , ses alliés même les plus fidèles ; aussi ne doutait-il pas que le moment ne fût favorable pour traiter avantageusement avec le duc de Bourgogne. Mais pendant qu'il entamait des négociations avec lui, il entretenait toujours de secrètes intelligences avec les Liégeois , qu'il excitait à la révolte pour augmenter les embarras de Charles.
Afin de mieux abuser le duc par une apparente bonne foi, il lui fit proposer une entrevue à Péronne. Après quelques hésitations , le duc de Bourgogne , qui occupait avec son armée les environs de cette ville , consentit à cette entrevue, et envoya au roi un sauf-conduit ainsi conçu: « Monseigneur, très humblement à votre bonne grâce je « me recommande, si votre plaisir est de venir en cette « ville de Péronne pour nous entrevoir , je vous jure et « vous promets par ma foi et sur mon honneur, que vous « y pouvez venir , demeurer, séjourner , et vous en retourci ner sûrement, à votre bon p'air.ir , toutes les fois qu'il « vous plaira, franchement et quiltement, sans qu'aucun « empêchement soit donné à vous , ni à nul de vos gens , « par moi ni par d'autres , pour quelque cas qui soit et qui « puisse advenir. En témoignage de ce , j'ai écrit et signé
« cette cédule de ma main , en la ville de Péronne , le « huitième jour d'octobre ,• l'an mil quatre cent soixante- « huit.
«Votre très humble et très obéissant sujet, __
« Charles. »
Le roi partit presque aussitôt en assez petit cortège , n'emmenant avec lui que le connétable, le cardinal Balue, le duc de Bourbon, le sire de Beaujeu , l'archevêque de Lyon , et l'évèque d'Avranches , son confesseur : sa garde se composait seulement de quatre-vingts Ecossais et d'une soixantaine de cavaliers , tant il voulait montrer au duc une parfaite confiance. Les archers de Bourgogne , commandés par Philippe de Crèvecœur , allèrent à sa rencontre : le duc vint lui-même hors de la ville jusqu'à la petite rivière de Doing. Le roi l'embrassi et lui Ht accueil. Chacun se réjouissait de les voir si. bons amis. Ils entrèrent ensemble dans Péronne, causant familièrement, et le roi appuyant sa main, en signe d'amitié , sur l'épaule du duc. Louis XI prit son logement au château , avec une douzaine de personnes , composant toute sa maison.
Dès le lendemain , les pourparlers commencèrent entre les conseillers des deux princes, et en leur présence ; mais la discussion d'intérêts opposés ne tarda pas à changer les bonnes dispositions qu'on avait manifestées d'abord de parte! d'autre. Les esprits commençaient à s'aigrir, lorsque arrivèrent des nouvelles de Liège, qui excitèrent un grand émoi. Les Liégeois , disait-on, avaient repris les armes, et au nombre de deux mille, étaient allés à Tongres, où s'étaient réfugiés leur évèque et le sire d'Uimbereourt, qui une fois déjà les avait fait rentrer dans le devoir. Les révoltés , après avoir surpris la ville, les avaient emmenés prisonniers, et on ne doutait pas qu'ils ne les eussent ensuite mis à mort.
On peut juger de la fureur du duc , qui devina à l'instant quel pouvait être l'instigateur de cesdésordres. « Il est donc « vrai, s'écria-t-il , que le roi n'est venu ici que pour me « tromper et m'empêcher de me tenir sur mes gardes ! « c'est lui qui, par ses émissaires, a excité ces mauvais et « cruels gens de Liège; mais, par Saint-Georges, ils en « seront rudement punis , et il y aura sujet de s'en repen- « tir. r> Aussitôt il ordonna que les portes de la ville et du château fussent fermées et gardées par ses archers. Pendant ce temps , le roi , à qui l'on avait rapporté les nouvelles de Liège et les paroles furieuses du duc, ne se voyait pas sans crainte enfermé dans l'étroite enceinte du château, tout auprès de cette grosse tour, où jadis Herbert, comte de Vermandois, avait tenu prisonnier et fait périr son roi, Charles-le-SimpIe ; un tel souvenir était effrayant dans une circonstance si critique. Toutefois il ne se troubla point et ne songea qu'aux moyens de se tirer d'un si mauvais pas, employant .les promesses les plus brillantes , et répandant l'or à pleines mains, pour gagner les serviteurs du duc.
Quand Charles fut un peu plus calme, il assembla sou conseil. On discuta avec chaleur: les ennemis du roi , et particulièrement le maréchal de Bourgogne , l'emportèrent d'abord : c'en était fait de la vie et de la couronne de Louis XI; mais des conseillers plus sages liront changer ces résolutions hostiles. D'ailleurs les nouvelles de Liège étaient moins terribles (pie ne les avaient faites les bruits populaires. L'évèque avait été conduit avec une sorte 'd'égards dans son palais : le sire d'Ilimlieivourt avait c;e mis en liberté , et chargé par le peuple d'apaiser le duo de Bourgogne: Jean de Wilde, que les révoltés avaient pris pour cuef , avait réussi à les modérer et à leur faire écouler la raison.
On arrêta que des commissaires seraient nommés par le roi et le «lue pour conclure un traite eutr'oux; mais il est
inutile de dir.- que les conditions devaient en être onéreuses
pour Louis XL Toutes les difficultés qui les avaient si longtemps divisé* se iroiiT.iieni résolue-, en faveur de la Bour-
en un jour. Vainement les commissaires de France présentaient quelques objections; on leur répétait : « Il le faut, « monseigneur le veut- »
Quand le projet de traité fut fait, le duc alla trouver le roi prisonnier. Il s'efforça de lui montrer une courtoisie humble et respectueuse; mais sa voix, tremblante de colère, ses gestes brusques et menaçans démentaient ses paroles. « Mon frère, lui dit le roi un peu ému , ne suis-je « donc pas en sûreté dans votre maison et votre pays? — « Oui , monsieur, répondit le duc, et si sûr que, si je voyais « un trait d'arbalète venir vers vous, je me mettrais de- « vant pour vous garantir. Mais ne voulez-vous pas jurer le « traité tel qu'il a été écrit? — Oui, dit le roi, et je vous « remercie de votre bon vouloir. — Et ne voulez-vous point « venir avec moi à Liège pour m'aider à punir la trahison « que m'ont faite ces Liégeois, à cause de vous et de votre « voyage ici? — Oui, Pâques-Dieu, et je suis fort émer- « veillé de leur méchanceté ; mais commençons par jurer le « traité; puis je partirai avec autant ou aussi peu de mes « gens que vous le voudrez. »
A lors on lira des coffres du roi le bois de la vraie croix , que l'on nommait la croix de Saint-Laud. Suivant ce qu'on racontait , elle avait jadis appartenu à Charlemagne , et se nommait alors la croix de victoire. Nulle relique n'était autant adorée par le roi, et il croyait qu'on ne pouvait manquer au serment juré sur ce bois vénérable sans mourir dans l'année. Il n'y eut sorte de promesses et d'assurances qu'il ne s'empressât de faire à son beau-frère de Bourgogne, qui lit aussi son serment.
Ainsi fut signé à Péronne ce fameux traité de 1468.
Cet épisode de notre histoire a fourni au célèbre Walter- Scott le sujet de Quenlin Durward, l'un de ses romans les plus intéressans : il a aussi inspiré un auteur dramatique , qui a su le reproduire avec assez de bonheur sur notre scène française.