I. — VOYAGES DE VICTOR JACQUEMONT
Le 26 août 1828, la corvette de S. M., Ja Zélée, appareilla de Brest, en destination pour le Bengale, ayant à bord M. de Meslay , nommé gouverneur de Pondichery , et Victor Jacquemont , jeune naturaliste français , envoyé par le gouvernement pour entreprendre un voyage scientifique dans les Grandes-Indes.
Viclor Jacquemont consacre à ses livres , à ses cahiers, tout le temps qu'il ne passe pas à philosopher sur le pont avec M. de Meslay, le seul philosophe du bord après lui. Jacquemont travaille, compulse, dessine, et écrit sans relâche. Toutes ses lettres datées de la Zélée sont remplies d'observations positives , d'ingénieux récils , de réflexions neuves et piquantes sur tous les pays où le bâtiment relâche, Sainte-Croix de Ténérifle, le Brésil, le Cap, l'île Bourbon; Jacquemont visite ces contrées en courant, et il en parle avec savoir et profondeur.
Nous arrivons dans l'Inde. La Zélée vient de mouiller <levant le fort William de Calcutta; c'est le 5 niai 1829, huit mois après son départ de Brest. Victor Jacquemont, habillé de noir de la tête aux pieds, et dans la plus grande tenue, saule sur le rivage, se jette dans un palanquin avec un ('norme paquet de lettres de recommandation. Et le voilà parti pour la maison de M. Pearson. avocat-général, par laquelle il commence le cercle de ses visites aux notables Anglais de Calcutta.
Il nous faut connaître maintenant avec plus de détails ce jeune Français ainsi jeté par un vaisseau du roi sur une terre étrangère, à quelques mille lieues de son pays, seul, absolument seid , avec tant de dangers, luit d'aventures, lanl
de misères en perspective; il nous faut le connaîtra tel qu'il
(si; cariions avons bien pour qu'avec son babil noir, ses
200(1 cous de haute solde et son bagage opistolairc . il ne
gogne: tout ce qui faisait l'espérance du roi était abandonné I soit médiocrement recommandé ancres des roMea rapré*
sentans de la Royale Compagnie, s'il ne paie prodigieusement de sa personne, s'il n'a du cœur, de l'esprit, beaucoup de bonne humeur, beaucoup de science, des qualités solides, des mœurs élégantes, l'indépendance de l'âme et du caractère. Fort heureusement Victor Jacquemont est tout cela.
Victor Jacquemont était un de ces hommes nés avec le siècle, qui n'avaient connu de l'empire que sa gloire militaire, qui s'étaient associés avec quelque confiance à toutes les espérances d'amélioration et de progrès, qu'avait généralement inspirées l'avènement du ministère Martignac. Passionné pour l'étude, avide d'émotions scientifiques, impatient de trouver une carrière à l'incroyable activité de son esprit; mais obscur, sans autres anlécédens que quelques essais de critique et des voyages de recherches géologiques en France, en Suisse et en Amérique , où de cruels chagrins l'avaient quelque temps exilé , sans autre fortune qu'une instruction immense, Victor Jacquemont avait accepté avec enthousiasme la mission que lui avait confiée ce choix intelligent du Conservatoire d'Histoire naturelle; et il avait compris que sa destinée , en le conduisant aux Indes pour y faire collection de plantes, découches coquillières et d'animaux , le chargeait aussi de représenter la France, et particulièrement celle génération si ardente, si estimable dans sa vivacité même , à laquelle il appartenait. Toute cette jeunesse vraiment studieuse , vraiment sérieuse, qui se pressait autour de la chaire de Villemain, qui assiégeait le laboratoire de Thénard et l'amphithéâtre de Cuvier, Victor Jacquemont fut pendant trois ans son véritable représentant , son plénipotentiaire habile et fidèle aux Grandes-Indes. Suivons le maintenant.
La première découverte que fit Victor Jacquement, après avoir parcouru pendant quelques jours ces salons anglais si riches, si brillans, de Calcutta, ce fut qu'avec sa lettre de change de 6,000 fr. sur M.**+ et C*, il était effroyablement pauvre. En effet, qu'allait-il faire aux Grandes-Indes? Voyager. Or , à quel prix voyage-t-on dans les Indes ? Telle fut la première question que notre jeune compatriote se posa, et voici ce qu'il apprit.
Un capitaine d'infanterie anglaise, un simple capitaine ne se mettait pas en route sans être accompagné de vingtcinq domestiques pour le moins, savoir ; un pour sa pipe, un pour sa chaise percée , sept ou huit pour planter sa tente, trois ou quatre pour sa c usine; plus un relai continuel de douze hommes pour porter le palanquin dans lequel le héros s'étendait lorsqu'il était las d'aller à cheval. Un collecteur anglais en tournée, emmenait sa femme, son enfant. Il avait un éléphant , huit charriots pour les bagages, deux cabriolets, un char pour l'enfant, six chevaux de selle et de voiture, et, pour le transporter d'un bungalow (auberge officielle où il y a les quatre murs) à l'autre, 00 à 80 porteurs, indépendamment d'une soixantaine de domestiques de sa maison. Il faisait trois toilettes par jour, déjeunait, tiffinait, dînait , et le soir prenait son thé comme à Calcutta, sans en rien rabattre ; cristaux, porcelainesétaientdépaquelés, empaquetés du matin au soir; argenterie brillante, linge blanc, tout le reste à proportion.
; Ce train de vie coulait cher, et pourtant , un Anglais qui se respectait ne pouvait voyager à moins de frais. Mais la vieille dame (c'est la Compagnie anglaise, dans le langage des Indiens) avait généreusement pourvu à ces dépenses. Un capitaine anglais avait 50,000 fr. de traitement; le surintendant du Jardin Botanique 80,0(i0; un collecteur 400,000, sans compter les profils; le chicf-justice 200,000; l'avocat-général , le respectable M. Pearsou , de 4 à 500,000; le gouverneur de l'Inde avait plus d'un million. Lord William Benlink voyagait avec trois cents éléphans, treize cents chameaux, huit cents chars à bœufs; et deux regimens, l'un d'infanterie , l'autre de cavalerie , lui servaient d'escorle.
Victor Jacquemont fut très émerveillé de tant de magnificence; puis il calcula ce qu'il lui en coûterait pour voya-
ger comme le moins magnifique de ces seigneurs ; mais s'àpercevant que le plus modeste équipage dépasserait encore ses moyens, il résolut de solliciter du gouvernement français, le mieux justifié de tous les crédits supplémentaires , et d'attendre à Calcutta l'effet de celte demande , que devaient appuyer à Paris les plus honorables amitiés. Il attendit long-temps!