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J. D'ALEMBERT

Le 16 novembre 4747, les vagissemens d'un enfant exposé sur les marches de Saint- Jean-le-Rond , église située près de Notre-Dame et maintenant détruite , attirèrent , au point du jour, quelques habitans de la Cité; il était d'une constitution si délicale que le commissaire de police qu'on avait appelé pour constater la naissance du malheureux orphelin, crut devoir lui foire donner des soins particuliers, au lieu de l'envoyer aux Enfans-Trouvés , et le confia à la femme d'un pauvre vitrier.

Cet enfant délaissé par sa famille, devait être un jour l'un des hommes les plus marquans de son siècle ; c'était D'Alembert. — Ses parens ne poussèrent cependant pas l'inhumanité au point de l'abandonner entièrement à la charité publique; son père lui assura douze cents livres de rente, revenu plus que suffisant alors pour le mettre au-dessus du besoin; mais en lui donnant des moyens d'existence ils refusèrent de le reconnaître , et ce ne fut que long-temps après sa naissance qu'on apprit que d'Alembert était fils de madame de Tencin , femme célèbre par son esprit et sa beauté, et de Destouches , commissaire provincial d'artillerie.

D'Alembert annonça de bonne heure de grandes dispositions et beaucoup d'application. Il n'avait encore que dix ans, que son maître de pension , homme de mérite, déclarait n'avoir plus rien à lui apprendre. A douze ans d'Alembert passa au collège Mazarin où il entra en seconde; ses maîtres crurent pouvoir en faire un autre Pascal pour le soutien de la cause du jansénisme à laquelle ils étaient fortement attachés; mais lorsque le jeune écolier eut été initié aux mathématiques, il se sentit pour celte étude une vocation décidée et renonça pour elle à toutes les discussions théologiques.

En sortant du collège, D'Alembert étudia le droit et se fit recevoir avocat ; mais les mathématiques absorbèrent presque tous ses instans. Ce fut en vain qu'il essaya plus tard de se livrer exclusivement à l'étude de la médecine , sur les instances de ses amis qui l'engageaient à adopter un état qui pût le mener à quelque aisance; et cependant la profession de médecin était une de celles qui était le plus en rapport avec le goût de D'Alembert pour les sciences abstraites.

Poursuivi par ses idées, D'Alembert reprit ses livres de mathématiques qu'il s'était résigné à éloigner de lui pendant quelque temps, et en 4759 il remit à l'académie des Sciences un mémoire fort remarquable sur une question de mécanique. A celte première publication en succéda une autre l'année suivante et l'académie s'empressa de le recevoir dans son sein. La nature de notre recueil ne nous permet pas de dérouler ici la longue liste des travaux que D'Alembert a publiés sur les mathématiques pures et sur leur application à la mécanique , à la physique et à l'astronomie. Le talent de leur auteur fut apprécié à l'étranger comme

dit que les Indiens ont deux espèces de bœufs ; l'une rapide à la course , noire , et dont la queue blanche sert à faire des chassemouches.

(Médaille de D'Alembert.)

en France. En 4746, l'académie de Berlin lui décerna un prix, l'adopta par acclamation, au nombre de ses membres et plus tard lui offrit le fauteuil de président. Vainement le roi de Prusse laissa-t-il pendant long-temps vacante cette place honorable, DA'lembert préféra le séjour de la France aux honneurs que voulait lui rendre l'étranger. L'impératrice de Russie , Catherine II, ne fut pas plus heureuse auprès de lui, lorsqu'elle le sollicita de se charger de l'éducation de son fils. Le roi de Prusse voulut du moins faire quelque chose pour le bien-être de D'Alembert, et lui envoya pension, alors que, par des motifs que nous expliquerons, D'Alembert fut privé de celle qu'il devait toucher en France , comme académicien. Une correspondance fort suivie s'établit entre le monarque et le géomètre, et après la paix de 4765, ce dernier fit le voyage de Prusse pour aller remercier le prince.

Les travaux scientifiques de D'Alembert ne lui avaient pas valu seuls la grande réputation dont il jouissait , et les égards que lui montraient toutes les notabilités du monde savant et du monde politique. Esprit fait pour tout embrasser, les lettres comme les mathématiques, l'histoire et la philosophie comme la religion et les arts, D'Alembert, après avoir satisfait par tant de découvertes scientifiques la passion dominante de son esprit, avait senti le besoin de se livrer à des travaux d'une nature moins abstraite, et il s'était associé aux auteurs de ce grand Dictionnaire des arts, des sciences et des lettres qui a aussi reçu le nom d'Encyclopédie. Atteint par la procription qui enveloppa les encyclopédistes, D'Alembert ne put toucher son traitement d'académicien. Cette œuvre gigantesque dont il n'a été donné qu'à noire siècle de voir publier la (in , était une sorte de manifestedans leque les philosophesdecetle époque, fixaient le degré auquel étaient parvenues les connaissances humaines, et, pour parler le langage du temps, proclamaient l'affranchissement de l'esprit humain long-temps comprimé par les superstitions politiques et religieuses. D'Alembert fit :1e discours préliminaire de celte grande publication, discours qui est à lui seul un ouvrage, et auquel on ne saurait refuser le double mérite de résumer les connaissances mathématiques et l'esprit de son siècle, et d'être écrit avec autant de clarté que de précision. Il rédigea aussi les articles mathématiques de ce dictionnaire.

Il ne saurait entrer dans notre plan de discuter ici les opinions philosophiques de D'Alembert et de ses collaborateurs de l'Encyclopédie. Les croyances religieuses dont ils avaient prédit l'affaiblissement progressif, ont repris , dans notre pays, un nouvel empire, à la suite des sanglans excès de la révolution de 95; et des hommes dont tout le monde aujourd'hui reconnaît le génie et la haute influence, Chateaubriand , Lamartine , Lamennais et d'autres encore, ont fait entendre de nouveau les hymnes de la foi, en leur prêtant tout le prestige de la poésie et de l'éloquence les plus nobles. Ce retour aux idées religieuses a eu sur la littérature , et même sur la scène et sur les arts, une influence marquée, et cette lutte de la foi contre la philosophie se continue de nos jours encore, dans les journaux tout comme dans le sein des familles et dans le monde politique. Tout ce que nous avons youIu voir dans D'Alembert, c'est

le savant et l'écrivain, et, nous dirons aussi, l'homme honnête el ami de ses semblables. Son esprit vif et son caractère indépendant se traduisaient clans les relations privées par une conversation vive et enjouée, caustique parfois, et dans ses écrits par une grande vérité d'expression et par ces traits piquans dont sont remplies même les productions de sa vieillesse. Il eut beaucoup d'ennemis , fut en butte à de nombreuses et violentes attaques , et crut ne devoir jamais répondre. Il se défiait de son extrême vivacité qui dégénérait quelquefois en einportemens qu'il cherchait aussitôt à réparer. Ces mouvemens étaient souvent amenés par les souffrances cruelles que lui causait la maladie de la pierre. Malgré le faible état de sa santé, il demeura pendant plus de trente années chez la pauvre femme du vitrier qui l'avait élevé dans sa première enfance , vivant de la vie la plus modeste, ennemi du faste et des exigences du monde. Il fallut que les médecins lui ordonnassent de quitter cette demeure insalubre pour qu'il pût se résigner à s'en éloigner. D'Alemberl succomba à son mal, sans s'être fait opérer, le 29 octobre 1783 , âgé de soixante-six ans. Parmi ses amis , il faut citer mademoiselle de l'Espinasse à laquelle il témoigna constamment une affection aussi délicate que solide, et Voltaire pour qui il professa toujours la même sympathie.

D'Alembert , dit M. Lacroix dans la Biographie universelle, doit être mis au premier rang parmi les géomètres, et au second parmi les littérateurs.

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