‹ Magasin universelChapitre 91 sur 320 · MORT DE FREDERIC DE MERODE. — SA STATUE PAR CLEEFS D'ANVERS · texte numérisé non relu

MORT DE FREDERIC DE MERODE. — SA STATUE PAR CLEEFS D'ANVERS

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Quelque désireux que nous soyons de nous tenir éloignés de l'arène où s'agitent les partis politiques et d'écarter jusqu'au soupçon d'une tendance à la propagande, nous ne saurions éviter tout contact avec les sujets même les plus délicats et les plus irritans de l'histoire contemporaine. Tantôt le noble caractère d'un clés principaux per- Tome II. — ■ Janvier i83<

sonnages de la scène politique, les grands services qu'il aura rendus à la société, lui assigneront une place dans ce recueil où ne sauraient trop souvent revenir les leçons de vertu et de dévouement à l'humanité; tantôt l'apparition de quelque chef-d'œuvre de sculpture ou de peinture consacré à perpétuer le souvenir d'un homme ou d'un évène-

ment, amèneront avec la description de cette création des ails un rapide narré du fait qui lui aura donné lieu.

Le sujet que nous allons aborder doit à ce double litre prendre rang dans nos colonnes. La gravure placée en tête de ce numéro représente un des plus beaux morceaux qui soient sortis des mains de Geefs d'Anvers, sculpteur dont le nom est bien haut placé déjà par les vrais connaisseurs; ce personnage revêtu de la blouse des volontaires Belges, qui git sur le champ de bataille atteint d'une blessure à la jambe droite, c'est le comte Frédéric de Mérode qu'un religieux amour de son pays a jeté au milieu des balles ennemies, lui jeune encore et qui pouvait, loin des hasards de la guerre , vivre de cette vie si douce et si pleine que lui avaient faite la fortune et la haute position de sa famille.

Louis-Frédéric, comte de Mérode , descendant d'une des plus illustres maisons de la Belgique, naquit à Bruxelles le 9 juin 4792. L'alliance qu'il contracta, en 4814, avec une famille marquante du département d'Eure-et-Loire , celle du comte Ducluzel, dont il épousa la fille unique, le fixa dans cette partie de la France. Quand Bonaparte revint de l'île d'Elbe, Frédéric de Mérode ne vit dans son retour qu'une restauration du despotisme militaire, et il s'engagea comme volontaire dans les grenadiers à cheval de la maison du roi, que commandait Louis de La Roche-Jacquelin ; mais , contre son espérance , la campagne se réduisit à escorter les princes jusqu'à Béthune, et le corps auquel il s'était joint fut abandonné à lui-même et obligé de se dissoudre.

La révolution de 4850 trouva Frédéric de Mérode exerçant les modestes fonctions de maire de sa commune avec tout le zèle que peut inspirer un véritable amour du bien. Il comprenait l'importance de cette magistrature municipale pour l'amélioration de l'état moral et physique du peuple, et pour le développement des ressources du pays. Il devançait de ses vœux le moment où, délivrée des querelles de partis, la France pourrait appliquera l'étaulissement de ses roules, au développement de son industrie agricole, source de bonheur pour le plus grand nombre, cette activité et cette intelligence qu'elle a si long -temps gaspillées dans des luttes intestines et dans des guerres ruineuses.

La patrie adoptive du comte de Mérode ne lui avait pas fait oublier son pays natal : il souffrait de le voir soumis aux princes d'Orange , et se plaignait, avec les mécontens de la Belgique, de cette tendance du roi Guillaume à humilier la religion catholique , à proscrire l'usage de la langue française , et à annihiler les droits poliliques des Belges. Aussi, quand éclata le mouvement de Bruxelles, il ne se borna pas à le saluer de ses applaudissemens, et il partit aussitôt pour son pays natal; et, rencontrant en route les volontaires belges venus de Paris , il les encouragea en leur remettant de ses propres fonds 5,000 fr. pour acheter des armes et subvenir aux frais de leur voyage. Arrivé à Bruxelles , il prit de suite la blouse et le fusil de chasse, et se mit comme simple volontaire dans les rangs du corps de chasseurs formé par le marquis de Chasteler, et fit avec eux plusieurs sorties pour inquiéter l'ennemi relire à Vilvorde.

Le gouvernement provisoire le nomma membre d'une commission chargée de l'organisai ion de l'armée; mais son impatiente ardeur ne lui permettait pas de s'occuper des détails (pie comportait une organisation aussi longue et aussi difficile : il voulut marcher contre l'ennemi , et, ayant appris «pie les habitans de la Campinc, pays situé sur les derrières de l'année hollandaise, ne demandaient que des armes pour faire cause commune avec les vainqueurs des quatre journées, il proposa au gouvernement provisoire de

diriger un corps de volontaires sur Turnhout, ville de la

Campine, découper la retraite à l'ennemi, et de s'emparer du matériel et de* chevaux qui se trouvaient dans cette ville, i.e plan de Frédéric de Mérode fut approuvé par le gouvernement provisoire, ci on donna l'ordre au commissaire

chargé du déparlement de la guerre de fournir des armes pour l'exécution de ce projet; mais ces armes, long-temps attendues, ne furent pas livrées.

Fatigué de ces délais, Frédéric de Mérode partit avec Jenneval, volontaire au corps lies chasseurs de Chasteler, et auteur de la fameuse chanson patriotique la Brabançonne, pour rejoindre le corps franc commandé par M. Niellon, aujourd'hui général de brigade. Cet officier demandait du renfort, afin de tenter un coup de main sur Lierre, petite ville de la Campine , occupé par un corps hollandais. Niellon avait avec lui huit cents volontaires mal armés, mal équipés, et quatre petites pièces d'artillerie, mais pas un cavalier, tandis qu'à trois lieues de Lierre, vers Malines, se trouvait le gros de l'armée hollandaise, d'environ dix mille hommes et que du côté d'Anvers étaient campés six mille hommes, dont la garnison de Lierre formait l' avantgarde.

Le commandant Niellon plaça les deux arrivans en tête de sa colonne. A une demi-lieue de la ville, les tirailleurs rencontrèrent les avant-postes ennemis, qui se replièrent aussitôt. Quelques volontaires, dirigés par Frédéric de Mérode, poursuivirent les fuyards et arrivèrent à la porte de la ville. Frédéric n'était accompagné que d'une dixaine de braves; ils étaient à trenie pas de l'ennemi, et séparés seulement par la rivière la Nèthe, qui, en cet endroit, sert de fossé à la ville. Les Hollandais, surpris d'uue telle hardiesse, n'osèrent tirer un seul coup de fusil. Des négociations furent entamées sur-le-champ. Un quart-d'heure api es, les troupes hollandaises évacuaient la ville. Les volontaires belges, ayant à leur tête le comte Frédéric et Jenneval, y firent leur entrée triomphante aux acclamations de tous les habitans.

Le lendemain la ville attaquée sur trois points différens par l'ennemi, au nombre de huit mille hommes , fut vigoureusement défendue par les volontaires aidés de la bourgeoisie de Lierre. Frédéric de Mérode se battait à la porte d'Anvers; suivi d'une trentaine de ses compagnons, il franchit les barricades pour se rapprocher de l'ennemi, etcette poignée de braves avait déjà lait reculer deux bataillons hollandais jusqu'à une lieue de la ville, lorsqu'un morceau de mitraille tua Jenneval à côlé de Frédéric. Les tirailleurs rentrèrent en ville , emportant ce malheureux jeune homme dont la perte fut vivement ressentie par Mérode , qui en avait fait son frère d'armes.

Pendant plusieurs jours, l'ennemi essaya de nouvelles attaques et fut toujours repoussé avec vigueur. Le 49 octobre , Frédéric de Mérode se mit à la tête de plusieurs paysans de la Campine , qui étaient venus le rejoindre , et repoussa l'ennemi du village de Lisp , où il s'était fortifié. Il escalada le premier les barricades, en criant à sa petite troupe : En avant, mes amis, les braves ne meurent pas ! »

L'armée ennemie ayant commencé la retraite sur Anvers, on résolut de marcher sur les Hollandais. Des avis étaient survenus de l'arrivée du général Mellinel par la roule de Bruxelles à Anvers. Le commandant INiellon devait opérer sa jonction avec lui à la réunion des deux roules et tenter de s'emparer d'Anvers par surprise.

Frédéric de Mérode parut dès-lors avoir une sorte de pressentiment du malheur qui devait lui arriver, car l'un de ses camarades lui exposant toute la difficulté de l'entreprise qu'ils allaient tenter : «Si je suis blessé , lui dit-il , je crois que je le serai grièvement.» Les deux corps de volontaires effectuèrent leur jonction ci marchèrent au pas de course jusqu'au village de Berchem. L'action s'engagea devant ce village entre les Hollandais cl les Belges. Le comte Frédéric se battit toute la journée à l'axanl-gardc, et vil tombera ses côtés un grand nombre de ses compagnons. Il élail à (rente pas de l'ennemi lorsqu'il reçut au haut de la cuisse droite une balle qui lui cassa le fémur. Il tomba et néanmoins conserve encore la force de lirer deux coups de

fusil ; puis voyant les Hollandais s 'avancer sur lui . il s'arme d'un pistolet et s'apprête à vendre chèrement sa vît, lors-

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que les volontaires accourent et, grâce à des prodiges de valeur, repoussent les Hollandais pendant que quatre de ses compagnons le transportent à une petite maison de campagne près du champ de bataille. On voulut conduire Mérode à Lierre ou à Malines, mais il s'y opposa avec fermeté en disant : « Ce déplacement va décourager nos volontaires; je resterai , dussé-je tomber entre les mains des Hollandais. »

Le lendemain l'amputation de la cuisse fut résolue. Frédéric qui avait supporté les douleurs de sa blessure avec un courage admirable , ne proféra pas la moindre plainte pendant cette cruelle opération. Le même soir, 23 octobre, il fut transporté à Malines , conservant pendant toute la route son fusil à ses côtés. Il vécut quelques jours encore et rendit le dernier soupir après une longue agonie, le 4 novembre suivant. Pendant tout le temps que ses restes furent déposés dans la maison mortuaire , ce fut une longue et triste procession de tous les habitans de Malines et de plusieurs lieues à la ronde qui venaient prier auprès de ce corps inanimé dont la belle figure semblait exprimer encore les nobles sentimens qui l'avaient animée en face de l'ennemi.

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