EMBAUMEMENT ET CONSERVATION DES CORPS
Le contact de l'air, l'humidité et un degré moyen de température sont les conditions sous l'influence desquelles se développe avec le plus de facilité la fermentation des matières animales. Ainsi , dans les régions glacées qui avoisinent le pôle nord, on a vu des cadavres se conserver intacts sous la neige, pendant un temps illimité; des corps parfaitement desséchés ont été trouvés , au contraire, enfouis dans les sables brûlans de l'Afrique et de l'Asie; dans nos climats tempérés enfin, où les circonstances sont pourtant bien moins favorables , le contact ou le voisinage de certaines matières absorbantes , l'absence presque complète de l'air, ou quelques autres causes particulières, donnent quelquefois naissance à de véritables momies naturelles ou en favorisent la formation.
L'art de conserver les corps organisés , et notamment les matières animales , bien plus facilement altérables que les végétaux , consiste donc en grande partie à empêcher le concours des trois circonstances dont nous avons parlé.
— Momies égyptiennes. Les Egyptiens sont les premiers chez qui l'art des euibaumemens , aujourd'hui lout-à-fait inconnu dans les lieux même où il a pris naissance , ait été cultivé avec succès; il parait avoir été généralement pratiqué parmi eux. Leurs momies et celles des Guanches , peu | île d'origine égyptienne, selon quelques historiens, sont presque les seules qui aient traversé , et en quelque sorte bravé impunément une longue série de siècles. Il ne nous reste plus rien , en effet, de celles des Ethiopiens , des Scythes, des premiers Juifs, des Grecs, des Romains, etc., quoique ces peuples aient tous pratiqué , au moins dans quelques circonstances , l'art difficile des embaumemens.
La haute antiquité de cette pratique en Egypte est prouvée par le texte même de nos livres sacrés. On lit effectivement dans le chapitre Ier de la Genèse le passage suivant, cité par Daubenton dans son Mémoire sur les momies : « Joseph voyant son père expiré il commanda aux médecins qu'il avait à son service d'embaumer le corps de son père, et ils exécutèrent l'ordre qui leur avait été donné, ce qui dura quarante jours, parce que c'était la coutume d'employer ce temps pour embaumer les corps morts. »
Avant l'expédition française , on n'avait pas en Europe «ne juste idée de l'embaumement des Egyptiens, et surtout du degré de perfection auquel avait été portée cette pratique. M. Jomard , dans sa description des hypogées de la Tbébaïde, de ces villes des morts si extraordinaires à nos yeux, et qui rivalisent d'étendue et de luxe avec les cités dont elles n'étaient pourtant que les cimetières, entre clans beaucoup de détails sur l'arrangement industrieux des bandelettes , ;
dont chaque partie du corps de ces momies est entourée, sur les masques qui recouvrent leur visage , sur les signes tracés sur les toiles , les peintures qui ornent les enveloppes , sur les sarcophages , sur l'art avec lequel sont dorés les ongles et quelquefois le corps tout entier, etc; mais ces détails, quoique remplis d'intérêt, seraient ici déplacés. Ce qu'il importe d'observer, c'est qu'il est rare de trouver aujourd'hui des momies dans leur état d'intégrité; la plupart ont été dépouillées ou mutilées par les Arabes, et au lieu de reposer dans les caveaux ou dans les niches qui leur avaient été préparées, elles gisent éparses sur le sol ou amoncelées par centaines dans les galeries des catacombes, dont elles obstruent les passages.
Les Égyptiens ont pratiqué plusieurs sortes d'embaumemens; delà, sans doute les nombreuses variétés que présente aujourd'hui l'état des momies.
On s'accorde à penser que, pour les personnes riches, ils employaient la myrrhe, l'aloès, la canelle, le cassia lignea, et pour les pauvres, le cedria, le bitume de Judée et le nalrum; ce que prouve l'examen des diverses momies. Avant de procéder à l'embaumement, les Egyptiens opéraient constamment l'extraction des intestins, soit en incisant les parois de l'abdomen , soit en injectant dans le bas-ventre une liqueur corrosive. La déchirure des parois du nez, et la fracture de l'os etmoïde qu'on observe chez la plupart de ces momies attestent aussi que les Egyptiens retiraient ordinairement le cerveau par cette voie , tandis que l'état d'intégrité de ces mêmes parties , chez plusieurs autres , parait démontrer que l'extraction de cet organe n'était pas considérée comme indispensable.
C'est surtout à conserver intacts les traits du visage que ce peuple semble s'être particulièrement attaché. Effectivement, tandis que le reste du corps des momies, réduit à un état presque squéletlique , ne doit qu'aux nombreuses bandelettes dont il est artistement entouré , la conservation apparente de son volume et de ses formes , le visage présente encore une conformation presque naturelle et des traits reconnaissables.
Observons, au reste, que, pour la préparation des momies comme pour leur conservation ultérieure , les Egyptiens ont été favorisés par le climat et par la température élevée et uniforme (22 à 23°) qui règne dans l'intérieur des chambres sépulcrales, inaccessibles d'ailleurs à l'humidité. Ce qui le prouve , c'est que plusieurs espèces de momies , qui se conservent fort bien dans les catacombes , s'allèrent dès qu'elles sont exposées à l'air humide ou transportes dans d'autres contrées : c'est ce qui arrive dans nos musées à la plupart des momies qu'on y renferme comme objet d'étude ou de curiosité.
— Momies des îles Fortunées ou Xaxos. Les Guanches sont , avec les Egyptiens , les seuls peuples chez lesquels la pratique des embaumemens , regardée sans doute comme un devoir religieux , paraisse avoir été généralement adoptée ; ces anciens habitans des iies Fortunées , aujourd'hui les Canaries , après avoir long-temps résisté aux Européens, furent presque tous détruits en 149G. On assure qu'on ne saurait trouver maintenant à Ténériffe d'autres Guanches que leurs momies (\).
De nombreuses et assez vastes catacombes existent aux Canaries ; mais elles sont loin d'être toutes connues, parce que l'accès en est difficile. Aussi en découvre- t-on chaque jour de nouvelles. Il y en a plusieurs à Ténériffe : la plus célèbre est celle de Baranco de Herque, qui , lorsqu'elle fut ouverte, renfermait plus de mille cadavres. C'est d'elle que sont venues les deux momies que M. de Chastenet-Puységur envoya, en 1776 , au Jardin des Plantes, et qu'on y voit encore dans le cabinet d'anatomie comparée. Les momies des rois et des grands étaient, dit-on , renfermées dans un cercueil d'un seul morceau creusé dans le tronc d'une sabine.
(i) Voyez l'article sur les îles Canaries dans l'un des numéros suivant.
HG
Celles des particuliers sont placées darfè les catacombes sur des espèces de tréteaux en bois parfaitement conservés ; elles ne sont enveloppées que dans des peaux de chèvre ; cousues ensemble ; le poil de ces peaux est tantôt en dedans , tantôt en dehors , parfois même elles en sont complètement dépourvues. Cinq ou six momies sont ordinairement attachées ensemble , la première se trouvant cousue , par la peau qui lui enveloppe les pieds , aux peaux qui entourent la tête de la seconde , et ainsi de suite jusqu'à la dernière.
Dépouillées de leurs enveloppes, ces momies sont sèches, légères , d'une couleur tannée et d'une odeur aromatique agréable. Plusieurs sont parfaitement conservées: les ongles manquent souvent; les traits du visage sont distincts, quoique retirés ; le ventre est affaissé , et présente quelquefois, mais non pas d'une manière constante, des traces d'une incision vers le flanc ; exposées à l'air, elles tombent peu à peu en poussière ; détruites alors par l'action de divers insectes, elles sont piquées en plusieurs endroits et souvent pleines de larves et de chrysalides desséchées , qui ont vécu après l'embaumement, mais qui n'ont pu altérer ces momies, avec lesquelles elles se sont assez bien conservées; il est impossible de déterminer au juste leur âge : ce qui est constant , c'est qu'il y a plus de deux mille ans que les Guancb.es embaumaient , et que leurs momies les plus récentes n'ont pas moins de trois à quatre cents ans , puisque la destruction de ce peuple remonte à l'année 1496.
On ne possède que des données incertaines sur la manière dont les Guanches procédaient à l'embaumement des cadavres. Toutefois, il paraît qu'après avoir vidé le bas-ventre en incisant ses parois , ou en faisant par l'anus des injections corrosives , et avoir rempli les diverses cavités de poudres aromatiques , on pratiquait sur tout le corps des onctions avec une espèce de pommade composée ; après quoi on le desséchait en l'exposant au soleil ou en le plaçant dans une étuve. Le quinzième jour, on le cousait dans les peaux de chèvre que le Guanche avait préparées de son vivant; on le ceignait avec des courroies , retenues avec des nœuds cou- Ians, et on le transportait enfin dans les catacombes. (La suite à un prochain numéro.)
ARABIE PETREE. Voyage de m. Léon Delaborde.
(Costume arabe d'après Dccamps.)
Le pays le plus célèbre de l'antiquité, Celui dont l'histoire remonte à l'origine même du monde, était il y a peu d'année! encore à peu près inconnu ; dcsinonuniens gigantesques «•i d'une rare perfection gisaienl cachés au milieu de rochers énormes, qui ont hit donner A la partie septentrionale de
l'Arabie le nom de Pétrée. Des traditions vagues avaient seulement appris que là existait une ville qui surpassait en étendue et en magnificence la reine des déserts , la fameuse Palmyre; mais les ignorans habitans des environs, sous l'influence d'absurdes préjugés, en défendaient l'approche, et semblaient sur cette terre biblique avoir hérité de la défiance de leurs pères , en disant aux voyageurs comme autrefois Edom à Israël : Tu ne passeras pas !
Cette contrée est pourtant encore l'une des plus intéressantes du monde, car c'est là que les anciennes coutumes de l'Orient se sont conservées pures et immuables. Toujouis des tribus errantes , soumises à quelques chefs de famille ; toujours les campemens auprès des sources, les pierres consacrées sur les hauts lieux, les guerres et les vengeances héréditaires entre les peuplades , la vie pauvre et inquiète du désert, le brigandage , l'hospitalité !
Le voyageur qui accomplit un vœu est plus respecté qu'un autre, et la meilleure recommandation est le titre de pèlerin. Voilà une partie du monde qu'il sera difficile, même à notre civilisation puissante , de reconstruire et de renouveler ; car sous des influences non moins eflicaces sans doute, devant les aigles de Rome, et malgré l'ébranlement des croisades , elle est restée la même.
M. Léon Delaborde vient joindre aujourd'hui de précieuses notions à celles qu'on avait sur ces contrées; il en a exploré un point presque oublié depuis dix-sept siècles. Après avoir traversé l' Asie-Mineure , franchi le mont Taurus, visité la Syrie, Alep , le Liban $- Damas, Palmyre , ce jeune voyageur entreprit de pénétrer jusqu'à l'antique ville de Pétra. Pendant une année de séjour au Caire, il travailla â se perfectionner dans la langue arabe , et à tout disposer pour l'exécution de ce hardi projet; et en 1828, à la tète d'une caravane nombreuse , il s'aventura dans les déserts sablonneux de l'est de l'Egypte.
Tout dans ces lieux , dit M. Delaborde, dans le récit qu'il a publié de son voyage , rappelle les temps de Moïse , cl les mœurs pastorales de la Bible. Au fond de la vallée étroite et pittoresque , d'où l'on commence à apercevoir la cime neigeuse du mont Sinaï, on arrive à une pierre isolée de sept pieds de hauteur. Aussitôt les Arabes descendent silencieusement de leurs chameaux, s'approchent de la pierre sacrée , passent la main sur ce roc usé par le frottement, et la reporlent à leur visage, en criant : El faiha ! (invocation ordinaire clans les dangers des pèlerinages). Les voyageurs font comme leurs guides, et ils crient fort sérieusement: El fatha! — Moïse, disent les Arabes, s'est reposé sur cette pierre.
Non loin de là, un autre rocher sert de limite entre les Arabes du nord et les Bédouins de la presqu'île de Sinaï. On y voit amassée une quantité prodigieuse de petites pierres que chacun y jette en passant: usage religieux qui a formé une grande partie de ces tumulus épais dans l'ancien monde. Ils sont plus nombreux sur les roules suivies par les pèlerins, comme ici sur celle de la Mecque. C'csl encore un souvenir biblique , mais un souvenir superstitieux. Les Mahométans prétendent qu'Abraham, conduisant Isaac, son fils, au lieu du sacrifice, jeta ainsi des pierres à Satan, qui voulait le détourner d'obéir aux ordres du ciel.
Au sommet du mont Ilar, le plus haut rocher de la contrée, s'élève un amas de décombres autour de quelques restes d'une chambre sépulcrale : c'est le tombeau du prophète Aaron.
Mais la partie la plus attachante de la narration de M. Delaborde, est celle, où il nous donne la description de Pétra: il a, comme disaient les Arabes, rapporté lYtta dans ses cartons.
Renfermée dans un labyrinthe de montagnes escarpées , cette capitale des Arabes nabathéens, ville riche et florissante, que se disputèrent les conquérons, nous apparaît
enfin, OU du moins ce qui reste de ses ruines. Elle axait I transformé en sépulcres presque Ions les rochers du VOÎSi- | nage; mais une de ses merveilles, c'est un tombeau ma-
gnifiqiie , sculplé toul entier, avec ses hantes colonnes corinthiennes, dans le roc de la montagne, et appelé aujourd'hui le Khasné ou Trésor de Pharaon : un bloc énorme et compact de grès , légèrement teint d'oxide de fer, a été creusé, taillé, façonné en statues, en piédestaux, en fûts, en chapiteaux , en chambres funéraires ; et ie même bloc , environné de toutes parts de rochers grossiers et sauvages , qui contrastent avec celle régularité savante, se termine par un fronton surmonté de l'urne sépulcrale, qui s'élève à cent vingt pieds du sol.
Une autre tombe monolithe , qui se fait remarquer par l'énormité de ses dimensions , est taillée en relief au sommet d'un rocher; on y arrive par un escalier de plus de quinze cents pieds. M. Delaborde y est monté, et ce monument gigantesque fait parli de ses dessins. Non loin de là, un arc detriomphe réunit deux parois immenses de rochers.
Voilà donc, dans ces montagnes lointaines et sauvages, une ville long temps ignorée, avec ses temples, ses théâtres, ses aqueducs, ses forts, ses arcs de triomphe, ses tombeaux ! Les temples, les théâtres sont déserts; les ruines des aqueducs , des forts , ne servent plus à rien ; l'arc de triomphe ne nous transmet pas même le souvenir d'un conquérant; les tombeaux seuls sont utiles encore : ils servent quelquefois d'étables aux troupeaux.
Une inscription latine , la seule qu'on trouve à Pétra , donne le nom de Q. Pratextus (ou peut-être Prœtextatus) Florentinus, gouverneur de cette province de l'Arabie, et semble appartenir au temps d'Adrien ou d' Antonin-lc-Pieux.
Le voyage de M. Delaborde n'a pas eu seulement pour but la contemplation des monumens : ce voyageur a rapporté des notes fort utiles sur les plantes et les animaux de l'Arabie, et une grande carte , résumé complet des connaissances géographiques sur ce point du monde. La publication de son grand ouvrage^ ), qu'enrichissaient des dessins exacts, est sans contredit un grand service rendu à la science; mais il est un autre service non moins important auquel les voyageurs ne songent pas toujours assez. M. Delaborde en se dévouant pour cet le longue expédition aux plus nobles sacrifices , et en se conduisant en homme de courage et d'honneur avec les Torath et les Alaouins , qui furent ses guides, en a fait autant d'amis pour les Européens. C'est ainsi qu'il faut songer à ceux qui viendront après soi, et leur préparer un bon accueil , une route sûre et facile. Le récit qu'il fait du départ de son escorte , après tant de fatigues et de périls partagés , est empreint d'une candeur naïve, qui ne permet de soupçonner ni exagération , ni combinaison théâtrale : « Il fallut me séparer de ces braves gens qui, pendant tout mon long voyage , avaient eu pour moi une attention si constante , des soins si assidus; Hussein surtout semblait s'être attaché à moi ; il pleurait en me quittant: il me faisait promettre de revenir plus tard manger de ses dattes et boire de son lait sous sa tente; il me disait que Dieu est grand, que peut-être un jour je serais malheureux , proscrit de mon pays, et qu'alors je devrais me souvenir d'Hussein; qu'il aurait toujours pour moi , sa tente pour me reposer , ses chevreaux pour me nourrir et ses dromadaires pour aller visiter les vieilles pierres. »
Nous n'avons fait qu'esquisser rapidement dans cet article, l'importante expédition de M. L. Delaborde. La narration qu'il en a publiée est assez riche en faits curieux et instructifs pour que nous devions en présenter plus tard quelques extraits à nos lecteurs.
(i) Un grand in-folio ayant pour titre, Voyage de V Arabie Pétrée, publié par L. Delaborde. Chez Giard , éditeur, à Paris.
(Costume des habitans d'Alep.)
Nous avons joint à celte notice le dessin du costume des habitans d'Alep en Syrie , costume que M. Delaborde, attentif à s'idenlifier aulant qu'il était en lui, avec les populations qu'il observait , a revêtu dans son voyage.
LES PERLES. — origine et pêche des perles