‹ MagaudChapitre 4 sur 15 · PREMIÈRES COMPOSITIONS DÉCORATIVES · texte numérisé non relu

PREMIÈRES COMPOSITIONS DÉCORATIVES

En 1851], Maraud exposait le carton du plafond du café de France, qui représente : « La France offrant des couronnes aux hommes qui L'ont illustrée, » motif principal autour duquel gravitent vingl figures symboliques. ( -et important travail lui fut commandé à Paris à la suite du succès de sa décoration du café des Mille Colonnes : le Triomphe d'Amphitrite, et l'Education de Bacchus dont L'ordonnance avait été d'autant plus remarquée que cet établissement était alors le seul à qui le grand an prêtât l'éclat de sa magnificence.

Le café de France, conçu dans le goût de la Renaissance italienne et dont la réfection est duc aux architectes Cahier et Corso, est, au point de vue artistique, le premier des cafés de Marseille, de ces cafés qui ont tant contribué à L'embellissement de La Gannebière. Les places alternent a\ec les panneaux, les écoinçons avec les trumeaux ruisselants de couleurs et dOrs El telle esl la puissance de l'art que, le jour de L'inauguration, on vit l'évêque se mêler au public accouru à La solennité, Laquelle avait revêtu, il est vrai, le caractère d'une fête de bienfaisance.

D'ailleurs, toutes les compositions deMagaudsont empreintes de saines idées et, quel que soit le cadre qui les abrite, qu'elles ornent un édifice public, une église ou un lieu de plaisir, elles peuvent être vues par tous les yeux, commentées par tous les esprits. N'est-ce pas faire œuvre moralisatrice que d'éveiller les hommes au sentiment du Beau, dans ces retraites dédiées à Bacchus, au moment même où, livrés à leurs instincts, ils semblent être le jouet des sens? L'artiste devient ainsi un magicien qui transforme l'humanité et l'épure. L'antre de Bacchus devient un temple d'Apollon. L'alcool y revêt le parfum d'un nectar et la fumée qui monte des lèvres se transforme en encens. N'est-ce pas faire œuvre moralisatrice que de mettre le Beau au service de la philosophie, d'inviter au respect un sceptique ou un indifférent que ses affaires appellent dans une église, dans une préfecture ou une chambre de commerce?

Dans le domaine de la décoration personne à Marseille ne l'a surpassé ni même égalé. Il faudrait remonter à Le Brun pour lui trouver un ancêtre. Nul mieux queMagaud ne saurait être comparé au dictateur des arts sous Louis XIV, dont les compositions restent des chefs-d'œuvre de style, de grandeur et de noblesse. Évidemment, Magaud n'eut pas son génie créateur, mais il posséda toutes ses brillantes qualités d'ordonnateur et d'exécutant. Gomme lui, il sut tirer parti des surfaces, les faire ruisseler, approprier ses sujets à la destination des édifices, tenir compte des conditions de l'éclairage sans empiéter sur le terrain de l'architecture, se privant, quand cette dernière l'exigeait, des beaux partis pris d'ombres destinées à accentuer le coloris. Malgré la richesse des motifs qui

vont parfois jusqu'à L'entassement, il sait demeurer clair, tranquille, ordonnateur plein de goût et de mesure, sachant obtenir l'unité, contraster les groupes et maintenir l'équilibre des masses par un balancement curvt hniique et naturel.

Pour atteindre ce but, pour donner la grandeur à ses personnages et la variété à ses sujets allégoriques, il a consulté encore d'autres maîtres; il leur a demandé l'éloquence, le secret des figures qui volent et qui montent, l'ampleur de leur procédé et surtout l'art d'arranger avec goûl les draperies. Il n'eut pas de peine à s'identifier leur \ ision et leur technique, car il était de la même race, il appartenait à cette lignée de grands

peintres qui, ayant une haute idée de leur art, entendent

l'idéaliser et lui donner un caractère didactique. L'ensemble des théories des [jrands al tistes ne forme-t-il pas, en quelque sorte, le fond même de l'art de peindre? Faut-il donc s'étonner si le peintre cherche à les consulter, à s'en inspirer .'' A envisager l'œuvre de Magaud, un pourrait désigner tel bras qui rappellerait celui d'un personnage de Michel- Anjje, telle expression qui ferait songer à une Vierjjc de Maphael ou de Carlo Dolce, telle de ses figures allégoriques (celles qui décorent le café de France) dont la forme et le sens seraient de uni ure à nous parler de Prudhon, bien que celui-ci décelai plus d'inquiétude et de profondeur. La figure d'Apollon du Belvédère ci les divinités en honneur dans la statuaire grecque passent dans ses rêves et le hantent Mais ces réminiscences in \ olontaires sonl le résultai de L'éducation, non de l'indigence

de son inspiration sans cesse fécondée par un trai ail opiniâtre, par des recherches savantes et une documentation puisée aux

sources les plus pures. Aurait-on raison de reprocher à un littérateur de s'assimiler à Rousseau, à Corneille ou à Bossuet? Ceux-là seuls sont des esprits sérieux qui cherchent à prendre pour modèles les hautes personnifications de L'esprit humain, à la condition, toutefois, d'y mêler leur accent personnel, ce qui se vérifie toujours lorsque i on consulte l'oeuvre de Magaud.

Dans « la France offrant des couronnes aux grands hommes qui l'ont illustrée », magnifique sujet décorant le plafond central du café de France, l'artiste a fait preuve des plus sérieuses qualités de décorateur. Sa composition est élégante et pleine de vie. Il ne convient pas de parler de Boucher à propos de Magaud, mais il y a ici une élégance et un mouvement qui voudraient nous y inciter. La France, majestueusement assise dans un quadrige que traînent quatre coursiers impétueux, tient une couronne de la main droite et un glaive au repos de la main gauche. Elle a, elle-même, le front ceint d'une couronne et le corps enveloppé d'une ample chlamyde. Son génie l'escorte, laissant derrière lui une traînée lumineuse. Au-dessous, de petits génies soutiennent une corbeille chargée de fleurs, tandis que d'autres enfants les jettent dans l'espace d'où surgissent des figures symboliques parmi lesquelles celle d'un Amour ayant un carquois et un flambeau. L'Amour n'est-il pas un levier puissant? N'est-ce pas lui qui, en maintes circonstances, place dans les mains de l'homme le ciseau, le pinceau ou la plume?

Aux pieds du char triomphal, émergeant des nuages, une Renommée aux ailes nerveuses, sonne de la trompette, flan-

Lit FRANCE OFFRANT DES COURONNES AUX (ili\Mis SOMMES QUI l'oNT [LLUSTRÉJ D'APRES UNE GRAVURE DE \\ii\ti\

(Plafond <ln Café île France, à Marseille)

quée de deux figures de femme, tenant l'une une couronne, L'autre un rameau, à côté d'un enfant qui s'accroche à une corne d'abondance.

Cette composition ne réjouit pas seulement notre oeil, elle parle plus haut et, sans qu'il soit besoin de recourir à la complicité de noire âme, elle nous relient et nous fait songer. Quel Contraste entre le calme majestueux de la figure qui personnifie la France et toutes les figures environnantes qui se incuvent en des attitudes si diverses ! Voyez comme les chevaux sont fiers et harmonieusement groupés et combien aussi les liens que les génies tiennent dans la main sont inutiles! On croit entendre leurs enthousiastes hennissements se mclcr aux sons de la trompette qu'embouche la farouche Renommée

dont la course est aussi indomptable que la leur II n'\ a pas d'ensemble historique, puisque c'est une allégorie, et pourtant tout se tient et se soutient pour Former l'unité morale.

Je voudrais décrire les autres sujets ornani Le Café de France, mais cette description serait trop longue et pourrait paraître fastidieuse. Le burin de Valenlin y a d'ailleurs suppléé avec avantage ( 1) . L'Imprimerie, la Navigation, l Agriculture, le Commerce, le Goût, l Industrie, C Art militaire, la Chimie, le Rhône et ta Méditerranée, C Astronomie, lu Seine et l'Océan, la Poésie, l'Architecture et l'Archéologie, la Sculpture, la Musique, la Peinture ont, tour à tour, été traduits par la pointe de l'émincnt artiste qui s'est acquitté de sa tâche

(I) Plafond et sujets allégoriques exécutés à Marseille par Antoine Mayaud, {jravés à lcau-forte par Henry Yalentin. (Paris, Cadart et Lufjuet, éditeurs, 1863.)

avecune fidélité à laquelle il convient de rendre hommage.

Après le Café de France, Magaud embellit le Café des Deux Mondes qui, bien que moins ancien, a déjà vécu. Il a été remplacé par un bar et un magasin d'objets funéraires. Signe des temps ! Cruelle ironie !

Puisque les regards du public ne peuvent plus rencontrer l'œuvre de Magaud, tâchons de la faire revivre par la plume. Il s'agissait d'un grand plafond, de forme chantournée, qui fut exécuté en 1858. L'artiste, s'inspirant du titre de l'établissement, avait voulu représenter : Marseille recevant les produits des différentes nations du globe et leur offrant les siens en échange.

Ici, la conception est toute différente de celle qui présida à L'élaboration du plafond du Café de France. La distinction et le raffinement y font place à la précision ethnographique et géographique. Les hautes spéculations de la mythologie sont remplacées par celles du commerce. Evidemment, Marseille est un symbole ; mais les personnages, venus des deux hémisphères qui l'entourent, sont en chair. Que dis-je ? Le peintre lui-même y respire sous les traits d'un Turc, à côté d'un lion. Est-ce un double symbole? Certes, la modestie de Magaud — qui a osé s'appeler barbouilleur en parlant de sa galerie historique du Cercle religieux — n'y a nullement songé. Toutefois, notre sympathique reconnaissance à son égard nous oblige à ce rapprochement. Mais procédons par ordre. Marseille, assise en pleine lumière, sur un piédestal posé à l'arrière d'une trirème, accueille d'un geste large les représentants des différents peuples et montre, de la main gauche, les produits de

son commerce et de son industrie. Son visage jjrec se profile sur l'azur du ciel, et le génie, qui tient le gouvernail, la regarde avec avidité. Derrière clic, un Arabe accroupi, personnifiant l'Algérie, occupe une place importante dans le tableau comme l'Algérie elle-même dans le mouvement commercial marseillais. Au-dessus, la France, entraînant avec clic le ;;lol>c el un ai^le que soutiennent deux génies, étend sur sa tête un bras protecteur, tandis que, devant la figure <le Marseille, se présentent les types les plus pittoresques de la race humaine. Ils sont nettement caractérisés au moyen des produits de leur pays, parleurs costumes et surtout par une rigoureuse observation des particularités de la race à laquelle ils appartiennent . Ici, on aperçoit le Lapon, L'Anglais et l'Espagnol, plus loin, Confucius, le roi de Lahore, le Grec, un type oriental et La personnification de L'Amérique.

Au bas du tableau, on remarque deux enfants : un nègre et un blanc qui se sont précipités dans les bras l'un de l'autre. Cette précoce fraternité est une allusion à L'abolition de l'esclavage ; plus bas encore, s'estompe le port de Marseille avec la fine silhouette des mais el La cuirasse de ses forts. A droite, dans le fond, au pied de La statue de Notre-Dame de La Garde, sont groupés la plupart des hommes qui ont illustré Marseille: Protis, Euthymènes, Pytheas, Portia de l'illes. d'Urfé, Altovitis, Masearon, l'iqjct devant son Milan et enfin la tête de Papety, à côté d'une gerbe d'épis et d'un ;;énie qui pleure .

La composition est solitle et bien équilibrée. I .a distribution de La lumière a été faite avec intelligence, c'est-à-dire de

manière à mettre en évidence les parties essentielles. La couleur est vive, les types sont étudiés avec soin et groupés dans un désordre exempt de confusion et tels que chacun d'eux se particularise et se détache. L'expression des physionomies contribue aussi, pour une large part, à produire cet effet que complètent quatre enfants représentant les couleurs des différentes races.

Destiné à un établissement décoré en clair sur un fond d'or, le plafond ne pouvait être traité comme une toile de chevalet. L'artiste devait éviter les oppositions violentes, l'emploi des ombres épaisses qui sont d'un si puissant secours pour le peintre ; il fallait, en un mot, subordonner la peinture à un effet d'ensemble. C'est ce qu'il n'a pas manqué de faire, dût-il se priver de précieux moyens. D'ailleurs, la peinture décorative, qu'elle soit murale ou non, doit obéir à des règles que les artistes du moyen âge ont toujours suivies avec fidélité. A notre époque, on peut dire que la peinture monumentale a vécu, car son divorce avec l'architecture est un fait accompli.

Deux ans plus tard, Magaud décorait un autre établissement de sa ville natale : le Grand Hôtel de Marseille, et le sujet est Cybèle sur un char traînée par des lions et entourée des quatre Saisons, plafond qui mérite une description, si sommaire soitelle. Gomme dans toutes ses œuvres décoratives, Magaud a fait preuve d'intelligence scénique ; il a su approprier son sujet à la destination de l'édifice. Eu choisissant le « Triomphe d'Amphitrite » et 1' « Éducation de Bacchus », il avait entendu indiquer clairement que le Café des Mille Colonnes était surtout fréquenté par une clientèle maritime ; en ornant un hôtel

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