CV BELE
(Plafond du Grand-Hôtel de Marseille)
il ne pouvait l'aire mieux que d'évoquer la figure de (Mu le, nourricière de La Terre.
La déesse, coiffée d'une couronne à tours et à créneaux, troue sur un char que traînent deux lions rugissants, chevauchant sur les nuages tic la fiction. Elle est vêtue d'une draperie agrafée à sa poitrine qui laisse le buste à nu d'où émergent deux coupes puissamment hémisphériées qu'elle montre avec ses deux mains. Ce {jestc n'a rien d'impudique ; chacune des deux mains nous désigne cl nous cache, en même temps, les deux seins, mamelles fécondantes, bien plus qu'enivrantes, car elles sont celles de la nourrice terrestre, source intarissable de sèves fertilisatrices.
Les lions semblent stimules par elle, ainsi que les enfants qui la regardent avec respect. Autour de ce motif central, des figures féminines et des génies s'égrènent, groupés avec cette entente de la mise en scène dont L'artiste est coutumier. Ce sont les quatre saisons et leurs attributs symboliques. Il y a
de la jjrâce dans l'altitude de la femme soulevant une corbeille fleurie cl du charme dans celle de sa compagne qui s'endort parmi les guirlandes de fleurs et les colombes amoureuses, de la noblesse dans les deux femmes qui se reposent, I une se chauffant à coté d'animaux, l'autre tenant une coupe remplie de fruits, toutes deux séparées par deux enfants, le premier levant une coupe, le second emplissant une aiguière.
Le temps a posé sa patine sur le tableau et L'a enveloppé de cette atmosphère fluide et profonde dans laquelle il se plait à baigner les œuvres qu'il aime.
Avant de parler des autres r;randes compositions di ( (natives de IVfagaud, il importe <le faire un pas en arrière el de nous occuper des a'iivres qu'il a produites au cours de la période qui s'étend de 1805 à IK(>!>, période particulièrement importante par le nombre des travaux et La diversité des genres qu'il a abordés
Ce sont d'abord de petites scènes d'intérieur, dont quelquesunes rappellent le ton familier de Chardin Voici Cendrillon, assise devant I Aire, les pincettes à la main; elle nous regarde d un air si triste que nous demeurons attentifs à la peine qu'il nous raconte. Voilà le Fourneau oui nous conduit dans la cuisine d'une pauvresse en train de souffler sur le feu, parmi des Légumes et des ustensiles sur Lesquels un jour discret pose quelques notes Lumineuses. Voilà encore la Plumeuse de volailles, assise au milieu d'un monde de volatiles cl de |>elils quadrupèdes ; elle pose Les plumes dans un panier ei se tourne vers nous pour nous faire admirer le modèle de son visage el la souplesse de son attitude. La Repasseuse s enlève dans une tonalité blanche et baigne dans une atmosphère jjaie Le prin-
temps, qui chante au dehors, pénètre par la fenêtre ouverte et jette sur les meubles, les potiches et la table à ouvrage des sourires de lumière qui illuminent ce paisible sanctuaire du travail domestique dont le calme est exprimé avec autant d'éloquence que de simplicité. Méchante! C'est une fillette accroupie dans un coin de l'école, délaissée par ses compagnes qui lui oiat imposé cette pénitence morale. Le pinceau de l'artiste n'a pas été méchant, car il a évité de nous inspirer la moindre aversion à l'égard de l'écolière dont la physionomie a une expression qui nous fait entrevoir une prochaine conversion. Par contraste, il nous donne ensuite la Lecture, une enfant qui s'abîme dans la lecture d'un livre dont les feuillets sont épars sur la table.
Avec la Prière (collection de M. deLéséleuc), nous sommes dans l'église de Fourvières. Une jeune fille agenouillée, ayant les mains jointes, les yeux levés vers le ciel, prie avec ferveur. Derrière elle, se détachent, en un relief puissant, deux piliers, des ex-voto et un bénitier. Quel calme et quel recueillement dans ce coin plein d'ombre et de mystère où l'âme de cette enfant monte vers Dieu sur les ailes de la prière ! Espérance, tel est le titre d'une œuvre touchante qui nous fait pénétrer dans l'intimité d'un triste intérieur dont l'image du Christ semble former l'unique ornement. Une jeune femme, vêtue d'habits de deuil, s'est subitement accoudée sur une table à ouvrage ; elle a suspendu son travail pour regarder la croix où elle met toute son espérance, toute sa foi. . .
L'artiste ne force pas ses effets par une mimique exagérée. Mieux que personne, il sait peindre la résignation, la fatalité,
le mutisme éloquent dos angoisses qui étreignent l'âme humaine, des drames qui se jouent au fond des cœurs. Ses compositions ne sont pas violentes; elles ne nous frappent pas. Elles ne s'emparent de nous que par I observai ion qu'elles provoquent, et alors nous sommes captivés et émus, sans secousse, doucement, comme en face de la réalité, comme en présence d'une scène vécue.
Parmi les petites scènes contées par le pinceau de Magaud, il faut citer encore : Jeune fille goûtant le potage, tableautin qui fut exposé à Lyon en IX.Vi et dont un peintre disait à son auteur : < Votre petit tableau ne produit pas au\ veux du public l'effet qu'il produit sur l'esprit des peintres. Quanl à moi, je l'aime beaucoup, quoiqu'il manque d'éclat. »
Il manque d'éclat! C'est une appréciation que l'on peut porter sur la plupart des o uvres de Ma;;aud, car chacune d'elles se recommande par des qualités sérieuses, c'est-à-dire parla sincérité et l'enveloppe. Il ne recherche jamais l'effet heurté et vibrant qui force l'attention des ignorants, mais il poursuit toujours le sentiment propre à chaque personnage, dût-il, pour" atteindre ce but, se priver du sulfra;;e uni-
\ ersel.
Il convient de mentionner, en outre, In huileuse (musée de Marseille), peinture sage, document irrécusable au point de vue du costume et des accessoires; In Réussite, jeune femme consultant les cartes, assise; sur son lit; A In fenêtre; le Premier tableau ; un Vieillard mangeant sa soupe (toile acquise parla Sociétés des Amis des arts de Marseille); lu Cuisine; la Mansarde; une Fileuse italienne; le Doux sommeil; te
Travail; un Vieux célibataire; la Tireuse d eau (collection de M. de Léséleuc); la Petite Correspondance (tableau acquis par la Société des Amis des arts de Strasbourg); une Laveuse (Société des Amis des arts de Paris) ; l'Etude; la Mère et l'Enfant (Société des Amis des arts de Montpellier (J); Jeune fille regardant des dessins, etc.
La figure en plein air a fait l'objet de ses études, et, dans ce domaine, il a exécuté quelques toiles que nous qualifierions d'honnêtes si cette expression n'avait été détournée de sa véritable signification par la mentalité moderne qui, dans son scepticisme, l'applique à des œuvres dépourvues d'originalité.
Le Betour du Bois est une scène à la fois simple et triste, mais d'une tristesse pleine de naturel, sans lyrisme. La campagne déroule, au loin, son linceul de neige; çà et là émerge la silhouette d'un arbre. Tout est calme. Sur la route hérissée de vieilles herbes, trois déshérités de la nature cheminent; le père, le dos courbé sous le poids d'une corbeille et d'un fagot de bois mort; la femme qui tire péniblement un traîneau improvisé où l'on a entassé des branches menues; la fillette qui le pousse, en regardant le visage du père dont la stature se détache sur le ciel pâle. L'artiste a dit avec une émotion contenue les pensées qui s'agitent dans l'esprit des trois personnages retournant du bois, et il l'a dit sans effort, avec une simplicité d'expression qui n'exclut ni la fermeté de la touche, ni la vigueur des modelés. D'aucuns, épris de modernisme,
(1) Ce sujet a été également traité par Magaud à l'aquarelle (collection de M. Séjourné) et à l'huile (collection d'un amateur lyonnais.)
pourront trouver que c'est là un sujet de romance. Pour moi qui goûte fort peu la psychologie alambiquée des pseudomoralistes à la mode, je considère que de (elles évocations, si démodées qu'elles paraissent, n'en sont pas moins pleines de charme parce qu'elles sont vraies, paire qu'elles «'meuvent sans avoir recours aux contorsions grimaçantes de la névrose contemporaine.
Dans son tableau intitule Misère, il traite le môme sujet avec une variante. Une vieille femme interroge L'horizon {{lacé, tandis qu'à ses pieds une enfant lie un fagot et la regarde comme pour lui demander si elle peut emporter sa pauvre moisson. C'est une pa{;e morne, écrite d'un pinceau sincère
La môme année, il exécute deux gracieuses compositions où le sentiment de la décoration s'allie à l'art le plus su;;(;estif : le Puits et la Vendange.
La première représente une jeune femme, les jupons retroussés, tirant sur la corde. Elle est encadrée de branches enguirlandées de plantes grimpantes s' épanouissant dans une atmosphère printanière. Des légumes, tout fraîchement arrachés, gisent sur la margelle. Malgré l'effort qu'elle déploie pour faire {{lisser la corde sur la poulie grinçante, elle n'oublie pas de se retourner vers le spectateur et, ma foi, celui-ci ne le regrette pas, car elle lui montre un visage qui n'est pas dépourvu de distinction, en dépit de sa modeste condition de campagnarde.
D'ailleurs, constatons-le en passant, Magaud nous montre presque toujours de face ses personnages, quelle que soit l'occupation à laquelle ils se livrent. Ce parti pris qui trahit
un peu la pose d'atelier et qui nuit, parfois, à la spontanéité du geste est, en définitive, un excès de scrupule de sa part, une intention bien arrêtée de nous faire voir le visage humain dans sa partie essentielle. La seconde toile, celle qui a pour titre : la Vendange, nous retient encore à la campagne. La jeune femme, qui persiste à se montrer de face, vide un panier de pampres dans une cuve placée sous une treille luxuriante. Ijes cheveux sont maintenant recouverts d'une coiffe et les jupons n'ont plus le même retroussis. L'automne a jauni le jardin, mais les joues de la jeune femme sont demeurées vermeilles, et le pinceau de l'artiste n'a cessé de se complaire dans les charmes fleuris d'une palette enchantée.
Le printemps de la vie a été, plus d'une fois, interprété par le pinceau de Magaud, soit qu'il s'appelle Jeunesse, soit qu'il porte tout simplement le nom de la première des saisons ou encore le titre de Repos.
Je sais trois tableaux auxquels le printemps a servi de thème. Dans l'un, on voit une jeune femme couronnée de fleurs, les cheveux pendants, tenant un amour sur ses genoux et ayant à ses côtés un autre amour et un enfant qui la contemplent auprès de deux colombes en train de se becqueter (1).
Dans un autre, d'un parfum allégorique, nous retrouvons la même figure de femme, avec le même amour sur les genoux, lies deux colombes n'ont pas pris leur vol; elles persistent à roucouler et à se caresser au bord d'un ruisseau mélodieux.
(1) Sous la dénomination de Repos, il a figuré dans la galerie Goupil et Cie.
Mais la scène, qu'encadre un paysage de rayons et de rêves, s'est augmentée de la présence d'un amour forgeant une chaine de fleurs et d'un poète qui se lient debout devant la jeune femme, le regard obstinément tendu vers elle. Il est revêtu d'une longue tunique dans les plis de laquelle s'abrite un amour enjoué (I).
Un autre tableau nous rappelle presque exactement cette scène printanière. Ce sont toujours les mêmes personnages, mais le petit amour timide ne *e cache plus dans les plis de la tunique du barde; il a grandi et s'est rapproche de la jeune femme, se plaçant entre elle et le poète comme un trait d'union. . .
Ils songent à l'éternelle félicité, dans un décor de fête auquel le pinceau de l'artiste a prêté sa distinction coutumière tout en évoluant dans une gamme décorative.
Le Berger des Âbruzzes (acquis par la Société des Amis des arts de Rouen), appuyé sur sa houlette, assis devanl un vaste horizon, a un beau caractère, au milieu de ses chèvres et de ses moutons modelés avec un soin qui prouve combien le peintre sait accommoder sa vision aux genres les plus divers, car il s'y révèle animalier.
Les Deux sœurs de lait (2), assises sous un arbre, sont remarquables par la démarcation que I artiste a su établir entre la condition sociale des deux jeunes lilles. L'une de haute naissance, à la physionomie aristocratique, L'autre simplement
(1) Ce tableau, IitliO{; lapliié par A. Sirouv, a été acquis parla Société des Beaux-Arts de Douai.
(2) Toile acquise, en 1857, par M. Lefebvre, de Lyon, et litlioj;rapliiée par Ch. Vogt.
mise et d'aspect roturier, toutes deux pleines d'un respect mutuel dans leur fraternité aussi touchante qu'occasionnelle. Tableau charmant auquel notre imagination pourrait donner un sens symbolique en nous le représentant comme l'union de la richesse et de la pauvreté sous les auspices d'une étroite solidarité !
Il nous rappelle une autre toile de Magaud : Bienfaisance (1), où une femme pauvrement vêtue est l'objet de la tendre sollicitude d'une adorable enfant qui la regarde avec amour et cherche à lire dans ses yeux le tourment qui les fait pleurer.
Surprise par l'orage, c'est encore une fillette — le pinceau de Magaud se complait dans la représentation des fillettes — qui s'est réfugiée sous un arbre tors et crevassé; son visage exprime à merveille la terreur que lui inspire la tempête dont l'artiste a esquissé les terribles manifestations.
Il contraste avec celui de la Fleuriste, qui, les cheveux défaits, les yeux chargés de poésie et bistrés de rêveries, les pieds nus et la robe en désordre, s'avance dans un champ, tenant d'une main une corbeille fleurie et tendant, de l'autre, un petit bouquet à quelque prince charmant.
Il nous faut maintenant quitter les sites agrestes pour assister à des scènes de la rue prises sur le vif. Le Bohémien qui fait danser un singe; la Mendiante, aux yeux suppliants; la Petite marchande de légumes entourée de choux, de potirons et de salades sont des tableautins enlevés non sans esprit.
(1) Elle a été lithographiée par Ch. Vogt.
La Heine du Marc/té est une composition plus vaste et mieux appropriée au talent de L'artiste; elle met à contribution la figure et la nature morte, traitées l'une et l'autre avec une si Scrupuleuse observation de la nature que cette composition pourrait, en quelque sorte, former deux tableaux complets La reine du marché, manière de déesse populaire, de Pomone de carrefour, trône, en plein vent, au milieu d'un amoncellement de végétaux et de fruits dessinés de telle manière que le naturaliste le plus difficile ne trouverait rien à redire Les moindres linéaments y sont indiqués avec une impeccable correction et tous les objets prennent la valeur qui leur sied dans L'harmonie générale. La femme qui examine un fromage et la fillette dont L'oeil s'illumine de désirs à La vue des douceurs entassées sur l'étal sont bien à leur affaire et ne partaient nullement les préoccupations de la marchande, qui a l'air de vouloir faire admirer sa propre fraîcheur bien plus que celle de ses produits maraîchers.
Une autre toile, appartenant a M. Thihaud, rappelle un peu celle composition l.a />ei i te i n arc lunule des quatre saisons esl assise; au coin d'une rue, le coude appuyé sur son châssis,
ayant a la main un couteau, tandis qu'elle retient, de L'autre, une salade sur ses genoux. l'Mc esl velue d une robe bleue reconverti!, en partie;, par un manteau rouge qui serpente le Long de son corps. Sa tete, où L'artiste a pose une petite coille blanche, est toute souriante. MLagaud a nettement indiqué L'étal d esprit de 1 accorle débitante qui s'impose a l'attention des chalands par sa grâce naturelle, son geste engageani ci l'intelligence avec laquelle elle su grouper ses Légumes,
courges, pommes de terre, salades, dont la couleur et la forme sont rendues d'une manière parfaite ains' que les paniers arrondissant leurs flancs à claire-voie. Il n'est pas jusqu'à la fillette, placée non loin d'elle, qui n'ait été minutieusement modelée et jusqu'au seau, qu'elle porte de la main gauche, et au bouquet de carottes jetant de petites flammes rouges sur son tablier bleu, qui n'aient fait l'objet des scrupuleuses préoccupations de l'artiste.
Pour l'Athénée de Marseille, il a exécuté quatre toiles qu'il n'estpassans intérêt de faire connaître. Regard vers le ciel, c'est une jeune fille assise au milieu d'un champ à côté d'un panier rempli de fruits. Son regard mélancolique interroge le ciel et sa main droilc se pose sur sa poitrine où une petite croix est suspendue. La deuxième toile, qu'il a intitulée : Regard sur la terre, représente encore une fillette, la tète recouverte d'une coiffe blanche et ayant les yeux dirigés vers la terre. Elle regarde avec envie des jeunes gens qui folâtrent sur l'herbe, d'une main, elle retrousse son tablier, de l'autre elle cache sa poitrine au bas de laquelle est piquée une petite branche de fleurs. La troisième ayant pour titre : Retour des champs, nous montre une paysanne portant sur sa tète un paquet de pampres qui forme comme un chapeau improvisé, il projette sur son visage une ombre diaphane qui contraste avec la blancheur de son corsage autour duquel s'enroule un modeste fichu. Elle tient sous son bras une corbeille chargée de fruits. Enfin, le sujet du dernier tableau est tiré d'une fable de La Fontaine : Perrette et le pot au lait.
Perrette est parée de ses plus beaux atours : chemisette
U;S TABLEAUX DE GEMli: 33
fine, corsage à ramages, jupons rayes, tablier enrubanné, coillc blanche. Klle a sur la tête une cassolette donl l'équilibre instable nous lait mal augurer de son sort. Ses veux perdus dans les profondeurs de la réflexion et ses gestes qui supputent ne nous laissent aucun doute sur la nature des spéculations auxquelles elle se livre. . . Mais le pinceau de I artiste; n'a pas perdu son équilibre, il a su prêter a L'apologue du bon lia Fontaine le secours de sou éloquence simple ci pleine de bonhomie, éloquence qui n esl pas s;uis analogie, «I ailleurs, a\ ce telle du fabuliste lui-même
Le liéveil de ht nature, qui faisail partie de la galerie Goupil et. G'% représente une femme assise sur un roc et drapée avec cette ampleur dont tVfagaud est coutumier. Une jeune fille L'embrasse tendrement, tandis qu'un enfanl nu se renverse plein de nonclialoir sur ses genoux, à coté d'un amoncellement de pampres, de pommes, de poires, dans un paysage agreste et accidenté.
Il faut noter encore le lieveit de I union i cl le ftepOS (a M. Le docteur Magail) ; l'automne (à M. EUquet) ; un autre tableautin intitulé le Ke/tos, expose'" à Niort en 1865 et acquis par M. Prosper Casimir, juge au tribunal de commerce de cette ville; le Ravin, l<i Voleuse d'affiches, le Mendiant, Bohémien cl Holu'iniennc (collection de M llava); Pifferari (acquis par la Société des Amis des ails de Marseille); l'Hiver et Jeu ne ft lie à ht fontaine, pour la Loterie du Cercle Religieux : les Délices de lu richesse, représentant une opulente ci coquette jeune fille parce; de dentelles, de fleurs et de rubans ;
le Travail de l'indigence, mettant en scène une mélancolique
enfant qui tient une serpe, à côté d'un fagot et d'un panier rempli de pommes, au milieu d'un décor champêtre (1) ; Marguerite effeuillant des fleurs nouvelles (dessin) ; Printemps et Automne (dessins, pour M. Rodocanachi), etc. . .
Ne quittons pas le plein air, sans faire une courte halte en Turquie, où Magaud a campé en trois tableaux différents des types qui ne sont pas sans analogie entre eux, le Porte-balles, pliant sous le poids de colis et cheminant le long du quai hérissé de minarets et de tours; le Marchand turc, qui se détache sur un fond d'architecture byzantine, et enfin Bachi- Douzouck invoquant les esprits.
Cette dernière toile est peinte avec une grande vigueur de touche et un coloris chaud. lie personnage, qui semble tenir à la fois du soudard et du bandit, a une physionomie farouche et mystique, nuancée de méchanceté et d'intelligence, dont l'accent a été traduit avec une puissante acuité de vision. La tête entourée d'un turban, la poitrine revêtue d'une peau, portant le serouel, il sonne de l'olifant. Son visage oppose aux sombres lueurs du regard les saillies osseuses de ses joues crevassées et de son front ravagé par un mystérieux fatalisme. C'est une page énergique et sobre qui fait partie de la collection de Mlle Marie Magaud.
Mais les scéues de genres et le portrait pittoresque ne le détournent pas de la peinture d'histoire, la Démence de Charles VI appartient à cette période, puisqu'elle a été peinte en 1857. C'est une importante toile se développant en
(1) Ces deux oeuvres ont été litlioyraphiées aux deux crayons par Emile Lassale.
BACHI-BOUZOUCK ÉVOQUANT Li s ESPRITS
longueur; elle ne compte p;i s moins d'une vingtaine défigures sans compter les chevaux cl les Ixcufsqui traînenl lecharrustique OÙ, à travers La plaine du Mans, se démène (maries Y I , les yeux hagards, les cheveux hirsutes, et la jaque recouverte d'un manteau rouge en désordre devant son médecin donl la haute stature se détache sur le ciel, au milieu de cavaliers, à côté des ducs de Bourgogne, d'Orléans et de Berry, accompagné des sires de Navarre, d'Artois, d'Albrel el de Bar, ainsi (|iic de son chambellan Guillaume Martel, ions animes du même senlimeni de stupeur donl L'artiste a su cependanl varier les manifestations, suivant L'intimité, Le rang el le caractère des personnages. Les uns sonl consternés, les autres s'agitent comme si Les lueurs étranges qui s'échappenl des yeux du Bien- .limé les enveloppent de leurs magnétiques effluves, et les paysans, cheminant le Long de La route, se livrent à de silencieuses démonstrations de sympathie où la pitié se mêle au désespoir.
Magaud, en véritable peintre d histoire, en érudil qui connaît les physionomies, les costumes et les armures du temps, a déployé les ressources de son arl el de sa science. La richesse du coloris s'y allie a La vérité des attitudes. Malgré leur variété, il a su concentrer l'intérêl sur Le héros du drame et donner ainsi, avec les effets contrastants nécessaires à une grande composition, L'unité sans Laquelle toute oeuvre paraîl incomplète ou incohérente.
Mais de toutes les peintures décoratives de Magaud les plus remarquables sont celles qui forment la galerie du cercle religieux de Marseille ( I ) . Commencées au coins de L'année INÔ(>, elles fuient terminées en 1864. L'entreprise étail gigantesque, mais elle convenait au talent de Magaud, esprit sérieux et tenace pour qui les difficultés présentaient un attrait irrésistible. Kn somme, quel étail le problème à résoudre? Il s'agissait de démontrer, le pinceau à la main, que la religion catholique, principe de la charité, source des meilleures inspirations et sauvegarde du génie de l'homme, fonde, développe et propage La vraie civilisation. Il fallait, évidemment, un bomme imbu des principes religieux pour peindre cette idée générale et, des lors, Magaud était tout désigné. Clienavard avait rêvé de retracer sur la toile l'histoire du monde Moins ambitieux, Magaud voulut faire éclater par la couleur le génie civilisateur du catholicisme el devenir, en quelque sorte, le Chateaubriand du pinceau.
(1) Le cercle religieux de Marseille fut fondé en 18:20 par Mgr de Forbin-Janson .
Veut-on connaître s:i propre opinion au sujet de cette vaste composition ? Elle est tout entière formulée dans une longue lettre qu'il adressait, à la date du 23 août 1862, à son ami M. A. de Léséleuc et dont j'extrais le passage suivant : « Toute pensée généreuse et féconde est une grâce de Dieu, et lorsqu'elle est de nature à se communiquer pour le bien de nos semblables, nous éprouvons le besoin de la produire. La religion catholique, en soumettant tous les talents et toutes les professions à la divine influence, les élève et les ennoblit puisqu'elle les dirige avec assurance et avec émulation vers l'auteur de tous les dons.
« Cette idée est fondée sur la triple destination donnée à la salle et spécialement sur le but principal de l'œuvre qui est d'associer dans les sentiments religieux et dans l'adoption franche et publique du principe catholique les hommes qui appartiennent aux diverses professions libérales dont la bonne société se compose.
« Pour réaliser les principes admis par cette idée l'on a fait un choix des plus beaux traits de l'histoire qui attestent que dans toutes les carrières ouvertes à l'homme par l'étude des lettres, des sciences, et des arts, en un mot, par l'exercice de tous les talents, la religion catholique a toujours secondé dans l'homme les nobles élans de l'esprit et du cœur pour lui faire atteindre au plus haut degré le vrai, le bon et le beau. Voilà l'idée générale. »
Pour matérialiser cette pensée, il fallut naturellement s'astreindre à des considérations d'ordre matériel et procéder par synthèse, tout en s'inspirant étroitement de l'histoire et de la
tradition. Les dispositions mêmes de la scène où allaienl se mouvoir les hommes de génie inspirés par le catholicisme firent l'objet d'une étude spéciale, car il convenail de suivre un ordre chronologique et d évoquer des faits décisifs dans leur haute portée civilisatrice. La lâche était immense et malaisée; elle embrassait les sujets les plus divers et niellait en mouvement toutes les nobles passions qui agitent L'homme. Il importait de donner aux personnages l'individualité de portraits et aux actes l'authenticité de l'histoire. L'érudition était indispensable pour vaincre ces obstacles, surtout lorsque la nature humaine et L'affabulation mettaient l'artiste aux prises avec le mystère de la théologie et le silence de I histoire, (lertes, Magaud eut des collaborateurs d'ordre moral. Des savants lui fournirent quelques thèmes et des indications utiles. .Mais que vaut la personnalité d'un Librettiste a côté de celle du compositeur? Songe-t-on jamais aux paroles Lorsqu'on écoute un morceau de César Franck ou de Gounod? Et La
métaphore n'est peut-être pas trop hardie quand on pense a
cette suite de compositions qui, tantôt éclatenl comme de \ i< torieuses fanfares cl tantôl s enlèvent dans une gamme adoucie de symphonie.
La galerie se compose de quinze toiles ayant \ mètres de hauteur sur 2 mètres de largeur et d'un plafond qui ne mesure pas moins de !• mètres. Le tableau principal, celui qui explique l'idée génératrice de I ceuvre, est à la lois emprunté à l'allégorie cl à la vie. Il représente la Itcligion sous les traits d'une femme dont la tête est empreinte de divine austérité et l'attitude de majesté souveraine. Au-dessus de sa tête, par-
filmée de poésie chrétienne, une croix apparaît qui lui fait comme une auréole. Une lumière surnaturelle la baigne et les rayons s'épandent autour d'elle, transfigurant tout ce qu'ils illuminent. Elle est massive, elle est imposante, elle paraît indestructiblement assise sur un trône inexpugnable. D'une main, elle tient le calice, symbole de la foi; de l'autre, les Saintes Écritures et les clefs du paradis; elle foule aux pieds le dragon de l'hérésie. Un vase laisse échapper des vapeurs d'encens qui montent vers elle. Au bas du tableau, l'artiste a agenouillé Fra Angelico, son divin confrère, dont il semble qu'il ait voulu, en partie du moins, hériter du pinceau onctueux et dont la présence a une double portée puisqu'elle explique le caractère de l'œuvre et l'écriture au moyen de laquelle elle a été traduite.
» L'ange de la peinture », la palette à la main, adresse une prière fervente à Marie, une de ces prières qu'il avait coutume de lui adresser pour demander l'inspiration et la foi nécessaires à la reproduction de ses traits divins. A côté de la Religion, se groupent les trois génies qu'elle inspire et féconde de son inépuisable énergie : les Lettres, les Sciences, les Arts, tandis que, dans le fond, surgissent le Calvaire et Saint-Pierre de Rome.
Le fond de la salle s'arrondit en un hémicycle qui aboutit au plafond de 9 mètres par une voûte. Ici, c'est Marie qui triomphe sur un piédestal de nuages lumineux, au milieu d'anges et de chérubins qui font entendre un concert mélodieux. Son type rappelle celui de Fra Angelico et de Carlo Dolce. L'artiste a procédé par gradations savantes; son
pinceau ailé a en des délicatesses infinies qui niellent encore eu valeur les qualités de la perspective, laquelle nous fait pénétrer mystérieusement dans L'au-delà, en nous donnant l'illusion de la réalité. Contraste émouvant ! En baut, c'esl le divin mystère, aux influences occultes; en bas, c'est la Terre, c'est l'Iiomine appuyé sur la lîelijjion qui lui montre la route conduisant vers les cieux. . .
Pour réussir dans celle lâche, il (allait, je l ai dit, un homme convaincu, cl Ma;;aud a prouve qu'il Tétait, car non seulement l'art devint ici L'expression de son éloquence, mais encore L'organe harmonieux de sa loi. L'instrument de sa philosophie.
La philosophie, qui est la science du bien ci du vrai dans Tordre naturel, occupe la première place dans L'ensemble des tableaux chronologiques el synoptiques se déroulanl dans la galerie du Cercle Religieux. Elle constitue, au point devue
pictural, un des meilleurs morceaux du peintre. Il s'y est
montré coloriste sobre autant que dessinateur puissant, psy*
cliolojpie profond autant qu architectUliste scrupuleux
Ta philosophie esl personnifiée par saint Justin qui, axant rencontré le juif Tryphon, entreprit de lui démontrer les vérités du christianisme. Entouré de quatre compagnons, Tryphon s'est assis sur une pierre, devant un portique aux colonnes géminées, aux arcatures nobles par Lesquelles Le spectateur contemple de belles échappées. Le philosophe grec s'est également laissé tomber sur un escalier de pierre Son Iront inspire, son œil de flamme, ses jjesles passionnes, tout indique L'éloquence mise au service de la conviction, tout
révèle les accents de la foi. Devant lui, l'Hébreu tenant un livre de la main droite passe la main gauche sur son front que le doute commence à frôler de son aile sombre et à tourmenter.
L'artiste a admirablement rendu l'état d'âme du vieux juif qui se sent ébranler dans ses convictions les plus ardentes. Il a été non moins heureux en ce qui touche au groupement et aux expressions morales des quatre auditeurs qui, eux aussi, laissent deviner, sans qu'ils s'en doutent, l'influence profonde qu'exerce sur leur esprit la dialectique enflammée du conférencier chrétien.
A l'ordre naturel succède l'ordre surnaturel; après la philosophie, la théologie. Les temps antiques ont disparu pour faire place au moyen âge. D'un bond, nous sautons du deuxième au treizième siècle et nous pénétrons dans la cellule de saint Bonaventure où nous trouvons saint Thomas qui est venu demander à son ami de lui indiquer les sources de son inspiration et à qui celui-ci, pour toute réponse, lui montre le Christ dont l'image se dresse sur la table modeste à côté d'un crâne, d'un livre et d'un encrier, au milieu d'un réduit qu'achèvent de meubler un escabeau et deux livres.
L'artiste s'est surtout attaché à particulariser la beauté morale du Docteur séraphique et celle de l'Ange de l'école, à leur restituer leur âge et à leur donner cette douce sévérité qu'imprime l'ascétisme au visage humain. Les bruits du monde n'arrivent pas jusqu'à cette retraite, bien que la porte en soit restée ouverte. La pauvreté dont elle témoigne contraste avec l'élévation des pensées du saint; la nudité des murs avec la richesse de l'architecture. C'est l'asile de l'étude, le refuge
d'un être tout entier tourné vers L'au-delà, pour qui L'existence matérielle passe comme un rêve, cbez qui L'âme écrase le corps.
Ckarlemagne et Alcuin, loi est le litre du tableau suivant , A L' encontre du précédent, il nous met eu présence d'un décor merveilleux où se meul la cour de Charles le Grand, réunie pour assister au rétablissement de l'école palatine : trait liistorique servant de confirmation à celle vérité que les Langues et les Lettres sont le lien et L'ornement de la société humaine, — ce qui constitue la quatrième thèse générale soutenue par le pinceau de Magaud.
Il avait à Lutter contre des difficultés d'ordre matériel, car comment faire mouvoir tanl de personnages ci évoquer une scène aussi grandiose sur nue surlace relativement restreinte. A son époque les peintres d'histoire se donnaient pour mission de couvrir une toile, mais encore fallait-il qu'il la couvrissent en tenant compte des exigences techniques de leur art . Magaud sul tirer tout le parti possible du cadre qui lui était offert cl unir les figures, les costumes et l'architecture d'une manière parfaite. Est-il besoin de dire que dans cette composition, comme dans toutes les autres, il s'esl livré à des recherches nombreuses et a eu recours à une documentation nourrie pour reconstituer nue page capitale de La vie de Charlemagne qui a été, à la fois, le protecteurdes Lettres el de La religion. Il suffit de jeter un simple coup d'oeil pour comprendre immédiatement l'étendue de L'érudition el de la science picturale qu'il a fallu déployer pour lui donner L'ampleur que comporte un sujet aussi vaste.
Il serait difficile de restituer au visage de Charlemagne des traits plus autlientiquenieut historiques, ni de fondre dans une même nuance morale tous les sentiments qui particularisent sa figure si multiple, malgré son unité intellectuelle. Que fut, en somme, le fils aîné de Pépin le Bref? Un monarque, un législateur, un guerrier, un instituteur. Qui de nous ne le comprendrait pas en le regardant, assis sur son trône recouvert d'un dais et décoré de l'aigle, le front orné d'une couronne, le corps enveloppé d'un ample manteau, la main droite ramenée vers le sommet de la poitrine, la main gauche retenant un livre appuyé sur ses genoux? Ses longs cheveux retombent en spirales sur ses épaules et encadrent son visage qui se termine par une longue barbe. Fixons-le plus attentivement encore pendant qu'il scrute du regard le moine Alcuin qui, debout, devant les deux marches du trône, donne lecture des statuts, et nous aurons bien vite deviné, sans qu'il soit besoin de recourir aux subtilités d'une analyse quintessenciée, que nous sommes en présence d'une âme à la fois diverse et une. Voyez comme il est empereur dans la souveraine majesté de sa pose, mais admirez aussi le front et le regard où l'intelligence brille, et vous comprendrez plus aisément encore combien son esprit est tourmenté par le désir de répandre partout les lumières du savoir et de la religion, lumières qui éclaireront son peuple et permettront au clergé franc de poursuivre son apostolat avec une victorieuse autorité. Et le conquérant? N'est-il pas expliqué par l'énergie des traits et l'accent mâle du regard?
La figure de l'impératrice Hildegarde, située à sa droite, occupe une place moins importante, mais elle est empreinte
d'une beauté et d'une mansuétude parfaitement visibles. Le moine Alcuin joue, après lui, le rôle le plus sérieux. Grand, recouvert d'une tunique nuire, il lit au milieu du silence; il parait inconscient de la pompe qui se déroule autour de lui, tout entier à sa lecture. Son visajjc, que prolonge une barbe pointue, est grave ci soucieux; la blancheur de sa nuque Cerclée d'une couronne de cheveux noirs, se détache sur un pilier où s'appuie la retombée de l'arc carloA ingiea Autour de l'empereur sont jjroupés ses trois filles et ses deux lils, ces derniers ayant h; panache cl les cheveux flottants; I un d eux, 1 aîné, la moustache divisée et recourbée en pointe à la manière des Francs. Kn face du moine, se trouve mi pair prenant des notes, à coté de deux seigneurs. Son manteau est fourré d'hermine. A droite et au premier rang des spectateurs massés sous les ares qui se développent en tous sens et produisent un effet perspectif merveilleux, ou aperçoit Turpin, archevêque de Reims, Leydrade, archevêque de Lyon, et Théodulf, évêque d'Orléans, collaborateurs dévoués de l'empereur dans la restauration des études, œuvre la plus efficace de son règne.
Telle est celte composition qui a permis a I artiste de faire montre, dans des conditions difficiles, d'une très grande habileté en donnant à chaque plan la place qui lui sied, eu faisant se détacher les personnages les uns des autres et, malgré l'exiguïté du cadre, en rendant l'air respirable et la perspective linéaire aussi saisissante que possible au milieu de cet entassement de personnages, de costumes et de motifs architecturaux.
Le tableau placé en face de Charlemagne et Alcuin met encore en scène un monarque : Louis IX. Les deux principaux faits pacifiques du règne de l'un et de l'autre constituent les deux moyens qui établissent et protègent les relations sociales. Ici, le décor ne revêt aucune solennité, si ce n'est celle qui découle nécessairement d'une bonne action, si simple soitclle. Les troncs noueux des chênes de Vincennes remplacent les colonnes de l'ère carlovingieniie ; la voûte sereine du ciel tient lieu de plafond, l'image invisible de Dieu qui plane sur toutes choses, supplée à la représentation matérielle du Christ.
Saint Louis est assis sous le grand arbre séculaire qui épand son ombre bienfaisante et étend ses branches feuillues avec des gestes de bénédiction. Le roi est venu s'accoter là, au sortir de la messe, en compagnie de Marguerite de Provence, sa femme, « reine de la terre et servante de Dieu », ainsi qu'elle aimait à se qualifier elle-même. Elle a un visage qui respire à la fois la sainteté et l'énergie dans son admiration envers son époux dont elle scrute le front comme pour y lire les pensées qui l'assiègent et qui vont se traduire par des paroles ayant la valeur d'une sentence sans appel ni pourvoi. Derrière elle, le sire de Joinville se tient debout et regarde obstinément le groupe des solliciteurs, tandis que le sire de Fontaines, assis à gauche remplit, les fonctions de secrétaire. Ce groupe est composé de cinq personnes dont les quatre principales représentent les âges de la vie. Une veuve à genoux tient son enfant pressé sur son sein; derrière elle, agenouillée aussi, apparaît sa vieille mère, et, à ses côtés, une
GALERIE HISTORIQUE Dl CERCLE RELIGIEUX «
jeune fille Plus loin, s'estompe La figure d'un vieillard, vers le fond, celle d'un archer qui veille et, au dernier plan, s élançant d'un nuage de verdure, la silhouette osseuse du donjon
Saini Louis, d'un geste noble et simple, souligne la sentence. La veuve éplorée, la main abaissée et tendue, attend avec anxiété, sa fille suppliante est suspendue aux li vres du roi, la \ieille femme cherche à lire sur son visage, toutes ont l'esprit tendu vers lui dans une émouvante unité de pensée.
Majjaud a su rp ri s leur mimique avec infiniment d'à propos, prouvant, une fois de plus, que l'on pouvait être analyste sans cesser d'être classique.
l'ài sortant de l'hémicycle, il nous fait assister aux deux manifestations du Beau, du Vrai cl du Bien par la parole mise au serv ice de L'éloquence et de la poésie.
C'est saint Bernard, l'homme Le pluséloquenl de son temps, qui joue le rôle essentiel dans la première de ces deux manifestations (le la pensée humaine. Il est représenté prêchanl la deuxième croisade à Vézelay. Mont»'' sur mu; estrade, son corps frissonnant s enlève au-dessus de la foule dans une superbe envolée. G'esl bien L'attitude d'un apôtre. D'un jjeste tragique, il jette a la face de la multitude I image du Christ pendant que sa main gauche désigne l'Orient vers lequel il L'exhorte à marcher. On dirait une statue antique soudainement animée par un moteur divin. Tout, clic/ lui, est dan, spontanéité, conviction. Le ressort de son énergie le transporte, le transfigure. Son œil enflammé interroge l'horizon, sa parole vibrante arrache les hommes à leur pusillanimité ou à leur indécision. Déjà, les mains se Lèvent, les lourdes épées
s'agitent, le fluide de son éloquence se communique de proche en pi oche, et les masses humaines commencent à s'ébranler, enflammées de la même flamme, convaincues de la même conviction. Le roi, tenant son sceptre, participe à cet enthousiasme. Seule, Eléonore de Guyenne semble nourrir de perfides desseins, à côté de ses dames d'honneur, non loin de Geoffroy, évêque de Chartres, qui aide saint Bernard dans son apostolat. Que de détails intéressants et significatifs encadrent et font valoir les personnages principaux! Le templier appuyé sur sa lourde épée, le soldat qui élève la sienne, le franciscain aux yeux si étrangement expressifs, la mère offrant son fils en holocauste, le vieux soldat prêt à sacrifier sa vie, le religieux répondant aux cris : « Des croix! des croix! » en sortant d'un panier l'image du Christ, complètent heureusement ce tableau vibrant qui se déroule sous un ciel tourmenté. Ses contrastes s'harmonisent à merveille avec la scène qui se joue à ses pieds et dont il est peut-être l'inspirateur le plus direct.
La Poésie est, par excellence, la forme séduisante de l'art d'émouvoir; elle a suggéré à Magaud l'idée de faire fraterniser Dante, Virgile et Stace dans une fictive contemporanéité. On pourra trouver curieux que l'auteur de la Divine Comédie ait pris place dans le tableau non point à cause de sa qualité de poète qui devait, au contraire, l'y faire entrer; mais en considérant son esprit factieux qui l'incita à embrasser le parti des ennemis de l'Église. Magaud a eu soin d'évoquer sa figure dans une circonstance d'où ces souvenirs sont bannis et qui permet, au contraire, de lui donner une double signification : celle qui résulte naturellement de son symbolisme immatériel,
D'APKÈa l m: LITHOGRAPHIE DH SIIIOUY
(Galerie historique]
et celle que comporte la {jénéreuse indulgence dont les papes usèrent envers lui en le faisant entrer au Vatican dans le sanctuaire même de l'art chrétien.
La toile est illuminée de clartés surnaturelles baignanl les trois poètes dans une atmosphère sereine <pii les |;randil cl les divinise. Dante occupe la parlie du centre ; il est précédé de Virgile et suivi de Stace. Il jjravit un tcrlrc, son l<»n;; corps enveloppé d'un manteau, sa téte encapuchonnée, son fronl laurc. Le visage se détache sur la prolomlcur du ciel avec un relief de médaille, tel que nous le montre l'effigie du palais Pitti, à Florence, sa ville natale. L'abus du rêve n'a pas dévoré ses contours énergiques. Il lève son œil inspire': vers l'audelà qu'il montre de la main. Avec des regrets dans les vcu\, Virgile chante :
Il temporal foco, c l'etcrno Vcdut liai, fi{;lio; e se'venuto in parte; Ov'io per me piu oltre non discerno Vedi la il sol...
Stace jette un regard où hrille l'espérance vers cet au-delà mystérieux et ne parait pas s'abandonner au découragement de ces deux confrères.
Ce qui frappe surtout dans ce tableau, c'est la finesse et la profondeur de la lumière, le caractère extra-terrestre des trois poètes et le calme ('mouvant du site qu'embaument quelques roses el qu'accidente la molle silhouette des montagnes (1).
(1) Ce tableau, exposé au Salon de Paris en 1S5U, obtint un j;rand succès D'ailleurs, chacune des toiles dont se compose la galerie fut successivement envoyée au Salon où, sur la demande expresse de Bfagaud, qui était un homme scrupuleux à l'excès, elle taisait L'objet de l'examen
Le tableau suivant nous fait pénétrer dans le Nouveau Monde, au moment où Christophe Colomb le découvre. La mer et la flore étrange des tropiques font place aux montagnes et aux roses. Le décor change, mais le lien qui unit chaque tableau n'est pas rompu; le point de vue peut se modifier dans le domaine physique, mais il est immuable en ce qui touche ses manifestations morales.
L'éloquence et la poésie, c'étaient le triomphe du vrai et l'expression du beau par la parole; la navigation sera, comme l'architecture, le moyen matériel de propager la civilisation et le culte de Dieu, car Christophe Colomb en découvrant l'Amérique et Michel-Ange en projetant de construire Saint-Pierre de Rome obéirent tous deux au même sentiment d'amour pour la puissance divine. La navigation qui fait l'union des peuples et l'architecture qui abrite la famille sont pour le genre humain deux moyens de pacification universelle sur laquelle est fondée non seulement la charité, mais encore le vrai progrès. La navigation, unie au commerce, sert de communication des peuples entre eux et facilite l'échange des richesses, tandis que l'architecture et la sculpture rassemblent la famille sous le même toit et les citoyens dans les mêmes murs tout en les rapprochant de Dieu au sein du temple qui lui est élevé.
Lorsque Christophe Colomb aborde à San Salvador, le 12 octobre 1492, aux naissantes lueurs de l'aube, son premier mouvement est de s'envelopper dans son drapeau et de se
d'Horace Vcrnet avant d'être livrée au cercle religieux. Je me hâte de dire que l'opinion de l'éminent arbitre fut toujours des plus flatteuses à l'égard de son confrère marseillais.
prosterner en signe de reconnaissance envers Dieu qui lui a permis de « porter au delà des astres connus son nom et son culte sacré ». Ses compagnons Rodrigo de Escobido el Rodrigo .Sanchez de Ségovie imitent son exemple et fléchissent le genou; les deux frères Pin/on, debout, agitent leur drapeau, et les matelots, restés dans les barques avant emmené les explorateurs, sont, à leur tour, gagnés par la contagion, ainsi que leurs deux compagnons qui, sentinelles avancées, se sont déjà approchés de la forêt vierge à travers laquelle s' agitenl des sauvages, à la mine effarée, surpris de voir atterrir des Im nimes inconnus.
C'est ce spectacle que Magaud a tenté de faire revivre sous nos yeux en se conformant aux récits historiques el en donnant au paysage toute sa couleur Locale. On remarquera la belle attitude du célèbre navigateur génois, sa chaude et palpitante carnation, la souplesse et la \ igueur de son corps, l'expression d'enthousiasme des Pin/on, l'un sondant du regard l'étendue de la terre où s'élance une végétation vivace et bariolée, l'autre participant plus directement a l'émotion qui étreint L'âme de Christophe Colomb, enfin L'extase muette de Rodrigo de Escobido et de Sanchez de Ségovie confondus, L'un et l'autre, dans un même sentiment d'admiration
Au fond du tableau, s estompent, parmi les vapeurs indécises de L'aube, les trois caravelles parties de Palos le '.i août 1 1!>2, emportant à leur bord les hardis na\ igateurs qui devaient découvrir L'Amérique.
La figure de Michel-Ange ne pouvait être mieux à sa place que dans le tableau destiné à exalter la mission de L'architec-
ture et de la sculpture. Le peintre nous le montre sous les traits les plus énergiques, malgré ses soixante-douze ans, au moment où il présente, dans une des salles du Vatican, au pape Paul III son modèle de Saint-Pierre de Rome. Son front vaste semble contenir tout un monde. L'illustre architecte désigne la ville d'une main et, de l'autre, il tient une planche où figurent l'élévation perspective et la coupe transversale du plan de « l'église de l'Eglise », comme l'a dit Veuillot. Assis dans un fauteuil, le pape examine le projet avec attention, entouré d'un archevêque, d'un évêque, d'un prêtre séculier et d'un religieux. Sa physionomie trahit l'étonnement que lui cause la réalisation d'un plan aussi gigantesque. Mais Michel- Ange parvient, à force de conviction, à faire partager sa foi dans le succès de l'entreprise, si colossale et irréalisable qu'elle puisse paraître.
Magaud a su donner aux six personnages qui forment la composition le caractère convenable à leur condition respective; les sensations qu'ils éprouvent n'ont pas été extériorisées avec moins de psychologie, ni les costumes reproduits, avec un souci moins scrupuleux de la vérité.
On a dit de l'architecture qu'elle est la musique de l'étendue. Cette manière de la définir pourrait servir de transition entre cette toile et le dixième tableau de la galerie consacrée à la musique proprement dite, s'il n'existait un lien plus puissant encore entre toutes les parties qui composent l'oeuvre, à la fois diverse et une, à laquelle Magaud a impéiïssablement attaché son nom.
Ici; il place Palestrina aux genoux du pape Pie IV, succès-
seur de Marcel II qui, désagréablement impressionné par la verve bouffonne que revêtait parfois la musique d'église, avait résolu de bannir toute polyphonie des cérémonies religieuses. Choisi pour défendre la cause de la musique sacrée, Palestrina se mit à l'œuvre et composa ses messes dont la suavité mystique et L'accent pénétrant ont immortalisé son nom. Des lors, la cause de L'art, sous la forme du plain- chant, devail être gagnée, et si le pape, assis sur son trône, cl revêtu de sa mitre imposante comme un dôme, ne laisse? pas deviner ses sentiments, il D'en demeure pas moins ccrlain que l'accueil qu'il réserve au compositeur les fait présager, surtout si l'un considère L'attitude bienveillante de sainl Charles Borromée qui présente L'artiste à son oncle, celle du camérier placé à La droite du Pontife et l'attention soutenue qu'exprime le visage du cardinal Vitello/zi .
Le coloris y atteint son maximum d'intensité et le dessin y revêt un sens précis. Les moindres détails sont indiqués avec justesse, il n'est pas jusqu'à la basilique de Saint-Pierre de Rome, que L'on aperçoit par une immense arcature, qui ne soit évoquée avec une netteté parfaite, malgré Le plan secondaire qu'elle occupe dans cette importante composition aussi savante, aussi mélodieuse qu'une composition de Palestrina Lui-même.
La musique, harmonie des sons, image de L'harmonie des choses et tics sentiments, consolation <le l'homme el Louange du créateur, s'unit dans ce concert pictural dont le pinceau de Magaud a été L'archet magistral, à L'agriculture, accord de la terre et de L'homme sous la loi du travail, source de la pros-
5i MAGAUD
périté des nations. Ce sont les jésuites fondant les réductions du Paraguay qui ont servi de thème au tableau que l'on a intitulé : « Paraguay » et dont les mots suivants de Buffon servent d'exergue : « Rien n'a fait plus d'honneur à la religion que d'avoir civilisé ces nations et jeté les fondements d'un empire sans autres armes que celles de la vertu. »
La Vertu est ici personnifiée par le père Cataldino dont le costume de missionnaire jette une note sévère dans le paysage animé de la présence des sauvages rangés autour de lui. Sa main gauche est appuyée sur une bêche, de l'autre, il montre la charrue dont le soc a déjà éventré la terre, car un naturel commence à la pousser dans le futur sillon. D'un côté, une mère présente son enfant au religieux comme pour lui témoigner la reconnaissance qu'inspirent à tous sa bonté et son dévouement; de l'autre, deux Indiens coiffés d'un primitif chapeau à plumes et porteurs d'une lance, l'écoutent avec attention, non loin de deux autres sauvages à demi vêtus, le carquois sur l'épaule, la flèche à la main. Au premier plan, deux enfants nus passent un rameau entre les dents d'un mouton; l'un s'est accroupi sur une chèvre. A gauche, un Indien recouvert d'une peau, ayant une corne en sautoir, est assis sur le sol, attentif aux leçons du missionnaire, et, dans le fond, au pied d'une montagne, apparaît l'église de la Réduction naissante précédée d'une croix dont les bras semblent vouloir la protéger contre les atteintes de la barbarie. Sous les palmiers, un groupe se détache composé du père Maceta, une harpe à la main, d'un religieux portant une croix et de quelques sauvages.
La nudité des toi ses et des extrémités inférieurs du corps a permis de faire mouvoir les ressorts de la musculature et de donner à l'épidémie sa couleur mordorée où le soleil a posé son ardente caresse. Il y a des attitudes rigoureusement observées, des mouvements de buste et des nodosités qui expliquent la charpente osseuse et disent combien Magaud était familier avec l'anatomie, notamment avec la science myolo{;ique. dette toile apporte à L'ensemble de la galerie une note chaude et puissante qui prouve, au surplus, que L'artiste s;i\ ail conformer les inépuisables ressources de son art a L'ordonnance cl à La nature des sujets, soumis à son interprétation.
Le bien-être matériel des peuples et leur indépendance ne peuvent cire maintenus que parlejjénio militaire et le courage civil dont l'action est non moins nécessaire à l'épanouissement des lettres et des arts.
Une scène guerrière devait, dès lois, trouver place dans la
galerie. Mais il fallait «pie la religion intervînt, soit comme inspiratrice du succès, soit comme consolatrice après la défaite. Magaud a choisi un épisode, le grand Gondé après la bataille de Hocroy, qui lui a fourni la possibilité de la faire apparaître dans ce double rôle. On ne pouvait être plus heureux en montrant le jeune prince, après le combat li\ ré contre les Wallons, les Italiens et les Espagnols, à I instant où il fléchit Le genou devant Le Dieu des armées, sur Le champ de bataille encore fumant, encore couvert de glorieuses victimes, non loin du maréchal de L'Hôpital, blessé au bras d'un coup de mousquel et des maréchaux de Gassion et de la Ferté, ses héroïques compagnons d'armes. Derrière, le maréchal de l'Hôpital, un
soldat dont les traits rappellent ceux de Magaud, tient un drapeau et considère avec respect le blessé qui a pu, lui aussi, mettre le genou à terre, après avoir posé la main gauche sur son épée victorieuse, malgré son bras en écbarpe. Devant, on voit un mort couché sur un obus, à côté d'un clairon, puis un mourant qu'un religieux soutient et console.
Cette belle page se distingue par un coloris brillant, une intelligente distribution de la lumière, une juste dégradation des plans et une admirable perspective, cette raison universelle du dessin, comme la qualifiait Léonard de Vinci, sans compter les qualités qui relèvent de l'érudition : l'authenticité des costumes et des armes de toutes sortes.
Après le fléau de la guerre, le fléau de la peste qui ravagea Marseille en 1720; après le courage militaire, l'héroïsme
C'est un épisode des plus dramatiques et des plus féconds en enseignements, car, au milieu de la désolation et du deuil, tous ceux qui, par leurs fonctions, étaient appelés à jouer un rôle, accomplirent leur devoir avec une touchante abnégation et un courage dont il serait difficile de trouver des exemples plus concluants dans les annales de l'histoire de Marseille.
Le peintre a choisi la séance au cours de laquelle on délibère sur les mesures à prendre pour débarrasser le plateau de la Tourette des mille deux cents pestiférés qui y sont entassés. Debout, le chevalier Rose domine la composition. Il fait l'historique de la situation et montre du doigt Mgr de Belzunce assistant les victimes, excitant le courage des citoyens, groupe
qui se détache sur un fond formé parla citadelle .Saint-Nicolas, le fort Saint-Jean, l'abbaye de Saint- Victor, Notre-Dame de la Garde que l'on aperçoit p;ir la fenêtre ouverte. Devant le commissaire du quartier de Rive-Neuve, se trouve l'échevin Estelle, revêtu de sa robe écarlate. Il a cessé d'écrire pour écouter l'effrayant récit ; son \ isajje accuse la perplexité mêlée à la stupeur. Que faire en présence d'un pareil désastre? Comment résoudre le problème? Envoyer les galériens pour remplir le rôle de fossoyeurs, dans ce cimetière dont le spectacle déconcerte les sens les plus éprouvés, c'est déchaîner une révolte, car ils auront conscience du danger qui les attend. l,e perspicace chevalier se chargea de le solutionner en proposant de mettre des caveaux sous les places occupées par les cadavres et de provoquer ensuite un effondrement qui sera aussitôt suivi d'un enfouissement général.
Mais cette combinaison n'a pas encore germée dans L'esprit du chevalier Rose. () est l 'heure de l'angoisse muette «pic Majjaud a voulu peindre. De Trov a reproduit L'acte qui suit la délibération des éche\ ins : Michel Serre, dans deux toiles fort maltraitées par le temps, a dramatisé le tableau en nous montrant le cours et le quai du port jonchés de cadavres, au milieu de scènes déchirantes, dans un cadre architectural des plus fidèles. Magaud, lui, a fait une œuvre qui ne ressemble, en aucune façon, à celles de ses devanciers.
C'est l'état d'âme du chevalier Rose et des magistrats municipaux qu'il a entendu faire monter sur le visage en arrachant une parcelle de leur m moi », à un moment décisif de leur \ ie publique, au sein même de l'hôtel de ville. Ils sont autant de
58 MAGAL'D
portraits, autant de documents précieux, car le peintre ne s'est pas seulement attaché à reproduire l'image physique d'après des estampes de l'époque, il s'est efforcé aussi de joindre à l'expression accidentelle le caractère permanent de la physionomie.
A côté d'Estelle, on voit Dieudé, le regard perdu dans le vide, le front méditatif; Audimar tourne le dos au spectateur; Moustier est assis à droite, les mains appuyées sur la table ; Langeron, commandant de Marseille, s'abime lui aussi, dans un monde de perplexités. A l' arrière-plan et à gauche, trois figures se dessinent dans l'ombre : ce sont celles de Michel Serre, dont le nom est gravé sur le monument élevé en l'honneur des citoyens qui se dévouèrent durant la peste ; il parle avec animation au P. Milley, qui mourut victime de son courage avec vingt-trois de ses compagnons, et à un capucin que le peintre a fait entrer ici pour rappeler la part importante prise par les religieux de l'ordre dans l'œuvre de charité, d'abnégation et de courage dont Marseille fut témoin au mois de septembre de l'année 1720.
Le musée du Cercle religieux — car c'est un véritable musée — nous offre encore deux tableaux consacrés l'un à l'histoire, l'autre aux sciences physiques; ils occupent la dernière place dans le classement méthodique des œuvres qui le composent, parce que l'histoire et la science n'ont pas tout dit, l'histoire qui enregistre, au jour le jour, les événements de la vie des peuples, la science qui, malgré des préelictions pessimistes, apporte, au moyen de nouvelles découvertes, les améliorations réclamées par la sociologie.
Voila représente les .sciences physiques, L'étude des phénomènes de la nature et, en même temps, il est l'exemple le plus significatif du savant reportant l'honneur des décoin crics vers Dieu qui habite La Lumière inaccessible et qui peut seul expliquer les mystères des grandes causes dont L'homme ne connaît que les effets.
Nous sommes à Côme, par une belle journée d'avril de L'année ISlî), ebez Voila, dans son atelier encombré de cornues, d'alambics et d'autres instruments de physique. Pour relever le prosaïsme de cet intérieur sévère, Majjaud L'a décore dans le goût de la Renaissance ; les chapiteaux supportent des statuettes, les murs s'éclairent de vitraux d'où filtre une lumière printanière, et se tendent de tapisseries. Mais la poésie est surtout représentée par les personnages qui entourent le physicien italien, tous poètes et, pourtant, tous désireux d'assister à l'explication scientifique de Volta. C'est la poésie et la science, L'imagination et L'analyse, Fraternisant dans une touchante harmonie! Voici lord Byron, avec son aristocratique redingote, Manzoni, L'auteur des >< Fiancés », Monti et Foseolo, rangés autour du physicien qui a la main gauche levée vers Dieu, la main droite posée sur la pile, près de La machine électrique. Il est enveloppé d'une robe qu'enserre une cordelière. Son visage reflète le calme de sou aine et la profondeur de son esprit; ses manières sont simples dans Leur grandeur. Il termine sa démonstration. Le moment est solennel. On n'entend que le flux de La vie circulant dans le fil et que les pulsalions du cœur des poètes. Le vieux IVfonti, assis devanl La pile, le bâton entre les genoux, approche son doigl du fil mysté-
rieux dont il voudrait surprendre le secret et qui fait communiquer son âme avec celle de ses confrères en attendant de relier entre eux tous les membres de la grande famille humaine. Son œil scrute l'inconnu, son front s'illumine de pensées nouvelles, le voile de l'avenir semble se déchirer devant lui. Son allure est une véritable création de Magaud. De toutes les attitudes qu'il a saisies et fixées sur la toile, il n'en est peut-être pas de plus naturelle, de plus évocatrice que celle du vieux poète italien en face de la pile de Volta.
Bossuet instruisant le dauphin est un sujet qui, à tous les points de vues, devait prendre place dans la série, car nul mieux que lui n'était susceptible de nous rappeler l'histoire, la philosophie et l'influence qu'exerce la religion sur la destinée des trônes. Le peintre a choisi le moment le plus pompeux de la séance. Assis dans un large fauteuil, accoudé sur une table où se trouvent un encrier et des livres, le visage empreint de majesté et de mansuétude, il s'adresse au jeune prince qui, debout devant lui, la main appuyée sur le globe terrestre, écoute ces paroles : « Pendant que vous verrez les empires tomber presque d'eux-mêmes et que vous verrez la religion se soutenir par sa propre force, vous comprendrez aisément qu'elle est la solide grandeur et où un homme sensé doit mettre son espérance » . On croit voir s'agiter les lèvres de Bossuet, ces lèvres, d'où ne tombaient que des paroles de sagesse et de vérité, et assister à l'effet que produit sur l'âme du dauphin la philosophique prophétie de « l'aigle de Meaux » dont les propres enseignements semblaient se confondre avec ceux de l'histoire elle-même.
GALERIE HISTORIQUE DU CERCLE RELIGIEUX <îl
Pour solenniser celle séance, Magaud a fait apparaître, clans le fond la figure de Louis XIV, à coté d'un page qui soulève discrètement la tendue. Le roi est venu surprendre son fils et son illustre précepteur qui ne s'aperçoivent, ni l'un ni l'autre, de la royale indiscrétion, tant ils sont pénétrés de liinportance de leurs devoirs respectifs.
L'artiste a placé la composition dans un cadre qui rappelle la magnificence en honneur sous Louis XIV et donné une libre carrière à ses brillantes qualités de décorateur. La somptuosité de L'ornementation répond a la vivacité des couleurs, à ta richesse des tons où le rouge domine par la franchise de son éclat.
Magaud a apposé sa signature sur un livre. Pouvait-elle être mieux à sa place (pie dans un ouvrage du génial orateur (1), c'est-à-dire un monument élevé à L'immortalité?
Tels sont, très imparfaitement expliqués sans doute, les tableaux qui composent la jjalerie historique du Cercle religieux de Marseille. Il eûl fallu La noble prose; de Chateaubriand ou la lyre de Lamartine pour commenter avec L'éloquence qu'elles méritent les strophes de ce magnifique poème de couleurs cl de pensées que Majjaud a écrites d'un pinceau inspiré et savant. .le voudrais que ce poème fut impérissable cl que ceux qui en ont la garde veillassent jalousement sur lui, afin qu'il put braver les injures du temps et l'affront des hommes. .Te ne crois pas être injuste envers la mémoire des peintres
(1) Magaud s'est inspire, pour reproduire fidèlement les traits de Bossuet, du tableau de Hyacinthe Rijjaud, que Ton conserve à Versailles.
locaux en affirmant que nul d'entre eux n'a élevé un monument aussi solide, ni plus digne d'être conservé, que celui de 1'éminent artiste marseillais dont la postérité saura proclamer la gloire et marquer le rang dans l'histoire de l'Art français.
LES l'on i il \ ITS
[1 n'est pas besoin de dire que ce travail colossal (I) attira sur l'artiste et sur l'homme la curiosité ptil>lit|iio. Le moment est donc bien choisi pour le peindre au physique, d'autant plus qu'il a eu soin, au cours de celle période, de nous laisser son effigie exécutée par lui-même. (Test, en effet, en lH(h> <ju il l'exposa au Salon du Havre; il a alors quarante-huit ans. il est dans toute la force de l'âge, dans toute la plénitude de scs moyens. Il vient de terminer son <cuvre principale, celle qui lui assurera les faveurs de la postérité.
Il s'est placé presque de face, assis devant une table OÙ git un porte-crayon, feuilletant l'album dans Lequel les sujets du Cercle religieux sont reproduits par Sirouy. Mais sa prunelle pétillante sous les feux d'une lampe, malgré La satisfaction qu'elle reflète, ne se fixe plus sur L'album dont la main de L'artiste tourne machinalement, les pages lumineuses. A cette joie du triomphe se mêle déjà le souci des travaux présents el
(1) Il n'est pas inutile d'indiquer, en passant, que le Musée de Marseille possède la suite complète des dessins à la sanguine, d'après lesquels Magaud a peint son immortelle galerie.
futurs, ceux de la Préfecture et de la Bourse, qui appelleront aussi sur lui l'attention publique. L'arc ombreux des sourcils et le bistre des yeux forment une opposition avec la clarté du regard et en soulignent l'étrangeté. Son front se noie dans une ombre diaphane ; il est modelé avec vigueur et souplesse. On sent derrière ce rempart charnel le travail de la pensée, car il vit et. palpite. La musique du clair obscur s'est un peu apaisée sur cette muraille résistante que le tourment des recherches assiège, tandis qu'elle éclate comme une fanfare sur la joue droite, sur le nez busqué aux ailes frémissantes, sur le menton et le cou. La bouche fermée par le travail de la réflexion est ornée de deux lèvres épaisses qu'ombrage une moustache légèrement broussailleuse retombant sur les commissures. Les lignes du visage s'accusent avec fermeté et s'harmonisent avec une chevelure abondante, presque romantique, se déroulant en spirales indécises jusque sur les oreilles. Nulle recherche dans la mise, mais aussi aucune négligence rappelant un accoutrement de bohème, une tenue dépourvue de ce respect que l'on doit aux autres et à soi-même. La tête a je ne sais quel parfum d'exotisme qui en pimente l'énergie ; elle émerge d'un col blanc rabattu, lequel emprisonne une cravate simplement nouée, tandis que le buste est moulé dans un veston qui se détache sur le fond de la toile. On devine que le modèle savait s'abstraire de toute idée mondaine et que le souci de sa personne, au point de vue physique, n'entrait pas en ligne de compte dans ses préoccupations quotidiennes. Sous 1'épiderme chaud et rude, derrière les reflets d'une sévérité de bon aloi, par delà les profondeurs d'une conscience probe, se cachent