‹ MagaudChapitre 9 sur 15 · I. I N I) I n I III I · texte numérisé non relu

I. I N I) I n I III I

(Médaillon de la lalle d'ap parai de la Chambre de <: merco de Marseille)

palmes, unissant, pour ainsi parler, l'éternité à la vie terrestre, dans une apothéose que le Temps, simulé sous les traits habituels d'un vieillard, à la barbe de fleuve, aux ailes brisées, à la faux impuissante, contemple, au bas du tableau OÙ il est couché, avec une expression de sereine douleur, non loin de L'Immortalité qui, placée derrière La Provence, inscrit sur le marbre le nom de ses élus (1) .

A droite et à gauche, s'arrondissent deux médaillons représentant L'Industrie et le Commerce (2). L'Industrie, majestueusement drapée, a le coude posé sur une machine dont les dents de L'engrenage nous disent L'activité dévorante succédant au travail de la réflexion et aux efforts de l'ingéniosité humaine; elle est aecoté(î de deux génies qui étoffent la composition. Le Commerce est également indiqué par une figure de femme coiffée du pétase et tenant à La main le caducée : deux enfants et une corne d'abondance complètent ce médaillon d'une belle ampleur décorative.

La frise déroule son Large lacet d'or sur Lequel le pinceau de Magaud a fait défiler, comme en un kaléidoscope magique, une suite de tableaux ayant un intérêt soutenu et représentant les principaux faits de L'histoire commerciale, industrielle et artistique de La ville de [Marseille depuis sa fondation jusqu'à nos jours.

Suivons pas à pas l'artiste et écoutons les enseignements qui se dégagent de sa palette. C'est d'abord le débarquement des

(1) Une réduction au sixième exécutée à la sépia se trouve au Musée de Marseille.

(2) Ces deux médaillons turent reproduits sur porcelaine par Mlle Magaud; ils ont pris part à l'exposition de Nimes, en 1881.

Phocéens sur le sol célo-licien. Une trirème vient d'arriver que des marins amarrent, pendant que des femmes débarquent des urnes et des branches d'olivier. On sait, en effet, que ce sont les Grecs qui introduisirent sur le sol provençal la culture de l'olivier et initièrent les peuplades à la décoration artistique des objets usuels qui jusqu'alors n'avaient été revêtus que d'ornements géométriques. L'artiste a donné beaucoup de mouvement à cette petite scène en variant les attitudes des personnages et en leur imprimant une action propre. Protis et Simos sont ensuite reçus et invités par Nannus, chef de la tribu de Segobrygiens, le jour où Gyptis, sa fille, doit choisir un époux. Nous assistons au mariage de Protis vêtu d'une chlamyde, et de Gyptis, enveloppée dans un péplos; elle tend la coupe à son époux, debout auprès de deux chefs grecs et de Nannus, ce dernier heureux d'offrir en dot, à la nouvelle Aristoxène, le rivage du golfe où le vaisseau de Protis a abordé.

Aussitôt après, nous assistons à un sacrifice à Diane. La statue de la déesse éphéséenne se dresse dans le fond; devant elle se trouvent un trépied surmonté d'un brûle-parfums fumant, et, de chaque côté, deux sacrificatrices, l'une agenouillée, l'autre offrant un rameau près d'un enfant qui tient une amphore. Cette offrande terminée, les nouveaux colons labourent, sèment le blé, plantent la vigne et l'olivier, puis jettent les premiers fondements de la ville de Marseille. C'est un tableau plein d'intérêt et de vie. L'un sonde les fondations, l'autre mesure avec une équerre, un troisième pose une architrave sur l'épaule de son robuste compagnon dont le torse

semble craquer sous le poids de la pierre. On dirait une cariatide qui eût été sculptée par Agasias, d'Ephèse. Au loin, se profile le squelette d'une charpente, et, plus près, s'élève déjà, imposante et massive, une tour destinée à protéger la ville naissante. Enfin, pour compléter cette composition, on aperçoit trois pécheurs de corail; deux d'entre eux pratiquent des fouilles sous-marines pendant que le troisième sort de l'eau, tenant à la main un polypier rouge aux branches torses.

Sur le petit panneau, cinq thèmes sont développés : les Ecoles célèbres, la Fabrication du savon, I .llliancc de Marseille avec Rome, Chantier de construction pour les navires, la Récolte de i olive et du raisin.

Les écoles de Marseille étaient céléhres dans l'antiquité. On y parlait couramment les langues grecque et latine, concurremment avec le gaulois, ainsi que l'affirme Vairon. Elle fut la première ville qui put donner une édition d'Homère, sur laquelle on a calqué toutes les autres éditions. La jeunesse grecque et romaine y venait compléter ses études. Ainmonius Gnyho, précepteur de Cicéron, était Marseillais.

Le groupe de Magaud est varié. Un sage, assis sur un siège de pierre, fait une démonstration devant un auditoire composé de professeurs et d'élèves, les uns penchés et écrivant, les autres debout et écoulant les leçons du vieux maître dont

l'attitude trahit l'inspiration el l'autorité que donne le savoir ; des rouleaux de papier sont épars a ses pieds, et une table de marine qu'il montre du doigt se dresse au dernier plan L'industrie suit immédiatement la science et paraît se confondre avec elle, tant il est vrai que Marseille doit sa renommée

autant aux œuvres des écrivains qui l'ont chantée qu'aux produits de son industrie et de son commerce qui vont porter au delà des mers les manifestations de son activité. Nous sommes introduits dans une fabrique de savons dont Pline attribue l'invention aux Gaulois. Dans l'antiquité, les mérites intellectuels étaient en faveur au même titre que ceux qui découlent de l'esprit des affaires, et cette faveur, quoique amoindrie aujourd'hui, n'en a pas moins survécu à toutes les tentatives audacieuses du mercantilisme cosmopolite. Si nous voulions une preuve de plus, nous la trouverions dans le choix fait par la Chambre de commerce elle-même qui, en s'adressant à Magaud, a démontré qu'elle observait la plus grande déférence à l'égard de ceux qui ne veulent pas laisser s'éteindre le flambeau de la civilisation et du progrès. Que deviendraient le commerce et l'industrie si l'art, cet agent indispensable de la civilisation, venait à disparaître un jour? Ce serait le retour à la barbarie, à l'enfance du négoce, c'est-à-dire à l'appauvrissement des nations et à leur abaissement moral. Les deux guerriers qui se trouvent auprès des savonneries, ne sont-ils pas des figures qui symbolisent et consacrent cette opinion que l'union de l'art et du commerce, dont l'antinomie est plutôt apparente que réelle, peut engendrer une paix féconde? C'est l'alliance de Marseille et de Rome que Magaud a voulu représenter en campant deux guerriers, aux formes de gladiateurs, abjurant leurs prétentions belliqueuses dans une pacifique poignée de main, et cela doit être, à nos yeux, l'union de l'art avec le commerce, pour le plus grand profit de l'humanité.

Aussi, les deux motifs qui suivent respirent-ils la paix que procure le travail. C'est un charpentier construisant un vaisseau, puis ce sout des femmes cueillant des olives, et, plus loin, un vigneron jetant dans la cuve, au-dessus de laquelle" est juchée une femme, des pampres dorés ou la sc\e circule et (•( laie. Heureux de cette abondance, le pinceau de L'artiste devance l'action du temps et nous en fait toucher du doigt le résultat, car déjà, par le robinet entr' ou vert, s'échappent les flots vermeils du sang de la vigne.

En continuant toujours par le coté sud, le grand panneau nous peint le départ de Pythéas et d'Euthymènes, ainsi que l'échange des monnaies. Cette allégorie a pour but de rappeler l'étendue des relations qui résultèrent du voyage des deux navigateurs marseillais. Aussi, vovons-nous L'Inde apporter les épiées; l'Orient, les t apis, les parfums et les fourrures; l'Afrique, L'ambre, l'ivoire et Le safran; la Chine, le thé; le Japon, les porcelaines et la poudre d'or; l'Égypte, le papyrus; L'Espagne, les chevaux et le cuir de Gordoue ; la Russie, les cuirs; la l'erse, les soieries, et, Damas, les armes. Enfin, a La dernière partie du panneau, des trafiquants font échange de monnaies, les examinent et les pèsent.

Dans le départ de Pythéas et d'Euthymènes, Magaud a su varier les attitudes et les objets, sans oublier de conformer les costumes aux mœurs des pays qu'il a matérialisés au moyeu de figures. 11 y a un coursier qui rappelle tel des chevaux qui processionnent le long de la frise du Parthénou et maint costume d'une fidélité irréprochable.

Lorsque nous avons franchi le groupe du centre : le Tra-

vail guidé par La Science et la Prudence, nous reprenons la frise qui nous met maintenant en présence de Lazare, de Marie-Magdeleine et de Marthe. C'est l'établissement du christianisme dans les Gaules, en l'an 70. L'artiste a fait revivre le patron de Marseille prêchant l'Évangile et suivi de ses deux sœurs, au milieu d'une foule recueillie. Il a un geste inspiré qui rappelle celui des apôtres du Cercle religieux. Nous suivons l'ordre chronologique et nous arrivons à deux faits matériels : l'introduction des vers à soie en France, au sixième siècle, où des femmes dépouillent un écheveau, et l'établissement des tanneries, des fabriques de sucre et de tapis. Un arabe tient un pain de sucre et des ouvriers corroyeurs se livrent au polissage de la matière brute.

Voici le départ des premiers croisés en 1099 et les fabriques d'armes à Marseille. L'image du Christ se mêle à la silhouette des armes et des bannières; des baisers d'adieu s'échangent. Le fanatisme éclate sur le visage d'un guerrier qui fait des appels désespérés, tandis que des ouvriers forgent des armes et que d'autres les emportent en faisceaux.

A la reprise du petit panneau (côté ouest), nous pénétrons dans une verrerie provençale. Nous y voyons le roi René d'Anjou, mêlé à la foule des artisans qu'il encourage de ses conseils et de sa sympathique bonhomie; il veut se rendre compte de la fabrication, et le voici examinant, à la lumière du jour, une plaque de verre, pendant que le contremaître, attentif à cette opération, s'apprête, une plume à la main, à recueillir les observations suggérées au roi par la pièce qu'il

examine. Plus loin, c'est un atelier de potier, où des ouvriers sont en train de décorer des aiguières.

Au milieu de ce panneau, le tribunal siège. C'est la première assemblée des ju{;es consulaires, en d'autres termes, la constitution du Tribunal de commerce de Marseille, dont M. Léon Magnan a recherché les origines et décrit L'existence avec beaucoup de sagacité. Pour terminer cette pallie de la frise, Magaud a retracé la découverte de L'Amérique, personnifiée par Christophe Colomb et un naturel du Nouveau Monde; il a esquissé ensuite l'atelier du premier imprimeur de Marseille, celui de Pierre Mascaron, qu'il portraicture d'ailleurs. Nous sommes en l'an 151)5, et nous assistons à L'impression du premier livre édité à Marseille : les Œuvres poétiques de Bellaud de la Bellaudière, gentilhomme provençal, livre dont la Bibliothèque nationale conserve an exemplaire incomplet.

fia frise se poursuit par rétablissement de la Chambre de commerce de Marseille, où des notables revêtus de robes, de rabats et de loques, échangent leurs v ues autour d'une table, et par la fondation des écoles de langues orientales, où un vieux professeur instruit quelques élèves groupés autour de lui et envoyés aux frais de la Chambre de commerce qui établit et solde de ses deniers des agents consulaires dans toutes les échelles du Levant et des Liais barbaresques. Elle se termine par la Conquête de l'Algérie et le percement de L'isthme de Sue/, deu\ lails d'une importance capitale au point de vue commercial, et qui, dès lors, ne pouvaient manquer de

trouver place dans cette longue théorie d'enseignements his-

toriques. Le peintre a choisi le moment où Abd-el-Kacler vient faire sa soumission au duc d'Aumale et a rendu avec bonheur l'attitude du vaincu et celle du vainqueur qui se trouvent en face l'un de l'autre après une lutte acharnée. Dans le dernier acte de cette captivante procession d'idées et de faits, nous assistons à la remise du firman à Ferdinand de Lesseps par le vice-roi d'Egypte, assisté de son ministre. On remarquera l'exactitude rigoureuse des physionomies et des costumes. Il ne serait pas impossible que le célèbre perceur d'isthmes eut posé devant Magaud, car une lettre écrite par un fonctionnaire à l'artiste me permet de le croire, sans m' autoriser, toutefois, à l'affirmer.

Quel déploiement merveilleux d'événements s'enchaînant, au moyen d'une arabesque eurythmique et de silhouettes adroites, avec les mystérieux anneaux de l'histoire ! Le péplum antique coudoie le justaucorps du moyen âge, le burnous de l'arabe s'appareille à l'habit du général ou du fonctionnaire civil des temps modernes. Les époques se rapprochent et se donnent la main, les hommes se mêlent les uns aux autres, les professions se confondent, le présent et le passé s'unissent dans une même pensée évocatrice par la seule puissance de l'art, en dépit du réseau linéaire dans lequel le « moi » de chaque personnage semble emprisonné.

Cette œuvre est une des plus belles de Magaud. Il a su faire fraterniser ensemble l'art, le commerce et l'industrie, non seulement parce que tous les sujets qu'il a traités et réunis se rapportent à ces trois branches de l'activité humaine, mais encore et surtout parce qu'il a été le collaborateur immatériel

de la Chambre de commerce elle-même en ennoblissant des lumières de son art une salle destinée à abriter les sommités du inonde commercial et à retentir du bruit des discussions soulevées par L'étude des problèmes économiques relatifs à la prospérité du premier port de France, c'est-à-dire du pays tout entier.

La peinture religieuse était fort en honneur à L'époque où Magaud débuta dans la carrière artistique. Mais s'il s \ livra, ce fut moins pour se conformer à la mode que pour répondre à ses propres aspirations.

Son début au Salon de Paris avait été un hommage rendu à sa ville natale ; son premier essai public tenté à Marseille eut pour thème un épisode religieux : la Piscine probatiquet toile importante qu'il exposa en 1838, au moment OU il venait de remporter son prix de modèle vivant. Les influences d'école se font naturellement sentir dans celle page qui révèle, néanmoins, une entente approfondie de la composition et surtout d'heureuses dispositions eurythmiques. Jésus y intervient autant comme médecin qu'en qualité de docteur de la foi ; il guérit le corps et panse les plaies de L'âme. Le jeune artiste nous conduit à Jérusalem et nous montre le divin maître arrivant à la piscine suivi de trois apôtres. Sa démarche est pleine de noblesse, elle est presque aérienne. Une femme lui présente aussitôt son enfant. Des malades soutenus par des infirmiers arrivent de toutes parts. A gauche, au premier

plan, un vieillard couché est l'objet de la commisération de deux apôtres. Deux hommes transportent un malade que l'artiste a peint en lui donnant une saisissante expression d'affaissement. Derrière le divin cortège, un personnage est assis, et vers le milieu, un peu à droite, un vieillard s'est relevé sur son matelas, à côté d'une femme. Son œil est chargé d'une infinie reconnaissance envers celui qui vient de mettre un terme à ses maux dont la durée ne fut pas moindre de trente-huit ans.

En 1842, Magaud envoyait au Salon de Paris le Massacre des Innocents (collection de Mlle Marie Magaud). Il a été lithographie par l'artiste lui-même qui l'exposa ensuite à Rouen où il obtint une médaille. Il s'est inspiré du passage bien connu de l'Évangile : Racket plorans filiossuos et noluit consolari quia non sunt.

La femme de Jacob est assise sur un froid stylobate, aussi froid que le cadavre de son enfant dont les yeux paraissent d'autant plus clos que les siens sont démesurément ouverts par le désespoir. Elle sera désormais insensible aux consolations; elle n'entendra plus rien, elle ne voudra plus rien voir, pas même les scènes de meurtre qui se déroulent derrière elle sur l'ordre d'Hérode. C'est la folie, l'implacable folie, qui luit dans ses yeux horrifiques, qui raidit ses bras et jette le désordre dans les tresses de sa brune chevelure de juive. Magaud a rendu cet épisode avec un réalisme saisissant que soutient un coloris approprié au sujet. Le clair obscur y joue un rôle essentiel, ajoutant au drame sa musique pathétique; il en est comme la marche funèbre. Les chairs modelées avec

MAGA11D ET LA PEINTURE RELIGIEUSE 87 souplesse surgissent de l'ombre, une ombre diaphane et mystérieuse qui contourne les corps, les noie, puis les fait jaillir avec un sombre éclat. C'est une œuvre de jeunesse, soit ; uinis elle restera, car elle est exempte de toute préoccupation étroite d'école, et si j'admire sans réserve la composition, je loue encore plus le procédé pictural ferme et souple.

Par une de ces bizarreries de la fortune qui prouve, en somme, combien la nature des vrais altistes est fluctuante, quel que soit leur sens pratique, c'esl après avoir exécuté cette œuvre; cpie Majjaud manifesta son intention de dire adieu à la peinture pour reprendre sa profession de peseurjuré à laquelle il n'avait pas renoncé et qu'il ne devait abandonner définitivement qu'en ISiX. Pourtant, le Massacre des Innocents ne passa pas inaperçu; il Fut, an contraire, très remarqué non seulement par le public, mais aussi par les artistes. Le passage suivant d'une lettre qui lui fut adressée par une dame artiste, le (J novembre iN'ii, le démontre surabondamment : u Gomme vous ave/, traité votre sujet avec noblesse et vérité ! Quelle expression ! Quel effet saisissant l'on éprouve; en voyant L'égarement et la douleur de cette femme! Il y avait aujourd'hui beaucoup de monde an musée et l'on voyait toutes les personnes frissonner à la vue de votre tableau. »

Les Chrétiens dans les prisons secourus par leurs frères, exposés en 1811(1), eurent un succès aussi retentissant, du moins auprès des connaisseurs et des critiques d'art dont l'un déclarait que « l' œuvre avail droit à un souvenir distingué

(I) Ce tableau a été vendu à la Société des Amis des arts de I.yun.

dans le Salon de 1844. » Elle se rapporte à la persécution des chrétiens sous Dioclétien, persécution qui s'étendait, à un moment, des bords du Tibre jusqu'aux confins de l'empire. On sait les nombreuses victimes des premiers temps de la chrétienté. Laurent de l'église romaine, Vincent, de Saragosse, Eulalie, de Menda, Pélagie, d'Antioche, Félicité et Perpétue, combattant dans l'amphithéâtre de Garthage, Théodore et les sept vierges d'Ancyre sont des exemples présents dans toutes les mémoires. Quiconque refusait d'adorer les dieux était mis entre les mains des bourreaux, jeté en prison, martyrisé. Le tableau ne renferme pas moins de trente personnages groupés avec un goût parfait. Ce qui frappe tout d'abord, c'est l'air contrit des martyrs et de ceux qui, au moyen de subterfuges ou en corrompant les gardes, ont pu pénétrer dans la prison aux murs de laquelle s'accrochent des anneaux et où gisent des fragments de chaîne et des instruments de supplice. Au milieu, Peregrin donne la communion à une femme enchaînée et entourée de ses compagnes ; un chrétien baise sa chaîne qui lui apparaît comme un saint anneau. A côté du prêtre, une femme offre à une prisonnière agenouillée un manteau et un panier rempli de fruits qui constituent le « souper libre », celui que l'on prend la veille du supplice. Non loin, une mère donne son sein cà un enfant affamé, tandis que d'autres femmes implorent une image sacrée placée dans une niche. En haut, près de la porte, sous l'arceau protecteur, un garde à la mine louche, entouré de quelques congénères, reçoit une somme d'argent et laisse pénétrer les chrétiens qui viennent secourir leurs frères. . .

Fioun i

Fingmcnl des Chrétiens il un s les prisons secourus par leurs pères.

Cette toile se recommande par la variété «les attitudes, une habile distribution des groupes, le modelé des figures tantôt nues, tantôt drapées, une savante dégradation des plans et, comme je le disais plus haut, par l'expression des prisonniers qui, en dépit des diversités de la mimique individuelle, aboutit à une commune manifestation de douleur.

Dans le Christ au pied de la Croix (1), nous retrouvons encore L'angoisse peinte sur le visage de Joseph d'Àrimathie à qui Pilaté a donné l'autorisation do prendre le corps de Jésus- Christ et qui le soutient sur ses genoux pondant qu'il passe sa main à son front tourmenté. Sainte Véronique, à genoux, lui baise la main, sainte Marie- Majjdeleine se désole eu un beau {{este et lève ses grands yeux vers le ciel menaçant, saint Jean tenant la main de Marie Salomé, interroge, lui aussi, l'audelà mystérieux. Celte toile qui a eu les honneurs de la reproduction est empreinte d'un profond sentiment religieux ainsi que la Mater Dei qui, après avoir pris part au Salon de 1846, est venue enrichir L'église de Saint- Philippe.

Ce tableau, de forme oblongue et dont la partie supérieure s'arrondit en demi cercle — forme souvent adoptée par l'artiste pour ses peintures religieuses, — est une composition Symétrique. La Vierge est assise sur un trône que des nuaj;es soutiennent; elle tient le divin bambino qui, d'un geste gracieux, montre la terre sur laquelle il doit éternellement régner Sa mère a les yeux baissés. l'Ile est à la fois divine et ehar-

(1) A été exposé au Louvre en 1845. Il a obtenu une médaille à l'Exposition d'Amiens et a été acquis par la Société des Amis des arts de Lyon.

nelle, divine surtout, et Jésus a un caractère qui respire autant la mondanité que le surnaturel, tant le peintre sut concilier la mission terrestre de ses deux personnages avec leurs attaches célestes. La tête de la Vierge est modelée avec vigueur; la couleur est chaude, plus chaude que dans la Vierge de la Sainte Famille qui se trouve à l'église Saint-Lazare. A droite et à gauche, deux enfants : saint Jean l'Évangeliste et les enfants des saintes femmes. Saint Jean a des tons corrégiens et les trois autres compagnons de Jésus sont modelés d'une manière ferme. Les ombres dévorent les contours et la lumière boit les demi-teintes. C'est une œuvre qui mérite de ne point passer inaperçue, car malgré sa destination, elle accuse des qualités de facture qui relèvent non point de la froide et banale peinture d'église, mais d'un art supérieur et très pénétrant.

Jérémie reprochant aux juifs leurs dérèglements (collection de M. Jaubert de Delor) est une œuvre que je voudrais rattacher à l'art sacré, en dépit du sensualisme qu'elle semble revêtir dans son cadre poussinesque. Le prophète montrant le ciel, au milieu de l'orgie, a vraiment de la grandeur; il est formidable, il écrase toute la scène de sa présence. Les couples lascifs rangés autour de la table à la fin du festin, la femme qui s'est laissée choir près du pilier, comme un amas de chair veule, la blonde pécheresse, lejuif tenant une coupe à la main, le regard hébété, tout cela disparaît, est anéanti par la seule présence de Jérémie qui occupe la scène ; et telle est la puissance morale des œuvres de Magaud que cette fête orgiaque n'apparaît pins à nos yeux que comme une vision

sacrée, tellement il n su lui imprimer un caractère de grandeur Siiiue et lui donner toute la portée d'un enseignement. Il nous plaît alors de revoir, avec les yeux du souvenir, les belles figures du Cercle religieux : la Religion, IYa Angelico, saint Justin, saint Bonaventure, saint Thomas d'Aquin, saint Bernard, le moine Alcuin, Paul [II, Pie IV, Charles Borromée, le missionnaire du Paraguay, le moine sur le champ de bataille de Rocroy et aussi la Vinjo divina dont il a été question lorsque nous avons eu à dégager le caractère des premières productions de Magaud.

Ses œuvres religieuses sont à cette époque fort estimées et servent de modelés aux élèves et même aux artistes. .l'ai sous les yeux line lettre du peintre llamon, datée du I!' juin 1N(>0, qui renferme l'alinéa suivant : « fia copie de ton Christ a fait un effet mirobolant ; je crois bien L'avoir réussi. Il est vrai (pie je me suis donné beaucoup de mal. » D'autre part, Léon Cogniet qui avait pu apprécier mieux que personne la valeur de la peinture religieuse de son disciple le lit trav ailler avec lui, pendant plusieurs mois, à son grand tableau de L'église de la Madeleine (I), à Paris, l'ayant jugé seid digne d'être son collaborateur. Une lettre de Barry nous apprend qu'un tableau : Saint Pierre délivré de la prison fut commandé à Magaud pour une éjjlise dont le nom n'est pas indique A cette époque, il donna à Sirouy le Chef des Apôtres, ainsi (pie cela résulte d'une lettre adressée par l'éminent artiste parisien à son confrère marseillais dont il devait si bien traduire, par

(l) Il représente: lu Madeleine, apportant des parfums pour embaumer le corps de Notre-Seigneur, apprend d'un ange <jn'd est ressuscite.

le crayon, les œuvres formant la galerie du Cercle religieux.

Commandée en 1849, la Sainte Famille, de l'église Saint- Lazare, ne fut livrée qu'en 1853, date à laquelle l'esquisse fut remise gracieusement à Mgr de Mazenod, évêque du diocèse de Marseille. Le dessin appartient à la Société des Amis des Arts de Paris qui l'acheta en 1856.

Lorsqu'on pénètre dans l'église Saint-Lazare, dont la galerie de tableau lui donne un air de musée, on est saisi par l'effet queproduit/a Sainte Famille se reposant au sein d'un paysage biblique où se mêlent des palmiers et des fragments d'architecture. La dimension du cadre, pas plus que la vivacité du coloris, ne la distinguent des autres toiles environnantes, mais malgré la pâleur des carnations de la Vierge, elle porte la marque d'un style et révèle un sentiment qui agissent sur l'âme des spectateurs sensibles à la magie de l'art. Il y règne une atmosphère surnaturelle, un calme émouvant qui ajoutent au charme naturel de la Vierge et de l'Enfant, à l'aisance du geste empressé de saint Jean et au caractère plus prosaïque de saint Joseph rêvant, la tête appuyée sur la main, le visage baigné dans les profondeurs du clair-obscur, à je ne sais quel mystère insondable.

En prenant possession de la toile, l'abbé Espanet, recteur de la paroisse, écrivit à son auteur le 4 février 1853 : « Je viens de recevoir le tableau que vous avait commandé mon prédécesseur. Je vous félicite bien sincèrement de ce beau travail; il ne sera pas un des moindres ornements de mon église déjà bien riche dans ce genre de décoration. Nous l'avons examiné avec M. Bérenger et nous ne nous lassions pas

d'admirer les diverses beautés d'ensemble et de détail. »

Après ce coup d'encensoir, le digne ecclésiastique passe à la critique et ajoute : « ... La figure de saiut Joseph n'est peut-être pas assez noble et ensuite il semble plutôl en soucis d'une mauvaise affaire que méditant, avec calme et un saint tressaillement d'allégresse, à L'avenir du divin enfc i n i .

Cette critique était-elle fondée? Je ne le pense pas, car l'artiste, mettant de côté le tressaillement, a entendu marquer la différence existant entre la nature div ine de la Vierge el la mission toute humaine du modeste menuisier. Il faut croire que l'abbé Espanet se rendit aux observations que ne dut pas manquer de faire le peintre en réponse à celle remarque, car saint Joseph est demeuré re\ eur en face du problème inaccessible à la simple raison, et s'il n'a pas la noblesse du visage, il a du inoins celle que donne le travail laborieusement poursuivi dans la paix silencieuse de L'humilité.

Il importe de mentionner, en passant, deux Sacrés-cœurs qui se trouvent au Fourneau économique de Marseille et Notre-Seigneur Jésus-Christ apparaissant à Marie Alacoque, peinture décorant le couvent des Carmélites de la même ville.

Lia chapelle des Garmelins fondée en 1621 parles marguil- Liers de la confrérie du Scapulaire a été décorée, de IStil à 1864, parle pinceau de IVfagaud qui a pu exercer son talent de peintre religieux dans huit sujets différents. Bien que les motifs lui eussent clé imposés par la confrérie qui, à L'origine, avait pour but d'ensevelir les morts de l'hôpital de la Charité, il a su demeurer personnel autant dans la composition des

scènes qu'au point de vue de la facture. 11 a chanté la mort non point en empruntant les accents d'un de profundis, mais avec des cris d'espérance répondant à la voix du malheur, aux sanglots du désespoir.

Tobie ensevelissant les morts est une page d'un effet dramatique soutenu. Quoique l'artiste n'ait eu recours à aucune exagération dans la pantomime et la délinéation, le tableau émeut et retient l'esprit du spectateur. Tobie fait descendre dans une fosse un cadavre avec d'infinies précautions ; il le soutient par le linceul blanc dans lequel il est enveloppé. Un fossoyeur, penché sur le bord du trou béant qui va dévorer sa victime, s'apprête à le disposer dans le fond. Au milieu du compo santo, deux femmes éplorées interrogent l'espace et s'abandonnent à des gestes pleins de ferveur dans un paysage et sous un ciel qui semblent participer, l'un et l'autre, de la mélancolie qui règne sur tous les visages y compris celui de Tobie dont la tristesse a été interprétée avec infiniment de noblesse.

La Confrérie accomplissant une œuvre de miséricorde est empreinte du même sentiment, mais le cadre change. Nous sommes dans l'hôpital de la Charité, au moment où des carmélins vont ensevelir le cadavre d'une femme. Les trois capucins qui le soutiennent sont vraiment à leur affaire, leur mouvement est plein d'aisance et de souplesse. On devine le corps sous l'étoffe. Malgré l'uniformité de leur robe de bure monocorde, nulle froideur; la couleur, si sobre qu'elle paraisse, s'harmonise admirablement avec les tons rouges et bleus des vêtements de la femme éplorée. Les personnages

baignent dans l'atmosphère et L'espace se sent entre eux, grâce à une savante dégradation des plans.

Avec Sainte Thérèse ayant le cœur transpercé d'une flèche, nous passons à une composition plus simple, qu animent deux personnages seulement. La carmélite d'Avila, agenouillée dans son oratoire, sur un prie-Dieu, reçoit une flèche qui lui est décochée par un ange apparaissant subitemenl dans une apothéose nuageuse, les ailes frémissantes, les draperies en désordre, montrant le ciel de La main gauche. On remarque l'inspiration énergique rayonnant sur le front du messager divin, la résignation de sainte Thérèse qui, la main posée sur son cœur, lève les yeux au ciel, et aussi la vérité de son costume d'une scrupuleuse exactitude.

Magaud ne laissait rien au hasard de la fantaisie. Il avait accès dans tous les couvents et communautés religieuses, d'hommes et de femmes, où les modèles choisis par lui étaient invités à se mettre à sa disposition. C'est ainsi que nombre de religieuses posèrent devant lui et servirent de modèles à ses compositions sacrées : privauté due autant à l'autorité de son talent qu'aux sentiments chrétiens dont on savait son aine animée.

Deux personnages principaux entrenl dans la composition de Sainte Maijdeleine de Pazzi recevant la communion de la main du Christ. Agenouillée devant son prie-Dieu on s'étale un li\ re, la sainte, ayant les mains jointes sur sa poitrine, reçoit L'hostie de la main du Seigneur, assis sur un nuage. Derrière lui, deux chérubins nagent dans l'air et, en haut, un archange, tenant un calice, plane au-dessus de la nue. Le fond s'enlève

dans une gamme blonde qui s'adapte à merveille au sujet. A certaines heures, le tableau semble s'animer; on croit voir remuer les lèvres de sainte Magdeleine et entendre comme la palpitation de son âme.

Celui qui suit : Saint Simon Slok recevant le scapulaire est sobre et sévère. Le moine agenouillé dans l'église, la Vierge avec son enfant qu'elle tieut et qui offre le scapulaire, la table recouverte d'un tapis blanc et supportant un chandelier, constituent l'ensemble de la composition qui respire le calme et la simplicité.

Elle forme un contraste avec la toile ayant pour titre : Elie enlevé au cieldans un char de feu, toile pleine de mouvement de flammes et de passion mystique. Revêtu d'une tunique violette et d'une ceinture verte, Élie, debout dans un quadrige, les bras levés vers le ciel, émerge des vagues de flammes qui déferlent de toutes parts; il laisse tomber son manteau à son disciple Elisée placé derrière lui et dont le visage exprime l'épouvante ; le coursier lui-même se cabre, hennissant d'effroi devant le gouffre de l'inconnu, en face de l'atmosphère incendiée, sur ces nuages rouges roulant dans l'infini.

Le septième tableau se distingue aussi par le mouvement de l'action, mais ici les personnages sont plus nombreux et la mise en scène est plus compliquée. Le son éclatant de la trompette réveillera les morts, tel est le thème sur lequel l'artiste a brodé les variations de son inépuisable imagination d'ordonnateur. Les trois archanges qui, les ailes déployées, sonnent de la trompette dans un beau désordre de lignes et de formes, parmi des nuages de draperies ont l'envergure imposante,

l'élan irrésistible des belles figures décoratives de Magaud. L'une de ces figures, celle du milieu, a le visage terrifiant d'une Gorgone. Mais sur la terre les formes changent. C'est L'humanité dans sa réalité décevante qui sort delà tombe pour subir le jugement universel. Les uns sonl rayonnants de joie el d'espérance, les autres, dont la conscience est remplie de remords, se tordent dans les allies de La crainte, terrifiés par l'allure vengeresse des archanges, écrasés par le son des trompettes. Les hommes, plus que les femmes, semblent redouter de comparaître à la barre du tribunal suprême donl les arrêts échappent à toutes les influences. Ils sont presque tous animés d'un sentiment d'épouvante, tandis que les femmes, à l'exception d'une pécberesse qui cache son front sous son bras, paraissent attendre les unes avec confiance, les autres avec une profonde impression de soulagement, L'heure de La réparation définitive. Il y a dans cette exhumation surnaturelle, qui va permettre au divin docteur de faire l'autopsie des consciences, une exubérance d'étrangeté et une puissance de survie qui frappent l'imagination. Ce vieillard, couché à droite, qui paraît vouloir s'attacher à sa tombe, comme à un refuge sûr, a quelque chose de dantesque; celui qui sort du trou béant a une physionomie jouant la surprise avec un réel accent de sincérité. L'homme arc-bouté sur ses jambes el regardant le spectacle d'un œil éperdu, la femme soulevant son enfant, celle qui brandit une palme arrachée à son monument funèbre, le criminel agitant désespérément ses bras el mêlant ses vociférations au son des trompettes, les femmes dont le visuge exprime la reconnaissance et dont le corps

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s'élance vers le ciel dans une envolée sublime, tout indique l'état d'âme particulier des personnages, le rôle qu'ils ont joué sur la terre et la nature de l'arrêt qui les attend.

En faisant revivre les morts, le pinceau de l'artiste devait aussi donner une nouvelle vie aux formes et les animer d'une âme. C'est ce qu'il a fait, sans se souvenir de la matière périssable que l'éternité avait engloutie. Ils vivent encore, donc ils ont toujours été, s'est dit l'artiste, et s'ils étaient morts moi aussi je les ressusciterais par la seule puissance de l'art qui transforme tout, quedis-je? qui est « un second enfantement de la création » . Aussi, on admirera non seulement les pensées sorties du fond des tombes où il semblait que l'oubli eût posé ses scellés, mais encore les formes des personnages, les raccourcis savants, les torses, les épaules : morceaux de nus modelés par une main ayant reçu l'impulsion d'une intelligence supérieure.

Enfin, le dernier tableau nous met en présence d'un drame dont la conception et la contexture sont toutes différentes. Ce ne sont plus des mortels que l'on exhume, mais un immortel que l'on va enterrer. C'est Joseph d ' drimathie recevant le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ et qui se dispose à l'envelopper dans un suaire avant de le faire descendre dans le tombeau. Le Christ est étendu, sa tête repose sur Joseph et son bras gauche est appuyé sur la main deMarie-Magdeleine.

Debout, deux saintes femmes échangent leurs impressions en regardant Jésus; le vénérable sénateur d'Arimathie les interroge du regard et le vieillard assis, à droite, à côté d'une urne, une couronne à la main, contemple avec une infinie tris-

tesse le cadavre du Sauveur dont les chairs contrastent avec la tunique du vieillard et celle de Joseph d'Arimathie.

Ces huit grandes pages doivent compter dans 1 d-uvre do Magaud. Elles sont à la fois des tableaux proprement dits et des compositions décoratives. Il fallait, en effet, concilier la dignité de l'art, dans son acception la plus haute, avec les principes décoratifs qui découlent de l'emplacement des œuvres et de leur destinât ion. Le profane ne peut se former une opinion sur les difficultés auxquelles l'artiste est ;iu\ prises en ces matières délicates Un tableau se suffit à lui-même, les bords du cadre en sont les barrières, tandis qu'une composition destinée à être vue de loin ou de bas, sous un angle anormal, nécessite des combinaisons de forme et donne lieu a des raccourcis dont la recherche est une des plus ardues qui soient, car il ne s'ajjil de rien moins que de mettre l'œil du spectateur en harmonie avec la réalité. Le compositeur qui écrit pour le théâtre s;iit enfler la note en tenanl compte de l'acoustique d'une salle et des sentinn ois particuliers a I âme d'une collectivité. Il en esl de même de l'orateur obligé de parler devant un auditoire nombreux. L'auteur dramatique, à son tour, campe ses personnages suivant des lois scéniques; par l'exagération consciemment recherchée ils deviennent des géants dans la tragédie et des fantoches dans la comédie. Mais un peintre appelé à parler à l'âme et aux yeux dans des conditions constamment changeantes est en hutte à des obstacles toujours nouveaux qu'aucune loi ne peut fixer ni prévoir.

Cette perpétuelle recherche fut le tourment de sa vie d'artiste Et lorsque arrivé au déclin de sa carrière, il se retourne ra

vers le passé comme pour mesurer le chemin parcouru, on l'entendra se chuchoter à lui-même de mystérieuses paroles d'adieu à son art bien-aimé, et la plupart d'entre elles seront des échos affaiblis de ces ardentes préoccupations d'antan.

Pendant qu'il poursuivait ses travaux de la chapelle des Carmelins, Magaud recevait la commande de Saint Paul devant l'aréopage et de Saint Etienne dans la Synagogue qu'il livrait en 1865 à l'église Saint-Pierre, à Cette.

La première de ces deux toiles fut exposée la même année au Salon de Paris où elle ne passa pas inaperçue. La figure de saint Paul est, en effet, remarquable par l'énergie du visage et l'attitude générale. L'œil est chargé de pensées, le geste a du naturel. Les draperies suivent le mouvement du corps et en commentent l'élan. Les personnages groupés autour de « l'Apôtre des gentils » respirent la noblesse et commandent le respect. Qu'ils soient assis ou debout, qu'ils échangent leurs impressions où se renferment dans le silence de la réflexion, ils sont animés de cette grandeur antique dont l'artiste a si bien étudié les effets, et cette grandeur est d'autant plus rendue sensible à l'œil du spectateur que le paysage qui l'encadre est rehaussé de monuments, de temples aux portiques harmonieux, aux frontons triangulaires surbaissés se détachant sur la pureté d'un ciel athénien.

Avec Saint Etienne dans la Synagogue, nous quittons la terre classique de l'art pour revenir à Jérusalem, dans cette Judée mystérieuse où l'inspiration de Magaud nous entraîna si souvent. Le premier martyr chrétien occupe le milieu de la composition et la domine de toute sa sérénité. Caïphe, prince

des prêtres et grand sacrificateur préside entouré des docteurs de la loi, des anciens, des accusateurs et des faux (('moins. L'artiste ;i choisi le momenl où le diacre, transfiguré par une lueur d'en haut, s'écrie dans un transport sublime : « Je vois les cieux ouverts et le fils de L'homme qui est debout à la droite de Dieu. » C'est le signal d'un déchaînement formidable de passion. Caïphe fronce le sourcil et ferme le poing sur son trône où est inscrit le décalogue. Les dix leurs de la loi le désignenl à L'anathème, les faux témoins hurlent, la foule mal contenue au dehors commence à faire irruption dans le temple. C'est à peine si quelques visages de précurseurs expriment la méditation. Déjà, deux hommes se sont précipités sur ce diacre qui ne paraît pas voir Le courroux ni entendre le grondement de la foule, grondement ayant-coureur du martyre. Il est debout, la main dirigée vers le ciel, son visage extatique devant les joies célestes qu'il pressent es! rayonnant de beauté et d'infinie douceur. . .

L'artiste a heureusement marqué ce contraste. Il a opposé avec beaucoup de science la grande figure de L'apôtre à la col- Lecth ile anonyme et mis autanl de noblesse dans L'une que de passion brutale dans L'autre.

A la même époque, il était chargé de l' exécution d'un grand tableau commémoratif pour l'église de Notre-Dame de la Carde, à Apt. Il s'agissait, en rappelant au souvenir un épisode dramatique de l'histoire d'Apt, de fixer dans L'éternité de l'art le fait qui en a été le couronnement. En 1720, la peste avait éclaté à Apt, comme à Marseille, cl La contagion s'était communiquée dans la plupart des quartiers. Le gouverneur

avait dû pratiquer le blocus de la ville, mesure qui causa plus de maux que le fléau lui-même. Les familles bourgeoises s'étaient réfugiées à la campagne, et c'est à grand'peine qu'une compagnie de fusiliers parvenait à maintenir l'ordre troublé par le peuple qui menaçait de piller les maisons des absents dont il blâmait la désertion.

Le 24 novembre, Mgr de Foresta, émule de Mgr de Belzunce, résolut de monter processionnellement et pieds nus sur la colline de Tauleri et de donner la bénédiction du Saint Sacrement sur son diocèse, afin de faire cesser les progrès de la contagion . C'est cette cérémonie que l'artiste a immortalisée par le pinceau en se conformant aux données historiques et an cérémonial liturgique.

Le tableau affecte une forme semi-circulaire. Il est plein de mouvement et donne la sensation du balancement onduleux de la foule. Les groupes sont heureusement agencés. La procession est parvenue au sommet de la colline où Mgr de Foresta fait quelques pas en avant du dais et promène l'ostensoir au-dessus de la foule recueillie. Il porte la mozette d'hermine, la chape, le rocliet et la robe violette; il a la corde au cou et les pieds nus. Les trois consuls et le grand viguier tiennent chacun un bâton du dais et les chanoines suivent, vêtus du camail noir à liseré rouge et doublé de fourrure grise. Ils sont porteurs de cierges allumés comme les prêtres et les bénéficiers qu'ils précèdent et dont on aperçoit la silhouette dans le fond de la longue théorie des manifestants parmi lesquels on remarque le commandeur de Joucas et un commandeur de Malte. De chaque côté, des fusiliers gardent le cortège et, au

premier plan à gauche, non loin de deux cadavres, une mère allaitant son fils implore la Vierge et l'Enfanl qui apparaissent soudain dans le ciel, prêts à exaucer le vœu des populations.

La Vierge se montre également dans le ciel de l;i peinture murale qu'il a exécutée, en 1871, à la chapelle de Notre-Dame de Sainte-Espérance (Toursainte) .

Là elle n'intervient pas comme protectrice des humains, mais dans toute l'apothéose de sa surnaturelle pureté

La chapelle de Toursainte située à l'extrémité du village de Sainte-Marthe, aux environs de Marseille, a été élevée par les soins de deux généreux chrétiens : M. J.-A. Armand et Mlle Eugénie Armand, sa sœur, aussitôl aprèsla proclamation du dogme de l'Immaculée Conception et dans Le but d "é\ ;inj;éliser les campagnes environnantes. En 1N(Î7, la chapelle ayant été jugée insuffisante, les fondateurs lui substituèrent une église.

Sainte-Marthe était pour l'artiste un coin béni. C'est là, parmi les frais om h rages de l' Etoile, qu'il venail se reposer de son labeur; mais comme le repos fut toujours relatif chez ce travailleur opiniâtre, le lieu de sa retraite devait être aussi le théâtre de ses travaux.

Le dogme de l'Immaculée Conception, qui forme le sujet de sa peinture décorative est une composition symétrique Elle répond, dès lors, à l'idée de recueillement ; elle a quelque chose de sacramentel qui convient à la matérialisation de l'immatériel. Placée au-dessus de la porte d'entrée delà chapelle, elle emprunte une forme d'éventail. Sur les rampants de l'arc, deux archanges aux ailes déployées son! assis et inondent du

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doigt Marie trônant sur les nuages autour desquels s'irradient des rayons divins, vaguent des chérubins et planent des figures séraphiques. L'un des archanges tient un sceptre, l'autre, un bouquet de lis. A droite, Pie IX officie, ayant la main posée sur le livre saint et les yeux fixés sur la Vierge. A gauche, un évêque, crossé et mitré, se tient debout à côté de religieux et d'un lion. Dans le fond s'estompent Jérusalem et Rome, représentées l'une par le Calvaire, l'autre par l'église Saint-Pierre, et, derrière l'autel, on aperçoit la tête de M. Armand et celle de sa sœur.

De chaque côté du mur, courent en diagonale deux panneaux simulant une procession dont on aperçoit le cortège par delà des balustres : souvenir des fêtes qui marquèrent la proclamation du dogme en 1854 sous le pontificat de Pie IX. Ce ne sont pas de niaises figures de peinture d'église, mais des personnages animés d'une vie propre, marchant lentement, mus par une même pensée. Ici, ce sont des religieuses de tous ordres; là, un cardinal jetant sa note rouge et un évêque à la robe violette; plus loin des franciscains, des dominicains, des gens de condition, des hommes et des femmes du peuple, la fillette de M. Arthur Armand, un garçonnet qui n'est autre que le fils de M. Albert Armand, etc. . .

Magaud a su, comme toujours, mettre en ordre les éléments de sa composition. Toutefois, cette partie de l'œuvre été quelque peu sacrifiée à l'architecture qui la masque et ne lui permet pas de recevoir le jour nécessaire à sa mise en valeur. Bien que la peinture à l'huile ait été mitigée par le procédé à la détrempe, les modelés et le coloris n'ont pas été négligés,

et s'ils n'ont pas la vigueur coutumicrc à la brosse de l'artiste il faut, néanmoins, lui en savoir gré, car il a mis d'accord le procédé pictural avec la destination de l'œuvre.

Nous constations tout à l'heure que le village de Sainte- Marthe a été le témoin de ses délassements et de ses travaux. Il faut ajouter que ce ne sont pas les seules peintures décoratives de ïoursainte qui doivent suggérer cette remarque, mais encore ses études de paysage dont quelques-unes constituent une révélation, car elles sont exemples de tout procédé d'école susceptible de rappeler le peintre de figures. Ces paysages sont frais, lumineux, palpitants; ils vivent, ils émeuvent, ils portent l'empreinte d'une profonde subjectivité, cl pour n'être que des incidents de la vie artistique de Magaud, ils n'en sont pas moins dignes de fixer un instant notre attention, ne fût-ce que pour la contredire (ni la confondre.

Si les voyagea forment la jeunesse, au gré de la sagesse des nations, ils façonnent aussi la vision de L'artiste en lui arrachant le voile dont la recouvrent les influences scolaires, si bienfaisantes qu'elles soient.

Pour Magaud, peintre de figure par excellence, l'Italie devait être un attrait irrésistible et L'enseignement de ses collections publiques un puissant moyen d'études. Il ne manqua pas d'entreprendre le classique voyage à Rome et même de le renouveler, sans oublier les autres villes d'art du royaume dont il remporta une ample moisson de documents écrits et dessinés se rapportant à la figure < i à L'architecture. Aussi bien, chez Maraud, la jouissance esthétique étail modelée par Le frein de son sens pratique et, dès lors, ses impressions et ses remarques lui étaient presque toujours suggérées par la préoccupation d'en tirer parti dans l'exercice de sa profession . Mais avant de le rencontrer en Italie, nous pouvons le voir planter son chevalet devant quelques sites de France, de ce pays si riche de beautés naturelles, la plupart inconnues de ceux-là même qui devraient être les premiers à

les regarder et à les exalter. Toutefois, si Magaud sut les comprendre, il n'eut pas le temps de les interpréter avec toute la psychologie d'un spécialiste. Il les traduisit, chemin faisant, sans d'autre préoccupation que celle d'un artiste ému par un aspect de la nature. Et, détail curieux, lui qui entasse volontiers les personnages dans ses tableaux, il oublie, le plus souvent, d'animer ses paysages par la présence de la figure humaine. La Vue du Château-Vert est moins un paysage qu'un tableau de figure, car malgré l'importance relative des collines et de l'eau, le bord est encombré de personnages qui donnent à ce coin, aujourd'hui disparu, une physionomie pittoresque dont l'intérêt local se complique d'un attrait d'art que les visiteurs du musée d'archéologie peuvent apprécier, grâce à la générosité de l'artiste qui en fit présent à la ville de Marseille au mois d'août 1895.

Ce qui donne surtout au tableau un aspect subjectif, c'est la mer qui se déroule devant le spectateur avec une profondeur, une limpidité et un mouvement qui sont d'un peintre de marines. Aiguier lui-même, dont les eaux miroitantes et moelleuses sont renommées en Provence, n'aurait pas rendu d'une manière plus poétique le flot recroquevillé par les doigts furtifs de la brise, sa couleur glauque, ses franges neigeuses et satransparence lumineuse dont le rythme harmonieux contraste avec l'agitation du bord où passe une noce, où des travailleurs criblent le grain et où les promeneurs vont et viennent dans un pittoresque pêle-mêle.

Cette toile, qui date d'environ un demi-siècle, paraît être l'œuvre d'un coloriste contemporain, car elle a conservé une

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fraîcheur d'autant plus sensible; à l'oeil qu'elle évoque un site qui s'estompe rnainten;ml dans la brume lointaine des sou- \ enirs marseillais

Marseille et ses environs sollicitèrent, plus d'une fois, son pinceau e1 son crayon. Dans le domaine du pa\ sage, une des belles productions de Magaud est, sans contredit, la Vue prise de Sainte-Marthe (collection de Mlle Marie Ma/;aud). Un grand pin étend, à gauche, ses branches protectrices sous un ciel lumineux. L'anatomie en esl scrupuleusement indiquée, surtout en ce qui concerne le branchage. Au premier plan, un terrain solide sert de préface à des massifs de verdure qui se succèdent en ondes verdoyantes jusqu'à Fontainieu et d'où émerge le triangle rouge d'une toiture;, tandis que, dans le fond, apparaissent un aqueduc, un troupeau de maisons, des

montagnes et une petite nappe de mer : ensemble plein de finesse et donnant la sensation du lointain, grâce a une habile disposition des plans qui fait valoir les massifs on l'air joue avec une remarquable fluidité

La collection de Mlle Magaud renferme d'autres paysages qui, à l'exception de l'Allée des lauriers-roses , de la villa l'Etoile, ne présentent pas la même luminosité. C'est qu ils n'ont pas été pris en Provence, mais dans les Pyrénées. I^i Caseatellc des Eaux-Bonnes est une p;t;;e pleine de poésie. L'eau bouillonnante s'échappe de vasques naturelles et superposées entre des murailles de rochers (pie le pinceau de I altiste a rendues avec précision, sans recourir à des empâtements ou au lroinpe-1 («'il I . empalement est, d'ailleurs, un procédé inconnu de Magaud qui sait donner les reliefs et les

oppositions par la seule mise en pratique des règles de la peinture à l'huile. La Cascade à Aulus produit sur le spectateur un effet semblable. L'eau dégringolant entre les rocs abrupts a le mouvement et la transparence qui lui sont propres. C'est un morceau où le pittoresque le dispute à l'harmonie sauvage de l'ensemble.

A côté des peintures à l'huile, nous trouvons nombre de dessins qui révèlent la pénétrante observation de Magaud en face de la nature. V Entrée du Port de Marseille (mine de plomb) est ponctuée d'innombrables détails : le fort Saint- Jean, qui s'avance comme une sentinelle, l'église de Saint- Laurent, le clocher gothique des Accoules, le moulin de la butte, la fine armature des mâts, les mille silhouettes de la ville se dessinant vaguement dans les vapeurs d'un lointain indécis. Voici maintenant un Coin du champ de manœuvres, que l'Exposition coloniale de 1906 a popularisé; il est animé par la présence d'un arbre revêtu d'un manteau de lierre. Voici encore une Guinguette à Endoume, et un site de Montredon ; le Bassin de carénage, dans lequel se trouve un bateau couché sur le flanc; des calfats réparent sa cage thoracique dont on aperçoit une partie des côtes. Plus loin, c'est une Vue des Aygalades et une Vue des environs de Roquevaire, puis une série de dessins à la mine de plomb et au fusain rapportés de la Sainte-Baume, ce bois sacré où semble planer encore l'image de Magdeleine et qui, étant donné son caractère, devait retenir l'attention du peintre religieux. La Chapelle des Pénitents, l'Entrée de la Grotte encombrée de visiteurs et de moines, le Sous-Bois, la Chapelle du Saint-

Pilon sont là dans un album, reliquaire qu'une main pieuse a forméetqui contient, entre autrespages, la Montagne de Sainte- Victoire hérissée de pins parasols d'un dessin fin et serré; les Ruines du Château de la Reine-Jeanne, etc. Dans un autre album, on remarque un Effet de neige sur la campagne, gouache très souple, et une lithographie exécutée par L'artiste d'après son propre tableau : Numa Pompilius et la nymphe lùjérie, d'une ordonnance à La Poussin.

Suivons-le toujours et, après l'avoir \u a Orléans, Lyon et Nîmes, nous le retrouvons à Rambouillet, OÙ il peint un site pour M. Renoult; à Monceau, dont le paie avive sa prunelle; à Annonay, qui lui suggère L'idée de crayonner une rue pittoresque enjambée par un pont et bordée de maisons aux encorbellements et aux appentis originaux: à Moret, dont il reconstitue La porte de la ville; à Saint-Germain-en-La'j e, qui lui inspire une belle étude d'arbres aux frondaisons vivaces soulignées par de puissantes oppositions; a Nonlron, au Val

d'Ajol, à Royat, en Auvergne on La Dore esl interprétée par un crayon qui s'est complu dans une tonalité argentée; à Provins où, après avoir expliqué éloquemmenl La ville, il nous conduit dans les eus irons ; à Montelimar qui revêl un aspecl de féerie; à Vesoul, dont il nous montre les ruines; à Orange, où un château romain nous fait voir ses flancs martyrisés; à Menton, à Etretat, avec ses falaises semblables à des contreforts informes et ses baies simulant des cicatrices; à Saint- Aman, ou Là encore il s'éprend d'une belle passion pour la pierre dont il exprime La structure et les formes avec infiniment de sagacité; a Avignon, décoré d'un vieux pont sur lequel on

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ne passe plus ; à Tarascon, à la Ciotat, à Toulon, à Lambesc, et puis devant de nombreux sites recouverts du voile de l'anonymat, mais non de celui de l'indécision linéaire, car chaque coup de crayon y revêt un sens précis et concourt à former de petites pages savoureuses. Un paysage au fusain avec des rehauts de blanc m'a particulièrement ravi. Il porte l'empreinte d'une griffe de maître. Les arbres agités par la tempête, le ciel mouvementé, la chaumière affaissée sous la feuillée, les bœufs et les bouviers sur la route, tout est à sa place et se tient grâce à une sûreté de vision et une vigueur de touche qui font de ce simple croquis une des plus émouvantes productions de l'artiste. Un autre paysage doit retenir notre attention. C'est une petite composition à l'encre de Chine qui constitue, à la fois, une oeuvre d'art et une restitution architecturale. Le site agreste est clair; un pont le traverse, une église romane le domine. Quant à la perspective, elle fuit et s'enfonce dans les profondeurs d'un lointain qui semble se reculer sans cesse à l'approche du regard. Que dire de ses Bateaux au mouillage, avec leurs voiles déployées comme des ailes blanches, si ce n'est qu'ils font songer à un croquis de Ziem. Que dire aussi des gorges sauvages, des châteaux en ruines, des arcs-de-triomphe, de tel chalet rapporté de Suisse où il peint la tour de César, à Genève (collection de M. Renoult), et une Vue de Lausanne et de sa cathédrale, si ce n'est que ces morceaux ne le cèdent en rien pour la sincérité de l'exécution à la Vue de Nemy (peinture à M. Renoult), à ses deux Marines par un effet de brouillard, devenues la propriété, l'une de la Société des Amis des arts d'Amiens, l'autre de

la Société des *\mis des arts d'Orléans, et à sa belle Scène d'automne qu'il donna à L'Académie de Marseille en I8bî), et dont M. l'abbé Dassy a dit, dans l'Inventaire, que « L'harmonie de l'ensemble brille sous les rayons d'une douce lumière ». Faut-il passer sous silence un fusain représentant la Fontaine de Vaucluse? Ce serait injuste, car rarement l'artiste a montré autant de vigueur et donné à son dessin un relief plus saisissant.

LES vu Y kGBS EN ITALIE

Mais de toutes ses incursions, celles auxquelles il se livra en Italie furent les plus intéressantes et les plus productives. Trois fois, il visita la terre classique de l'art : en 1857, IN(>7 et 1875. Son dernier voyage fut très court ; il n'avait eu d autre but que de peindre, d'après nature, le pape Pie IX, ce qu'il fit, d'ailleurs, à l'entière satisfaction du pontife et de son entourage, ainsi que l'attestent les lettres qu'il recul en cette circonstance de la part des sommités ecclésiastiques de la Ville Éternelle.

Parti le 4 novembre 1857, à bord du paquebol Philippe- Auguste, Maraud arrivait à Gènes le lendemain, vendredi, à huit heures et demie. Sa première visite lut pour l'église Sainte-Marie de Garignan qui vaut surtout par ses deux statues de saint Ambroise et de sainl Sébastien, ducs à Pierre Puget. Son carnet de route, Ires sommaire pour ce oui concerne ce voyage, ne nous dit rien au sujet de l'impression que produisirent sur son esprit ces deux chefs-d'œuvre de son illustre compatriote. Il se horne à les mentionner, sans commentaires. Mais, eu revanche, il nous fournit quelques indica*

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dons relatives aux monuments qui sollicitent son attention et notamment Y Albergo dei Poveri : « On y remarque une Assomption en marbre blanc, de Puget; le morceau capital couronne tout un maître-autel; il y a aussi, de chaque côté de l'autel, des enfants qui voltigent. L'expression de la Vierge et des anges qui la soutiennent est très bonne ; les draperies sont excessivement légères et la figure semble s'envoler. » Il remarque, en outre, que les églises de Gènes font songer à des salles de spectacle et il se livre ensuite à quelques observations sur les rues qu'il trouve trop étroites et sur les maisons qui sont, contre son gré, trop hautes. Il passe en revue les divers monuments et énumère, sans réflexions particulières, les richesses qui y sont contenues. Le lundi suivant, il arrive à Naples d'où il ira à Pompéï et Herculanum. A Naples, ce qui le frappe, ce sont les types de femme, la profusion des chapelles et l'usage consistant à placer l'image de la Vierge dans chaque magasin et de l'entourer de cierges qui brûlent sans interruption. Parmi les monuments publics, l'église Saint- Janvier le retient plus particulièrement. « L'autel, dit-il, est magnifique; le devant est en argent massif et représente un bas-relief dont le sujet est la vie de saint Janvier. Ce morceau est une des plus belles choses que j'ai vues. »

Le lendemain, il explore le bord de la mer et les environs du golfe où s'étagent les villas dont l'architecture excite son admiration. Le Vésuve fume, il est gris tendre, le ciel bleu nankin, la mer très brillante avec des ondulations tantôt jaunes et tantôt bleues, c'est-à-dire reflétant la voûte céleste. A mesure qu'il descend, le haut de la montagne du volcan

gris bleu s'harmonise avec une Légère vapeur. Sur l'eau, qui semble fumer, court un petit brouillard un peu rougi, niais plus fonce que le ciel, qui se confond avec L'horizon. Les maisons se détachent en brun sur les montagnes, lesquelles paraissent s'évanouir dans la nue. La ramée du volcan est légèrement bitumineuse et s'étend à droite en ligne horizontale. Tel est le spectacle qui se déroule sous ses yeux et que nous font connaître quelques notes éparses et brèves, (le sera avec ces données cl eu gardant vivace dans sa prunelle celle apparition si ardemmenl désirée qu'il pourra exécuter des croquis et despeintures, notamment . Souvenir <l Italie (a M Audran, Paris); les Environs de Aujtles (tableau acquis par la Société des Amis des Arts de L'Aube) ainsi que divers dessins 'collection de Mlle Magaud).

Son deuxième voyage présente un intérêt beaucoup plus vif, car c'est moins en touriste amoureux de L'imprévu qu'en artiste soucieux de tirer profit des enseignements des maîtres qu'il L'entreprit au commencement du printemps de L'année IS(!7. Il visita la partie centrale, Les provinces du nord ci alla promener sa fièvre d'investigations jusqu'en Vénétie. Son journal de voyage est plutôt un guide qu'une description des

auments et des ol>jeis d'art renfermés dans ce musée s ivant

qu'est L'Italie. Cependant, à côté de rémunération des curiosités locales connues de tous et du simple adjectif au moyen duquel il Les qualifie, on rencontre des appréciations personnelles dont quelques-unes valenl d'être relatées, étanl donné le caractère si judicieux de Magaud.

Naturellement, Rome excite au plus haul degré son enthou-

siasme; c'est clans la Ville Éternelle qu'il dirige surtout ses recherches parce que c'est là, qu'il peut étudier Raphaël qui est l'objet de son culte. Les deux albums rapportés de ce voyage sont remplis de dessins d'une fidélité étonnante. L'un est entièrement consacré à Rome. Ces deux albums constituent de véritables narrations linéaires dont l'intérêt est toujours soutenu.

Le 31 mars, il va visiter la Farnésine décorée d'après les dessins de Raphaël. Il n'a pas de peine à distinguer, dans la première salle, la figure — la seule — exécutée par Raphaël lui-même. Elle est vue de dos et représente une des trois grâces dans l'Histoire de Psyché, « ce qui est facile à reconnaître, note-t-il, à la suavité des contours ». Le Triomphe de Galatée (deuxième salle) constitue, à son gré, une des œuvres les plus poétiques du célèbre peintre. Au Vatican, il trouve la Vierge de Foligno « d'une couleur admirable » ; mais, après avoir reconnu que la chapelle Sixtine est « la plus belle chose que l'on puisse voir », il estime, avec tous les critiques d'ailleurs, que Michel- Ange est l'artiste le plus fort des temps modernes. A la galerie Rarberini, il s'arrête devant un portail authentique de la Fornarina, peint par Raphaël et, à Santa Maria del Popolo, devant « une figure superbe de modelé », exécutée par Salviati (Francesco Rossi) dans la première chapelle à gauche (dite de Raphaël) et qu'il dessine d'un crayon gras et souple, paraphrasant ainsi par l'image les commentaires de son écriture. Puis il admire l'immense plafond : le Triomphe de la Gloire. « Ce plafond est très réussi, écrit-il, les figures sont peintes largement et le tout est d'un

ensemble de couleurs harmonieuses. C'est le plafond le mieux entendu que j'ai jamais admiré au point de vue décoratif. » Le 8 avril, il visite encore le palais de Barberini, il va voir ensuite le palais Pamfili, la galerie Borghesa et L'église San- Agostini. Après avoir dénombré la plupart des œuvres que renferme cette église, œuvres qu'il trouve plutôt médiocres, il ajoute : « Tout cela tombe par la comparaison avec le Prophète haie, de Raphaël, qui est peint sur le troisième pilastre. Cette fresque, bien que très usée, parait étrangère à toutes les autres compositions par son grand caractère de majesté, par son dessin large et serré, par sa couleur forte. »

Les notes concernant Rome se terminent par un parallèle qui résume ses impressions et fait connaître son opinion BUT Raphaël et Michel-Ange : u Lorsqu'on arrive à Rome chaque chose vous surprend; toutes les églises avec leurs peintures vous paraissent des manifestations au-dessus de toute idée. Mais, après avoir beaucoup vu et admiré, deux hommes seulement brillent d'un plus \ if éclal que Ions les autres : ce SOnl Raphaël et Michel- Ange. Michel-Ange, d'abord, a quelque chose qui vous entraîne ; sa manière indépendante et osée le sépare de tout. Mais Lorsqu'on a analysé les œuvres de Raphaël, le charme qu'il sait joindre à La force vous captive, malgré vous, et vous êtes obligé de le placer à La tête des peintres. »

Pérouse, qu'il visite à la date du 28 avril, le frappe par son pittoresque. Les rues en pentes rapides el tournant dans tous les sens, le pavage en dalles et en briques ne manquent |>;is d'alimenter sa curiosité. Il pénètre dans la cathédrale, va

visiter San-Agostino, San-Francisco, la Pinacothèque, le palais du Conestabli, la Confraternita et la salle del Cambio dont les peintures de Vanucci provoquent son analyse. « Ces fresques, conclue-t-il, ont pour le Pérugin l'importance de celles du Vatican pour Raphaël. Malheureusement, le Pérugin se ressemble toujours. »

Le lendemain, nous le trouvons à Assise, admirant les rues qui montent et descendent d'une manière encore plus rapide qu'à Pérouse. Il n'oublie pas d'aller voir le Sagro Gonvento, l'église Inférieure, l'église Supérieure, San Antonio et la cathédrale. Il exulte à la vue d'une madone de Cimabue (relevée dans son album) et d'une Adoration des Mages, du Pérugin, l'une dans l'église Inférieure, l'autre à Santa-Maria de Bianchi.

Le 1er mai, il est à Orvieto dont il visite la cathédrale qu'il considère comme un des plus beaux monuments de l'Italie ainsi, d'ailleurs, que celle de Sienne, ville qu'il parcourt le jour suivant et qui lui permet de crayonner quelques esquisses. V Evanouissement de sainte Catherine, par Sodoma, le ravit, et les tableaux des anciens maîtres de Sienne qui se trouvent à l'Institute délie belle Arte sollicitent particulièrement son attention d'artiste et de savant. Écoutons sa brève description du Dôme, ou cathédrale de Sienne : « Elle est très belle de détails et d'ensemble; les assises de pierre sont noires et blanches. Le pavé en marbre de diverses couleurs est très curieux; il représente des compositions en clair obscur formé de marbre blanc pour le clair, de gris pour les demi-teintes renforcées par des hachures croisées. Le dessin des figures

est accusé par des traits gravés en creux et noircis. Les plus belles compositions de ces graffiti sont de Beccahimi et ressemblent à de la gravure à larges traits. »

Ses notes sont brèves sur la cathédrale d'Orvieto ; mais son crayon n'est pas demeuré insensible auv beautés a rchi tectoniques de l'édifice dont il trace un leste croquis.

A Florence, où il arrive le 5 mai, il recueille d'inoubliables impressions et fait collaborer sa plume d'écrivain avec son crayon d'artiste. Celle-là nous parle des œuvres de Kilippo Lippi, de la Résurrection, de Bronzino, et de La célèbre Madona detSacco, d'Andréa del Sarto ; celui-ci nous reproduit des figures de maîtres italiens, notamment de Luca délia Robbia, de Luca Biangiasi, de Gardicigoli, de Barocci, de Beccafumi, de .fuies Romain et de l'ietro de Corinne.

Sa conclusion touchant l'œuvre des Primitifs mérite d'être reproduite. La voici : « Ghirlandajo est l'un des premiers peintres ayant contribué à dégager l'art «les liens de La tradition et à le pousser en avant. Lia pose de ses figures est simple et naturelle ; La plupart d'entre elles sonl pleines de dignité. . Les belles fresques <ln couvent de L'église des Carmins, par Masolino da Panicale, continuées par Masaeeio et terminées par Pilippino Lippi, ont été étudiées, tour ;i tour, par le Pérugin, Raphaël, Léonard de Vinci et Micbel- Ange. .. Il y a de L'ampleur dans les draperies, une grande simplicité dans La composition cl le dessin. Les figures nues sont très modelées, et déjà il est facile de voir (pie ces artistes marchaient dans une voie nouvelle où allaient briller Michel-Ange cl Raphaël. »

Pistoïa l'incite à reproduire son immense temple et à enlever deux croquis de tableaux dont l'un, Saint Dominique recevant le Suaire, attire son crayon.

A Lucques, il loue sans réserves les figures peintes à fresque, aux quinzième et seizième siècles, par Amico Aspertino « bien dessinées, d'un beau modelé très avancé dans les têtes » et quelques enfants « dont la distinction la grâce, la couleur et le dessin se sont réunis pour faire ressembler ces morceaux aux belles choses du Pérugin » .

A Bologne, son sens critique s'exerce avec sévérité ; toutes les œuvres ne trouvent pas grâce devant sa prunelle inquisitoriale. Si la fresque de la voûte du dôme a quelques qualités, les peintures de la cathédrale sont médiocres. Le Saint Dominique reçu dans la gloire du Paradis (église San Domenico) est une bonne peinture du Guide, ayant une certaine analogie avec son Aurore, mais elle est un peu lourde, en dépit de la grandeur du style. Quant au tableau Evangélistes et Docteurs, par Sabatini, de l'église San Giacomo Maggiore, dont le modelé est ferme et la couleur brillante, il lui paraît d'autant meilleur que l'Enfant ressuscité, par Tiarini, est ordinaire bien qu'il soit l'œuvre capitale de ce peintre. Le Saiiit Roch, de Ludovico Carraci, lui semble également vulgaire. C'est le seul tableau qu'il cite du peintre bolonais dont son album contient seulement deux figures de femme.

Son séjour à Modène lui suggère quelques réflexions. Il mentionne un Paul Veronèse, « mort de ton, mais fin, » ce qui est une appréciation au moins curieuse ; un Crucifiement, du Guerchin, « le meilleur tableau que je connaisse de lui »,

ajoute-t-il, et un Tintoret •< 1res nerveux et original, mais non moins incorrect » .

La patrie de Francesco Ma/./uoli exerce un attrait irrésistible sur Maraud qui la visite en détail et en tire des éléments assez nombreux. Il place en première lifjne la fresque de la coupole de Saint-Jean, du Corrèfje : C Assomption de In Vierge dont il fait la description avec le secret dessein d'y puiser ultérieurement des indications précieuses tant au point de vue de l'ordonnance qu'à celui de l'exécution manuelle. H y admire surtout la puissance et la clarté du coloris ainsi que la chaleur des ombres. A la Pinacothèque, Le Corrège le retient encore avec deux toiles : le Repos en Egypte ci /</ Sainte Famille, l'une remarquable par la limpidité des tons d'ombre où « tout est ferme sans être arrêté -, la finesse du dessin et la volonté de la touche, l'autre par la suavité, le brillant, la transparence des ombres et la largeur des modelés. Son album renferme, entre autres dessins, celui d'une figure du Parntegianino d'un relief j;ras et souple, mais dont il ne fait pas mention dans ses notes de voyage, du moins avec le titre

A vaut de se rendre à Venise, qui marque le point terminus de son voyage en Italie, il s'arrête à Ferrare et à Padoue, signalant les richesses d art qui y sont contenues. La Cathédrale et lu Pinacothèque delà première de ces deux villes lui fournissent L'occasion de noter quelques toiles intéressantes. Muni de son catalogue, il observe et compare Mais à la pinacothèque, il remarque des ouvrages de deux peintres qu il étudie d'autant plus volontiers qu'ils ne figurent pas sur le livret, (le sont (îarofolo et Dosso Dossi. •> Le premier, dit-il.

est dans la manière de Raphaël, ses compositions dénotent un goût parfait et beaucoup de sentiment. Il a quelquefois une couleur ressemblant à celle du Titien, comme dans le Massacre des Innocents où se trouvent des personnages qui ont une grande tournure. Le second est un peu clinquant, mais il étonne par son grand aspect ; il est peut-être moins généralement parfait que Garofalo, mais il possède une connaissance plus grande des ombres et des couleurs. »

Padoue lui réserve une joie particulière. Elle est provoquée par le long examen d'une peinture de Romanino Rressano, exposée provisoirement a la pinacothèque ; elle représente la V ierge et l'Enfant entourés de saints. Après en avoir esquissé une description il conclut : « L'ensemble de ce tableau est d'une couleur admirable ; toutes les chairs sont colorées, celles qui se détachent dans l'ombre sont particulièrement brillantes. Ce tableau est la plus belle peinture que renferme Padoue. » L'album nous montre une figure appartenant à une toile exposée dans la septième chapelle de Santa Gustina.

Son voyage prend fin à Venise, » la Vénus de l'Adriatique » , où tout ne lui paraît pas parfait au point de vue pictural. Certes, Magaud est un artiste convaincu et un observateur impartial, mais il est avant tout classique et s'il estime très ordinaire l'Assomption, du Tintoret, et trop noir le Martyre de saint Laurent, du Titien, il ne faut pas s'en étonner outre mesure, d'autant plus qu'ailleurs, il saura reconnaître, avec sa franchise habituelle, que le Crucifiement, du Tintoret, à l'église de San-Giovanni et Paolo, est une très brillante peinture, et que les Noces de Cana, du même, est une œuvre belle

d'arrangement, étincelante de couleur, malgré une faute dans la conception, faute qui consiste à avoir trop sacrifié la figure de Jésus-Christ. En passant, il dit un mot très juste sur Tiepolo, à propos de la peinture <lu plafond <l une petite salle située au premier étage «le La Scuola dei Garmini : •< excellente d'effet et de composition, habile et facile, mais trop faite an boul du pinceau. »

Les peintures du Tintoret «pie l'on conserve a L'église et à L'école de San-Kocco sont jujjées par lui d'une manière impitoyable. Il se montre particulièrement dur à l'égard du peintre vénitien dont les compositions sont ici « déréglées », là u baroques », ailleurs « mal dessinées en même temps (pi'inconvenantes par la nature des sujets >- . Mais Majjaud n éproui e aucun embarras à reconnaître hautement <pie l'Apothéose <!<■ saint llocli, à l'Alhenjo, possède u une couleur fraîche et hiillanle où les qualités du coloriste se confondent avec celles du dessinateur ». L' Apothéose de saint Roc/i est, aux yeux de Magaud, L'apothéose du Tintoret lui-même.

Le voyage à travers L'Italie fut pour l'artiste marseillais plus fertile en enseignements qu'en motifs de compositions historiques ou de paysages, Aux tableaux déjà cites, ayant eu l'Italie pour inspiratrice, il faut ajouter : Scène familière (a la Société des Amis des arts de Lyon), Sous la Treille (collection Goupil et Miiij;uet); Pifferari (à la Société des Amis des arts de Marseille; Fileuse italienne (dans une collection bordelaise) ; Italienne, exposée à Paris en 18(57 et vendue à un Américain ; Italienne èi la fontaine ; la Mère et l'Enfant (à un amateur de Lyon) ; la Mère et l'Enfant (aquarelle, collection

Séjourné); une autre petite aquarelle exécutée à Rome et représentant Y Intérieur de l'église de Santa Maria Trasteuera ; Pécheurs napolitains, toile gravée par Alexandre Manceau. Est-ce une illusion ? En la considérant on croit se trouver en présence d une Sainte famille, car le figuier qui étend ses feuilles ressemble à l'arbre biblique, la jeune mère à une madone de Raphaël, son enfant, qu'elle tient debout devant elle, à un précoce Jésus échappé du tableau d'un Primitif, et le pécheur, assis sur une pierre, le front pensif, à saint Joseph qui aurait troqué sa profession de menuisier contre celle de pêcheur. Ce jour-là, Magaud a entrevu l'Italie contemporaine à travers l'antiquité.

Il a, en outre, rapporté de ces voyages une série d'aquarelles représentant des types de la campagne de Rome et des Tyroliens qui sont des morceaux achevés. Par leur rigoureuse justesse ethnique, parla puissance du coloris et l'énergie des modelés, ces pages sont supérieures à celles de Papéty.

Enfin, il convient de ne pas oublier Graziella (collection de M. Jules Gantmi), une touchante effigie dé jeune Napolitaine. A quelle époque remonte l'exécution de cette œuvre? C'est ce que je ne saurais dire avec certitude. Mais qu'importe! Graziella est de tous les temps et de toutes les nations. C'est le type éternel de la jeune fille déçue dans ses espoirs les plus divins, la personnification de l'Amour aux prises avec l'égoïsme et l'orgueil de l'homme. En la contemplant, je songeais invinciblement à l'héroïne de l'une des Confidences de Lamartine. Il me semblait entendre le poète, jeté par la tempête dans la famille des pécheurs napolitains, lui lire d'une voix émue les

payes de Paul et Virginie; je croyais voir couler les larmes de la jeune Graziella et soulever sou cœur lorsqu'il s'éveilla à l'amour; j'assistais au départ du poète qui venait de jeter le trouble dans une âme innocente, je lisais les Ici 1res pressantes, j'étais le témoin des appels désespérés de la pauvre mère qui voit son enfant se débattre contre l'irrévocable mal, puis à L'atroce silence du poète, a la mort de la petite corailleuse.

Sur la pla{;o sonore ou la mer «le Sorrente Déroule ses flots bleus au pied de l'oranger...

Plus (pie le sentiment de la réalité, la sensibilité peut faire passer devant les yeux de pareilles ('•vocations. M;iis la sensibilité, si ai{jué qu'elle soit, est servie ici par l'expression morale de l'œuvre de Maraud. Sous sa coiffe blanche, dans son cadre de cheveux noirs, la tête aux chaudes carnations respire la tristesse irrémédiable. Ce n'est point un masque tragique dévoré par une passion Farouche, mais une physionomie douce et résignée empreinte de la beauté commune aux jeunes fdles du peuple. Kcs yeux sont chargés d'une mélancolie profonde et derrière le front se joue un drame muet, inavoué, dont le dénouement sera fatal.

Lamartine était allé plonger le désespoir dans une humble famille de pêcheurs et verser le poison dans un cœur \ Lrginal ; Magaud a fait revivre Graziella et, du même coup, illustré d'une manière définitive une des plus innocentes figures du martyrologe de L'Amour,

<. It V / I I I I. \

TRAVAUX DÉCORATIFS A LA PRÉFECTURE DES BOruiKS-IH'-IUIONi:

Le lrr juillet 1864, M. le sénateur de Maupas, chargé de l'administration des Bouches-du-Rhône, écrivail une lettre à Magaud pour lui faire pressentir la commande des peintures décoratives de la Préfecture, « ayant pu apprécier par moimême, disait-il, quelques-uns des ouvrages que vous avez exécutés à Marseille, votre ville natale, avec un véritable succès. » A la date du 31 inaide l'année suivante, M. Nolau, architecte en chef du département, l'informa qu'il était définitivement désigné pour l'exécution de ces travaux officiels que la politique a eu le bon esprit de respecter, ce dont il faut la louer hautement. La forme du gouvernement a changé, les préfets ont succédé aux préfets, les représentants du nouveau régime ont fait reléguer dans les magasins aux accessoires l)icn des symboles défraîchis, mais les peintures de Magaud sont demeurées impersonnellement jeunes, et l'impératrice Eugénie qui s\ mbolise la France dans une de ses compositions est demeurée la France aux yeux de ions, même de ceux qui professent à l'égard des régimes déchus la plus profonde aversion.

Vers la fin de l'année 1865, les travaux de construction de la préfecture des Bouches-du-Rhône étant très avancés, l'artiste put monter sur l'échafaudage, qui devait être pour lui un piédestal, et se trouver en face de ses immenses voûtes, champs d'exploration où son pinceau remporta une éclatante victoire, après une lutte de sept années.

Les travaux décoratifs furent terminés, en effet, au cours de l'année 1872. Ils se composent de huits plafonds allégoriques et de trente-deux sujets divers répartis dans le cabinet du préfet, le salon de réception, le salon de compagnie, la salle à manger (rez-de-chaussée de l'aile du jardin) et dans les trois salons et la salle à manger d'apparat du premier étage.

Le plafond du cabinet du préfet, plafond disposé en longueur, représente l'Industrie guidée par la Science; il est accompagné de quatre médaillons, avec autant de figures en buste se détachant sur fond d'or : l'Europe, l'Asie, l'Afrique, l'Amérique.

Le Travail est personnifié par une figure pensive appuyée sur une enclume, tandis qu'à ses pieds se trouvent une roue à dents, des ballots et divers produits. La Sagesse placée à côté du Travail, le regarde, l'inspire et le fortifie. Au bas, deux enfants sont chargés d'épis.

L'Europe, c'est une femme majestueusement drapée, laissant voir ses tresses brunes sous sa couronne, elle tient un sceptre et un livre, car elle est à F avant-garde du progrès et de la civilisation. L'Asie est une vibrante Orientale, à la carnation ardente, aux yeux veloutés, aux cils noirs ; elle est vêtue d'un turban versicolore, coiffée d'un croissant avec des

perles blanches qu'ensanglante un grenal el elle porte un collier blanc suspendu à son corsage. L'Afrique nous apparaît sous les (rails d'une femme aux cheveux noirs retombant sur les épaules et venant se nouer comme une cravate autour de son cou. Une plume rouge de chaque côté de la tête, des anneaux aux oreilles, un bracelet, un carquois sur L'épaule, des flèches dans la main droite complètenl L'accoutrement de celle partie du inonde sur Laquelle la France a plus particulièrement les yeux Bxés. Une femme brune, diadéméeef hérissée de plumes blanches alternant avec des plumes rouges, joue L'Amérique avec un accent et une couleur locale bruyamment exprimes. L'artiste nous a découvert une Amérique pittoresque, Les beautés des races Sauvages du Nouveau Mond(! en les incarnant dans un prototype au teinl chaud, aux cheveux noirs qui retombent négligemment sur Les épaules, à la poitrine illustrée d'un collier de perles blanches ci de pendeloques bariolées, ayant la lance en arrêt. La chemisette se rejoint en fermai! sur Le collier el laisse échapper deux seins gonflés, fruits (pie la civilisation mondiale n a pas encore cueillis.

Ce rapide voyage effectué, nous passons dans le grand salon <pie les Arts, les Sciences et les /.clin s décorenl grâce au pinceau de Magaud qui les a représentés au moyen de quatre figures principales : la Poésie tenanl une Lyre et s'envolanl vers les cicux ; la Musique jouant de la harpe; la Peinture sous les traits d'une femme avec une palette sur Laquelle elle prend des couleurs; la Science sous ceux d'une femme penchée au-dessus d'un jjlohe terrestre; elles' abîme à la pour-

suite de nouvelles découvertes, non loin d'une cornue, d'un livre et d'un temple qui parachèvent l'explication du sujet. Quatre médaillons bleus renfermant des enfants constituent la partie ornementale.

Le salon de compagnie est animé par l'Esprit de la Conversation autant que par la grâce et la vivacité du coloris des figures. Ici, c'est le refuge de la famille, le lieu où le langage de l'amitié est l'interprète des sentiments affectueux. La figure qui personnifie ce langage ne sera donc pas pédantesque ni maniérée. Vêtue d'une chemise blanche et d'une tunique jaune, elle est assise au milieu d'un auditoire attentif; son geste simple souligne la sincérité de son verbe. En haut, des génies épàndent des fleurs dont le parfum se mêle à celui des fleurs de rhétorique s' échappant des lèvres de la Conversation qui plane non dans les nuages, ce qui eût été irrévérencieux, mais au-dessus d'eux, auprès d'une corbeille fleurie, au milieu de femmes empressées autour d'elle et suspendues à ses lèvres mouvantes. Au bas de cette scène, deux autres femmes échangent entre elles leurs impressions, à côté d'une corbeille, et deux enfants folâtrent dans des poses pleines de souplesse et d'harmonie. La Vue, l'Ouïe, l'Odorat, le Toucher, le Goiït et le Sens Moral prennent part à ce tableau sous la forme d'élégantes figures s' enlevant dans des médaillons.

De lâ nous pénétrons dans la salle à manger où un régal, qui n'a rien de matériel pour nous, nous attend et nous permet de savourer un morceau d'art des plus délicats : la Fille de Marseille reçoit les tributs de la Terre, de la Mer et des deux.

LE GÉNI1 DE LA FRANCE ÉCLAIRANT LE MONO] (Plafond ù la préfrclare des Boachcs-du-Rhâne

Ce sont d'abord deux Amours. L'un tient un carquois, l'autre un volatile A gauche, la ville de Marseille troue à côté de deux enfants, l'un portant un écusson, L'autre une aiguière, tandis que devant elle apparaissent deux femmes recouvertes de draperies volantes; I une d'elles, couleur d'algue, cache dans les plis de sa draperie un Amour tenant un poisson; la seconde, couleur jaune, offre un panier rempli de Fruits mûrs.

Ce morceau de style, présenté dans un cadre; ovale, est accompagné de quelques hors-d o uvre scr\ is eu des camaïeux rouges sous la forme d'enfants el d attributs variés. L'un des enfants — un amour puisqu il a des ailes — tient une guh> lande fleurie et un voile qui s'enroule; un autre, d'un modelé gras et souple, une corbeille débordante de fruits; le troisième, dont l'attitude est pleine de noblesse, «me orne el une coupe couronnée de pampres; le quatrième, un poisson sous le bras et un harpon sur L'épaule.

Au premier élajjc d'autres surprises nous attendent. Ces) là (pie nous trouvons le Génie de lu France éclairant le Momie et la Paix armée veillant an bonheur de la France, deux belles compositions patriotiques, lesquelles, selon le propre aveu de Majjaud, constituent ses plus intéressantes pages en ce qui concerne l'œuvre décorative de la préfecture. Mais là ne se bornent pas les seules attractions que I art nous réserve dans le palais préfectoral. La France protégeant l'agriculture et ta France, entourée des Attises, favorisant les Arts, les Sciences et les Lettres ne sont pas moins remarquables par le sens qu'elles revêtent et L'exécution Large dont elles portent la marque.

Précédant la salle carrée, le premier salon est orné d'une voûte ronde avec pénétrations formant voussures. Elle a été exécutée à la cire et à l'huile. C'est le Génie de la France éclairant le Monde, une de ces pages décoratives dont Ma gaud a eu le secret à Marseille. L'illusion est si vivace que le plafond semble se transformer en une voûte immatérielle avec de célestes perspectives. . .

Le Génie, matérialisé au moyen d'une forme grecque, correspond à la nature de notre esprit qui, par son atticisme et son action civilisatrice, a une étroite affinité avec celui des habitants de l'antique Hellade.

Les ailes frémissantes, un flambeau allumé à la main, il escalade les nuages et sort triomphant par une échappée éclaboussée de rayons qui ont tout l'éclat d'une apothéose et qu'écartent des génies ailés, tandis que la France, majestueusement assise, montre son génie d'un geste noble; elle a un sceptre dans la main gauche, un bouclier sous le bras et, à ses pieds, une mappemonde, une corne d'abondance et des livres. La Paresse est représentée par une femme couchée et l'Ignorance par un homme qu'aveugle la rayonnante lumière. Autour d'elles, des figures ornées des attributs de l'Art et de l'Industrie complètent la décoration de ce plafond dont les voussures sont occupées par des figures symbolisant les cinq parties du monde : l'Europe avec une femme brune incarnant la race du Midi et une femme blonde rappelant le type du Nord, toutes deux accompagnées de génies qui sont pourvus des symboles de la Science et de l'Industrie; l'Asie avec deux figures féminines : la Chine et l'Inde ainsi que des génies fai-

LA PAIX \ Il M Ê B (Plafond à la préfecture dca Boachei-da-Rh6ne]

sant brûler des parfums parmi des produits de leur pays; l'Afrique avec une Arabe accoudée sur le sphinx fatidique et observant les effets du Simoun, tandis qu'un génie ailé lutine un scorpion au milieu des ruines et qu'une négresse déeoehe un trait à un lion tenant un enfant; l'Amérique avec un type de femme sauvage, assise sur la peau d'un lijjrc, et un type de femme civilisée parmi des lingots d or, à côté des produits du Nouveau Monde et d'une ebainc brisée, la ( haine de I esclavage.

Le salon carré est dominé par la Paix armée veillant au bonheur de lu France, composition de forme ronde el divisée en trois groupes principaux.

Le jjroiipe situé à l'extrémité supérieure se compose de deux Hcnominées aux ailes déployées, aux draperies volantes; L'une d'elle tient, dans charpie main, un rameau d' olivier, l'autre prend des fleurs dans une corbeille posée sur les genoux d'un petit jjénie qui plane à Leurs pieds Le groupe de droite est hjjiiré par Minerve; tenant une lance; de la main gauche el un rameau de l'autre; elle esl assise sur le lut d un canon muet et se tourne vers I Étude, une jeune femme penchée sur un livre. A ses pieds elle foule la Discorde serrant dans ses mains crispées un brandon en feu el maintient la Guerre enchaînée. Le groupe de gauche est formé au moyen de gracieuses figures de femmes élégammenl drapées el disposées avec goût. Deux (rentre; elles devisenl nonchalamment assises sur des nua;;es; une troisième joue des pipeaux au son desquels dansent deux de ses compagnes; la sixième écoule' avec une attention religieuse et la dernière lait danser un pe;lit

Amour qu'elle tient suspendu délicatement par les deux mains. Enfin, au centre de la composition, dans une note plus claire, une jeune déesse savoure le bonheur de la paix, parmi des Amours qui lui offrent des fleurs et la couvrent de baisers.

L'embellissement artistique de ce salon est encore renforcé par quatre camaïeux verts octogonaux occupant les voussures et dont les sujets : l'Instruction, le Travail, le Mariage, la Famille ont été traités avec beaucoup de précision, malgré le rôle secondaire qu'ils jouent dans la décoration générale de cette pièce. L'Instruction se détache d'un fond de bibliothèque; elle est appuyée sur un livre et flanquée de deux enfants, l'un attentif à ses paroles, l'autre promenant un compas autour d'un globe terrestre. Le Travail c'est encore une femme débrouillant un fil et ayant à sa droite un enfant qui martèle et à sa gauche un enfant qui rabote. Le Mariage nous conduit dans un temple où deux époux sont agenouillés aux côtés d'un patriarche qui tient un livre ouvert. La Famille nous montre une mère dont la draperie retenue au collier par un fermoir laisse voir deux seins vigoureux autour desquels une grappe d'enfants s'enroule.

Le troisième salon des fêtes est orné d'un plafond où -se déploie une composition ayant pour titre : la France protège les Sciences, les Lettres et les Arts, et que complètent quatre camaïeux rehaussés d'or dont les motifs sont tirés de la vie de l'empereur pendant son voyage en Provence : Napoléon III et i Impératrice ; Départ pour la guerre d'Italie ; i Empereur pendant l'inondation à Tarascon ; Napoléon visite en voiture les travaux de la nouvelle préfecture.

La France enveloppée clans une draperie rouge est assise sur un trône, à côté d'un aigle. En haut une Renommée aux ailes frémissantes tient une lyre flanquée de sou génie porteur d'une couronne. A gauche se détache un groupe de Muses : L'une d'elles écrit sur une tablette, une autre assise appuyé La main sur le globe, une troisième accoudée songe, un livre à La main, et, dans le fond, deux femmes causent devant un buste posé sur une stèle. Au premier plan, des figures féminines surgissent encore qui écrivent et lisent, tandis que l'une d'elles offre une aiguière à la France cl qu'une autre se dresse, rayonnante, le front ceint d'une couronne de Lauriers. A L'arrière-plan des jeunes filles apparaissent, l'une écrivant, L'autre dansant; elles se détachent sur un fond de personnages qui s'évanouissent dans le lointain.

Enfin sur le plafond de la salle à manger se déroule la France protégeant l'Agriculture sur un parcours de sept mètres. Cette composition qui ne comprend pas moins de seize figures fut exécuté en I X(!S et le carton exposé L'année suivante, au Salon de Paris où il obtint un grand succès Dans sou numéro de mars IS(i!), le Monde artiste disait par la plume de M. Gourdon deGenouillac : < La composition allégorique esl remarquable et il eût été difficile de mieux rendre I esprit du sujet qu'elle symbolise. »

Lorsque Magaud exécuta ce plafond, sa \ision étail encore imprégnée de souvenirs romains. Il venail de parcourir L'Italie ou les œuvres des grands maîtres axaient fortifié sou sens décoratif et donné une plus vaste envergure à ses facultés créatrices. On sent L'influence de Raphaël dans la force tranquille

de l'ordonnance et de la pureté du dessin des seize figures qui étoffent la France protégeant l'agriculture.

La France surgit au centre de la composition sous les traits de l'impératrice Eugénie qui, debout devant le trône, tient le sceptre de la main gauche et montre l'Agriculture de l'autre. Elle est couronnée du diadème et revêtue d'un manteau d'hermine sur lequel est suspendue la croix de la Légion d'honneur. Son air hautain la fait ressembler à une statue de Junon. Iris, qui était précisément la favorite de la mère des dieux, s'avance dans une belle harmonie de ligne et de forme, les cheveux flottants, les ailes déployées, les draperies volantes, tenant une buire d'où s'échappent les perles de la féconde rosée. Une écharpe est nouée à sa ceinture. Mais la véritable écharpe de la messagère des dieux brille sous la forme d'un arc-en-ciel dont la lumière irisée contraste avec la couleur sombre des nuages amoncelés sur lesquels la foudre pose son paraphe de feu.

L'Agriculture, personnifiée par une campagnarde robuste sur la poitrine de qui s'arrondissent deux mamelles gonflées de sève, pousse une charrue que des amours traînent sur une route idéale. Ils remplacent les bœufs qui auraient paru trop prosaïques, car l'artiste n'eût pu transformer en cornes d'abondance les deux rameaux qui hérissent leur tête, ni donner à leur corps les formes d'Io. Mais la charrue n'a rien d'allégorique. Elle est pourvue de ses mancherons, de son sep et de son soc, et si elle n'éventre pas la terre, elle s'enfonce dans les nuages, ces nuages dont Magaud s'est si souvent servi et qu'il a tantôt ourlés de lumière, tantôt chargés d'ombres

épaisses, tantôt éclairés comme des vapeurs d or, mais toujours façonnés avee des formes pleines d'imprévu, se souvenant, suivant le mot du poète, que les nuages sont L'emblème de la vie.

Mais là ne se borne pas la composition à la fois réaliste et éthérée deMagaud. Il y a, à droite, un groupe d'un parfum mythologique très pénétrant; Il esl composé de quatre figures de femmes symbolisant les quatre saisons L'Eté offre le blé ; L'Automne, une grappe de raisins d'une main ci un plateau chargé de fruits de L'autre ; Le Printemps cueille une Heur pour un amour qui se cache dans les plis de ses seins plutôt que dans ceux de sa (unique dont celle figure csl si peu recouverte; l'Hiver blotti, à L'arrière-plan, esl enveloppé d'un manteau sombre et se détache en une silhouette salanique. A gauche, c'est la Famille que représente une jeune mère envahie par deux enfants si bien posés qu ils semblent former les accessoires essentiels d'une même figure, les parties indispensables d'un même bloc. Vue par derrière, mais le visage présenté de profil, I Abondance, assise, appuie sa main sur line immense corne d'où sortent des fruits, non loin d un canthare entouré de raisins et d'une coupe. Dans le fond, a gauche, Bacchus, le thyrscà la main, se vautre; sur un nuage OÙ deux hommes entassent les pampres dans un foudre.

L'œuvre immense de Magaud prit fin à une période particulièrement troublée <lc notre histoire. L'empire était ren> ersé et Napoléon III ne pul La visiter comme il avait visité, autrefois, les travaux delà préfecture à un moment où son règne brillait du plus vif éclat. Lors de cette visite officielle, que

Magaud a lui-même commémorée dans un des camaïeux ornant la grande salle des fêtes, il avait dit à M. de Maupas en arrivant devant l'édifice : « Vous avez un beau mur devant votre préfecture, » pour marquer son étonneraient de ne point voir plus de ressauts sur la façade. Quelle opinion aurait-il formulé en présence des peintures décoratives de Magaud ! C'est ce que les hasards de la politique ne nous ont pas permis de connaître. Mais la postérité qui survit à tout, même aux empires, se chargera de faire connaître la sienne. Elle dira qu'avec Magaud a disparu non seulement le plus grand décorateur de style dont s'honore Marseille, mais encore le dernier représentant de l'allégorie et du symbolisme mythologique.

Nous venons d'examiner les œuvres principales du célèbre peintre marseillais. Il nous reste à jeter un coup d œil sur quelques morceaux relevant de La peinture décorative qui, pour n'être pas aussi considérables que les précédents en ce qui concerne L'ordonnance, n'en constituent pas moins des œuvres dignes de la réputation de L'artiste au point de \ ne de la eoneeplion .

Au premier rang, il faut citer les peintures qui décorent la (p'ande salle des fêles de la llildiol lièque de la ville de Marseille, travail eonfié à Majjaud le (> juin I S Tt ï , en vertu dune délibération de la commission inunicipalc en date du (> mars delà même année, mais commencé seulement en 1880 par suite des préparatifs de l'accessoire ornemental.

La voûte de L'hémicycle est ornée des Arts du dessin représentés par L'Architecture, la Sculpture et la Peinture.

L'Architecture, qui csi née «les besoins de L'homme, a été le premier de tous les arts. La figure qui la symbolise, drapée en rouge, occupe le centre de l'hémicycle ; elle est assise, ainsi qu'il convient à la personnification d'un art dont la stabilité est la caractéristique essentielle. La Peinture, munie d'une

palette, et la Sculpture, armée d'un ciseau, sont debout dans une attitude de subalternes, l'une s'enlevant dans une gamme verte, l'autre dans une tonalité bleue, toutes deux inclinées vers F Architecture pourindiquerl'aide qu'elles attendent d'elle, tandis qu'au-dessous deux enfants déroulent un phylactère où figure l'inscription : Lusce ex artibus fil décor summus.

De chaque côté du groupe, deux figures de femmes assises : r Inspiration, à droite; le Travail, à gauche. La première, sortant d'une draperie jaune, illuminée d'un rayon intérieur, esquisse un geste triomphant parmi des rameaux et des fleurs ; la seconde, s'appuye sur deux modillons et un plan.

Le groupe est couronné par deux Renommées et enserré dans une colonnade circulaire, pareille à celle du palais de Longchamp, qui s'enlève sur un ciel olympien. La Renommée suspendue à droite est drapée dans une tunique rouge ; elle embouche une trompette et tient un rouleau ; celle qui plane à gauche est recouverte d'une robe bleue et porte une couronne accompagnée d'un caducée.

Dans les tympans, on remarque, à droite, la Bijouterie et le Vitrail; à gauche, la Tapisserie et la Céramique, enfermées dans un encadrement de feuilles d'acanthe stylisées. C'est l'art mineur comme on disait au moyen âge, succédant au grand art. Magaud s'y montre coloriste autant que dessinateur. Deux figures féminines, accolant un vase Renaissance, ainsi que deux génies représentent la Bijouterie et le Vitrail. La première, tunique rouge et ceinture verte, toute chatoyante de reflets, présente un bracelet et s'accoude sur un petit coffre ; l'autre, située à droite, montre un vitrail gothique où s'allume

l'image de Jésus-Christ. De chaque côté, deux enfants nous disent les arts industriels dans leurs rapports avec l;i bijouterie et les vitraux, car 1 un affine son outil et L'autre peint assis devant un pupille

La Tapisserie et la Céramique sont également ornées <l un vase magnifique dont La panse s'anime de figurines et au bas duquel deux enfants sont, assis. A chaque extrémité, deux femmes symboliques se détachent ; celle de droite, vêtue en rouge, porte une urne ; celle de gauche, drapée en bleu, tient un tapis bariolé qu'elle considère. Toutes deux sonl accompagnées de leur génie ; L'un examine un tapis. L'autre broie des matières à côté d'un lourde potier

En faee de l'hémicycle trois grandes fijjurcs empreintes d'un caractère archaïque s'imposent a L'admiration, grâce à une noblesse de formes qui rappelle avec fidélité les figures de Paul Delaroche à L'hémicycle du palais des Beaux-Arts. Les modelés n'onl peut-être pas la profondeur de ceux qui construisent les savantes représentations plastiques dont I artiste a embelli la v ieille cité phocéenne ; mais la touche est large, et le dessin, pris de haut, conserve une finesse digne d'être L'interprète de Phidias, campé comme un Lutteur an repos, d'Apelle, le buste nu, l'œil fixe, d'Ictinus, au Fronl méditatif, à côté desquels se dégagent l'Art grec, personnifié par une femme enveloppée d'une tunique rouge, el I Art romain, simulé par une femme assise promenant sou compas sur un chapiteau ( I) .

(1) Ces cinq compositions sont marouflées; les autres ont été peintes à la tire sur la paroi.

Cette œuvre décorative, la dernière de l'artiste, — elle prit fin dans le courant de l'année 1890, — présentait de grandes difficultés d'ordre matériel, car il fallait combattre le caprice des courbes et des pénétrations de la vaste salle qui, pour lui, fut la salle des fêtes de l'École des Beaux- Arts bien plus que celle de la Bibliothèque : deux refuges de l'élude que l'architecture a, d'ailleurs, réunis dans le même monument, œuvre d'Esperandieu.

Ecole des Beaux-Arts ou bibliothèque, peu importe ! L'histoire de l'art appartient à l'une et à l'autre de ces deux institutions dont nul mieux que Magaud n'était qualifié pour faire sentir l'étroite connexité.

Un jour, cette salle d'apparat, transformée en salon de lecture, sera elle-même un vaste livre et chaque mur une page illustrée. Depuis longtemps, elle retentit du bruit des discours de réception à l'Académie, qui compta Magaud au nombre de ses directeurs, et du fracas des ovations saluant les lauréats de cette école dont il a été « le second fondateur », suivant l'énergique expression de M. Jules Comte.

Ces belles solennités de l'esprit ne sauraient avoir un cadie mieux approprié à leur caractère, et tous ceux qui ont le culte du souvenir ne manqueront pas de les associer à une intime manifestation en l'honneur du célèbre peintre marseillais.

Sa renommée de décorateur était si grande qu'il était; sollicité à l'envi pour l'embellissement artistique des hôtels privés. Toutefois, ses occupations multiples ne lui permirent pas toujours de donner satisfaction à tous ceux qui s'adressèrent à lui pour donner à leur demeure le sourire du Beau. Néanmoins,

il a pu exécuter quelques travaux de cette nature à Paris et à Marseille, travaille que nous allons passer rapidement en revue.

Il peuple d'amours le plafond et les quatre tympans de la salle de billard de M. Julliany, à Paris, après avoir lait trôner Gérés sur celui de M. Arnaud. Il fait ensuite s'épanouir les trois Grâces à la voûte du salon de M. Papère el exécute pour IV I . Caire une répétition du plafond du café des Deux Mondes, dont l'esquisse, qui fait partie de la collection de Mlle Magaud, figura à l'Exposition de l'art provençal de 1906. Cédant aux instances réitérées de M. Massot, il peint en grisaille une interminable bacchanale, suite de bas-reliefs où s'agite un inonde échevelé de bacchantes et de satyres, puis il fait tomber des amours et des fleurs du plafond de L'hôtel de M. Servel, groupe gracieux où le mouvement s'allie au charme.

Chez M. Prat, il se livre à une composition décorative plus importante. C'est la Félicité «pie L'artiste fait planer au-dessus delà tete de L'heureux maître de céans, la Félicité qui vienl charmer sa vie domestique sous la forme d'une jeune immortelle armée d'un caducée et de L'Amour qui l'embrasse et qu'elle accueille avec transport. Son visage exprime l'extase muette de la sérénité. Elle est assise sur des nuages, enveloppée dans une draperie aux cassures souples. Autour de son long col s'enroule un collier de perles retombant sur sa poitrine luxuriante A cote d'elle, à droite, une femme allaite son enfant; à gauche, deux femmes, le torse nu, lune vue de face, L'autre de dos, tendent la coupe à un amour qui Laisse

échapper d'une amphore les flots du nectar des dieux. En

lit

haut, deux amours enrubannés jettent des fleurs sur le groupe central, tandis que deux autres amours enguirlandés de fleurs sèment des baisers et des roses.

Pour M. Armand, président de la Chambre de commerce de Marseille, il peint un plafond représentant les jeux de l'enfance. Des amours gambadent dans un ciel d'azur ouaté de nuages blancs. Ils sont grassouillets et pleins de mouvement. On dirait des étoiles filantes, tant ils s'élancent avec vivacité. Jamais Magaud n'a déployé plus de naturel, ni plus de dextérité dans la figuration du dieu. Le petit amour qui a les yeux bandés — comme l'Amour lui-même — joue à colin-maillard avec une conviction qui n'est égalée que par celle de son compagnon lançant, au moyen d'une raquette que L'on prendrait pour un carquois, un volant semblable à un faisceau de flèches.

Pour un amateur, il orne les écoinçons d'une salle à manger de petites compositions dont les éléments sont empruntés à d'autres jeux : la bascule, les boules, le saut de mouton, les quilles.

Au château de Bois-Lusy, construit sur les plans de M. Letz, il décore le salon de M. de Saint- Alary de deux compositions : la Nuit et le Matin, qui rappellent le style en honneur au dix-huitième siècle.

La Nuit est personnifiée par une femme brune assise sur un épais matelas de nuages ; elle enroule son voile autour du corps et cache pudiquement son sein, ce qui ne l'empêche point de sourire très explicitement à l'Amour qui, ayant déjà posé son genou sur elle, commence à la couvrir de baisers.

D'un côté une figure long-voilée s'endort en tenant à la main un flambeau allumé ; (le L'autre, un hibou à l'allure narquoise, arrondit sa face lunaire trouée de deux yeuxp hosphorescënts. C'est l'heure du mystère. . .

Le Matin est une jeune femme blonde couronnée de fleurs et nonchalamment assise sur les vapeurs de l'aurore. Son beau visage est éclairé de deux yeux chargés de réve qu'elle lève vers le ciel ; elle montre un collier de perles et sa chevelure en désordre. Le buste csi nu, mais le reste du corps esl revêtu d'une draperie 1res souple. I n petit amour enguirlandé lui présente un miroir, tandis que l'Amour accroupi, les ailes repliées, le carquois vide, dort un peu las, la tete dans les nuages. A leurs pieds, un coq fait entendre son matineux coquerico. ('/est le réveil de la nature...

Dans les Jmes bienheureuses, c'est le mystère de l'au-delà (pie Magaud a entendu peindre. Il a voulu donner non une âme au corps, mais un corps à l ame. Lst-ce une décoration au sens exact de ce vocable ou une œuvre relevant de l'art dans son acception la plus haute.'' A la fois l une cl l'autre, pourrait-on répondre, car si sa destination la place dans le domaine décoratif, Les pensées qui ont présidé à son plan en font un morceau d'art d'une pureté que L'artiste a rarement dépassée. Le problème était, d'ailleurs, difficile à résoudre. Comment matérialiser L'impalpable? Comment donner une forme concrète à l'abstraction? Le courage peut se résumer par un guerrier, la vertu par une jeune fille. Mais une àme, quelle forme pourrait V évoquer? Il fallait surtout cire aérien, virginal, extra-terrestre; il importait de donner à l'enveloppe

humaine une grâce qui l' élevât au-dessus de la terre, loin des fanges du monde, vers des régions inconnues du souffle de l'homme, et pourtant il était nécessaire qu'elle revêtit une forme essentiellement humaine puisque la peinture, étant un procédé matériel, ne peut se passer d'une représentation vivante, d'une image connue. Donner un caractère immatériel à la matière, voilà le problème que Magaud solutionna avec la suhtilité d'un poète, la pénétration d'un penseur et la délicatesse manuelle d'un peintre.

Le front couronné de fleurs, ayant des palmes dans les mains, les âmes des justes flottent éblouies dans le paradis et, comme l'écrivait unpoète, M. deLaCanorgue, le 15 avril 1855, à la vue de cette composition :

Au soleil des vivants leur regard s'illumine. Dans leur divin essor que leur sourire est doux !

Jamais Magaud n'a trempé son pinceau dans une matière plus fluide, ni donné à sa ligne une plus pure construction. Les contours de ses souples et onduleuses figures de femmes sont d'une correction raphaélesque, notamment ceux de la figure centrale ; les modelés, quoique peu consistants, ont une finesse et des accents dont l'éloquence est émouvante; la couleur est fraîche, diaphane, virginale; elle est posée à fleur de toile, d'une main délicate et sûre. Elle donne la réalité de l'illusion. Il y a surtout un jaune admirable de jeunesse et de velouté. Les ombres sont transparentes, les draperies souples et l'ensemble baigne dans une atmosphère surnaturelle qui le fond, l'enveloppe et l' immatérialise!

Enfin pour terminer, il faut citer, à titre de document, une composition ornementale qui nous fait descendre des hauteurs de la métaphysique dans le domaine de la fiction terrestre. Je veux parler d'un panneau destiné au foyer du Grand Théâtre et représentant des enfants et des fleurs. Cet encadrement montrait un vide qui devait être comblé par un hnste : image assez exacte des lignes consacrées ici à la mémoire du probe artiste que fut Magaud, lignes qui ne rempliront complètement leur but que si elles sont suivies de l'érection d'un buste fixant à jamais ses traits dans la blancheur du marbre.

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