I. — Jeunesse
Comme Vasco de Gama, Magellan élail d’une ancienne famille du Portugal, « la irès noble et ancienne maison des seigneurs de la Nobreja » (^), comme ledit, en 1567, un de ses descendants; « ma famille, une des plus distinguées, des meilleures et des plus anciennes du royaume », telles sont les paroles de Magellan même dans son testament du 17 décembre 1504 (“^). En portugais, le nom s’écrit b^'ernao de Magalhâes (Fernam de .Vagalbaens), en espagnol, Fernando de Magallanes, Magalbanes, Magaglianes; nous nous en tiendrons à la vieille orlbograplie française et anglaise Magellan, incorrecte il est vrai, mais consacrée par l’usage.
On distinguait au Portugal cin(j degrés de noblesse; la famille de Magellan paraît avoir appartenu au quatrième : « fidalgo de cota de armas e geraçào que tem insignias de nobreza (") », ce qu’on pourrait rendre en français par « gentilhomme de cotte et armes ». Les fidalgos (= filho de algo) étaient nobles de lignage et conservaient dans leur famille le « solar »,
P) Médina, Colecciôn, t. It, p. 37G : « de la muy noble y antigua casa de los senores de la Nobrega ».
(2) Idem, Ibid., t. II, p. 374.
(3) ü. Barhos-Auana, Vida y Viajes de Herii. de Magallanes. Santiago de Chili, 1864, cap. I, p. 11.
MAGELLAN. (.A QUESTION DES MOLUQUES
le bien foncier, acquis el transmis par liérilage ; on les dislinguail des nobles de « caria » ou de « merce », qui avaient été anoblis pour serxices signalés (^).
Les généalogistes ne sont môme pas d’accord sur l’identité des parents immédiats de Magellan, il naquit vers 1480 à Sabrosa, près de Cliaves (Villa Keal), dans la province de Traz-os-Montes (^). Dans des actes signés de sa main, notamment dans plusieurs pièces espagnoles à Séville, il se dit fils de Huy de Magellanes; un homonyme de l’amiial qui a longtemps dérouté les archivistes, s’appelle fils de Pero ou Pedro de Magallanes ("). Pedro Alïonso est le nom de l’aïeul du grand capitaine (^). Ses deux testaments nous font connaître un de ses frères, Duarte ou Diego de Sousa (sa mère s’appelant N. de Sousa) (^) et ses trois sœurs, Isabelle, Ginebra et Tberesa.
La critiijue ne dispose pas encore de documents suflîsants pour déterminer les liens de famille qui rattachaient le capitaine à un autre homonyme très en vue au XV° siècle, « lidalgo da casa real », appartenant à la maison du duc de Hragance, et qui était l’époux de Bealriz de iMesquita. Or, la mère du grand navigateur était une Aida de Mesquila. Les huit pièces que Sousa Viterbo a retrouvées à la chancellerie de D. Manuel, aux archives de
(D CnARTON, Voyageurs anciens et modernes, t. Ut, p. 266, note.
(2) Magellan se contenta de dire généralement qu’il était originaire de la ville d’Oporto, entre autres, dans l’acte du 3 février 1518, Valladolid, en faveur du facteur Juan de Aranda. D’après le Nobiliario da Caza do Cazal, MS., in Nouvelle Biogiiapiiie générale, vol. XXXII, p. 672, il serait né à Villa de Figueiro.
(3) Navarrete, Colecciôn, t. IV, p. Ixxiii. Livro de Moradias da Casa Real, v. fol. 47, v®.
— A. B.uÀo a fait ressortir cette dualité. Fernâo de Magalhàes. Dados ineditos para a sua biographia. Archivo Histoiuco Portuguez. Lisboa, 1905, t. lit, p. 307. Le second Fernand Magellan, fils de Pero, vécut encore en 1540; enfin, un troisième personnage du même nom est cité dans les textes comme résidant à Thomar.
(4j Médina, Colecciôn, t. II, p. 374: procès de Lorenzo de Magallanes, petit-fils du frère de Magellan, avec le fisc espagnol pour entrer en possession de l’héritage de l’amiral, 1557.
— A. Baiao, loc. cit , p. 312.
(3) D’après P. Pastills, Labor Evangelica, suplem. al tomo 1°, libro 1°, p. 564. — F. IL IL Guillemard, loc. cit., appendix 1, l’appelle Aida de Mesquita, fille de Mart. Gonzalvez Pimenta et Ifiez de Mesquita.
ET LA PREMIÈRE CIRCUMi>iAVlGATION DU GLOBE.
la Torre do Tomho, conliennent des faveurs el des récompenses accordées à ce Fernam de Magellan pour ses services en Caslille el en Afrique, avanl l’année 4464! En 1476, il obtint le privilège, très ambitionné alors, de construire une maison fortifiée dans sa propriété de Outeiro do Prado; en 1498, le roi confirma une donation accordée au fils de F’ernam, appelé (jonc. Rodrigues (^).
D’après les déclarations d’un membre de sa famille lors du procès de 1557, l’amiral avait eu deux oncles, Ruy el Ruy Paez, qui avaient servi en Guinée, au Portugal, sur terre el sur mer : ils sont qualifiés de « mucbo aventureras y amigos de navegacion e ingenios pelegrinales y esiraordinarios » (^) ; l’un deux avait épousé une tante maternelle du navigaleur; sur la flottille de 1519, un des capitaines dévoués à l’amiral, Alvaro de Mesquita, passait en elïet pour le neveu du capitaine général ('^).
Dès les premières années de l’occupation de Tlnde par les Portugais, plusieurs officiers du nom de Magellan se distinguèrent parmi les plus braves. Un Pero Barrelo de Magellan, sous les ordres du vice-roi d’Almeida en même temps que le jeune Ferdinand, s’acquit une certaine célébrité par ses exploits contre les Arabes. Un frère de Pedro Barrelo, Antonio de Magellan, fut investi de missions très honorables el mourut aux côtés de D. Lourenço, le fils béroique du vice-roi (''^). Cbristovam de .Magellan accompagna Alphonse d’Albuquerque dans son expédition à Orrnuz (•’);
(9 SousA ViTEnBO, Trabalhos naulicos dos Porluguezes nos seculos XVI e XV U. Lisboa, 1900, t. II, p. 219. — A. Baiao, loc. cil., p. 312, cite une pièce de l’année 1512, où un Fernâo de Magalhâes s’appelle mari de Joana de Sousa ; un frère de Magellan le Navigateur s’appelle précisément Duarte de Sousa.
(2j Médina, Coleccién, t. II, p. 374.
(3) Maxim. Transylvanus, loc. cil. : « una ex bis cui ipsius Magellan! ex fratre nepos Alvarus Meschiia praefuit,... patruus Magellanus ». La même chose chez Gomara, loc. cil., cap. XCIl, p. 85, et Oviedo, loc. cil. — D’après Guillemard, Ferdinand Magellan, p. 315, Mesquita fut le fils du père d’Alda.
(9 JoÀo DE Barros, Da .isia, dec. 11, lib. II, cap. I, II, VI, VII, VIII ; lib. III, cap. I, X; lib. X, cap. VI, etc. — D. de Goes, Chronica, t. Il, cap. XXVI, XXXVII, XLIV, etc. cet auteur cite encore comme frères de Pero Barreto : Gil Barreto et Diego de Magalhâes, capitaines de navire.
(3) G. CoRREA, Lendas, t. I, p. 883.
Damian de Goes cite un (Jeori^es de Magellan au nombre des capitaines de manjue (|ui périrent avec Joam de Macliado, en 1 51 G ('); enfin, dans l’escadre d(‘ 4519, deux marins du nom de Magellan figurent dans la liste des é(|uipages, an ser\ic(‘ de rEs|)agne ; l’un d’eux, Martin, parait avoir été un cousin de l’amiral, puis(pie nous \ oyons, (oi 1525 et 1510, les enfants de Diogo Harbosa, beau-pèia* de Magellan, réclamer sa solde (^). Ilerrera (^) mentionne « un valiente soldado Magallanes », en 1521, qui mourut bravement au Mexique, dans une rencontre avec les Indiens.
Il existe dans nos provinces une croyance d’après laquelle Magellan aurait été le fils de Flamands; son nom ne serait que la corruption de Magelein ou Ser Magelein, ancienne famille gantoise, dont le nom a même été donné à une rue de la vieille cité flamande. Cette identification est due au nom d’un écrivain portugais, très estimé dans la littérature géographifjue, l’etius de Magalbaes de Gando ou Gandavo, auteur de la première description du Brésil Macliado affirme que celui-ci naquit à Braga vers 1540 et que son père était Flamand (^); on a rapproché alors, sans qu’on ail réussi à retrouver un seul document d’archives sur lequel on pût se baser, les Magelein, d’abord de Petrus de .Magellan Gandavo, ensuite de Magellan, le
(9 Loc. cit., t. IV, cap. XVII.
^2) Il mourut le 26 juillet 1522. Archivo de Indias, Palronato, 1, 2, 3/g, num. 3 (Inventaire d’Asensio, ii° 74). — Castanheda, loc. cit., liv. VI, cap. VI, le dit natif de Lisbonne et « moço da camara » du roi de Portugal.
(3) Loc. cit., dec. III, lib. I, cap, XXII.
('6 Uistoria (la Provincia de Santa Cruz, a (jiii viilyarmente chamamos Brazil. Lisboa, 1576 (d’après John Russell Bartlett, Bibliograpincal Notices of rare and curions books relating to America... in the library of the late John Cai'ler Brown. Providence, 1875, p. 260; 1579, d’après Antomo, Bibliographia hisp. nova, 1783, t. II, p. 211. Réimpression dans la Coltecçâo de opusculos reimpressos relativos à hist. das naveg., viagens e conquistas dos Portugueses. Acad, des sciences. Lisbonne, t. I, n“ III. — Traduction dans Ternaux, Belatioiis et mémoires originaux, t. IL — Antonio, loc. cil., t. Il, pp. 210 et 282, cite encore deux écrivains, savants jésuites, du nom du navigateur : E. Petrus de Magalhaens et Sebastianus de Magalhaens.
(S) Bibliotheca lusilnna, t. lit. Nos recherches opérées aux Archives communales de Gand, sous la conduite de V. van dcr Ilaeghen, le savant conservateur, n’ont rien rapporté à ce sujet. La famille des Magelein a disparu des Flandres au XM® siècle.
ET LA PREMIÈRE CIRCUMNAVIGATION DU GLORE
navip:ateur, d’après la simple ressemblance des noms et la prononciation presque idenliqne des deux appellations en portugais. Étant données les relations nombreuses entre la Flandre et le Portugal, les 3Jagelein ont pu s’établir dans ce dernier pays et même transformer leur nom en celui de .Magellan, qui fut aussi répandu à Lisbonne au XVI« siècle (|u’il l’est de nos jours; c’est la seule hypothèse qui puisse avoir une apparence de vérité.
Nous ne sommes pas renseigné au sujet de la jeunesse de 31agellan; on sait qn’d perdit son père, étant encore enfant. Les biens de la famille ne paraissent pas avoir été considérables, puisque le capitaine dit, dans son testament de 1504, qu’il « désire ardemment que ses descendants agrandissent la baronnie de Sabrosa et qu’on ne lui enlève pas la petite propriété, la Quinta de Souta, qu’il possède »; d’autres Immeubles ne sont pas mentionnés, bien qu’un descendant actuel de la famille de Magellan, le D^' Â.-M. Alvarez Pereira de Aragâo, Villa Flor, prétende que l’amiral avait en outre une propriété avec habitation, dite la Casa de Pereira (*).
Magellan, probablement à la mort de son père, quitta Sabrosa pour venir compléter son éducation à Lisbonne, en qualité de page de la reine Léonore, veuve de D. .loan 11 ; c’est ce que rapportent Çurita et Argensola (2). La Cour portugaise était à ce moment le centre d’nne activité nationale très intense; c’était l’époque des réunions de la fameuse junte des mathématiciens, composée des trois médecins du roi et de queh|ues savants étrangers, tel le cosmographe de Nuremberg, Martin Behaim. Les délibérations de ce groupe d’astronomes doivent avoir intéressé avant tout Magellan et ceux de ses compagnons qui aspiraient à prendre bientôt du service dans les colonies ; l’ascendant particulier de mestre Rodrigo sur l’entourage du roi et sur la jeunesse portugaise est attesté par les épîtres de Catalins Sicullus ('^). La « Casa da India e da Guinea », chambre de commerce de l’Inde en même temps que dépôt hydrographique, formait une annexe du palais royal; c’est ce qui explique le caractère particulier de l’éducation donnée à la jeune
(*) Gcillemard, loc. cit., p, 23.
f2) Çurita, Anales de Aragon, lib. X. — Argensola, Conquista de las Molucas, t, I, p. 6. (3) Lisbonne, 1500, d’après Charton, loc. cit., t. Itl, p. 206.
MAGKI.LAN. I.A QUESTION DES MOEUQUES
noblesse porlugaise de PépcKpie : nne formalion militaire jointe à une forte instruction nauti(|ue et commerciale.
Don Manuel, premier de la maison de Viseii, succéda en 14Do à D. Joâo II. Le jeune prince allait-il continuer la politiipie « indienne » de son prédécessenrP IMusienrs membres de son conseil n’y étaient guère favorables ; mais l’hésitation du roi ne dura pas longtemps; reprenant résolument les projets de D. Joâo II, il décida, dès la première année de son règne, l’envoi d’une expédition sous Vasco de Gaina à la complète définitive de l’Inde. Cet acte inaugure la série des grandes entreprises qui achevèrent, en moins de vingt ans, de faire du Portugal la puissance maritime la plus redoutée du monde entier et qui jetèrent les bases de son immense empire colonial.
L’émotion que produisit le retour des navires de Vasco de Gama fut très profonde et même unique dans Tbistoire du pays; ce voyage n’était-il point le couronnement des innombrables tentatives faites pour atteindre le pays du prêtre Jean et l’Inde depuis Henri le Navigateur, mais surtout depuis les découvertes de Christophe (iOlomb et de Cabot (|ui avaient momentanément consterné le Portugal? Les forces vives de la nation se portèrent avec un tel élan vers les expéditions de l’Inde, ipi’il se manifesta, pendant les premières années du XVL siècle, un recul très sensible de la population ; les campagnes furent désertées pour les villes et la mer, et la majeure partie de la jeunesse s’expatria; ce fut une des graves conséquences de la découverte de la roule maritime de l’Inde.