Découverte des Wloluques
Conformément à la politique très intelligente pratiquée par les Portugais, et dont Barros porte témoignage (^), d’Albuquerque chercha à gagner à sa cause, par des traités d’alliance et de commerce, les princes des royaumes environnants qui avaient coutume d’envoyer leurs Jonques à Malacca. Ce fut
(^) J. GrÂberg t>A Hemso, loc. cit., p. 54. — t*. A. Tiele, De Europeërs in den Maleischen Ai'chipel, Bijdragen lot de Taal-, Land- en Volkenkunde van Nederlandsch Indië, 1877, t. I, p. 327.
(2; Vers mi-juin, d’après Correa, loc. cü., 1. Il, p. 219.
(3) Loc. cil., dec. tl, lib II, cap. XIX : dando de si muy buenas muesiras.
4) Da Asia, dec. Il, lib. V, cap. VU.
IIG
MaCKLI.AN. la OUKSTION DLS MOLU^^DLS
d’ailUnirs une tactique nécessaire, car la confiance avait été fortement ébranlée par l’intrusion violente des Portugais dans l(*s alîaires de la péninsule malaise. Antonio d’Azevedo et Duarle (^oellto (‘) furent chargés de missions au Siam, dont le roi, Phra Borom Haxa, devint bientôt le grand ami des Portugais : c’était à ses dépens que les Musulmans s’élaieni établis à Malacca. Buy Nuiies d’Acuna, accompagné d’une suite nombreuse, partit pour Pegou, à l’embouchure de l’Iraouaddy. Enfin, avant la fin de l’année, une escadre sous les ordres d'Antonio d’Abrcu, fut chargée de la reconnaissance des iMoluques, sur la situation desquelles d’Albuquerque avait recueilli les premières informations exactes. Ces trois voyages furent décidés pendant les quelques mois que d’Albuquerque résida à Malacca. Avant de partir, il recommanda au gouverneur de la place de veiller à ce qu’à l’avenir, aucun navire de commerce ne pût quitter le port pour des régions inconnues, s’il n’avait à bord un Portugais, « homme intelligent », capable de rapporter le plus grand nombre possible d’informations utiles (-). C’est à Malacca que d’Albuquerque entendit parler du pays des Gores, de Lequeia et de Perioco ('^), tous riches en or, (|ue les contemporains identifièrent avec l’Ophir et la Tharsis de la Bible.
Perioco et les 3Joluques constituaient les limites du monde habité dans l’idée des pilotes portugais (^) ; personne n’avait entendu parler de pays
(^) Galvào l’appelle Duarte Fernandez et assure qu’il visita la capitale du Siam, située à 14® de latitude nord. Édition de la Hakluyt Society, p. ii'i.
("^) Barros, loc. cit., dec. Ht, lib. Il, cap. VI. — D. Manuel écrivit, sur la conquête de Malacca, au pape Léon X, la célèbre lettre de 1513, que l’on peut comparer à celle qu’il envoya, en juillet 1499, aux rois d’Es|>agne pour leur communi(|uer la découverte de Vasco de Lama. Il y est dit que les Chinois eux-mêmes avaient envoyé une ambassade à d’Albuquerque pour mieux prendre connaissance de ses désirs. Le vice-roi parle enfin d’une alliance avec les forces du prêtre .lean, sous l’étendard commun de la Croix, pour exterminer la secte des maliométans. M. Josk Pkdro da Costa, in Archiva historico portti- (juez. Lisbonne, 1901, p. 111.
(^) Commentaiios du yraode Af. l)albo(jiurquc, Lisboa, 1774, t. III, cap, XVllI, p. 93. Edition anglaise de W. de Cray Bircii, pour la Hakluyt Society, 1880, t. lit, p. 88.
(4) Cartas de Alf. de Albuqnerque, t. 111, p. 134 : lettre de Jorge d’Albuquerque, du 8 janvier loi 5.
KT LA LHEMIÈRL CIRClJiMNAVK.ATION DU GLORE.
plus à l’esl (*) ; des cosmographes ihéoriciens, timidement, idenliliaienl la cote du large golfe de Chine avec les rivages occidentaux du Nouveau Monde.
AIhuijuerque choisil, pour commander l’escadre à la découverte des Moluques, Antonio d’Ahreu, en récompense de sa bravoure à la prise de Malacca où il avait été blessé (“^) ; les capitaines des deux autres navires furent Francisco Serrao et Simâo Alfonso Bisagudo ; ils commandaient respectivement la Çaboia, la Sunta (kitltarina et une caravelle latine
L’Italien Varthema, en 1504, a le premier fourni une description des archipels des Moluques et de Banda, et attiré l’attention sur les produits caractéristiques de chacun de ces groupes d’iles : les clous de girofle aux Moluques (^), la noix de [nuscade à Banda (’). Il n’avait pas visité ces régions en personne, ayant dépassé à peine Pedir, sur la côte de Sumatra. Sa remarquable description fut imprimée à Home, en décembre 1510(*'),
(0 Au point (le vue européen bien entendu, car les régions étaient bien connues parles Malais musulmans. En 1322, rappelons-le, des Javanais et des Arabes avaient visité Ternate et s’y étaient établis; en 1465, le prince de l’île, Marlium, embrassa l’islamisme et vint à Java, en 1495, pour s’y initier davantage à la religion. 0. Warburg, Die Muskatnitss, ihre Geschiclite, etc. Leipzig, 1897, p. 46.
C^) H. Barrisse, Travaux nautiques des Porlmjais, Paris, 1898, p. 3, le confond avec Pedro Abreu ou de Abreo, (jui accompagna Magellan et Loaysa dans leurs expéditions aux Moluques et qui fut nommé pilote de la Casa de Séville, le 13 novembre 1519, au traitement de 25,000 mrs par an. V. L. Asensio, La primera vuella al Muiidu, n° 161. — Rarros, loc. cit., mentionne Antonio d Abreu dans diverses entreprises, postérieures à 1519.
(^) Barros, loc. cit., t. III, V, VL — I). de Goes, Chronica, t. III, cap. XXV. — Castanheda, Conquista da India, liv. III, cap. LXXV. - Les Cartas de Aff de Albuquerque, t. I, p. 68, contiennent la même version du voyage que les Commentarios ; à céité du capitaine en chef d Abreu, Ir. Serrâo est mentionné comme sous-capitaine.
Le clou de girofle constitue le bouton de fleur de l’arbre Cary ophql lus aromaticus L. {Lugenia caryophyllata Thumb.), appartenant aux Myrtacées, et est probablement originaire des Moluques septentrionales (Makian). Encyclopaedie van Nederlandsch Indië, samengesteld door P. A. van der Lith, A. ./. Spaan en .loh. Snelleman. Leiden, 1906, sous la rubrique Kruidnagel.
(■>) Semen myristicae v. Nux moschata ; elle forme le fruit du Myristicu frayrans Houtt., de la famdle des Myri Aicacées (Dioecia monade Iphi a). Ibid., sous la rubrique Notenmuskaat of muskaatnoot.
Le voyage de Ludovic di Varthema ou le Violeur en la plus grande partie d’Orient, tiaduit de I italien en français par Baharin de Raconis, publié par Ch. Schefer, dans Recueil de voyages et de documents pour servir à nnsloire de la géographie, etc. Paris, 1882
ma(;ellan. i.a oeestion des moluohes
avant le départ d’Abitni et île Serrai). Il n’esi pas impossible i|ue Vartbema, qui avait combatlu à (ioa avec les Portui^ais, ail communiqué au vice-roi, à Serrai) et peut-être à Magellan, les premières notions sur les deux archipels aux épices. Au cours, toutefois, de leurs visites à Malacca, ceux-ci ont eu amplement l’occasion de s’informer sur les des de la Sonde, grâce aux jonques javanaises qui faisaient un service régulier entre les ports d’Insulinde et Malacca.
Il est généralement admis que Magellan ne prit aucune'^parl à l’expédition de d’Âbreu. Quelques auteurs se sont basés sur le seul témoignage d’Argensola (^) pour prétendre le contraire; mais les erreurs dans r///.s7o/rc des }]()luquos sont nombreuses ; ajoutons que, dans le récit de la découverte, il rapporte les succès de d’Abreu et de Serrào, et dit simplement de Magellan qu’il se trouvait dans certaines îles situées à 600 lieues au delà de Malacca et d’où il entretenait une correspondance avec son ami Serrào. Un passage d’Oviedo (-), relatif à la visite aux Moluques faite par Magellan en 1511-1512, ne se retrouve dans aucune des sources que ce cbroniqueur a consultées pour la compilation de son histoire. On ne connaît pas mieux l’origine des données de certains auteurs que cite Navarrete ('^) et qui prétendent que Magellan a pris part à la découverte du célèbre archipel. Or, voici que le document sur lequel les historiens modernes s’étaient exclusivement fondés pour prouver que Magellan fut de retour à Lisbonne en 1512, se rapporte à un homonyme du grand capitaine; nous y reviendrons bientôt en détail. Constatons seulement que les premières preuves authentiques de sa présence en Portugal ne remontant pas avant 1514, il n’est pas impossible que Magellan ait continué à résider à Malacca après le départ d’Albuquerque (^) et qu’il ait vu de ses propres yeux, comme dit Oviedo, à plu-
(!) Loc. cit., édition de Madrid, t009, liv. it, p. 6.
(2) Loc. cit., t. II, 2; lib. XX, cap. V : por visto de ojos, ténia mucha noticia de la india oriental y de las Islas del Maluco y Especeria.
Maktinez de la Puenta, Compendium de la historia de la India oriental, t. lit, cap. XIV, p. 189. — San Roman, Historia general de la India, t. 11, cap. V, p. 217. — Faria y SousA, Asia porluguesa, t. 1, pt. 3, cap. V, p. 203.
(^‘■) D’après Pigafetta, c’est à Malacca que Magellan aurait reçu des lettres de Serrào sur la découverte des Moluques.
sieurs centaines de milles de Malacca, des îles autres que les Moluques ; il est utile de rappeler que dans un document présenté au roi avant son départ, iMagellan donne une description des pays d’Asie jusqu’à Formose (i).
On ne possède que de rares renseignements sur Francisco Serrào, l’ami dévoué de Magellan, qui contriLua plus que tout autre à faire entreprendre le premier périple du monde. Quelques textes le qualifient de parent du grand navigateur (^) ; tantôt il est cité comme Portugais, tantôt comme Espagnol et frère du pilote Juan Serrano qui accompagna Magellan dans son expédition ('^). (]ette dernière identification, si elle pouvait se faire, serait très importante ; on s’expliquerait plus facilement pourquoi le Portugal refusait à Fr. Serrâo la direction des affaires aux Moluques, l’objet des convoitises castillanes.
Barros cite Fr. Serrào parmi les personnes de distinction assiégées par les indigènes dans la forteresse de Cananor et délivrées en 1517 par Tristao da Cunha. Chargé, deux ans après, par le vice-roi, d’une mission à Cochin,
(U Voir le chapitre VIL — Hamy, L’œuvre géographique des Reinel. (Bull, de géographie HISTORIQUE ET DESCRIPTIVE. Paris, 1891, p. 141) : «il pourrait bien se faire qu’elles (les îles où Magellan aurait résidé) correspondissent à quelque point de la côte nord de la Nouvelle- Guinée, dont Texeira, beaucoup plus tard, attribuait à Magellan la découverte ».
(2) Raccolta Commiss. Colombiana, parte III, n° 2, p. 283, note 2 : Franc'" Serrano, portoghese e parente di Mag.
(3j Pour Oviedo, loc. cit., t. II, lib. XX, p. 15, Francisco est le frère de Juan, qu’il avait connu, depuis 1514, en qualité de piloto-mayor de l’armada de Pedrarias Davila. Pigafetia et Antonio de Brito, 1 un Italien, l’autre Portugais, le déclarent également de nationalité espagnole; au contraire, Pancaldo, dans sa déclaration à Badajoz, en 1524 (Médina, Colecciôn, t. Il, p. 170), l’appelle Portugais, de même que d’autres participants au voyage de Magellan, tels Gines de Mafra, à propos du procès de Chr. de Haro avec le fisc, et G. G de Espinosa {Ibid., pp. 125 et 130). — Nous ne sommes pas non plus en état d affirmer quil existe des liens de parenté entre Juan et Franc. Serrano précités, et le fameux capitaine portugais Joào Serrâo, appelé parfois Pero de Giào ou Joào Vaz Serrào (voir Barros, loc. cil., dec. III, lib. V, cap. III, et lib. X, cap. II), qui fit la chasse au pirate français Mondragon dans la mer Rouge et dans l’océan Indien (1508), mais que l’on retrouve au service du Portugal, longtemps après la mort de Magellan (Barros, loc cil dec. Il, I, IV; dec. II. V, V|||; dec. Il, VI, X; dec. Il, VllI, VI, etc. - A Ig uns Doc. delà lorre do Tombo, pp. 20G et 352 .
via(;i:llan. la dls moluquls
il ne paraîl pas l’avoir accomplie avec lotile l’iiilé^rilé voulue ('). Le capilaiue u’('St pas menlioimé parmi les commandants de navire (|ui furenl pré- S(Mits à la con(|uôlede Alalacca ; son nom toutefois apparaît au cours du siège de la ville parmi ceux des chefs portugais (“^) ; il fui un des (pialre ou ciiu) « quadrylheros das preses de Malacca », personiu's chargées de partager le butin (^). Après la prise de la cité, il actpiit le navire d’un certain Denis Fernandez qui retourna avec d’AIhuquerque dans l’Inde (^). I Isemble donc (jue Serrào était rentré dans les bonnes grâces du vice-roi; sa participation à l’expédition olïicielle de d’Abreu le prouve d’ailleurs surabondamment (^).
P) Comme ces faits peuvent nous éclairer sur sa conduite ultérieure, nous les résumerons brièvement. Au mois d’avril 1S09, il avait été envoyé avec une caravelle au roi de Cochin, en même temps qu’au commandant de la forteresse portugaise, pour leur annoncer les plans de d’Albuquerque ; le vice-roi, désirant passer Thiver à Goa et achever les fortifications qu’il y avait commencées, chargea Serrào de lui apporter, dans le plus bref délai possible, des provisions et des équipements militaires. Celui-ci ne revint pas à l’époque convenue, prétextant que les vents avaient été constamment contraires. O’Albuquerque n’accepta pas ses excuses, et, après les événements de Goa, toute la (lotte étant rentrée à Cochin, il lui enleva le commandement de sa caravelle et le fit emprisonner {Cornmenlarios , édition anglaise, t. H, p. 133). Dans une lettre du vice-roi, antérieure à l’année 1511, il est dit que Fr. Serrào était parti contre la volonté de d’Albuquerque {Cartas, t. Il, p. 430).
(2) Commentarios, t. III, p. 130.
(3) Cartas, t. I, p. 144.
(4) Ibid., p. 68.
(5) Il existe cependant une version tout à fait opposée de l’arrivée (ou retour?) du pilote aux Moluques. Plusieurs documents, d’origine espagnole, présentés au cours du procès de Cbr. de Haro avec le fisc en 1527 (iMedina, Colccciôn, t. 11, p. 130. — Navahrete, Colecciôn, t. IV, p. 371), parlent d’un Francisco Serrano qui s’était enfui de Malacca à bord d’une jonque appartenant à un port des Moluques, pour échapper à de graves incriminations portées contre lui. Remarquons tout de suite que ces dépositions ont pour origine les dires d’un Portugais, Pedro Alfonso de Lorosa, homme de confiance de Fr. Serrào, que les survivants de l’expédition de Magellan avaient trouvé à Ternate en 1521. Mais Navarrete [Colecciôn, t. IV, p. 371) assun; que c’est au contraire de Lorosa qui s’enfuit de Malacca pour se soustraire à des poursuites judiciaires, et qu’il était arrivé à bord d’une jonque indigène à Ternate, où il devint le serviteur de Serrào.
Rapprochons de cette version le récit que Lord Stanley d’Alderley a publié en appendice à son édition d’Odoardo Barbosa (p. 2251 et qui a pour titre : « Voyage fait par .luan (Francisco, dans le texte) Serrano, quand il s’enfuit de Malacca avec trois Portugais et Christoval de Morales, de Séville, dans une caravelle qu’il avait volée à Malacca et dans
D’après de Goes, Caslanheda el Correa, les trois navires sous les ordres d'Anlonio d’Abreu se seraient mis en roule, à la fin de décembre 1514, par des chemins différents (‘). Ils étaient montés par cent vingt marins el vingt esclaves pour le travail aux pompes. Aucun journal de bord ne nous est conservé de cette expédition, la plus importante des trois qu’équipa d’Albuquerque avant de quitter Malacca. Plolémée el les géographes du Moyen âge ont ignoré les Moluques; on savait que l’empereur de Chine, à cause de l’insuccès de la plupart de ses expéditions aux îles des épices, avait fini par interdire à ses sujets ces voyages périlleux, et qu’il avait invité les .Javanais, très au courant de la navigation, à importer les épiceries dans son empire. l.,es Portugais, quand ils pénétrèrent pour la première fois dans la
laquelle il partit avec cinq Malais des Moluques, vers l’année 1512. » Remarquons de suite que Morales est le nom du médecin de l’expédition de Magellan qui, en 1523, avait été retenu à Malacca avec d’autres survivants de la Trinidad. L’opuscule ne se trouve que dans les manuscrits de Barbosa qui sont à Barcelone et à Munich; le dernier porte la date de 1522. Ce petit roman géographique est un simple plagiat du récit de Varthema ; l’itinéraire suivi par ce Serrano est identique à celui qu’imagina l’ilalien : Pegou, Sumatra (villes de Pedir et de Samatra), Banda, les Moluques. Les quatre chrétiens et quelques-uns des Malais décidèrent de s’établir dans ce dernier archipel; le roi indigène se montra très prévenant pour Fr Serrano et lui donna sa fille en mariage; dans la suite, il autorisa ceux de ses compagnons qui désiraient partir, à quitter les îles et à aller à Java, en passant par Bornéo,
Quel peut avoir été le but de ce récit fantaisiste? Varthema, en tout cas, ne l’a pas emprunté au voyage de Franc. Serrâo, puisque son livre fut imprimé à Rome en 4510; l’appendice n’est pas ajouté à tous les manuscrits de la relation de Barbosa; d’autre part, la concordance avec les documents espagnols cités plus haut, est trop évidente pour ne pas admettre qu’il y ait un fond de vérité dans la fuite d’un Serrano (ou de Lorosa) de Malacca aux Moluques. II y a eu évidemment fabrication de pièces; à notre avis, Fr. Serrâo s’est échappé de Malacca, mais plusieurs années après 1512, comme nous le démontrerons dans l’exposé des événements ultérieurs. Pour expliquer la fabrication du document chez Barbosa, il suffit de se rappeler que, aux conférences de Badajoz, les Espagnols disputèrent au roi Ü. Manuel le droit de souveraineté sur les îles; ils se firent forts, pièces en mains, de prouver que Serrâo n’avait pas fondé aux Moluques une factorerie « au nom du roi D. Manuel », mais qu’il y avait trafiqué exclusivement pour son propre compte. (Médina, Colecciôn, t. Il, p. 125. — Navaiuiete, Colecciôn, t. V, p. 390.)
(D Bakros, loc. cit., dec. II, lib. VI, cap. V. — Au mois de novembre, d’après les Commentarios et les Lendas de Correa, t. II, p. 265. — Le 1®'' décembre, d’Albuquerque avait quitté Malacca pour rentrer à Cochin.
MAGELLAN. I.A QUESTION DES Mül.UQUES
mer des Moluques, apprécièrent en elîet de façon très flatteuse les cartes javanaises des côtes d’Extrême-Orient. Une jonque indigène, cliargée de marchandises, se mit également en tête de l’escadrille de d’Abreu, ayant à bord le Javanais Nakoda Ismael (<) et le capitaine hindou, Cocequirman (Khoja Kirmâni, marchand de Kerman, province delà Perse). Deux autres pilotes malais se trouvaient à bord des navires de Serrào et de Bisagudo, outre les trois pilotes portugais Gonçalo d’Oliveira, Luiz Botim et Francisco Kodrigues. Ce dernier, quoique jeune encore, jouissait d’une certaine réputation dans l’art de faire des « j)adroes » j par ce terme il ne faut pas seulement entendre des stèles avec inscription, mais aussi des cartes marines ('^).
Les instructions pour le voyage avaient été minutieusement préparées par d’Albuquerque : le facteur Joao Freire et l’écrivain üiogo Borges, deux hommes de confiance, l’un de la maison du roi, 1 autre de la reine Léonore, accompagnés d’une escorte, étaient seuls autorisés à descendre a terrej dans les ports où l’on ferait escale, on devait étudier les usages et traditions commerciales des Arabes et des Indiens j détail intéressant, il était stipulé que les bâtiments seraient tirés et examinés sur le rivage d’une grande île « Amban » (Amboine), à quatre journées des i\Iolu(iues.
Antonio Galvào paraît avoir utilisé pour son Hisloria un des routiers de l’expédition , ses données se trouvent singulièrement confirmées par le portulan des Moluques des Reinel de la Bibliothèque Nationale de Paris (^). Les navires débouchèrent du détroit de Singapour et longèrent les côtes de Sumatra et de Java, jusqu’au port d’Agacim, la ville de Grissee actuelle, en face de Madura. Plusieurs pilotes javanais y furent engagés. On suivit la
P) Baruos, loc. cit.; de même Castanheda, loc. cil. — Il est appelé Ninachata dans les Commentarios ; mais Castanheda distingue nettement Nacoda de Ninachalu, qui fut en quelque sorte le facteur du premier (le mot arabe Nakhoda signifie pilote).
(2) Il est l’auteur des portulans d’Asie, reproduits dans 1 atlas du vicomte de Santarem. Voir sur lui Cartas de Alf. de Albuquerque, t. I, p. t)8.
(3) Voir carte n® 1.
ET LA PREMIÈRE CIRCUMNAVIGATION DU GLORE
côte septentrionale des îles Bali, Sumbava, Solon (*); d’après Barros (-) et Galvao, la flottille se serait dirigée ensuite vers le nord, sur Amboine et Bourou; le dernier auteur fait atterrir les Portugais à Guli (iuli, dans l’île de Ceram, où l’on brûla le navire de Fr. Serrao. De Geram, les navires se dirigèrent sur Banda, où les Portugais furent bien reçus ; on érigea dans le port de Lulatâo (Orlattan), dans le nord de Groot-Banda et centre le plus trafiquant au XVI® siècle, une stèle commémorative, comme on en avait érigé antérieurement à Agacim et à Amboine. On y prit une riche cargaison de muscade et de macis; la saison étant déjà trop avancée pour pousser jusqu’aux Moluques, d’Abreu résolut de rentrer à Malacca, très satisfait d’ailleurs de son voyage de reconnaissance (^); à Banda, il avait acheté une jonque qu’il mit à la disposition de Serrao.
Une tempête dispersa les navires presque à la sortie du port et la barque de Serrao se perdit sur les îles Nusa-Penju ou Scbiidpad-Eilanden, à 37 lieues ouest-sud-ouest de Banda, par 3° 30' latitude sud et 127" 40' longitude est; ce sont les îles de Serra de la carte des Reinel (^). Entré en
P) Suite des îles entrevues par les Portugais, d’après Galvào : laua, Balle, Anjano, Simbaba, Solor, o Galao, Maulaca, Vitara, Rosolanguim, Arus, Gumnape ou Guape « em que estd nossa fortaleza que se agora cbama Ternate ». Il convient sans doute de voir dans Gumnape l’îlot situé au sud-ouest des Scbiidpad-Eilanden, appelé Gounong Api.
(2) Loc. cil., dec. III, lib. V, cap. VI.
(3) Castanheda, loc. cit., cap. LXXXVI. — Marino Sanuto, Diarii, t. XVIII, p. 409, lettre de Rome, juillet lol4 : « lo vi dissi l’hanno passato corne il capitanio Massadi nostro bavea mandate a scoprir Banda Rivalucbo dove nasse garofani, tre nave, de le quai tornoro due e furono a Bandoni 300 legbe de Malacha. De qui a Malucho sono più de 80 lege, e non furono li, perche quando arivono, non poteno andar a Malucho che quivi non stano sei mexi aspetando tempo e le nave facevano aqua. De modo che si tornano e portano 400 quarti de mazis et 400 de noze, che vengono le merze in ({uesla flota la piu parte ».
(4) C’est dans ces îles qu’aurait eu lieu la curieuse aventure avec les pirates ou indigènes qui se virent forcés de conduire les l’ortugais ii Nusa-Tello (Fulu-Tiga) et à Amboine. Serrao exagère probablement le récit de son voyage aventureux à Ternate. Ses informations sur la patrie des pirates sont déjà inexactes. (Remarquons que les chroniqueurs portugais désignèrent volontiers sous le nom de pirates, les insulaires qui osèrent s’opposer à la prise de posse.ssion de leur pays.) Les gens en question auraient été originaires de Batoebina, « à quelques milles d’Amboine », alors que la distance entre les deux îles est
MAGKLLAN. LA QUESTION DES \10LUQUES
relations avec les habilanis de Veranula, capitale de notacbina de Muar, Serrao les aida à vaincre leurs rivaux de Nusa-Tello. Le bruit de ses exploits aurait atteint les des de Tidore et de Tei nate, les principales des Moluques, où les liens de famille n'empêcbaienl pas les princes d’êire constamment en lutte pour la suprématie dans rarcbipel. Le roi de Ternate, Loleyse, avait prédit la venue, de pays très éloignés, d’hommes vêtus de fer qui l’aideraient à soumettre ses ennemis; en réalité, il avait entendu parler des exploits des Portugais dans l’Inde, par l’intermédiaire de Chinois et de Malais. Il invita Fr. Serrao à lui faire visite dans son île; il se rendit à cette invitation avec six de ses compagnons et fut le premier Européen qui loucha aux Moluques (^).
En 1513, Antonio de Miranda Azevedo visita les îles Banda et Amhoine et ramena plusieurs des compagnons de Serrao qu’il y avait rencontrés (-). Les Portugais prétendirent que de Miranda débarqua aussi aux Moluques; mais comme les rois de Tidore et de Ternate ne s’entendaient pas sur le choix de l’île où se dresserait la forteresse, il ne put en commencer la construction et dut retourner sans avoir pris possession de l’archipel au nom de I). Manuel. En Espagne on en conclut plus tard que les îles n’avaient
de plusieurs degrés de longitude; il vaut mieux admettre simplement que Serrao a été recueilli par des commerçants de Ilalmahera (Batochina) qui étaient venus apporter des clous de girofle à Banda. H. Bokemeyeu, Die Moliikken. Geschichte und quelleimàssige Dai'stellung der Ëroberung, etc. Leipzig, 1888, p. 47, note 1. — Castanheda, Loc. cit., liv. lit, cap. LXXXVI, ne parle pas de la rencontre avec les pirates; il se trompe toutefois en assurant que Serrao atteignit immédiatement Ternate en quittant Amboine.
(^) D’après Galvào, Serrcâo s’échappa des bas-fonds de « Luçapinbo » avec neuf ou dix compagnons et se rendit à l’île de Mindanao ! — Gabriel Babello cite, parmi les compagnons de Serrao : Dioguo Lopez, Dioguo Câo, Dioguo Afonço, Pero Fernandez, Alvaro da Costa et Antoneto Ceziliano. Iiiforinaçâo dan cousas de Maluco, dadas ao Senhor dom Constuntino. Colecçào de noticias para a bist. e geogr. das naçôes ultramarinas. Lisboa, 1839, t. V, n« 2.
(2) D’après les CMrtas de Alf. de Albugiierque, t. lit, pp. 90, 9S, 136 et 224, la destination du voyage de Miranda n’était que Java et Banda. Ce fut par l’intermédiaire d’un certain Pero Fernandez, rentré à bord des navires de Miranda, que Fr. Serrao fit parvenir s«s lettres à Magellan.
jamais reconnu le pavillon portugais, avant l’arrivée des navires de iMagellan (').
Jorge d’Albuquerque et Barros après lui remarquent que les princes indigènes, notamment Boleyse, écrivirent au roi D. Manuel pour le prier d’élablir le fort et la factorerie chez lui. Serrâo personnellement aurait insisté dans ce sens auprès du gouverneur de Malacca et du vice-roi de l’Inde, faisant ressorlir les grands avantages qui en résulteraient pour la couronne (2). Un an se passa et Serrao, de retour à Ternale, s’occupa activement du commerce d’épices et trafiqua à Banda avec les commandanis des navires portugais (^). Il acquit rapidement un si grand ascendant sur Boleyse, que les documents n’exagèrent probablement pas en assurant qu’il gouverna virtuellement le pays (^). Avant de procéder à la prise de possession otïîcielle des îles pour le Portugal, il aurait attendu de D. Manuel les dignités qu’il avait postulées en récompense de sa découverte, qu’il disait être plus importante que celle de Vasco de Gama.
('*) P. Martyr, De Orbe Novo, dec. VI, cap. IX : ils (les Portugais) ne montrent aucun traité signé avec l’un quelconque de ces rois (des Moluques). Ils disent pourtant que le nom des Portugais est arrivé dans ces îles, et qu’on y a vu des Portugais. C’est vrai, répondent les nôtres; mais il n’y en a jamais eu qu’un, et c’était un fugitif qui craignait d être jugé pour ses crimes ; (tailleurs aucune autre preuve de relations commerciales ne peut être alléguée. (Traduction de Gakfarel, p. 570.) — Déclarations analogues d’André de Urdanele et de Macias del Poyo, pilotes de Loaysa, devant le Conseil des Indes. Navarrete, Coleccion, t. V, p. 390.
(2j Carias, t. III, p. 130; la requête du roi de Ternate est reproduite à la page 182.
Barros, loc. cil., dec. III, lib. II, cap. IX.
(3) De là est née la confusion de Correa, Lendas, t. 11, p. 710, qui prétend que le Serrâo de Ternate n’était pas le capitaine de d'Abreu, mais un homonyme, envoyé en 1518 comme facteur à Banda, par Garcia de Sa, gouverneur de Malacca. Sur ce « Serrâo, feitor em Banda », voir également Commissào central executiva do Centenario da India. Bull. DE la Soc. DE GÉOGR. DE LISBONNE, 1890. — Gabriel Bebello, loc. cU., connaît deux compagnons de Serrâo, Alvaro da Costa de Dioguo Câo, qui conduisirent des jonques, chargées de clous de girofle, de Ternate à Malacca. — Lettre d’Albuquerque à D. Manuel, du 22 septembre 1515, dans Alguns Doc. de la Torre do Totnbo, p. 379.
(4) Il est toutefois exagéré de dire que Serrâo soumit les princes des îles environnantes à Boleyse, n’acceptant personnellement que le titre de pacificateur. Fern. Denis, Porluoal Paris, 1846, p. 193.
Ce ne fut qu’en 1S20 que le roi char^^ea finalement .lorjçe d’Albuquerque d’envoyer une escadre aux 3Ioluques, dans le Lut d’y construire le fort promis, ainsi (|ue la factorerie royale. A la suite de cet ordre, Tristan de Meneses appareilla de Malacca et arriva aux iles des Clous de girolle, six mois avant les compagnons de Magellan, qui étaient venus de l’est. Le récit de la mission de Meneses est très embrouillé et en partie faussé par les historiens olïiciels, entre autres par Barros. Cet auteur rapporte que D. Manuel avait invité Boleyse à faire partir Serrâo de son ile à bord des navires de Meneses. « Fr. Serrâo ne se bâta pas de venir, espérant au contraire que le roi finirait par lui confier le soin de construire la forteresse à Ternate. » De Meneses ne réussit pas à le ramener, à cause du naufrage de plusieurs de ses navires; rentré à Malacca, il serait mort de chagrin (’).
En réalité, les faits se passèrent tout autrement. L’objet de l’expédition de Tristan de Meneses lut d’éloigner Serrâo des Moluques, par ruse ou par force; c’est qu’on craignait avec raison une intervention de ce personnage en faveur de la Castille, le jour où Magellan débarquerait dans les îles. On savait à Lisbonne qu’il était de connivence avec ce dernier et qu'il lui avait fourni des renseignements précieux, qui serviraient de prétexte pour contester la possession des Moluques au Portugal et pour en revendiquer la découverte et la conquête pour l’Espagne (^). Séduit par des promesses, Serrâo, à un moment donné, se serait rendu à .Malacca, mais s’étant aperçu à temps des intentions malveillantes du gouverneur, il se serait échappé à bord d’une jonque qui partit pour Banda et les xMoluques ('^). De retour à Ternate, il continua de s’occuper de l’achat et de la vente des épices, mais rompit toutes
(1) Barros, loc. cil., doc. Ht, tib. V, cap. IV et VI. Même version chez San Uoman, India Oriental, t. Il, p. 221.
(2) Médina, Colecciôn, t. II, pp. 125 et 130.
(3) On aurait ici l’explication de la fuite de Serrano, dont il est question dans les documents espagnols (Médina, Colecciôn, t. Il, supra, et pp. 137 et 178) et que le manuscrit de Barbosa à Munich date de 1522, année qui serait conforme à la réalité. Castanheda, loc. cil., liv. III, cap. LXXXVI, rapporte, au contraire, que Serrâo ne quitta jamais les Moluques.
ET LA PREMIÈRE CIRCUMNAVIGATION DU GLORE
relations avec le roi de Portugal (*); il aurait même persuadé Boleyse que son royaume et les archipels environnants appartenaient réellement à la Caslille et l’aurait prévenu que Magellan viendrait bientôt pour recevoir au nom de son souverain les hommages des princes indigènes.
Vers cette époque, de Meneses fut expédié par le capitaine de Malacca pour s’assurer de la personne de Serrao et le faire disparaître au besoin. Réussit-il à le saisir ou à l’emmener avec lui jus(ju’à Banda, comme d’aucuns le croieni, et est-ce ici que la jonque où se trouvait Serrao se sépara, grâce à une tempête, des autres navires et regagna Ternale? Ce qui est hors de doute, c’est que l’escadre portugaise retourna à cette île; Serrao, à la tête des indigènes, repoussa les gens de de Meneses et en tua même sept ou huit. Il semble que la flottille ne quitta les Moluques qu’après que Tristan eut convenu avec une femme de l’ile d’empoisonner Serrao; celui-ci aurait succombé quinze à vingt jours après le départ des Portugais (^).
A son retour à Malacca, de Meneses y trouva Antonio de Brito, chargé par le vice-roi, à la place de son frère Jorge qui venait de mourir, de partir le plus vite possible pour les Moluques afin d’y construire la forteresse, ce que l’intervention énergique de Serrao avait rendu impossible, et d’empêcher l’atterrissage des navires de Magellan. Au moment où de Brito toucha à Ternate, les hommes de Magellan avaient déjà conclu des alliances avec les princes indigènes, et pris possession des Moluques au nom de la Castille.
(1) Médina, Colecciôn, t. tl, p. 170.
(2) Idem, Ibid., p. 12o. — D’après Augensola, loc. cil., p. 17, Serrao mourut obscurément clans une embuscade, le jour même de la mort de Magellan! — Pigafetta rapporte qu’il fut empoisonné par un agent du roi de Tidore, Almançor, jaloux de la prospérité de l’île de Boleyse; ce potentat était mort peu de temps avant Serrao. — Bahros, loc. cil., dec. III, lib. V, cap. VU, assure que Serrao et Boleyse moururent empoisonnés par des marchands arabes qui craignaient que* le jour de la construction d’une forteresse portugaise dans les Moluques, c’en serait fini de leur trafic des épices. — Gabriel Rebeli.o, loc. cil., relate comment Serrao fut empoisonné pendant un banquet que le roi de Tidore avait offert au prince de Ternate et aux Portugais de D. Tristan de Meneses.
5. — Retour au Portugal; service en Afrique; passage au service de l’Espagne.
On a prélendii que d’Albuquerque, ayant quitté Malacca le 1®' décembre 15H, cingla avec sa llottille vers l’arcliipel de Banda, au lieu de se diriger en droite ligne sur Cocbin (’) ; il y a évidemment confusion avec l’expédition d’Antonio d’Abreu. Magellan accornpagna-t-il le vice-roi, ou atteignit-il au cours d’une entreprise privée, dans la mer à l’est de .Malacca, les îles auxquelles font allusion Oviedo et Argensola ? Nous n’en avons aucun témoignage authentique. Nous savons seulement que, rentré à Cocbin, il passa à l)ord d’un des navires en partance pour le Portugal, la San/a Cruz, capitaine .Jorge Llopes, et que ce batiment contenait une quantité de marchandises pour le compte du grand navigateur.
Ib’erre iMartyr observe que .Magellan passa sept ans dans les centres commerciaux essentiels de l’Inde, Calicut, Cocbin, Cananor et Malacca, villes où l’on débarque les épices des îles situées aux confins du monde (®); nulle mention n’est faite de ses exploits militaires ou nautiques. En comptant les sept années de .Martyr à partir de l’arrivée d’.Vlmeida dans l’Inde (fin 1505), nous arrivons à l’année 1512-1513 pour le départ de .Magellan de l’Asie.
Qu’allait-il faire à Lisbonne ? Quelles étaient ses intentions ? Quelles furent ses occupations à son retour dans la capitale portugaise ? Nous le verrons bientôt. Qu’il n’ait pas amassé une fortune considérable dans l’Inde, nous le savons par un passage de Correa ('^); ses instances réitérées pour rentrer en possession des sommes prêtées à P. A. Abraldez, son service au
("i) James Roxburgh Mc Clymont, The first Expédition of Ihe Portuguese to Banda and the Events antécédent thcreto. Hobart, 1903.
(2) Opus Epistolnrum, n" DCXXVll, datée de Saragosse, le 17 septembre 1518. — D’après G. I’ennesi, c’est la lettre n" DCXXIX, du 15 septembre 1518. P. M D'Anghiera. Kaccolta Commiss. Colombiana, parte III, n° 2, p. 61.
(^J Tendus, t. II, p. 28 : n’estas naos (de Calicut) perdeo sua pobreza, e proue se foy a l^ortugal.
ET LA PREMIÈRE CIRCUMNAVIGATION DU GLORE
Maroc et ses demandes de dommages et intérêts pour les perles subies pendant cette campagne, ne permettent pas de conclure qu’il vivait dans l’opulence.
Contrairement à ce qu’ont rapporté ses derniers biographes, il n’est pas exact qu’il ail été promu, par décret du 12 juillet 1512, du rang de « moço fidalgo » à celui de « fidalgo escudeiro », ni qu’il ait obtenu une rémunération mensuelle de 850 reis, outre un alqueire ou 28 livres de froment; toutes ces faveurs se rapportent à un homonyme du capitaine, fils de Pedro de Magalbâes. En 1515, la moradia du navigateur ne s’élevait encore qu’à 1,250 reis par mois et à un alqueire de froment par jour, en sa qualité de « cavalleiro fidalgo », situation supérieure à celle de son homonyme (^).
Cette indemnité que Magellan toucha, d’après le document précédent, au moins à partir du mois de juin 1514, paraît dérisoire, même si l’on lient compte de sa valeur réelle, qui est au moins quintuple de sa valeur actuelle ; mais il n en est pas ainsi d’après les considérations émises par Osorius sur le système des « moradias » (^) ; la moradia, qui date du temps où le prince payait tous les gentilshommes de la Cour, constituait une gratification royale; au X\P siècle toutefois, elle ne servait plus qu’à distinguer les degrés dans la hiérarchie des nobles vivant dans l’entourage du l’oi; ceux-ci y attachaient une importance d’autant plus grande qu’ils laissaient la moradia comme héritage à leurs fils et descendants
(^) A. BaiÀo, Fernào de Magalhàes. Arch. hist. poutuguez, 1905, p. 307 : ... que pagueis a ternâo de Magalhàes, cavaleiro fidalgo do dito senhor de 14 mil e 50 reais de sua moradia de caualeiro a rezào de 1“250 per mes con alqueire de çevada por dia dos derradeiros 6 mezes do anno passado de 15 e dos primeiros 3 que servio em Azamor... Santarem. 15 ahril 1515. — A. Baiào cite plus loin, page 312, une pièce dans laquelle le
navigateur s’appelle fils de Buy et où il affirme qu’il servit pendant dix mois à Azamor en l’année 1514. ’
(2) De Bebus Emmanuelis, lib. XI, p. 327 (édition de Cologne, 1576).
(3) D. DE Goes, Chronica, t. IV, cap. XXXVII. — Le système des moradias, remarque Barros à propos de Magellan, donna très souvent lieu, pour les rois, à de véritables scandales et constitua pour ses sujets un « tourment de martyr » : elles ne furent pas toujours réparties avec justice; quand le roi refusait d’accorder à un gentilhomme l’augmentation sollicitée, dit-il, celui-ci en souffrait beaucoup, mais il prenait patience. Da
MAIÎKLI.AN. LA QUKSTION DES MOLUQUES
Très peu de temps après son retour à Lisl)onne, Magellan prit du service dans l’armée (|ue B. Manuel envoya, en 1513, sous les ordres de son neveu Jayme, duc de hragance, contre les Maures d’Azamor. Les Portugais avaient équipé contre le fameux Muley Zeyam qui refusait de payer le tribut, la flotte la plus formidable qui soit jamais sortie du Tage; on croyait que la possession de l’Inde dépendait de la pacilicatioti du Maroc. L’armada comprenait plus de iOO navires et transportait, outre l’é(juipage de la cavalerie, 1,800 hommes parmi lescjuels beaucoup d’Italiens et aventuriers des pays du nord (^); la plupart des ofliciers valides revenus de l’Inde s’y enrôlèrent. La flotte quitta le Portugal le 13 août, probablement sous la conduite du pilote chef Joào de Lisboa ; le 28 du mois, on jeta l’ancre devant la ville d’Azamor, qui fut prise sans résistance sérieuse.
Le nom de Magellan n’est pas cité au nombre des officiers supérieurs (pii furent présents à l’entrée dans la place ennemie (-). Nous savons cependant que, le jour même de l’arrivée du duc à Azamor, Magellan avait été mêlé à une escarmouche dans laquelle son cheval fut tué à coups de lance; après la reddition de la place, les autorités refusèrent de le dédommager de la perte de son cheval et ne lui offrirent que 3700 reaes au lieu de 13.000, prix de sa monture. Magellan adressa une requête au roi pour se plaindre de ce traitement, qu’il appelait une injustice, puisque d’autres chevaliers avaient obtenu la somme demandée; il assurait qu’il avait perdu son cheval au service du roi dans un combat honorable, oii il n’avait sauvé sa vie qu’à grand’peine ('^). Il n’est pas fait mention dans le document en question
P) J. l. Brito Rebello, Livra de Marinharia, pp. xlix et l.
(2) Paria y Sousa, Africa Porlugueza, cap. VII. — D. de Goes, lac. cil., t. lit, fol. 87. — Notons qu’aux événements d’Azamor prirent part, outre le frère de Magellan, Duarte de Sousa, un certain Fernam de Magalhàes d’Eça et un Fernam Gil de Magalhàes.
(3) Document inédit du 29 mars 1514. Archives de la Torre do Tombo. Corpo Chronologico, parte 2% maço 45, doc. 218 :
Senhor — fernam de magalhaes faço saber a vosa alteza como ho dija que o duque chegou sobre zamor em huma escaramuça que la ouve me matarâo hum caualo as lancadas do quai me nam deram em zamor majs de très mjll e sete centos reaes de treze que me custou e os juradores djseram e por (jue vosa alteza ja tem mandado pagar alguns deles
d’une blessure que Magellan aurait reçue à la jambe d’un coup de lance, et qui l’aurait rendu boiteux pour le reste de sa vie (^). Cet accident est peut-être arrivé ultérieurement, lors d’une « entrada » ou sortie d’Azamor, dirigée par Joao Soarez, d’après une tactique inaugurée par Ü. Joâo de 31enezes, successeur du duc de Bragance.
A la fin du mois de mars 1514, les Portugais apprirent que les rois de Fez et de Mequinez s’étaient mis en route avec de nombreuses troupes pour reprendre Azamor. D. Joâo de Menezes partit tout de suite à leur rencontre et les battit une première fois, au commencement d’avril; l’ennemi n’en continua pas moins sa marche sur la ville marocaine; quoique se trouvant sans vivres et sans eau potable, les Portugais, assistés par les indigènes de la région, n’eurent pas de peine à le disperser et s’emparer d’un important butin, pour le partage duquel on désigna le capitaine Alvaro Monteiro et Magellan, grâce peut-être à l’amitié que lui portait Joâo Soarez. Les habitants de la ville accusèrent les deux « quadrylbeiros das preses » de permettre à l’ennemi d’enlever du bétail pendant la nuit et d’avoir leur part dans le bénéfice : il s’agissait d’une vente de 400 chèvres aux Arabes d’Exovuia. Magellan parvint à réfuter ces incriminations; mais d’autres accusations, plus graves, circulèrent peu de temps après sur son compte, surtout depuis
lhe leyjarey as mâos me mandar pagar o meu pojs mo mataram por uoso seruiço e ern logar honrado e corn grande periguo de mjnha pesoa onde apee me saluey e njsto senhor me fa vosa alteza mercee.
francisco de pedrosa fydalguo da casa ilel Rey noso senhor e do seu comselho adayll mor em todos sens Reynos e senhoryos que ora tenho carreguo de conhecer das mortes e perdas dos caualos que morreram na armada vymdo pera esta cydade dasamor asy no mar como na terra etc. faço saber a quamlos esta minha certydào for mostrada que a mjm me fez certo fernam de magualhais pera testemunhas ajuramentadas aos santos avamgelhos que lhe per mjm foram dados que lhe morerra hum caualo as lançadas na escaramuça desta cydade o quall foy avalyado per as ditas pesoas em treze mjll Reaes e porque ele dito fernam de magalhais nom ouue mais do dito dinheiro que très mjll e setecemtos e symquo reaes me pydyo que lhe manda se dar diso certydam pera requerer a demasya polo quai lhe mandey dar esta per mjm asynada e feita pelo esprivam do capytarn gerall desta cydade dasamor — fecta em asamor aos xxix dias do mes de março Joam Rabelo o fez de J b* xiiij = ho adayl moor.
(t) Barkos, loc. oit., dec. III, lib V, cap. VIII
ma(;i:llain la qukstion des moluques