I.Vi
(jne Joao Soarez avait (juillé Azarnor et avait été remplacé par J). Pedro de Sousa ; il se rendit donc au l’ortugal, sans avoir demandé préalablement la permission du nouveau commandant (^).
Arrivé à la Cour, nous le voyotis solliciter du roi, en récompense de ses services, certains avantages [rffiuisimenlos), parmi lesquels une augmentation de moradia, s’élevant à un deini-crnzado ou 200 reaes par mois d’après les uns (“^), de 100 reaes seulement d’après les autres ('^). D. Manuel lui refusa l’augmentation demandée. Magellan, cependant, vit que plusieurs de ses camarades l’obtenaient par des moyens (pii révoltaient son bonnôteté (^). Ce qui l’irrita bien davantage, ce fut l’allusion au vol de bétail, faite par ceux qui étaient revenus avec lui d’Afrique; on alla jusqu’à répandre le bruit (pie sa paralysie de la jambe était feinte, (æs accusations parvinrent jusqu’au roi, avec qui il traitait en ce moment pour l’augmentation de moradia. I). Manuel avait reçu entretemps une dépêche de Pedro de Souza, lui exposant que Magellan avait quitté le Maroc sans licence, et lui signalant les rumeurs qui circulaient sur la vente des chèvres à l’ennemi. Le roi ordonna immédiatement à Magellan de retourner à Azarnor pour s’y justifier des crimes qu’on lui imputait.
Ses supérieurs refusèrent d’ouvrir une instruction contre lui, soit que son innocence fût trop manifeste, soit, comme on le disait, « que les gouverneurs d’Azamor n’osèrent l’accuser pour ne pas le vexer! » Magellan rentra donc à Lisbonne et renouvela ses Instances auprès du roi pour obtenir pleine satisfaction. D. Manuel continua, comme le veut Barros, à lui en vouloir, et se montra très ennuyé (^) ; c’est que Magellan ne parvint pas à le persuader de son intégrité.
Ce fut sans doute vers la même date que le capitaine obtint justice dans l’affaire d’Abraldez; avant son engagement dans l’année du duc de Bra-
p) Baiiros, loc. cit., dec. III, lib. V, cap. VIII.
(2) Fr. Luis de Sousa, Aiinaes de l). Joâo III. — D. de Goes, loc. cit. Ign. da Costa Qdintella, Annaes da manitlia porttujuesa. Lisbonne, 1840, p. 341.
(3) Correa, loc. cil. — Alyuns Doc. de la Torre do Tombo, p. 431.
(^■) O Centenario, p. 18.
(3) Barros, Da Asia, dec. 111, lib. V, cap. VIII : sempre lhe et Bey teve hum enlejo.
hT LA PREMIÈRE CIRCUMiNAVlGATION DU GLOBE.
gance, il s’adressa à D. Manuel pour se faire rembourser la somme de 200 cruzades qu’il avait prêtée à Abraldez, mais dont le roi était débiteur envers ce dernier; en outre, il obtint que mainmise fût faite sur sept quintaux de poivre d’une valeur de 00 cruzades, appartenant à son contractant et qui faisaient partie intégrante d’un chargement dans lequel le roi avait une part. Abraldez étant mort, Magellan fit faire sommation au père du défunt, qui habitait la Galice; obligé de partir pour la campagne du Maroc, Magellan fit différer la remise de l’argent (|ui lui revenait jusqu’à son retour. Le 4 septembre loi 4, le roi ordonna de payer les 200 cruzades qu’il devait à Abraldez (^) ; le 4 juillet 1 ol 5, Magellan donna procuration à son frère Duarte de Sousa pour toucher cette somme à Ponte de Lima il avait désiré qu’on lui payât tous les frais du procès et 10 °/o d’intérêt par an; en vertu de la sentence du 5 juin 1516, Duarte de Sousa reçut le 24 novembre 80.751 reaes, ou 200 cruz., mais sans les intérêts. De Goes constate que le roi améliora la situation de Magellan, mais qu’il ne lui accorda pas tout ce qu’il avait demandé.
Nous touchons déjà ici à un des motifs qui ont amené la dénationalisation du grand capitaine.
Il est probable qu’il eut, avant 1514, des nouvelles de Francisco Serrào, qui résidait aux Moluques depuis 1511 {^) ; rappelons toutefois que la longue lettre du capitaine Huy de Brito, adressée à D. Manuel le 6 janvier 1514 (^), ne mentionne pas encore la découverte des iles aux épices, faite parle compagnon de Magellan; Giovanni da Empoli rapporte, à la date du 15 novembre 1515, le retour à Malacca de deux hommes de la suite de
(G Sousa Viterbo, Trabalhos nauticos, t. I, p. 197. — A. Baiào, Arch. hisl. port., 1903, p. 307.
(2) Idem, loc. cit., t. Il, p. 227.
P) Barros, Da Asia, dec. III, lib, V, cap. VII, à propos de la correspondance entre les deux amis : « e nos papèis que ficarâo delle Franc. Serrâo, se acharào carias de Fernam de Magalhâes, ein que dava conta de si, e do que esperava fazer, em resposta de outras que houvera delle, como adiante se dirà ».
Archives de la l'orre do Tombo, Corpo Clironologico, parte I, m. 14, doc. 49.
magf:llan. i.a question des moluques
Serrao, avec l’expédilioti d’Anlonio de Miranda (^). Il résulh* des (|iiel(|ues lignes (|iii nous sont connues de la correspondance échangée enlre les deux amis, (pie Serrao avail chargé Magellan d’insister auprès du roi, pour lui faire accorder les liti(;s et les dignités sollicitées dans plusieurs de ses requêtes. Quant à la situation des îles (ju’il venait de découvrir, et qu’il appelait un autre Nouveau Monde, Serrao aurait doublé intentionnellement la distance qui les sépare de Malacca; il aurait également exagéré l’importance du trafic des Moluques et le rôle (pi’il jouait personnellement dans ces nombreux petits royaumes (-) qui composaient l’archipel des épices.
Les gens de la Cour virent ces lettres entre les mains de Magellan, qui n’aurait pas caché son attachement indéfectible à Serrao. Kien d’étonnant dés lors que le projet de rejoindre son ami se soit présenté à lui, vu les pénibles circonstances où il se trouvait; ayant finalement arrêté son plan, rapporte Harros, il s’appuya tellement sur les lettres de Serrao, qu’il ne parla bientôt plus d’autre chose.
Aucun document, aucune déclaration de Magellan même, ne nous éclaire sur la façon dont il conçut son projet. Son ami le lui aurait-il suggéré? Les historiens portugais ne se sont pas prononcés sur ce point; quant au reste, la version de Barros est celle qui semble se rapprocher le plus de la vérité; nous l’adopterons par conséquent, l’interprétant, le cas échéant, à la lumière des pièces d’archives qui sont venues au jour dans les dernières années. Barros mentionne la correspondance de Serrao avant la participation de Magellan à la campagne d’Azamor; défendant à la Cour les intérêts de son
(1) Archive storico ital. Loc. cit., 1846, app., t. III, p. 8-'>. — Raccolla Commiss. Colombiana, parte tll, t. 2, p. 183, note 1 : « forono (tischoperte te cinque insuie de Garofani, et sono signori nui Portogalesi, che comandono et regono la terra a bacheta ». — La lettre dans laquelle d’Albuquerque annonce à D. Manuel la découverte de Serrao est datée du 22 septembre 1515 : « me vjeram novas... de Francisco Serram que era vivo e estava em poder das jlhas do Cravo, e governava o rey e a terra toda, e qe viera a jlha de Bandam falar coin os navios de Voss Alteza, e que se tornara outra vez a Maluco : estas novas nam m as espreveo a qem eu tinha encarregado ho aviso d este negocio, mas veyo par huùa caria de Goa a Diogo Fernamdez da guarda roupa. Alg. docum. da Torre do Tombo, p. 379.
(2) Bauros, loc. cit., dec. III, lib. V, cap. VI et VIII. — Castanheda, loc. cil., lib. Il, cap. LXXXVl.
ET LA PREMIÈRE CIRCUMNAVIGATION DU GLORE
ami, on comprend qu’il se soit occupé sérieusement du problème des longitudes et qu’il ait fréquenté de bonne heure les milieux des pilotes et marins.
S’il avait eu l’intention d’aller aux xMoluques par la voie ordinaire, c’est-àdiie par I est, on ne saurait comprendre son ardeur à étudier cette question de la détermination des longitudes en pleine mer, la plus ardue de l’art nautique ; mais les Moluques étant situées, selon l’opinion alors régnante, au delà des Antipodes, il n’est que naturel qu’il songeât à les atteindre par l’ouest. Ce fut vers ce moment que la nouvelle de la reconnaissance du Piio de la Plata par de Solis dut parvenir à Lisbonne et confirmer Magellan dans la possibilité de réaliser son projet de découvrir le passage sud-ouest. Profitant des leçons des meilleurs cartographes portugais, étant d’ailleurs luimême doué, dit Barros, pour toutes les questions relatives à la marine, il se rallia résolument à l’opinion de ceux qui prétendaient que les Moluques étaient situées si loin vers l’est, qu’elles tombaient dans la démarcation de la Castille. A l’appui de ses dires, il se basait sur des documents dont personne ne pouvait contester la valeur, c’est-à-dire les lettres de Serrào ; il gagna en outre à ses vues Buy Faleiro, grand astronome « judiciaire » qui était également mécontent du roi, parce que celui-ci n avait pas voulu le reconnaître comme astronome officiel. Ni Barros ni de Goes ne disent expressément que Magellan proposa son nouveau plan à D. Manuel ; le premier auteur assure seulement qu’il s’entretint avec le roi sur « plusieurs points ».
Son départ pour l’Afrique interrompit momentanément l’examen de ces questions ; mais, à son retour d’Azamor, « le démon, dit Barros, qui pousse toujours secrètement les hommes à faire le mal, fit que Magellan se brouilla avec le roi » (^). Les accusations portées contre lui, le refus de D. Manuel de lui accorder les faveurs sollicitées, concoururent pour le convaincre que sa patrie le traitait en marâtre. Serrào, pas plus que lui, n’avait eu à se féliciter de la gratitude du prince ; nous n’apprenons pas que D. Manuel ait conféré a celui-ci une seule des distinctions qui étaient cependant régulièrement accordées a l’occasion d’une découverte aussi importante que celle qu’il avait
(U Barkos, loc. cit., dec. lit, lib. V, cap. VIII.
MÂCELLAN. LA QUESTION DES MOLUQUES
faite. Le roi se serait-il rappelé la conduite antérieure du capitaine, d’une probité parfois douteuse, et aurait-il nourri les mêmes préventiotis à l’é^^^ard de Magellan? Barros (’) (pialilie Serrào de sujet déloyal envers la patrie; serait-ce uniciuement pour avoir engagé son ami à Umter d’atteindre les Molmpies par la voie de la Castille? Il y aurait lieu sans doute d’interpréter la conduite du roi tout autrement, si l’on était sûr que Serrao fût de nationalité espagnole.
Ce qu’on peut conclure de l’exposé (jui précède, c’est que le roi, mal disposé par les rapports d’Alph. d’Albu(|uerque, autant pour Serrào que pour Magellan, ensuite par les lettres d’Azamor de Pedro de Sousa, se méfiait d’eux et n’avait pas grande foi dans leurs allégations; n’avaient-ils pas abandonné l’un après l’autre le métier des armes pour se consacrer aux entreprises commerciales ?
Magellan tint son compagnon au courant des négociations. Dans une de ses lettres, tombée entre les mains des Portugais à Tidore, il fil part à Serrào qu’il pensait bientôt venir le rejoindre ; s’il ne prenait pas la roule du Portugal, il prendrait le cbemin de la Castille (-). De ce passage, il ressort qu’il avait d’abord songé à se rendre aux Moluques par la voie ordinaire, c’est-à-dire par le cap de Bonne-Espérance. Seulement, nous le répétons, ses études nautiques des derniers temps, se rapportant à la détermination des longitudes en pleine mer, sont inconciliables avec un projet de voyage aussi simple. N’a-t-il pu s’offrir à D. Manuel, pour aller aux Moluques par l’ouest, et faire par cette voie des découvertes dans le domaine du Portugal? Mais cette proposition a dû « ennuyei* » le roi ; l’existence d’une voie navigable par le sud-ouest ne profiterait pas énormément à ses sujets, et ne serait en somme avantageuse qu’à l’Espagne. S’il faut admettre la déclaration de Pancaido, d’après laquelle les Portugais eux-mêmes étaient convaincus
P) Barros, loc. cit., dec. Ht, lib. V, cap. X.
(2) Tdem, Jbid., dec. Itl, lib. V, cap. VIII : « prazendo a Deos, cedo se veria com elle, e que quando nâo fosse per via de Portugal, séria per via de Castella, porque em tal estado andavâo suas cousas : por tanto que o esperasse 1^, porque jd se conheciào da pousada, pera elle esperar que ambos se averiào bem ».
que les Moluques n’appartcnaienl pas à leur sphère d’influence, l’idée d’atteindre l’archipel par des eaux « espagnoles » ne j)ouvail plaire beaucoup à un homme aussi avisé que D. Manuel.
Le prince présumait sans doute que son indilïerence aurait suffi pour que Magellan renonçât à ses plans. Lorsqu’il s’aperçut louleCois de l’accueil qu’on leur réserva en Espagne, il regretta sa décision et fit rappeler Magellan par tous les moyens; dans ces démarches, aucune allusion n’est faite à une soidisant disgrâce de Magellan ni à dos idées de vengeance. Il nous semble qu’on doit écarter la légende d’après laquelle Magellan aurait quitté sa patrie à cause du refus d’une légère moradia. Le capitaine avait engagé sa parole envers le roi Charles et, en gentilhomme, il refusa d’y manquer malgré toutes les otîres portugaises.
Aucun des historiens de la péninsule ne nous a fourni un rapport impartial sur le passage de Magellan à l’Espagne ; ils l’ont tous singulièrement dramatisé (^). Il faut toutefois rendre hommage aux auteurs portugais, comme Faria et Barbosa qui n’ont pas craint de reprocber à leur roi d’avoir causé lui-méme le départ du navigateur (-). D’autres n’ont trouvé que des imprécations et des invectives pour qualifier la décision de leur compatriote ; ils n’ont pas voulu reconnailre que ce fut en toute dignité que Magellan se dénationalisa, qu’il prit des lettres formelles de renonciation au Por-
(1) CoRREA, loc. cit., rapporte que ü. Manuel lui retira sa main lorsque Magellan voulut la baiser.
Biblioth. Lusitana, vol. Il, p. 31 : « lui (Magellan), qui avait rendu de tels services à son pays et qui s’était acquis un nom déjà immortel, rentra au Portugal, où il supplia le roi de lui accorder une augmentation de moradia. Ü. Manuel, au déshonneur de son pays, refusa la demande légitime et Magellan, profondément froissé, quitta un pays qui se montra si ingrat envers ses fils méritants ».
Faria, Comento à la octava 6 esirofa 140 del Canto X à la Lusiada de Camées. Madrid, 1639: « Magellan fit connaître ses griefs en public; ceci fait, il comprit qu’il ne pouvait plus rester dans sa patrie, dont il avait offensé le roi (car les rois prennent pour offenses les plaintes de leurs sujets, bien qu’elles soient justifiées). Il passa publiquement à l’Espagne. »
IS
MAf.EU.AN. LA OlIESTION DES MOIAIQUES
Uigal ('), ayaiil demandé jiréalablemenl rmiloi isalion de (juiller la (iour de Lishomie.
F\imii les érudils iiKKlenies, d’aucuns oui loué AIag(*llan à l’excès, d’aulres ont Irop rabaissé ses mérites (“^). A défaut d’iuformalions aulbenliques sur l’homme <‘l sur l’acle (lui a prêté à laul de malentendus, il convient de s’abstenir de le juger; il faut certainement tenir compte des passions et des vices de l’épo(pie, dont étaient entachés (Mitre autres les (îolomb et les de Solis, les Vespuce et les Sébastien Cabot, dont b'S défections n’eurent pour but que l’appât du gain.
La [ilupart de ces découvreurs de nouveaux continents furent, en somme, des irréguliers, vivant en marge de la société et dont les intentions ne furent jamais absolument pures. D. Manuel nous est dépeint comme un roi de caractère a\are, se méfiant de ses serviteurs; on connaît sa conduite en\ers de Gama, son refus de confirmer l’augmentation de solde que celui-ci avait accordée à l’armée, après l’éclatante victoire sur l’armada de Calicut (').
Magellan s’est montré dur et âpre au gain dans le procès avec les Abraldez ; c’est le marcband qui prédominait chez lui en cette occasion. Mais il serait injuste de ne pas faire mention de ses actes de bravoure, de son attachement â ses amis qui allait jusqu’au mépris de sa propre vie. Quant â la « trahison » de Magellan, c’est une accusation (|ui ne reste pas debout après une saine critique des sources de l’histoire. Son séjour â Séville, où il fut exposé d’une part aux persécutions d’une partie de la po|)ulation, d’autre part aux offres de plus en plus pressantes du côté du Portugal, montrera sous un nouveau jour la probité du capitaine général.
(1) D. DE Goes, Chronica, l. IV, cap. XXXVM ; « se desnaturou do regno, tomando disso slromentos publicos ».
(2) Il n’y a pas très longtemps, Magellan fut encore qualifié de ci traître iî sa patrie pour des intérêts mesquins ». — E. A. de Aliîehïis et M. GmroM, dans liioula (jeogr. ilal., 1902, juin, p. 387 : « abbandonandolo et vendendo alla Spagna un geloso secreto di stato! P. 389 : « Traditore del suo paese per meschino interesse ».
(3) GomiEA, Lendas, vol. I, pt. Il, cap. IX. — Lord Stanley, Vasco da Gama, 1869, p. xviii. — GciLLhMAHD, Magellan, pp. 78-79.
ET LA PREMIÈRE CIRCUMNAVIGATION DU CLORE