Idées cosmographiques de Magellan et de Faleiro
Ayant reçu ses lettres de dénationalisation, Magellan se rendit à Séville dans l’intention, dit-il, de traiter avec le roi de Castille d’une affaire de grande importance pour ce royaume ('). Il y arriva le 20 octobre 1517. Avant de s’être décidé à cette dé[narche, il s’était concerté avec Faleiro en tous points sur le plan qu’ils comptaient soumettre à l’examen des conseillers du roi; il convient donc d’examiner ici, d’après les sources qui ont été à notre disposition, les données géograpbiques et nautiques sur lesquelles les deux Portugais ont pu se baser pour prouver le bien-fondé des prétentions de Serrào, relatives à la situation des Moluques dans l’hémisphère qui revenait à la Couronne de Castille.
La querelle au sujet de la propriété des îles aux épices se confond avec
(L Navarhete, Colecciun, l. IV, p. xxxiii.
celle (le la délerminalioii de la ligne de démarcalion en Orient. Or celle-ci, nous l’avons dit, comportait d’ores et déjà deux discussions, l’une se rapportant à l’ilo de l’archipel du cap Vert, dont il fallait commencer à mesurer les distances ; l’autre relative à la longueur du degré de longitude. La première question était d’une importance aussi grande que la seconde, bien qu’il ne s’agît que d’une différence de deux degrés entre les îles extrêmes de l’archipel, c’est-à-dire entre Sal et San-Antonio ; or, d’après Magellan, les Moluques n’étaient situées qu’à 2°30' au delà de la ligne de séparation dans le domaine espagnol. La longueur du degré do longitude constituait toutefois la véritable pierre d’achoppement; en 1518, le degré de 10 lieues était en vigueur en Espagne, alors qu’au Portugal, en avance au point de vue des méthodes nautiques, on admit déjà 17 lieues au degré ('). .Magellan et Faleiro, d’après Martyr, en s’établissant en Espagne, y auraient introduit cette dernière mesure (^).
Depuis Juan D. de Solis, il était de coutume en Espagne, de faire passer la ligne de démarcation par Malacca, opinion confirmée au retour des survivants de l’expédition de Magellan; Seb. del Cano plaçait les Moluques à 156” de longitude ouest, c’est-à-dire à 204° à l’est de la ligne de partage; celle-ci passait, d’après eux, par l’ile de Sumatra; le pilote Albo plaçait les îles Philippines 52 degrés trop vers l’est. Aux conférences de Badajoz, en 1524, les chargés d’affaires espagnols prétendirent tracer la ligne de démarcation par l’embouchure du Gange, coînmettant ainsi une
P) Navabrete, Colecciôn, t. IV, p. 852.
(2) De Orbe Novo, dec. V, cap. VIII. L’auteur, toutefois, avoue ne rien comprendre aux différentes évaluations du degré à son époque (dec. VII, cap. I). — Magellan et Faleiro, nous le verrons, faisaient cependant usage des 16 2/g lieues au degré dans leurs négociations avec le roi. Enciso, dans ses calculs, admettait le même chiffre, mais également celui de 16 1/2 lieues; pour l’intervalle entre deux points de la boussole et rose des vents qui figure dans sa Suma, il accepta 17 t/2 lieues au degré. Fait curieux, Francisco Faleiro, dans son Tratado de la Espliera y del arle del marear (1535, cap. II), se prononce pour le degré de 16 2/3 lieues, tout en faisant observer que celui de 17 t/^ lieues était également employé à son époque. A. Galvâo, qui écrivit en 1563, remarque que les anciens donnaient 17 1/2 lieues au degré, tandis que les modernes n’en acceptaient que 16 2/3. « Com tudo eu tenho q’ sam dezasete largas. »
MAGKIJ.AN. I.A QUESTION DES MOLUQIJES
erreur de 46°3()' (^)! Mais avant celle date, André Pires, un des piloles portugais qui étaient venus mettre leur savoir au service de la Casa de Séville (“^), après avoir assuré (pie la ligne passait entre le Maranliào et la Mar Dulce (Amazone), comptait 27 70 lieues de ce point à Malacca; si l’on ajoute 230 lieues pour compléter la moitié de la circonférence terrestre ('), la ligne de séjiaration coïncide avec le méridien des bouches du (Jauge. Nous connaissons malhenreusemenl très mal la réfutation portugaise de celte argumentation; Osorius la résume sans doute le plus nettement dans sa chronique de I). Manuel (^), lorsqu’il discute l’origine de l’erreur de Magellan, concernant la localisation des Moinques. Après avoir |)arlé de la tendance naturelle chez les marins à reculer systématiquement les terres inconnues, des exagérations dans l’évaluation des distances par suite des tempêtes et des courants marins, il rappelle les calculs du mathématicien Pedro Nonio; celui-ci estima la distance des Moluques à Lisbonne à 132 degrés : 90 degrés du Gange au Portugal et 42 degrés du Gange aux Moluques; il ne se trompa que de 4 degrés puisque, en réalité, nous en comptons 13(); ajoutant 36 degrés de Lisbonne à la ligne de démarcation, il arriva à 168 degrés, de sorte qu’il resta encore au Portugal un champ d’action de 12 degrés.
Des mesurages opérés sur les portulans des Reinel qui sont à Paris nous ont amené à la conclusion que, d’après ces cartographes, le domaine de D. Manuel s’étendait également à S degrés environ au delà des Moluques, ce qui se rapproche singulièrement de la vérité; des Moluques au cap Guar-
(U Navahrete, Coleccién, i. IV, p. 339, doc. 35. Fernand Colomb évalua l’erreur des Portugais <i cinquante degrés!
(2) liegimento de Naveganon, manuscrit portugais n° 40, Bibliothèque Nationale de Paris ; la pièce est postérieure à 1517, d’après un passage au folio 36 ; « he asi samta caterina e Jérusalem estam no siïrio do gram soldam cam que agora esta pelo gram turquo que a sosigua desde era de 1517 annos ».
(3) Ibid., f“ 34 v“. Pires compte 16 2/3 lieues au degré et 6,000 lieues équivalant à 360 degrés équatoriaux. — Voir également la lettre d’Alonso de Quaço ou Zuazo, dans Docurn. ineditos de Indias, t. I, p. 296.
(t) De Reims Emmanuelis. Coloniae, 1536, pp. 315-324.
ET LA PREMIÈRE CIRCUMNAVIGATION DU GLOBE. loi
(lafui, ils marquent li degrés; si nous acceptons 69 degrés du cap Vert au cap Guardafui et 32 degrés jusqu’à la ligue de démarcation, d’après les prélenlions espagnoles, nous obtenons eu effet 173 degrés des Moluques à la ligne de réparlition.
Magellan et Faleiro, quoiqu’ils aient eu les Reinel pour collaborateurs dans la préparation scientifique de leur expédition, n’admiret)t pas les calculs de ces cartographes; Pedro et Jorge Reinel, il faut le croire, durent adopter les modifications du capitaine général, qui prétendait prouver que la distance de Malacca aux Moluques, dans toutes les cartes existantes, avait été écourtée sciemment et que personne ne s’entendait mieux que lui aux longitudes de l’Extrême-Orient (').
Nous traduisons in extenso le document où il fixe la position des Moluques et de plusieurs points du monde au sujet des(|uels régnaient les divergences les plus fâcheuses :
« L’île de S. Antonio de l’archipel du cap Vert, qui sert de hase à la réparlition, se trouve à 22" à l’est de la dite ligne;
» Cette île est située à 17" de latitude;
» Le cap S. Augustin, au Brésil, dans le domaine portugais, se trouve à 8° de latitude et à 20" de longitude (au lieu de 12") de la ligne de répartition;
» Le cap S. Marie, qui appartient à la même puissance, est situé à 35" de latitude et à 6"15' de longitude de la dite ligne (au lieu de 9" environ);
» Le cap de Bonne-Espérance se trouve, par rapport à celui de S. Marie, en
(0 « Muy Poderoso Senor, Porque podria ser que et Rey de Portugal quisiese en algund tiempo decir que las islas de Maluco estan dentro de su demarcacion, y podria mandar cambiar la derrota de las coslas y acortar los golfos de la mar, sin que nadie ge lo entetidiese, ansi como yo lo entiendo, y sé cômo se jwdria hacer, quise por servicio a V. A. dejarle declarado las alturas de las tierras y cabos principales, y las alturas en que estan ansi de lalitud como de longitud ; y con esio serd V. A. avisado para que, subcediendo lo dicho, yo fuese fallescido, tenga sabido la verdad. » Arch. de India, i, 2, Vi, nuin 13 (septembre 1519). — Médina, Colecciôn, t. I, p. 112. - Navauiiete, Colecciôn, t. iV, p. 188
(lireclion esl-ouest, également par 35° de latitude et par 65° de longitude à l’est de la ligne;
» Le cap de Bonne-Espérance est vis-à-vis de Malacca, à l’est-nord-ouest, ouesl-sud-ouesl, et la distance entre les deux points est de l,6ÜO lieues (ou 91° de longitude, au lieu de 84);
» Malacca est situé à 1° de latitude nord et à 17°30' de longitude est de la seconde ligne de démarcation;
» Les îles des Moliupies sont au nomhre de cinq ; les trois qui sont les plus rapprochées de la ligne de partage se trouvent à 2°30' de longitude cl s’étendent en direction nord-sud; l’île centrale est sous l’équateur;
» Les deux autres îles s’étalent, comme les précédentes, en direction nord-sud, et se trouvent à 4° de longitude est d(‘ la ligne de démarcation ; en somme, deux des Molu(|ues sont situées au nord et deux au sud d(* l’équateur, d’après les pilotes portugais qui les ont découvertes;
» Je présente ce mémoire à Votre Altesse, avec prière de le garder soigneusement, car le moment pourrait venir où l’on en aura besoin et où il évitera bien des difficultés (’). »
P) Suite du document précédent :
« Iten. — La isla de Sant Anton, que es una de las del Cabo Verde en la Costa de Guinea, donde se bizo la reparticion destos Reinos con lo de Portugal, esté la dicha isla â 'i'i grados al oriente de la linea de la reparticion.
Iten. — Esté la dicba isla, conviene à saber, la punta del occidente â 17 grados de latitud.
Iten. — El cabo de Sant Agustin, que es en la tierra dcl Brasil en la demarcacion de Portugal, à 8 grados de latitud, y é 20 de longitud (pour 12®?] de la b'nea de reparticion.
Iten. — El cabo de Santa Maria, que es la misnia tierra del Brasil de Portugal, esté en 35 grados de latitud y é 6 grados y cuarto de longitud de la dicha isla (pour linea).
Iten. — El cabo de Buena-Esperanza con el cabo de Santa Maria se corre Leste-Oeste, y esté el cabo de Buena-Esperanza en 35 grados de latitud y é 05 grados de longitud al oriente de la linea.
Iten. — El dicho cabo de Buena-Esperanza esté en derrota con Malaca Les-Nordeste, Oes-Sudueste, y hay 1600 léguas de camino del dicho cabo de Buena-Esperanza al puerto de Malaca.
Iten. — El dicho puerto de Malaca esté al Norte del equinoccial un grado, y hay délia é la otra linia de la demarcacion. que esté é oriente 17 grados y medio.
Iten. — Las islas de Maluco son cinco, conviene é saber, las 1res que estan mas
Relenoiis de ce document, qui se différencie profondément des exagérations espagnoles antérieures et postérieures, que Magellan y proclame nettement la découverte des Moluques par les Portugais; la distance du cap de Bonne-Espérance à 3Ialacca est raccourcie par lui de 7 degrés; enfin les xMoluques sont trop rapprochées de Malacca, davantage même que chez les cartographes portugais (4 7"30' -f- 2°30' = 20®, au lieu de 24®30') (^). C’est celte précision relative dans les longitudes et la sincérité qui se dégagea des démonstrations de Faleiro et de Magellan, qui gagnèrent la confiance de l’évêque Eonseca, homme dont la compétence en matière géographique est attestée par ses contemporains (^).
Par quelles méthodes les deux Portugais étaient-ils arrivés à des conclusions si exactes, vu les moyens défectueux dont on disposait à l’époque? Nous savons que pour le calcul des longitudes sur la terre ferme les Portugais tinrent compte des éclipses solaires; en pleine mer, la méthode
allegadas â la segunda h'nia de demarcacion, que estan todas Norte Sur a dos grados y medio de longilud, y la isla de enmedio estd debajo dei equinoccial.
lien. — Las oiras dos islas estan de la manera de las dos primeras que es Norte Sur, y ii 4 grados al oriente de la segunda linia, conviene à saber, dos al Norte del equinoccial, y dos al Sur del equinoccial asentadas por los pilotos portugueses que la descubrieron.
Y esta membranza que il V. A. doy mande muy bien guardar que ya podrd venir tiempo que sea necesaria, y excusarâ diferencias; y esto digo con sana conciencia, no teniendo respelo à olra cosa sino à decir verdad. »
(tj On compte 23 degrés des Moluques à Malacca sur le portulan des Reinel à Paris. Magellan mérite donc les reproches de Resendi, qui prétend que le capitaine représentait les mers d Orient plus étendues qu’elles ne le sont en réalité. Argensola, loc. cil., t. I, p. 31.
(2) Il résulte également de ces longitudes, que Magellan et Faleiro comptèrent, contrairement à ce que prétend P. Martyr, 16 2/.^ lieues au degré équatorial ; en effet :
17“30' de Malacca à la ligne de démarcation.
65° du Cap de Bonne-Espérance à la première ligne de démarcation.
Il reste, pour la distance de Malacca au cap de Bonne-Espérance (180° — 82°30' =) 97"30', que Magellan égale ù 1,600 licu(*s. En admettant 16 2/.^ lieues au degré, on obtient pour les 97”30' le chiffre de 1,625 lieues, tandis qu’avec 17 V-i lieues au degré, on arrive à 1,706 lieues.
MAGELLAN. I.A QUESTION DES MOLUQUES
la plus eu usage pour fixer les dislances, consislail dans la simple évalualion, à vue d’œil, par des marins expérimenlés. Osorius allire l’allenlion sur les grosses inexacliludes de celle eslimalion approxirnalive dans des parages à remplies lré(|uenles, comme par exemple à l’est du cap de Donne- Espérance ; les erreurs qui en résnllaienl et que l’on porta dans les caries marines furent parfois telles, dil-il, que les données si erronées de Plolémée se trouvaient confirmées (^).
Quant aux règles générales pour la direction du navire, les traités de l’èpoqne ne font jias défaut; nous connaissons celui de Pigafelta, auteur (jue l’on dit souvent traduire les idées de Magellan, il résulte de l’examen de cet opuscule que Pigafelta s’en est tenu presque complètement au système vieilli de Luile; ou bien le voyageur italien, peu versé dans les méthodes mathématiques, ne connut que celte autorité surannée, ou bien les règles de Luile étaient encore en vigueur au temps de Magellan (^)? L’instrument essentiel était toujours l’astrolabe. Un progrès dans son emploi est attribué à Martin Bebaim, quoiqu’il reste difficile de déterminer exactement en quoi consiste ce perfectionnement ('). Des multiples usages de l’astrolabe, rappelons seulement les plus importants : la mesure de la hauteur des astres et de la hauteur méridienne du .soleil, qui |)ermet de trouver la latitude d’un lieu; ensuite, la détermination, très facile, de l’heure vraie par la position du soleil parmi les cercles horaires. Si les résultats obtenus ne furent jamais d’une grande exactitude, moins de valeur encore doit être attachée aux longitudes, calculées au moyen de l’astrolabe (Q.
La variation et la direction de la déclinaison de l’aiguille aimantée fut calculée treize fois au cours du voyage de Magellan par le pilote AIbo; il va de soi que la quantité de la variation fut chaque fois arbitraire. Mais il
P) Loc. cit., p. 3i24a.
(2J E. Gelcicii, L’infanzia délia scienza naulica. Kivisla mariUima, 1890, p. 167.
(3) S. A. toNibES, Description of un astrolabe (construit en 1537 par Georg Hartmann de Nuremberg). Geocuai'Hical Jouknal. London, 1904, t. XXIV, pp. 411-417 ; avec une bibliographie de l’astrolabe.
(4) Jules Sottas, Description d’un astrolabe européen, daté de l’année I5i3 et portant le zodiaque lunaire. Bull, de la Soc. astronomique de France. Paris, mars 1907, pp. 175-185.
ET LA PREMIÈRE CIRCUMNAVIGATION DU GLORE
paraît que ce fui le capilaine général qui ordonna de corriger la déclinaison, les pilotes ordinaires ne sachant nullemeni comment s’y prendre. Pigafeüa nous assure, en effet, que Magellan possédait à un degré rernar- (|uable cette nouvelle science, dont on a trop longtemps altrihué à Christophe Colomb riionneur de l’avoir appliquée le premier (^) : « Quand nous fûmes au milieu de I océan, iMagellan demanda à tous les pilotes, après avoir indiqué le point qu’il voulait atteindre, dans quelle direction ils pointeraient leurs cartes; tous répondirent dans le sens du point qu’il avait ordonné; il remarqua alors qu’ils se trompaient et qu’il convenait « d’ajouter l’aiguille aimantée », laquelle, dans telle région, à telle longitude, n’élail pas attirée comme dans l’hémisphère boréal ». Nous ignorons de combien Magellan entendit corriger la déclinaison magnétique; il tetïait ce secret sans doute de Ruy Faleiro, qui lui avait remis le manuscrit de son précieux livre, publié seulement en 1535, sous le nom de Tralado del hsphera y del arte del marear, et qui constitue le premier traité détaillé sur la question de la déviation. G. Hellmann est d’avis (|ue les différentes méthodes pour la fixer furent basées sur l’instrument que Felipe Guillen présenta, en 1525, au roi de Portugal, la « brùjula de variacion », espèce de boussole solaire continentale, légèrement modifiée ('^j. (Jne idée très répandue à l’époque était de croire (|ue la ligne sans déclinaison, la « raya »
() Depuis le milieu du XV« siècle, la déviation était signalée par les boussoles t amandes ; voir une série de compas solaires et de cartes avec indication de la déviation, dans A. Wolkenhacer, Beilràqe zur Geschichte der Kartographie vnd Nautik des 1S. bis Jahrh. Mitt. n. Geogr. Ges. München, 1905, in-8». - G. Hellmann, Ueher die Kenntniss er magnelischen Deklination vor Chr. Columbus. Meteorologische Zeitschrift Wien 1908 p. 369, et 1906, p. 145. ' ’ ’
(2) Ce passage ne se trouve pas dans les manuscrits français de Pigafelta è la Bibliothèque Nationale de Paris.
W G. Hellmann, Anfange der magnelischen Beobachtnngen. Zeitschr. d. Ges. f. Erdk. Berlin, 1897, Bd XXXII, p. 121. Chaque pays avait ses fabricants d’instruments pour calculer la déviation. - .Iohann Stoeffler, dans son In Prodt Diadochi sphaeram omnibus numens longe absolutissmus commentarius, Tubingue, 1534, énumère pas moins de cent soixante dix auteurs qui ont écrit sur le sujet. — Stevens, BWl. geogr., n<>» 2633-“2634 d apres J. Winsor, Ioc. cil., t. Il, p. 99, note 2.
MAGELI.AN. LA QUESTION DES MüEUQUES
invitrial)le, passait à cent lieues à l’ouest des Açores et allait de pôle à pôle; de part et d’autre, disait-ou, la déclinaison variait dans un rapport constant, d’après la longitude; on ignorait <|ue les lignes magnétiques elles-mêmes se déplacent d’après des lois (|ui ne sont pas encore connues à ce jour.
Si les délibérations de Magellan et de Faleiro avec les conseillers du roi roulaient principalement sur la situation astronomique des Moluques, la question du passage sud-ouest n’en forma pas moins le sujet de plusieurs échanges de vues. Les cartographes théoriciens, nous l’avons vu, admettaient son existence sans hésiter; au Portugal cependant, on paraissait vouloir revenir des idées de Colond) et de Vespuce, concernant la présence d’un détroit sud-américain. I). Manuel, ayant appris que Magellan avait l’Intention de renouveler la tentative de trouver le passage du sud-ouest, se montra rassuré, tellement il était persuadé que rentre|)rise était condamnée d’avance. Les conseillers du roi Charles pressaient naturellement Magellan de questions sur ce point; le capitaine n’aurait pas répondu aussi catégoriquement que de Solis : dans un entretien avec Las Casas, il communi(|ua à révê(|ue que s’il ne trouvait pas la voie maritime aux Moluques par l’ouest, il lui restait en tout cas le chemin des Portugais, par le cap de Bonne-Espérance (*). La recherche du passage sud-ouest n’était donc que le but secondaire; il s’agissait essentiellement de prouver que les Moluques, bien que découvertes par les Portugais, appartenaient de droit à la (louronne de Castille, en vertu du traité de Tordeslllas.
Nous sommes amené ici à rechercher l’origine de certaines rumeurs, d’après lesquelles Magellan aurait eu connaissance du détroit par plusieurs documents cartographiques et autres, dont quehjues-uns sont comptés au nombre des sources de première valeur. Pigafetta, qu’on ne peut accuser de vouloir amoindrir le renom du capitaine-général, rapporte (|ue Magellan lui aurait « dist quil y auoit ung aultre estroict pour saillir, et dist quil le scauoit bien pource quil lavoit veu par une carte marine du roy de Portugal.
(L Las Casas, IHstoria de las Indias, vol. IV, lib. III, cap. CI.
La quelle carie ung grand pilot et marinier nomme Martin de hoesme avoit faicte (*) ». Las Casas reproduit ce passage de Pigafetta (-), et IL'rrera (’), qui avait à sa disposition les archives de Philippe II, copia probablement Las Casas; de sorte que les trois témoignages se réduisent à l’altestation de Pigafetta. L’opinion de Gomara, quoicRie en général sujette à caution, peut avoir ici une certaine valeur; faisant allusion à la carte de Behaim, vue par 3lagellan, il rapporte qu’elle ne représentait pas de détroit, (pie l’on confondit peut-être avec le fleuve de La Plata ou avec quelque auti’e rivière de la côte; il observe encore que cette mappemonde montre les .Moluques selon leur siiuation; mais « qu’il ne fallait pas tirer jusques tà 70° comme marque la carte marine composée par .Martin de Bohême, laquelle était par devers le l’oi de Portugal (‘^) ».
D’autre part, il n’existe aucun indice que iM. Behaim aurait pris part, de 1494 à 1517, à une expédition le long de la côte américaine; si la mappemonde à laquelle Pigafetia fait allusion était réelhunent l’œuvre du géographe allemand, elle ne montrait certainement pas le détroit découvert par Magellan (^). Telle était déjà l’idée d’Alex, de lliimboldt Un certain nombre de cartes prémagellaniques, en effet, font figurer un passage vers le
(U Manuscrit à la Bibliothèque Nationale de Paris, n“ 24224, f“ 14 v°. Dans le manuscrit italien, publié par A. da Mosto, il est dit que la carte se trouve à la « thcsoraria del re de Portugal ». Loc. cit., p. 61.
(2j Historia, lib. lit, cap. Cl, vol. IV, p. 377 : « habia visto en una carta de marear, fecha por un Martin de Bohemia, gran piloto é cosmografo que estaba en la Tresoreria del rey de Portugal ».
(3) Loc. cit., dec. II, lib. Il, cap. XIX : (Magellan) « yva muy cierto de hallar cl estrecho, porque havia visto una charta de marear que hizo Martin de Bohemia Porlugues, natural de la isla del Payai, cosmografo de gran opinion, adonde se tomava mucha luz del estrecho ».
(^) C0.MARA, loc. cit., traduction Fumée, p. 270. — Les nombreuses traductions des voyages de l’Italien Gin. Benzoni (Historia del Monde nuovo. Venetia, 1565) contribuèrent beaucoup à répandre la légende que Magellan n’avait fait (jue suivre la route indiquée par Behaim.
(5) S. G. Ravenstein, Martin Behaim, his life and his globe. London, 1908, pp. 38 et 44, et Martin de Bohemia. Kevista portug. colonial e maritima. Lisboa, n° 29, p. 264.
(6) Examen critique, t. I, p. 354.
MAGKLLAN. I.A QUESTION DES MOEUQUES
Pacilique à des laliliides parfois 1res rapprochées de (‘(‘Ile du délroil véritable; nous en avons indiqué l’origine el la lilialion; ce (|ui esl néanmoins admissible, c’esi que Bebaim aurait conslruil une mappemonde de ce type, avant les oeuvres de Waldseemüller de 1507, et qui aurait servi de modèle à un certain nombre d’autres caries du même genre ('). Pigafella, ignorant les auteurs des caries qui retraçaient le détroit dont Magellan l’avait entretenu, aura identifié ceux-ci avec le géographe qui jouissaii, en 1510 encore, d’une réputation universelle. On sait le succès de l’erreur de Pigafella; des cosmographes allèrent jusqu’à proposer de changer le nom du délroil de Magellan en celui de « Frelum Martini Bohemi (“^) ».
Magellan aurait également vu le tracé du passage sud-ouest dans une mappemonde du couvent d’Alcobaça, qui avait été rapportée de Venise, avec un manuscrit des voyages de Marco-Polo, par l’Infant Dom Pedro, frère du ^ Navigateur, en 1428. Il y a beau nombre d’années, on a rejeté, sans beaucoup de commentaires, l’opinion d’après laquelle celle carte aurait pu mentionner le cap de Bonne-Espérance sous rappellation de « frunteira de Africa », el le délroil de Magellan ou « cola do Dragam ('^) ». La mise au jour d’un
(^j OviEoo, Uisloria, lib. XX, cap. I, s’occupant du détroit de Behaini, remarque que l’existence du passage sud-ouest a peut-être été suggérée par le cartographe; mais personne, ajoute-t-il, n’avait jamais entendu parler d’une reconnaissance du détroit avant Magellan.
C^) Güill. Postellds, Compendium geographicae disciplinae. Basileae, 1561, cap. II, p. 22 ; de même dans De Universitate Liber, 1552, f" 8 v°. — L’idée de Postellus fut surtout répandue par les notes de Chauveton, dans sa traduction latine de Benzoni, loc. cit.
(3) Ribeiro dos Santos, Memoria sobre dois antigos Mappas Geogruficos do Infayite D. Pedro e do Cartorio de Alcobaça. Mem. de Letter. portug. publ. pela Ac. R. das Sc. de Lisboa, 1814; vol. VIII, p. 281. — Ant. Gaivâo, parlant de ces cartes, rapporte : « no anno de 1428 diz q’ foy o Infante dom Pedro a Inglaterra, Prança, Alemanha, a casa sancta, e a outras de aquella banda, tornou por Italia, esteue em Roma, e Veneza, trouxe de la hum Mapamundo q’ tinlia todo ambito da terra e o estreito do Magalhàes se chamaua, Cola do dragam, o cabo de Boa esperança, frunteira de Africa, e q’ doste padram se ajudara ho Infante dom Anrique em seu descobrimenlo. Prancisco de Sousa tauarez me disse q’ no anno de 1528 ho Infante dom Pernando lhe amostrara liûa Mapa que se achara no cartorio Dalcobaça que auia mais de cento & vinte annos que era feito, o quai tinha toda nauegavam da India, com bo cabo de Boa esperança, como os dagora, se assi lie isto, ja en tempo passado era tanto como agora, ou mais descuberto ». — Édition de la Hakluyt Societg. London, 1862, p. 67.
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certain nombre de mappemondes du moyen âge a permis de constater que la configuration de l’Afrique australe était parfaitement connue par les Arabes en En 1512, huit ans avant le voyage de xMagellan, Alpb. d’AII)u-
querque envoya à D. 31anuel une adaptation de carte javanaise, faite par branc. Rodrigues, où se trouvaient figurés — outre le golfe Persique, la mer Rouge, le Siam, la Chine, les Moluques, les îles de la Sonde — le Portugal et le Brésil (^). Les portulans de Rodrigues, publiés par le vicomte de Santarem dans son grand Atlas, reproduisent sans doute plusieurs fragments de cette carte; ils ne nous éclairent malheureusement pas sur la position de l’Amérique du Sud par rapj)ort à la Chine. En présence de ces faits, il convient néanmoins de parler avec beaucoup de réserve de cartes (ju’ont pu posséder les Vénitiens, d’origine inconnue, où auraient été représentés les rivages de l’Amérique occidentale et du détroit de Magellan, dès 1428. Constatons le silence complet, sur ce point, des auteurs Portugais qui n auraient certainement pas manqué d’en tirer parti pour diminuer la réputation de Magellan. Seul B. Pacheco, dans sa Chronique de Lisbonne (-), rapporte que Magellan avait eu des renseignements précis concernant le détroit par quelques marins qui y auraient été poussés par la
(^) Cartas de Aff. de Albuquerque, 1. 1, p. 64, et Algiiiis Doc. da Torre do Tombo, p. 261. Lettre du 1®'' avril lol2 : « taïubem vos vay hum pedaço de padram que see tirou d ua gramde carta d um piloto de jaoa, a quall tinha ho cabo de boôa esperamça, portugall e a terra do brasyll, ho mar rroxo e ho mar da persia, as ilhas do cravo, a navegaçam dos chins e gores, com suas lynhas e caminhos dereytos por omde as naos hiam, e ho sertam, quaees reynos comfynavam tiuns cos oulros : parece me, sentior, que foy a milhor cousa que eu nunca vy, e voss alteza ouuera de folgar muyto de haver; tinha os nomes per letra jaoa, e eu trazia jao que sabia 1er e esprever; mamdo esse pédalo a voss alteza, que francisco rrodriguez empramtou sobre a outra, domde voss alteza poderâ ver verdadeiramente os chins domde vem e os gores, e as vossas naos ho caminho que am de fazer pera as ilhas do cravo, e as minas do ouro omde sam, e a ilha de jaoa e de hamdam, de noz nozcada e maças, e a terra del rrey de syam, e asy ho cabo da terra da navegaçam dos chins, e asy pera omde volve, e como daly a diamte nam navegam : a carta primcipall se peideo em froll de la mar : co piloto e com pero d alpoem pratiquey ho symtir desta carta, pera lâ saberem dar Rezam a voss alteza; temde este pedaço de padram por cousa muyto certa e muyto sabida, porque lie a mesma navegaçam por omde eles vam e vem : mimgua lhe O arcepedego das illias que se daman celale, que jazem amtre jaoa e malaca ».
(2) Cité par de Bkosses, loc. cil., t. 1, p. 124.
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ma(;i:llan. la question des moluques
lempête ('). Celte croyance, (|ui ra|)pellc visiblement celle du mysiérieux pilote (le Cbrisloplie Colomb, a éti3 reproduite par un certain nombre d’auleurs modernes; (|uoi (pi’il en soit, une reconnaissance fortuite du détroit avant loi 7 n’appartient pas au domaine des cbos(*s impossibles, vu (|ue déjà Ves|)uce passe pour avoir pénétré jus(|u’au 50° de latitude sud.
D’après ce (pii précède, il n’est guère possible de se former une idée exacte de la repré'sentalion du monde, telle (pie .'Magellan a dû la concevoir : du cap Sainte-àlarie du Hrésil (à 0° à l’ouest de la ligne de démarcation) jusipTanx Molmpies, b‘S caries antérieures laissaient en blanc un espace de 170 degrés; du port de Las Higueras, le |)oinl le plus occidental que les Espagnols avaient alleint, nous comptons 108 (b'grés à la côte orientale de la Cbine d’après la « caria marina » de Waldseemüller (1516), 90 degrés d’après Barlb. (iolomb (1504), Waldseemüller (1507) et Andres Pirès (1517?), 80 degrés d’après la carte anonyme de Turin (1523). Les portulans (pie le capitaine général emporia dans son expédition ne montraient aucune trace de côte depuis le cap Frio jusqu’aux .Molu(|ues (-).
Les géograpbes de l’époque admettaient qu’entre les rivages de l’Asie et de l’Amérique il s’étendait un océan d’îles grandes et petites, de sorte qu’on pouvait regarder la terre comme habitée sur toute sa circonférence (°). L’auteur de Poin/joiiius ilJela, un an avant que Magellan entreprît son
(^) Martyr, qui n’aima pas Magellan, est plus près de la vérité lorsqu’il assure que « lorsque l’amiral était encore jeune, il avait vaguement entendu parler au Portugal de l’existence dans ces parages d’un détroit, mais dont l’entrée était diflicile à trouver; aussi ne savait-il où il devait s’engager. Le hasard lui donna ce que le raisonnement lui refusait ». De Orbe Novo, dec. V, cap. 1.
Lettre d’Ant. de Brito au roi de Portugal, du It lévrier 1523. Loc. cil. : « Senhor — A carta que acima tenho escrito a Vosa Alteza, que tomey de Eernam de Magalliàes, nâo llia mandei agora, por me nâo parecer seu scrviço levai- a omem senâo que lha soubesse decrarar ; elle tem trezenlos e sessenta graos de leste a oeste, repartie n’ella cento e oilenta graos da banda de leste pera V'^osa Alteza, e cento e oitenta a locste pera el rei de Castella : n’estes centos e oitenta del rei de Castella pôs Maluco.
» Eu fiz crer a estes que era falço o que elle tizera... »
(3) Vadian, Poniponius Mêla. — üifk. Schwaiizeii, Die Kunde der Entdediung Amerika's im Deutsch-Slavischen üosten. Festschr. n. geogr. Semixars. Breslau, 1902, p. 152.
ET LA PREMIÈRE CIRCUMNAVIGATION ÜU GLOBE
voyage, prédit que celte mer n’empêcherait pas les hommes de cingler d’une rive à l’autre, s’ils disposaient seulement des moyens nécessaires et ne craignaient pas l’effort.
iMagellan, cherchant à atteindre le hul de son voyage j)ar le plus court chemin, toucha, après la traversée du détroit, l’équateur au méridien des lies Hawaï, c’est-à-dire à l’endroit où les cartes de Christ. Colomb et de Behaim situaient le grand port de la Chine et l’immense presqu’île de .Moabar. L’amiral aurait-il fait table rase de la cartographie beaucoup plus correcte de l’Extrême-Orient d’après Caneiro, pour adopter les idées de Behaim et (iolomb, modifiées par Canlino, Waldseemüller et Reinel? Sa déclaration au roi concernant la situation des iVloluques n’exclut pas l’hypothèse que, dans son idée, la ligne de côte orientale de la Chine rejoignait celle de l’Amérique centrale, reconnue jusqu’au golfe de San-Miguel. En présence toutefois de la rareté d’informations, il vaut mieux ne pas se prononcer sur les vues de l’amiral au sujet d’une jonction entre l’Asie et le Nouveau 3Ionde.
Quant à l’Extrême-Orienl, il n’y a pas de doute que Magellan en possédait des notions au moins aussi précises que Barbosa; en dehors de ces renseignements qui, nous le répétons (^), peuvent très bien avoir été fournis par le capitaine général à son ami, nous trouvons dans la correspondance et les commentaires d’Alî. d’AIhuquerque, ainsi que dans les lettres de Giov. da Empoli, des indications précieuses sur l’état des connaissances de l’Asie orientale, au moment où Magellan pro|)osa à l’Espagne le plan de sot) expédition. La première carte de la mer des Moluques, que nous reproduisons ici (-), appartient sensiblement aux mêmes années; elle forme un ensemble confus, où voisinent des cotjlours empruntés à Ptolémée avec des données basées sur les découvertes récentes. Constatons seulement que les latitudes des grandes îles de l’Insulinde sont très incorrectes, alors que les longitudes, par exemple celle de l’île de Seilam (Céram), la plus éloignée de
(}) Introduction bibliographique, p. 24.
(2) Planche 1. — Voir la description de l’Extrême-Orient d’après les notions confuses qu’on en possédait en Espagne, vers 1519, dans Enciso, Suma de Geograjia.
MAGEI.LAN. Ï.A QUESTION DES MOLUQUES
Malacca, soni relativ(‘ment oxaclos. Le Ma^nus Sinus, ou golfe des Iles ('), est large de 35 à 40 degrés équatoriaux.
La pres(|u’ile malaise ne semble avoir été reconnue (|ue jusqu’au port de Singapour; non loin de la ville de Malacca, on remaiapie la rivière de Muar, le royaume de Queda, puis les dangereux bas-fonds de Gapacia, très redoutés des navires qui se rendaient à Singapour, Dans l'ile de Sumatra, appelée encore Taprobana insula, on distingue Pedir, Daru ou Darns, la terre des voleurs et anlbropopbages, dont le roi vivait en désaccord a\ec les sultans de Java; enfin, l’ile Polvoreira. La correspondance du vice- roi signale, dès l’année 4 510, une foule de localités (]ui ne sont pas mentionnées dans la carte de 151 0 : le royaume de Pam ou de Pào, ricbe en or, situé à 80 lieues au sud de iMalacca ; Sarnau, nettement distinct du Siam ; Bintam, près de Singapour; les Mes Celata, entre Java et Malacca; Tanaçary. Parmi les grandes îles à l’est de la péninsule malaise, d’Albuquenpie parle de Candea (la Candia insula des Beinel, à l’est de Java minor). Au sud de cette île, les cartographes portugais indiquent Cynda insula; c’est la Çumda des Carias du vice-roi, qui faisait partie de Java; d’après d’Albmiuerque, il y avait deux princes dans l’ile javanaise, l’un s’appelant roi de Çumda, l’autre roi de Java proprement dit. Maquaceres désignait pour lui une île près d’Amboîne (^); seraient-ce les Macaer Insuie de la carte des Beinel, entre Malacca et les Moluques? Enlin, dès 1513, d’Albuquerque était renseigné sur l’îlc de Bornéo, (iu’il confond à plusieurs reprises avec Luzon, dans les Philippines : l’île de Burneu, dit-il, située entre la Chine et les Moluques, dont les habitants, de très braves gens, s’appellent Luccoes et vivent sur un pied de grande amitié avec les Portugais (^). Les Beitiel, en 1510, ne signalent ni Bornéo ni les Philippines. Vers 1515, le vice-roi
(Q t‘. iMauiyii, De Orbe Novo, dec. V, cap. I. - Parlant des îles de l’tndo-Cliine, cet auteur rapporte (pie, d’après les uns, il y en avait mille, trois mille et plus encore d’après les autres; elles ne seraient pas très éloignées des c()tes indiennes.
(2) Pour l’ancienne géographie de cette partie du monde, voir les Carias d' Albuqucrqiie , vol. I, pp. 6S et 138; vol. lit, pp. 0, 10, 51, 58, 95, 134, 1.36, 222-226.
(3) Carias d'Albuquerque, t. 111, pp. 92 et 219.
ET LA PREMIÈRE CIRCUMNAVIGATION DU GLORE
avait chargé un certain Tomé Pires de présenter un rapport à la Cour de Lisbonne sur les diiïérents pays qui étaient en ce moment en relations avec iMalacca; nous y apprenons, enire aulres, que dans le grand port malais furent chargés les produits précieux de la Chine et de la Quachymchyna (Cochinchine) conire l’argent du Siam, l’or du pays des Lequios, des Llucôes de Burneo (!), le clou de girofle des xMoluques, le macis et la noix de muscade de Banda, le bois de santal de Timor, l’or des rivières de Menemquaho, de Java et de Candea, les diamants des mines de Tamjunpura (Tonkin)
On voit par celte énumération que les Portugais possédaient, avant loi 6, plus de notions que celles contenues dans le livre de Barbosa, sur les principaux archipels de la mer des Moluques et sur la côte de la terre ferme jusqu’au pays des Lequios, que nous avons identifié avec Formose et les îles Riu-Kiu (-); toute celte partie de l’Asie était bien la pairie des épices, des pierreries, de l’or et de l’argent : c’est pour ce motif que Magellan et Barbosa n’hésitaieni pas à l’appeler la Tharsis et Ophir de la Bible.
Si les Portugais connaissaient dès 1516 les mines aurifères de Sumatra, c’esl-à dire de Menamcabo (dépendant du royaume de Campar), de Damdraguiri, de Ciae et de Barros ('^), Magellan se réserva de découvrir deux autres pays de l'or, situés plus à l’esl, dans le domaine qui appartenait à la Couronne de Castille : c’étaient l’île de Bornéo et l’archipel des Lequios. L’itinéraire de la grande expédition nous apprendra en effet que, au lieu d’aller tout droit aux Moluques, dont les pilotes connaissaient relativement bien la situation astronomique, l’escadrille fit un énorme crochet jusqu’à la
("•) Cartas dAlbuquerque, t. lit, pp. 134-136. — D’après Enciso, Suma de Geografia, les diamants venaient de la terre des Mosolinos, au nord de la province de Moabar.
(2) Les îles Lequios (Formose et Riu-Kiu) et Ophir.
(3) Cartas d Albuquerque, t. lit, pp. 10 et 92. — La véritable île de l’or fut bientôt cherchée par les Portugais dans la mer au sud de Sumatra (l’«ora mina» de la carte des Reinel?;. Le gouverneur, Diogo Lopez, envoya à sa découverte, en 1318, le capitaine Diogo Pacheco qui réalisa la première circumnavigation de Sumatra, puis, en 1520, le capitaine Chrystovam de Mendoça. — Bahuos, l)a Asia, dec. 111, lib. 111 , Ccip, Ill| et lib. X, cap. V.
iMAGKLLAN. LA QUKSTIüN DLS MOLUQULS
côte occidentale de Bornéo. Or, c’est cette réi^ion de l’immense ile, appelée les « districts chinois », qui contient certainement les i^isements d’or les plus riches de l’archipel; ses mines avaient déjà attiré les Chinois dans les mers de Bornéo longtemps avant l’arrivée des Européens à Malacca (^). Magellan a pu être renseigné sur ces terres par un des marchands chinois (|ui résidaient à Malacca en JSIl, et qui sympathisèrent dès le premier moment avec les nouveaux venus.
La mappemonde de Bibeiro (1529) mentionne, entre Pile de Bornéo et la Cochinchine, des l)as-fonds et « canaux par où vont les Lequios » lors- (|u’ils se rendent à Lu/on ou aux districts chinois de Bornéo. L’archipel des l.equios, le troisième pays de l’or, était situé beaucoup plus au i»ord. D’Albuquerque confond ses hal)itants avec les Gores, nom d’origine probablement chinoise et qui paraît dériver de (Variai, les Coréens ("). Le pays des (îorcs s’api)elle Lequea, est-il dit dans les Commenlaires du vice-roi; ils vont chercher l’or qu’ils apportent à Malacca, dans une île peu éloignée (le leur pays et qui s’appelle Perioco (^), de Periya Woki qui signifie le .lapon. La carte du (Jrand golfe de Chine, dans l’atlas des Reinel, nous montre cette Perioco (‘), le Feriak des histoires légendaires. Nous aurions ici, par conséquent, la première représentation du .lapon dans un document cartographique européen. La grande ile s’y étend entre 34" et 40“ de latitude nord, situation qui s’approche singulièrement de la réalité. C’est sous cette forme (pie réapparaît la Zipangu de Marco Polo et de Christophe Colomb ; Magellan la réclamait-il pour la Castille et entrait-elle dans le groupe des îles et terres qu’il se proposait d’aller reconnaître (■’)?
(') lîncyclopaedie vau Nederlaudsck Indie. I.eiden, 1900. Voir Coud.
(2) Giov. DA E.mi'Oli, lue. cil., p. 81 : « terra de’ Cini, chiamali Cini, Lechi e (iori, ch’(: corne dire Fiandra e Lamagna, e Brahanle ».
(■^) Cunimenlarios, l. tit, cap. XVIII, p. 98. Édition anglaise, vol. III, p. 89.
(4) Flanche 11. - Bahuos, lue. cil., I, IX, I, distingue nettement les « ilhas dos Lequios e dos lapôes »; il mentionne cependant il, VIII, I) comme produit caractéristique des Lequios, l’or et l’argent.
(5) Le nom de Perioco se trouve appliqué une seconde fois, dans la carte des Moluques des Beinel, à un fleuve qui débouche dans le Grand golfe chinois, vers 7“ de latitude sud. Perioco ou Periya Woki ne dériverait-il pas de Wokwok ou Wâkwâk, le pays de l’or des
Denucé. — Mémoires de l’Académie royale de Belgique (Lettres), tome IV. PI. IV.
LE GRAND GOLFE DE CHINE, d’après les Reinel. — Bibl. Nat. de Paris, cartes et plans Ge. DD. 683.
(Crig. 0,28 m. ’ 0.19 m.)