‹ Magellan; la question des Moluques et la première circumnavigation du globeChapitre 20 sur 37 · Les délibérations avec les conseillers du roi · texte numérisé non relu

Les délibérations avec les conseillers du roi

. Le roi Charles 1°’ était arrivé à N'alladolid le 18 novembre précédent. Il y avait huil jours qu’était mori le régent de Caslille, le cardinal Ximenes de Cisneiros, l’homme le plus indispensable à l’Espagne dans les circonstances ditïîciles où le pays allait se trouver; le jeune monarque dépendait maintenant complètement de ses ministres flamands, Guillaume de Croy, seigneur de Chièvres, et Sauvage. Le premier fut vraiment I’ « alter rex », comme l’appelèrent les diplomates vénitiens (^); pas la moindre décision ne fut pri.><e sans (jue le roi ne le consultât; il faut convenir d’ailleurs que personne ne connaissait mieux le jeune prince et l’état précaire de sa santé

Le troisième conseiller du roi était le cardinal Adrien d’Ctrecht, devenu |)ape sous le nom d’Adrien VI. Nominalement régent de la Castille comme successeur de Ximenes, il ne fut jamais consulté sur des questions intéressant le pays; il était en outre président du Conseil des Indes au moment où l’expédition de Magellan se prépara. En réalité, Tàme du Conseil, notamment au point de vue explorations, était l’évêque de Burgos, Juan E’onseca.

Bien que le « Con.sejo supremo de Indias » ne constituât un ortice distinct qu’à partir du 4 août lo24 ('^), il existait déjà plusieurs années avant cette date; en 1518, Pierre Martyr en faisait partie. Jouissant de pouvoirs exécutifs et judiciaires à la fois, le Conseil exerçait sur l’Amérique la même juridiction que le Cotiseil de Castille en Espagne : ce fut lui qui prononça bientôt exclusivement dans toutes les questiojis Importantes d’outre-mer, malgré les protestations de la Casa de Contrataciôn de Séville; les affaires du ressort de cette cour étaient d’abord portées devant le roi, qui les faisait ensuite parvetiir au Conseil ('‘), personnifié, avant 1524, par Fonseca. Chez

P) Belazione di Franc. Corner. Venezia, 1866.

(2) B.xumgakten, Geschichte Karls V. Stuttgart, 1885, t. I, p. 405. La marquise de (^hièvres fut particulièrement odieuse aux yeux de B. Martyr, qui la traite de « vieille harpie du Nord ». Opus epist., lettre n“ 624, du 3 février 1519.

(3) Herreba, loc. cil., dec. lit, lib. Vt, cap. XIV.

P) Las Casas, Hisloria, t. Il, cap. CVII, p. 112.

MAGELLAN. LA QLESTION DES MOLUQUES

l)paucou[) d(‘ scs contemporains, révê(|iie avait la réputation d’être un ambitieux sans scrupules et d’altaclier un prix excessif aux l)ieus terrestres (’); les sources dont nous disposons aujourd'liui, ne permellent pasd’émetlre uii jui^ement définitif sur cette forte personnalité dont les vues inllm'ncèreiit si fortement la première phase de l’œuvre coloniale de l’Espagne. Sa conduite envers Las Casas, Colomb et Cortez a certainement été mal interprétée; dans aucun document digne de foi, il ne nous apparaît comme l’ennemi personnel du Génois; au contraire, on a constaté chez CiOlomb à son égard des sentiments incontestablement amicaux (-) ; nul ne lui reprochera sans doute que, dans l’intérét de la couronne, l’évêque combattit les prétentions exagérées de l’amiral. Revêtu par le pape du patriarcat général des Indes depuis 1513 (’), Juan Fon.seca resta sur un pied de grande intimité avec le Saint-Siège et pris son avis en toutes circonstances (^). Le jugement qu’a porté Las Casas sur lui aurait diflicilement pu être impartial, quand on pense aux profondes divergences de vues (jui existaient entre les deux prélats. C’est aussi ce qui explique pourquoi l’auteur de \'IHstoria ne trouve pas de paroles assez élogieuses pour qualifier la .«agesse de Sauvage, que tous les Espagnols ont eu en horreur, mais qui avait été indiqué à un njoment donné pour administrer les affaires de l’Inde en opposition à Fonseca. A la mort prématurée du ministre flamand, au printemps de l’année 1518, le cardinal retrouva toute son autorité, accrue encore par la confiance que mettait en lui Francisco de Los Cobos, qui jouissait d’une grande inlluence auprès de Cbièvres.

3Iagellan et Faleiro ont dû être parfaitement conscients que l’évêque était

(^) J. WiNsoR, Narrative and critical Jhstory of America, t. tl, p. 311, n. 1. — Wash. Ikving, Life and voyages of Christopher Columlms. Paris, 1828, p. 404. — H. Harrisse, Christ. Colomb. Paris, 1884, p. 383. — Baumgarten, loc. cit., t. H, p. 168. — Guillemard, loc. cit., p. 101.

(2) Tiiacher, Christ. Colombus, l. It, p. 350.

(3) Navarrete, Coleccién, t. Il, doc. CLXXIV, p. 331.

(4) Bergenroth, Calendar of letters, dispatches and State-Papers, at Simancas, t. Il, p. 413.

la personne qu’il sagissail avani tout de gagner à leur cause (^). Bien qu’on rapporte qu’ils furent introduits par de Aranda, d’abord auprès du grand chancelier Sauvage, puis chez le cardinal Adrien d’Utreclit et en troisième lieu seulement auprès de Fonseca, nous admettons, avec Las (^asas (2), que les Portugais vinrent d’abord avec leur « nouveauté » chez l’évêque de Burgos, « quoiqu’il ressemblât en ce moment à une galère désarmée (galera desarmada) ». Celui-ci leur recommanda de rédiger un mémoire dans lequel ils exposeraient leur proj(T et leurs desiderata, document qu’ils présenteraient ensuite au roi; Fonseca les amena chez le grand chancelier, qui parla d’eux à son tour au roi et à de Cbièvres ('^).

L’évéque accueillit très favorablement l’idée de l’expédition. Il ne se laissa pas intimider par le caractère délicat de l’entreprise qui, au fond, m* tendait à rien moins que d’enlever à une nation amie, dont le prince était sur le point de devenir le proche parent de Charles F', la plus convoitée de ses possessions : « si l’affaire a une issue favorable, écrit Pierre âlartyr (^), nous interceptons aux Orientaux et au roi de Portugal le commerce des aromates et des pierres précieuses »; voilà la perspective qu’a dû entrevoir Fonseca et qui lui fit attacher à la réalisation du voyage, une importance qui ne le cédait en rien à celle de l’entreprise de Colomb. Le projet de Magellan avait en outre cet avantage sur celui du Génois, qu’il était énoncé en termes nets, scientifiques, qui ne pouvaient manquer de faire impression sur un homme à idées positives comme Fonseca. Pierre Martyr (^) assure que l’évêque, très souvent, passa avec lui de longues veilles à étudier les questions coloniales et cosmographiques du jour ; on attribuait à Fonseca,

(fi « C’est à lui que s’adressent tous les navigateurs. » P. Martyh, loc. rit., dec. II, cap. X.

(fi Loc. cil., lib. III, cap. CI.

(3) Goîiara [loc. cit., iraduction française, t. Il, p. 139) admet également cette suite dans les démarches; il ajoute qu’avant l’arrivée de Charles I®‘‘ en Espagne, Magellan et F'aleiro avaient exposé leur projet devant le Conseil des Indes et devant le cardinal Francisco de Zisncros, gouverneur de la Castille.

(fi Epist. DCXXYIII, 15 sept. 1518, Saragosse, à Eléonore d’Autriche, sœur de Charles.

t^) De Orbe Novo, dec. II, lib. X.

MAGELLAN. LA QUKSTFON DES MOLUQUES

dans ce domaine, des connaissances spéciales, (lu’il aniail ac(|uises dans son commerce avec le géographe Antonio de Nel)rija (').

I). de (Joes remanpie, à propos des délil)éralions avec les conseillers royaux, (pu* Magellan fui le porle-j):trole, parce (pi’il s’entendait mieux (jue Fah'iro aux choses de la mer (-). Le capitaine a dû insister particuliérement sur l’accélération des préparatifs pour le voyage : les Moliujues, aussi longtemps (pie Fr. Serrao y resterait, ne S(*raient pas reconnues comme territoire portugais; il importait donc de devancer les rivaux dans l’étahlissement d’une factorerie royale espagnole. Il s’agissait en outre d’arrêter les Portugais dans leur marche vers la Chine et le .lapon ; la première ambassade de D. Manuel, partie à bord des vaisseaux de Fernam Ferez d’Andrade et commandée par Thomé Ferez, avait touché au Tonkin en ioKi; elle avait abordé ensuite à Canton, puis, après un voyage de quatre mois, elle avait atteint Nankin et finalement Pékin. Un des lieutenants d’Andrade, Jorge de Mascarenhas, ayant traversé le détroit de Fo-kien ou de Formose,

P) M. DE LA PuENTE Y Olea, loc. cü., p. 254. — Au moment même où Fonseca examinait les projets de Magellan et de Faleiro, il lui était parvenu une communication du juge de S. Domingo, Alonso du Quaço ou Zuazo, à laquelle nous avons déjà fait allusion précédemment, qui répéta, avec preüves à l’appui, que les Portugais possédaient en Occident et en Orient, de vastes régions qui revenaient légitimement à la Castille, « En traçant les lignes (de démarcation), écrivait de Quaço, j’ai constaté que V. M. ne jouit pas de tous ses droits sur le Brésil; du cap Saint- Augustin vers l’ouest, 30 lieues de la cote seulement appartiennent au Portugal, au lieu des 200 que prétend posséder le roi ü. Manuel, qui en retire annuellement plus de 20,000 ducats en esclaves et en bois de teinture. Pour bien me convaincre de la vérité, j’ai envoyé à mes frais un pilote au cap Saint-Augustin ; cet homme a trouvé que la position du promontoire sur les cartes, est de 130 (?) lieues trop à l’ouest... Il y a un autre mystère; en Orient, les Portugais possèdent beaucoup de terres qui sont situées dans le domaine de V. M.; la ville de Malacca, avec ses 25,000 habitants, vous appartient, en vertu de la mappemonde que fit imprimer Americo, qui avait été dans ces parages. Cette carte se trouve, sous forme sphérique, au palais de l’infant (Don Fernando)... En attendant qu’on découvre le détroit en la terre ferme (sud-américaine), d’après ce que m’en a dit Diego Alvitez, qui est de retour de ces parages, on pourrait chercher le passage en appareillant de la côte de la mer du Sud, comme l’a proposé Vasco Nunez. »

Fonseca, en effet, fit préparer simultanément, avec le voyage de Magellan, l’expédition préconisée par Zuazo. Quant aux déterminations des longitudes pour le Brésil et Malacca, l’évêque s’en tint aux démonstrations des deux Portugais.

(2) Chronica, t. IV, cap. XXXVII ; « por fallar melhor nas cousas do mar que Faleiro. »

avait débarqué aux Lequios ('), cVsl-à-dire Formose el les Riu-Kiu méridionales, que iMagellan avail idenlifiées avec le pays de l’or de la Bible 0.

Magellan et Faleiro oblinrent la faveur de pouvoir exposer leur plan devant le roi môme; Max. Transylvain ajoute que Cbr. de Haro assista avec les Portugais à ces audiences; or, les documents de Séville qui signalent l’arrivée du marchand à la Cour sont datés de beaucoup plus lard. Le roi et le chancelier avaient été prévenus de bonne heure contre les intentions de Magellan, par l’ambassadeur de I). Manuel, Alvaro da Costa qui s’occuj)ait en ce moment du mariage du jeune roi avec une princesse portugaise; ayant appris le but des visites du capitaine à la Cour, l’agent diplomatique se hâta de mettre le roi Charles sur ses gardes contre les graves conséquences que l’expédition du « transfuge portugais » pourrait entraîner pour les deux pays amis, il ne réussit toutefois pas à faire révoijuer les ordres donnés pour équiper l’armada, ni à effacer l’impression qu’avaient faite sur le roi, les cartes et les déclarations des Portugais ('^).

Nous sommes peu renseigné sur les globes et cartes qui, d’après Barros, paraissent avoir tant contribué à gagner les conseillers du roi à l’idée du voyage aux Moluques. Las Casas (^) parle également d’un globe que le capitaine général apporta avec lui à la Cour; toutes les terres s'y trouvaient désignées, sauf le détroit qu’il avait omis intentionnellement, pour qu’un autre ne lui enlevât pas l’honneur de la découverte! Était-ce un globe terrestre construit par Magellan et Faleiro et qui servit de modèle aux sphères qui furent emportées dans l’expédition ? Mappemonde et globe sont des termes qui furent souvent confondus par les auteurs du XVF siècle (“);

('•) Bakros, Da Asia, dec. Itl, liv. II, cap. VIII.

(2) Archives des Indes à Séville, Palronato, Est. I, caj. 2 ^/j, num. 13; copié en majeure partie dans le livre d’Od. Barbosa.

(3) Barros, loc. cit., dec. III, lib. V, cap. VIH.

(4) flistoria, vol. IV, lib. III, cap. CI; d’après lui, Herrera, loc. cit., dec. II, lib. II, cap. XIX.

(3) En allemand, « mappe » signifiait, au XVI® siècle, une sphère; on lit, par exemple, dans les comptes de la ville de Nuremberg, du 16 octobre ISIO ; Item, 1 Ib. nov. 10 hl. für einen grossen messenrinck um die mappe. S. Günther, Erd- und Himmelsgloben (d’après Fiorini), ,1895, p. 26, note 2.

iVlAGELLAN. LA QUliSTION DES MOLÜQUES

Argeiisola spécifie nellemeiU (prune mappemonde, peinle par l^edro fleinel, faisait partie du matériel caiiograplii(pie dont l(^s Portugais firent usage aux négociations ('); constatons (juc les seuls portulans connus d(;s années 1516-1519 (pu retracent l’itinéraire des Moliujues, appartiennent aux cartographes de ce nom, et (pi’ils ont fait la plupart des cartes destinées aux pilotes de l’expédition, cartes qui d’ailleurs ne montraient pas de ligne de côte au delà du cap Frio. Pour quel motif le Brésil n’y était-il |>as représenté, au moins jusqu’au Rio de la Plata, alors (jue de Solis en avait fait le relevé et que nous le voyons figuré dans l’atlas des Reinel de 1516? Magellan voulut-il que ses pilotes dépendissent complètement de lui? La solution la plus acceptable paraît être la suivante : le capitaine en chef était évidemment en possession des portulans de l’Amérique méridionale publiés ou sur le point de l’être, par la Casa de Séville, d’après les épures rappoit(‘es l’année précédente par h's survivants de la mission de ,1. de Solis; mais il lui avait été int(?rdit de les montrer à l’ambassadeur portugais Séb. Alvarez, à qui l’on emprunte ces renseignements sur les cartes de l’expédition (“^).

Las Casas, rencontrant un jour Magellan avec Faleiro au cabinet du grand chancelier, voulut apprendre du capitaine quelle route il comptait suivre; le Portugais répondit qu’ « il irait au cap Sainte-Marie, que l’on appelle le Rio de la Plata; descendant ensuite la côte, il [)ensait arriver au détroit ». « Et si vous ne le trouvez pas », lui demanda Las Casas? « dans ce cas on prendrait la route |)ortugaise, par le cap de Bonne-Espérance (') ». On sait qu’après l’échec de plusieurs expéditions postérieures à celle de Magellan et à destination identique, l’idée d’atteindre les Moluques en doublant la pointe sud de l’Afri(jue, trouva de fervents défenseurs dans Christ.

(■<) Loc. cil., édition de Madrid, 1G09, p. 16.

(2) tlavenstein croit à une erreur dans la lettre de Sébastien Alvarez et propose de lire simplement Cabo de S. Maria, au lieu de C. Frio. Martin Behaim, his life and his globe, 1908, p. 34.

(3) Las Casas, loc. cil., vol. IV, cap. CI, p. 377, et vol. V, cap. CLIV, p. 155.

ET LA PREMIÈRE CIRCUMNAVIGATION DU GLORE

de Haro, Sébastien Cabol et Diego Gutierrez, pilote royal (^). Pero Ruy de Villegas, témoin pour de Haro, et qui avait été un des juges à Radajoz pour la solution du problème de la seigneurie des Moluques, déclara qu’une des conventions entre les royaumes de Castille et de Portugal stipulait que les Espagnols pourraient franchir la démarcation portugaise pour se rendre dans leur domaine en Orient et vice versa (-). Magellan et Faleiro, en 4518 déjà, admirent le principe de la liberté des mers; ils insistèrent si peu sur la question de Texistence du détroit sud-américain, qu’ils n’en firent même pas mention dans le plan définitif qu’ils présentèrent au roi ; ils s’obligèrent seulement à découvrir, à l’intérieur du domaine espagnol, par la xMar Oceano, des iles et de la terre ferme, riches en épices et autres articles de grande utilité; le nom des Moluques n’y est pas cité non plus (’). Nous n’admettons par conséquent pas qu’ils aient fait grand étalage des globes surannés dans le genre de ceux de Behaim et de Scboner, qui montraient une soi-disant voie vers l’Extrême-Orient par l’Amérique du Sud; les démonstrations de Faleiro et de Magellan roulèrent essentiellement, sinon exclusivement, sur les limites astronomicjues du domaine de l’Espagne; leurs arguments avaient pour base, en premier lieu les renseignements de Franc. Sarrao, complétés par les cartes des Reinel et par le Livro d’Odoardo Rarbosa.

« Les .Moluques sont situées en dehors du domaine du Portugal », telle était la réponse que .Magellan ne se lassait pas de répéter aux agents portugais qui essayaient de le dissuader de son voyage. « Si ce n’est pas mon expédition qui montrera le chemin, une autre le fera ; le Portugal n’a pas de motif pour m’en vouloir ; je rendrai au contraire un service à D. Manuel en établissant l’erreur des Espagnols qui entendent faire entrer dans leur

(I) Médina, CoUecciôn, t. Il, p, 267; procès de Chr. de Haro avec le fisc espagnol en

(^) Idem, ibid., p. 256. Ant. Galvâo, parlant de la capitulation de Tordesillas, 1494, proclame également la liberté des mers et des terres pour ceux qui se rendent en Orient comme en Occident : « que a metade que ficasse ao Levante fosse de Portugal e occidente de Castella,e o mar e terra pera caminhar fosse a todos igual ». Édition de la Hakluvt Soc. Londres, 1862.

(3) Arch. de Indias, leg. 4 : Relaciones y descripciones. Inventaire d’Asensio, p. 23.

MAGELLAN. I.A QUESTION DES MOLUQUES

domaine la ville de Malacca, voire l’Inde jusqu’au Gange; je prouverai que la sphère d’influence portugaise comprend encore la partie d’Asie à 17 degrés ù l’est de Malacca ! »

Singulière concordance des deux plus grands événements nautiques dans l’histoire des découvertes : les données erronées de Serrào qui incitèrent Magellan à entreprendre son voyage, et les évaluations plus incorrectes encore de Colomb, de la distance de l’Europe à la Chine, qui furent la cause de la découverte de l’Américjue !

D’autres considérations expli(iuenl encore poimiuoi le projet des deux Portugais rencontra si peu d’opposition au sein du conseil des ministres : c’est que la dernière expédition sous de Solis, dont le but était identique à celui de Magellan, n’avait pas échoué à cause de dilficultés techniipies insurmontables, mais par un véritable accident ; le savoir nautique de Solis n était pas supérieur aux connaissances de Magellan et de Faleiro. En second lieu, le roi Charles, que n’attachait encore aucun lien à la maison de D. Manuel, ne devait pas avoir les mêmes scrupules que son prédécesseur Fernand V (') à autoriser un voyage en Extrême-Orient, aux possessions portugaises. Enlin, ni le Conseil des Indes ni Magellan n’avaient une idée de l’étendue du Pacifique, le seul obstacle qui aurait pu détourner un navigateur de se lancer vers l’Asie par la voie de l’ouest : d’après une opinion courante, lesMoluques n’auraient pas été fort distantes de la terre ferme qui rattachait la Chine a l’Amérique centrale; les promoteurs de l’expédition auraient tâché de confirmer cette croyance (-).

Sébastien Alvarez, dans sa lettre du 18 juillet 1519 à D. Manuel, décrivant la route que Magellan et Faleiro allaient prendre, rapporte qu’ils se dirigeraient directement sur le cap Frio; laissant le Brésil à leur droite, ils devaient atteindre facilement la ligne de démarcation; à partir de ce point, ils devaient se diriger ouest et ouest-nord-ouest; de ce passage il ressort de nouveau que, dans les deux pays, la ligne de partition

(1) M. DE LA l'üENTE Y ÜLEA, loC. CÜ., [). 187. C"^) Gomaua, loc. cit., i. I, p. 140

était censée passer par le Rio de la Plala. Nulle part il n’est dit quel itinéraire Magellan pensait prendre après avoir gagné les Moluques. Il aurait certainement pu continuer à naviguer vers l’ouest et revenir à Séville par la voie des Portugais; mais les mêmes motifs qui le détourneront de prendre celte route en partant, l’empêcheront de la suivre au retour, c’est-à-dire la peur de tomber entre les mains des gouverneurs de l’Inde.

La circumnavigation du globe n’entra pas nécessairement dans les vues de Magellan; son intention ne put être que de ramener ses navires par les mers espagnoles; c’est ce qui découle d’une réponse d’Ândrês de San Martin à une circulaire du capitaine général, distribuée au détroit de Magellan; « les provisions, d’après le cosmograpbe sévillan, ne sufïiraient pas pour permettre la continuation du voyage justju’aux Moluques et pour «revenir» de là en Espagne ». D’autres raisons ont décidé les survivants de l’expédition à prendre la route du cap de Bonne-Espérance pour rentrer en Europe : en premier lieu la longue traversée du Pacifique, sans îles de repère, et les effroyables tempêtes dans les parages du détroit; au contraire, la mousson favorable à la navigation de l’océan Indien, qui fut entreprise sous la conduite de Joào de Lorosa, « l’homme envoyé par Dieu » ('), l’ami de Franc. Serrào, qui disait connaître le régime des vents de ces mers; le trajet des îles de la Sonde à l’Afrique australe avait d’ailleurs déjà été effectué nombre de fois par les pilotes javanais (-).

Page 1