‹ Magellan; la question des Moluques et la première circumnavigation du globeChapitre 25 sur 37 · Les capitaines et les pilotes de l’armada · texte numérisé non relu

Les capitaines et les pilotes de l’armada

Testament de Magellan.

Magellan avait certainement une idée plus nette du caractère de son entreprise que Christophe Colomb, au moment où celui-ci partit de Palos à la découverte du Nouveau iMonde. Plus que l’amiral génois, il doit avoir tendu de toutes ses forces à s’entourer d’un état-major de premier ordre, d’hommes compétents , offrant des garanties suffisantes pour le seconder dans un semblable voyage. Nous avons vu qu’il ne rencontra malheureuse-

ET LA PREMIÈRE CIRCLMNAVIGATiON DU GLOBE.

menl pas tout l’appui qu’il était en droit d’attendre de la Casa : celle-ci ne lui permit pas d’embarquer les quelques marins expérimentés dans la navigation de l’Inde qu’il était parvenu à s’attacher; elle ne lui fournit pas non plus les deux pilotes sur lesquels il avait probablement compté, Jean Vespuce et Sébastien Cabot. Le premier, dont Pierre Martyr loue tant les capacités nautiques (^), aurait-il franchement refusé d’accompagner Magellan? Nous savons qu’il ne voulut pas s’embarquer non plus à bord de la seconde armada aux îles de la Sonde, sous Loaisa, et que pour ce motif le roi le révoqua de ses fonctions à la Casa (2).

En revanche, l’amiral avait réussi, malgré les protestations des Espagnols, à grouper autour de lui un noyau de pilotes et de maeslres portugais et italiens de valeur éprouvée. Tous les postes de confiance se trouvèrent occupés par eux, sinon dès le début du voyage, en tout cas avant d’entrer dans le détroit sud-américain, et l’on a pu dire que la flottille de Magellan fut essentiellement une escadre portugaise, battant les couleurs de la Castille (’).

Herrera rapporte, dans sa chronique officielle, que d’après les instructions royales, Juan Rodr. Serrano fut le piloto-mayor de l’armada (^); Luis de Mendoça, le trésorier; Antonio de Coca, le contador ; Juan de Cartagena, le facteur. Magellan hissa son pavillon à bord de la Trinidafl, qui était le plus solide des cinq navires, sinon le plus grand, et monté par soixante-deux hommes ; il avait comme pilote Eslevam (iomez et comme» maestre Juan Rautista de Punzerol, l’escribano Leon de Espeleta, l’alguacil Gonz. Cornez de Espinosa, et comme surnuméraires, le beau-frère du commandant, üuarte Rarbosa, et son neveu Alvaro de la Mezquita; en outre, huit Portugais.

Juan de Cartagena commanda le S. Anloiiio, le plus gros vaisseau de

(q De Orbe JSovo, dec. Il, cap. Vit; dec. III, cap. V. En 1514, il avait été envoyé par le roi aux Antilles, avec charge de déterminer les positions astronomiques et comme pilote du vaisseau-amiral, dont la direction du gouvernail avait été confiée à .luan Serrano.

(2) Herrera, loc. cil., dec. III, lib. Vit, cap. V.

(3) D. Manuel, récemment, avait cependant répété la défense, sous des peines très sévères, que les pilotes, maîtres et marins de son royaume servissent dans les pays étrangers. Carias de .1//. de Albuqueniue, t. III, p. 191.

(q Loc. cit., dec. II, lib. IV, cap. IX. De même Gomara et Uvieüo, llisloria, II, 2, lib. XX.

MAGELI.AN. LA QUESTION DES MOLUQUES

l’escadre, ayant à bord cimiuanle-sepl hommes; on y rencontre le cosmographe Andres de S. Martin, le pilote Joiïo Kodr. de Mafra, le maesire Juan de Rlorriaga, le contador Antonio de Coca et l’escrihano Ger. (iuerra. La Conce/;c/ow (quarante-quatre hommes) se trouva sous les ordres de (iaspar Quesada et du pilote Joâo Lopez Carvalho ou Carhallo; comme maestre on y remarque Juan Seb. del (iano et l’escribano Sancho de lleredia. Le capilainede la Vicloria (quarante-cinq bommes) était Luis de Mendoza; il avait comme pilote Vascü Gallego, comme maesire Antonio de Salomon et comme escribano, iMartin Mendez. Le Santiago, le plus petit des cinq bâtiments, fut conllé à Juan Itodr. Serrano, capitaine et pilote à la fois; Haltasar Genoves y remplit les fonctions de maestre et Antonio defiOSla celles d’escribano; il ne comptait que trente et un hommes d’éciuipage (').

Les pilotes étaient tous d’origine portugaise, à l’exception de S. Martin, à (|ui l’on avait adjoint d’ailleurs le Portugais J. -R. de Mafra. Henry Harrisse (-) cite plusieurs autres pilotes de cette nation qui avaient été désignés pour accompagner Magellan : Antonio Fernandez, Christ. Ferreira, Franc"® de Fonseca, Martin Gil, Rodriguez de Mora.

Chaque navire avait ainsi son capitaine, puis, venant hiérarchiquement après le capitaine, son pilote; ensuite son maestre, enfin son contra-maestre, dont les fonctions correspondent à celles de notre troisième officier. Le pilote et le maesire étaient chargés de la navigation j)roprement dite, le litre de capitaine s’appli(|uant moins à l’officier naval qu’au commandant de l’expédition ou du navire, dans le sens administratif ('); chacun d’eux avait un tiers de ré(|uipage sous ses ordres. Les capitaines de l’armada, en dehors de Serrano, appartenaient tous à la noblesse espagnole, conformément à la tradition de l’époque; très souvent ces officiers, porteurs de noms illustres, ne possédaient pas de fortune; la législation, qui attribuait les biens de la

('!) Le chiffre des différents équipages n’est pas rigoureusement exact; en additionnant ceux que nous venons de donner, nous n’arrivons qu’au total de 239, établi par le roi (233), alors que plus de 280 hommes prirent part à l’expédition !

(2) Travaux nanlifjues des Portugais. Paris, 1898, in-8% p. 4. L’auteur n’indique pas la source où il a puisé ces renseignements.

(3) H. IIaurisse, Jean et Sébastien Cabot, p. 134.

famille à Taîné en privant les cadets de tout patrimoine, les obligeait à se lancer dans les expéditions aventureuses et lucratives de l’Inde et de l’Amérique (^).

On avait pris riiabitude, pour lous les voyages aux terres lointaines et peu connues, de nommer un piloto-mayor, expérimenté dans la pratique de la navigation (“^), et un cosmographe de réputation, habile à manier l’astrolabe et à déterminer les longitudes d’après les méthodes les plus récentes. Les pilotes ordinaires ne possédant point ces connaissances, Serrano et San 3Iartin remplirent respectivement ces deux fonctions à bord de l’armada de Magellan. En même temps, toutes les précautions furent prises pour le cas où des postes importants deviendraient vacants. Quant aux navires, ils furent abondamment pourvus de voiles et de cordages, d’après les instructions de Chr. de Haro, comme c’était l’usage dans les expéditions portugaises de l’Inde (5).

Alagellan trouva dès le début du voyage l’appui le plus sincère auprès de Juan Rodr. Serrano, capitaine du Santiago. Nous avons relevé déjà ailleurs

(-1) Eust.-Fern. de Navarrete, Historia de Juan Seb. del Cano. Vitoria, 1872, in-8“.

(2) Voici les attributions du pilote principal, d’après Alonso de Chaves, qui fut nommé, en 1528, « cosmografo, piloto rnayor y maestre de hacer cartas y instrumentos con encargo de corrigir el Padron real de Indias » : « gobernar la nao en la navegacion y saber guiar los caminos que la nao ha de hacer, y ordenar conforme a los tiempos y lugares donde se halle y conforme a la carta de marear que debe llevar, y al aguja, y ampollelas y sonda, y tomar su altura para saber el paralelo ô lugar donde estan, y debe tener los instrumentos : astrolabio, carta, aguja, cuadrante, ampolletas, reloj, sondas. Debe ser de muy sabio en todos ellos, y diligente, y de grand experiencia y conocimiento de las tierras y mareas y las otras cosas necessarias i su cargo, porque el piloto en la nao es asi como el énima en el cuerpo humano ». Ces. Fern. Düro, De algunas obras desconocidas de cosmografia y de navigaciôn, y singularmente de la que escribiô Alonso de Chaves à principios del siglo XVI. Madrid, 1895, in-fol., p. 15.

(>j) Pacheco, Esmeraldo de situ orbis, édition de 1892, Soc. géogr. de Lisbonne, p. 99, parlant des mesures extraordinaires prises pour l’expédition de Vasco de Gama : « les embarcations furent examinées avec soin par les maestres et les oficiales, désignés expressément dans ce but; chaque navire eut trois équipements de voiles; les mâts, les cordages et les autres appareils furent en triple et en quadruple; pour le voyage, on avait enrôlé les principaux pilotes et les hommes de la mer les plus compétents dans l’art nautique de ce royaume ».

qu’il est peu probable que ce pilote soit le frère de Francisco Serrao, le découvreur des JMoluques. Juan Serrano était nalif de la province de Huelva (^), et n’avait servi qu’à bord de navires espagnols; en i 499-1 oOO, il avait déjà doublé le cap Saint-Augustin en compagnie de Alotiso Velez de Mendoza (^); en 1513, un « Jeban de Serano, maislrede navire de Iliscaye, nagaires arrivé es pays de par decha », est cité dans une pièce de justice des écbevins de Hruges(’); piloto-mayor (^) déjà de la flotte de Pedrarias de Avila, il partit de Séville le 11 avril 1514, toucha à San- Domingo et de là mit à la voile pour Darien (^). Le 8 février 1514, son traitement s’élevait à 30,000 maravédis par an; son nom ligure enfin parmi ceux des pilotes de l’expédition qui devaient partir au Rio de la Plata, en mai 1515 (‘*).

Ce qui semble indiquer (jii’il avait été initié aux secrets de l’entreprise de 1519, c’est qu’il fut élu en môme temps (|ue Duarle Barbosa, pour succéder à Magellan, après le désastre de Mactan.

Juan Serrano fut appelé « pilote de Sa Majesté », titre qu’il eut en commun seulement avec Andres de San-Martin, tous les autres pilotes étant qualifiés de « pilotes de Son Altesse ». Les nominations des uns et des autres furent renouvelées annuellement, à en juger d’après les docu-

(9 It était né à Freixinal, d’après Castanheda, loc. cil., liv. Vt, cap. VI. Le nom de Serrano se rencontre fréquemment chez les chroniqueurs espagnols du Nouveau Monde, au commencement du XVI^ siècle. Voir, par exenîple, les grands faits de Pedro Serrano aux Antilles, dans Garcii.aso de la Vega, Primera Parte de los comentârios lîeales. Lisboa, 1609, p. 7.

(2) Navarhete, Colecciôii, t. III, pp. 319 et 594, déposition des pilotes de 1515; également dans Bull. Soc. géogr. de Madrid, 1884, t. XVI, p. 27. — M. J. A. Rodertson, Magellan’s voyage around the world, t. 1, p. 239, confond simplement notre Serrano avec le capitaine portugais, .loâo Serrào, très connu dans les annales des historiens de l’Inde.

(9 Gilliodts-Van Severen, Car hilaire de l'ancien consulat d'Espagne à Bruges, 1901, dans le Becueil de chroniques, chartes, etc., 3® série, p. 227, sous le 7 novembre 1513.

(9 Oviedo, Historia, t. II, 2, lib. XX.

(9 P. Martyr, De Orbe Novo, dec. III, lib. V : « Juan Serrano, un Castillan qui, souvent, avait parcouru ces régions ».

(6) Navarrete, Colecciûn, t. IV, p. 21. — H. Hariusse, Discovery of JS or th America, p. 737.

ET LA PREMIÈRE CIRCUMNAVIGATION ÜU GLOBE

ments conservés à Séville; ainsi, en l’année 1519, une cédule royale du 6 mai appelle « pilotes du roi ou de Sa Majesté », et autorise à toucher un tiers de leur traitement, les nommés Andres de San -Martin, Franc, de Soto et Juan Serrano (30,000 maravédis) ; Sébastien Cabot y est qualifié de capitaine et piloto-mayor (75,000 maravédis); ensuite, comme pilotes de Son Altesse : Andres Nino, Vasco Gallego, Juan Rodr. de Mafra, Est. Gomez, Juan Vespuce, Franc, de Terres (^). Plusieurs de ces pilotes ne faisaient pas de service actif, entre autres A. de San-31artin et J. Vespuce, qui s'adonnaient exclusivement à des travaux géographiques et nautiques ("^).

Bien que Andres de San-Martin passe pour n’avoir jamais navigué, on le trouve cité en qualité de pilote, ayant fait un voyage au Brésil avant 1519 ('^). Mais il était avant tout considéré comme théoricien, comme cosmographe de grande réputation ; comme tel, il fut désigné pour remplacer Ruy Faleiro. On a cru qu’il était de nationalité française (*) ; or, d’après une information de son frère Christobal, il serait né à Séville ; Pigafetta l’appelle également l’astronome sévillan. A la mort d’Améric Vespuce, en 1512, il avait postulé les fonctions de piloto-mayor de la Casa, ayant déjà été attaché à cette institution comme pilote de Son Altesse, à 20,000 maravédis par an, « pour y effectuer certains travaux » (^). On lui préféra cependant Juan Dias de Solis; ce dernier ayant péri au Rio de la Plata, San-Martin renouvela sa demande ; l’évêque Fonseca ordonna à la

(9 Cuenta del Dr. Sancho de Matienzo, Tesorero de la Casa, 1519. H. Harrisse, Jean et Sébastien Cahot, doc. XVIII, p. 334. — Le 14 septembre de l’année précédente (1518), trois cédules royales avaient confirmé dans leurs offices les pilotes suivants : J. R. Mafra (20,000 maravédis), Vasco Gallego (30,000j, J. R. Serrano (30,000), J. Vespuce (30,000), Fern. de Torres (25,000), Barth. Diaz (12,000), Al. Pinelo (30,000). — Arch. de Indias, 139, 1, 5, libr. 7, fol. 99-100. Inventaire d’Asensio, n° 145.

(2) Arch. de Indias, 39, 2, 2/g. Libres de cuenta y razon. — M. de la Puente y Olea, loc. cit., pp. 199, 333 et 337.

(3) Arch. de Indias. Libre de cuenta y razon, 39, 2, 2/g. A partir de 1527, nul ne fut plus nommé pilote, s’il n’avait pas servi pendant six ans aux Indes. Herrera, loc. cit., dec. IV, lib. II, cap. V.

(9 J. G. Kohl, Documentary History of the State of Maine. Portland, 1849, vol. I, p. 213.

(5) Arch. de Indias, 52, 6, ^1^. — M. de la Puente y Olea, loc. cit., p. 133.

(6) Cédule du 22 mai 1512. H. Harrisse, Discovery of Nortii America, p. 736.

Casa de s’informer si le candidal possédait les capacités re(|uises pour occuper ce poste (^). (]elte fois encoia* San-Marlin échoua, puisfju’on se prononça en faveur de Sébastien Cahot; une cédule du 20 mars 151 S augmenta toutefois ses appointements de 10, ()()() maravédis par an (^). Kien ne prouve mieux les capacités astronomicpies de San-Martin que la comparaison de ses déterminations de longitude, par exemple celles du détroit de Magellan, avec les conclusions auxquelles étaient arrivés ses compagnons de voyage.

Estevam Gomez se trouve inscrit comme pilote à bord du vais.seau-amiral ; une mauvaise interprétation d’un passage de Barros ('^) avait fait croire qu’il appartenait à la famille de Magellan. Il ressort seulement des paroles de cet auteur, que Gomez abandonna le Portugal en même temps que le capitaine général, avec Duarte Barbosa et Alvaro de Mesquita, parents de .Magellan, et avec le pilote J. Bodr. Carvalbo. Ce ()ui a pu plaider encore en faveur de cette idée de parenté, c’est qu’en s’embarquant à bord de l’armada, Gomez avait confié la gérance de ses biens à Diego Barbosa, beau-père de l’amiral (^). Gaivâo rapporte qu’il était natif de Porto (•’) ; une cédule du 10 février 1518, datée de Valladolid, le nomma pilote de la (iasa de Séville avant donc que Magellan et Faleiro eussent expo.sé leurs projets au roi. Gomez aurait sollicité de bonne heure le commandement d’une flottille pour atteindre les Moluques par l’ouest, proposition qui

(1) Le 16 novembre 1516. Navaurete, Colecciôn, t. Itl, p. 307.

(2) Arch. de Indias, 139, 1, 5, libro 7, fol. 43. Inventaire d’Asensio, n" 135.

(3) Da Asia, dec. III, lib. V, cap. VIII : « Eni que entravào alguns Portugueses, dettes parentes delle Fernào de Magalhâes, assi como Duarte Barbosa, seu cunbado, e Alvaro de Mesquita, e Estavâo Gomez, e Joào Redriguez Carvalbo, ambos pilotos, e outros homems induzidos per elles ».

(4) Arch. de Indias, 139, 1, 6, libro 8, fol. 332. Inventaire d’Asensio, n° 165 (qui dit, par erreur, fol. 331 v®).

(5) Tratado, 1731, pp. 57 et 67. Juan de Paria, dans une lettre au roi de Portugal, spécifie ; « Estevam Gomez, do Porto, que estava en Bilbao ». — H. Barrisse, Discovery of Norlh America, p. 719.

(3) Arch. de Indias, 139, 1, 5, libro 7, fol. 38. Inventaire d’Asensio, n® 134. — Ibid., 1, 2, 1, num. 14, mai 1521 ; « Est. Gomez, que antes que se enpeçase la dha armada estava en esta Casa por pi loto de V. M. con xxv®® (25,000) mrs de salar en cada uno afio ».

ET LA PREMIÈRE CIRCUMNAVIGATION DU GLORE

aurait finalement abouti à sa lentalive, peu lieureuse d’ailleurs, de 1525. Pigafetia prélend qu’il délestait Magellan, parce que celui-ci avait été chargé de l’exéculion d’un plan qu’il avaii nourri longtemps lui- même. Si la haine de Gomez élait de date si ancienne, poniajuoi se serait-il embarqué avec .Magellan P Nous croyons que ses dissenlimenis avec le capilaine général remontent seulement à la nomination de Duarle Barbosa et de Mesquita comme capitaines de navire, fonctions qui lui revenaient, croyait-il, c’est-à-dire avant l’échange de vues bislorique dans le déiroit sud-américain, au sujet de la coiiiinnalion du voyage. Sa défection ne fui pas justifiée; elle constitua un acte déloyal, quoi qu’on en ait dit, et mérite d’être sévèrement blâmée. « J’ai toujours soupçonné, dit Pierre Martyr, que ce Gomez était un homme à imagination vaine et frivole ('). >>

Juan Sébastian del Cano, qui eut la bonne fortune de ramener en Caslille l’unique navire sauvé de l’armada, n’avait que 32 ans lorsqu’il s’engagea comme maesireà bord de la Conccpion. Il élait né à Guetaria, ville du Guipuzcoa ; il s’était distingué dans la campagne d’Oran, en Afrique (-), et avait servi en Italie, sous le grand Gonsalvo. Devenu commandant d’un navire de 200 tonnes, il se vil forcé de le vendre pour satisfaire des marchands, vassaux du duc de Savoie, à (|ui il s’élait lié par contrat; la vente du bâtiment parait avoir été jugée, en Espagne, comme un délit, et del Gano aurait été puni de ce chef par la confiscation de ses biens et l’emprisonnement. il put se soustraire à celle dernière peine; ayant eu connaissance de l’expédition de Magellan, il accourut â Séville offrir ses services â la Casa (^). On peut dire de lui (|u’il doit à la disparition de la plupart des capitaines et pilotes de l’escadre, l’honneur d’avoir pu ramener la Victoria à Séville.

(1) Ceci après l’échec de l’expédition de 152o. Herrera ne lui est guère plus favorable.

(2) M. DE LA PuENTE Y OlEA, lOC. CÜ., p. 199.

(3) L’empereur lui fil grâce de sa faute après son retour dans la Victoria, par cédule du 13 février 1523. Médina, Coleccion, t. I, p. 311. — Uisloria de Juan Sébastian del Cano, escrila por E.-F. de Navariiete, publicata Nie. de Sohaluce y ZuBizAititETE. Vitoria, 1872, p. 114.

MAdKLI.AN. I.A OUKSTION DES MOLUQUES

Nous n’Rvons i^uère à ajoulor à ce que nous avons dil dans l’inlroduclion l)ibliographique des Italiens Leone Pancaldo et Juan liautisla ; le premier avait fait des voyages aux Indes occidentales et avait été en relations intimes avec Diego Colomb, à l’ile de San-Domingo ('). Kemaiapions tout(‘rois que, dans les listes des équipages conservées à Séville, il est mentionné comme simple « mariniero ». Les auteurs des Sludi bio-hibliografici ('^) citent une carte nautique de sa confection, perdue aujourd’hui; ce fait semble indiquer (|u’il avait des connaissances géograpbi(|ues et cartograpbi(|ues ()ue les pilotes ordinaires ne possédaient pas. Une allusion à ses capacités spéciales est faite d’ailleurs dans un contrat avec le roi de Portugal, de 1531, par lequel il s’engagea, contre payement de 1,600 ducats, à ne fournir aucun renseignement aux Espagnols, concernant la navigation aux Molu(|ues (’^).

Juan Bautista ou Battista (ienovese, naturel de Cestre, près de Gènes, maestre de la Trinidad, était âgé de cimpiante ans; il avait déjà servi à bord de navires portugais (^). D(* Brito loue ses connaissances nautir|ues; on le considère comme l’auteur d’une carte, conservée à la bibliotbècjue de NVolfenbüttel, (jui porte en effet l’inscription : « Baptista Januensis f. Venetiis, âICCCCCXIllI, p. julii » (^). Dans une des lettres attribuées à Juan Baptista, il est question de son fils qui retourna avec la Jlctoria en Europe; il convient sans doute d’identifier celui-ci avec le page Juan (Jenoves ou avec Juan Antonio de Puerto en la ribera de Genoa, appartenant aux équipages de la Trinidad; un autre Italien, du nom de Punzerol, ne s’y trouve pas (*’).

La plupart des principaux collaborateurs de Magellan sont à présent bien

(^) P. Peragallo, Leone Pancaldo, p. 267. — Raccolta Commiss. Colombiana, parle V, 2. — H. Harrisse, Christ. Colomb, etc. Paris, 1884, t. tt, p. 450. Appendice.

(2) G. UziELLi et P. Amat DI San Fii.h’po, loc. cit., parte tt, p. vu, note.

(3) Il avait déjà refusé des offres françaises pour conduire des navires aux Moluques; en 1535, il partit néanmoins à bord de deux vaisseaux italiens, mais il périt au Rio de la Plata. Amat di San Filippo, Biogr. dei viagg. ital. Roma, 1882, l. I, p. 265.

(4) Lettre de Joâo de Brito. Loc. cit.

(3) L. Hugues, ./»«« Bautista genovese. Raccolta Commiss. Colombiana, parle V, 2.

(*5) E. Celcich, Zxoei Briefe über die Magalhàes sche W ellumsegelmg , p. 12.

ET LA PREMIÈRE CIRCUMNAVIGATION DU GLORE

connus, grâce aux monographies espagnoles ou italiennes qui leur ont été consacrées ; nous sommes au contraire très peu renseigné sur les pilotes portugais de l’armada qui, à la différence de plusieurs des précédents, avaient voué à leur chef un attachement si remarquable, malgré son changement de nationalité. Magellan était accompagné, en arrivant en Castille, du pilote Carhalho (*), et il songea Immédiatement à le faire nommer comme chef d’un de ses navires ; il réussit à lui assurer un traitement supérieur à celui des pilotes de la Casa, ce qui fut même la cause de vives protestations de la part des Espagnols. Nous trouvons un Vasco Carvalho, on le')08, parmi les capitaines de la flottille de .forge de Aguiar, dans l’Inde (-) ; ce Vasco, ou plus correctement Vasco Gallego de Carvalho, aurait résidé avec le fameux Joao de Lisbonne au Rio de Janeiro et au Rio de la Plata, en 1506 (^). D’après Herrera (^), un Juan Carballo avait fourni à Magellan des indications concernant ce dernier fleuve; il esta remarquer i|ue le capitaine général lui confia le soin de piloter l’escadre le long de la côte du Brésil. Il ne faut pas confondre Carbalho avec Vasco Gallego, ou N'elasco Gallego, comme il signa dans son testament, lequel fut pilote de la \ icloria (■^).

Nous avons déjà eu l’occasion de constater le dévouement du pilote J. Rodr. Mafia et de Diego Martin à la cause de Magellan. Ajoutons que le premier avait accompagné Christophe Colomb au cours de son troisième voyage, le long de la côte sud-américaine (*’). Son traitement ne s’élevait qu’à 20,000 maravédis par an, en septembre 1518; il toucha déjà 24,000 maravédis à la fin de l’année, et, grâce à Magellan, 30,000 par

(U Babhos [loc. cit.) le con)p(u, avec Goinez, au nombre des parents de Magellan.

(2) Brilish Muséum, ms. Sloane 197, fol. 10 v®.

(3) I. J. DE Brito-Rebello, Livra de Mariuharia, p. xlvi.

0) Loc. cit., dec. II, lib. IX, cap. X.

(3) H. Harrisse (Travaux nautiques des Porluf/ais, p. 4) distingue également Vasco Gallego de Vasco Gallego de Carvalho. Un Pero Gallego avait vécu avec les Indiens du Brésil à la côte de Maranhâo, avant loi 4. — Oryille A. Derry, A Costa JSordesle do Brazil va Cartographia Antiga. Extrahido do IJvro do Tricentenario do Ccani. GearA, 190:i, p. 22. Ch Navarrete, Colecciôn, t. III, p. o81.

cédule spéciale du K) mars 1519 ('). (jTons encore, parmi ceux (|ui joiièrenl uu certain rôle dans les expéditions suivantes, Martin Mendez de Séville, escribano de la Vidoria, revenu comme conlador ; il devint par la sidte « conjunta persona » de Sébastien Cabot, lors du voyai^e au Rio de la IMata, en I 5:25-1 52() (-). Le man(pn‘ de précision dans ses attributions donna lieu à de violentes discussions avec l’Italien, discussions <pii ra|)pelleid de l'açot> frappante les violentes alternatives entre iMaj>ellan et Carlagena ; il dut finalement s’incliner devant l’autorité de Cabot (|ui le fit mettre en sûreté à Pernand)ouc. Enfin un mot d’un aidre compagnon d<‘ Magellan, Diego Garcia, il avait déjà servi comme maestre à bord d’un des navires de Juan D. de Solis, en 1515, et commanda à son tour une flottille au Hio de la Plata, en concurrence avec l’expédition de Séb. Cabot ; les biographes et partisans de ce dernier ont dépeint Garcia comme un fâcheux personnage, ignorant, à intentions assez basses ['') ; les faits ont prouvé qu’il était meilleur marin que son rival, et qu’il possédait des connaissances nautiques |)lus approfondies que l’halieti (^).

Le capitaine général dicta son deuxième et dernier testament le 21 août 1519. Le long document est d’autant plus précieux (pi’il renseigne sur le caractère de la vie privée du commandant, vie dont nous ignorons pour ainsi dire tout détail. L’impression générale (|ui se dégage de la pièce.

(1) Arch. de Indias, 139, 1, 6, libre 8, fol. 42, et 46, 4, Qgo, fol. 55. Inventaire d’Asensio, n° 151. Mafra fut déjà un des principaux pilotes sous Juan Diaz de Solis. — Tou. Médina, Juan Diaz de Solis, p. 171 : cédule royale du 17 juillet 1516.

(2) Arch. Storico Italiano, v® série, 15 (1895), p. 12. Il avait été question de remplacer Cabot, dans le commandement de l’expédition, par Francisco de Kojas, « qui s’étail distingué dans le fameux voyage de Magellan ». — D’après H. IIauiîisse, Sébastien Cabot, pilole-nuijor d’Espaqne, considéré comme naviçiateur. Revue ds Géograi’hie Paris, 1897, novembre, p. 322. Nous ne connaissons pas de personnage de ce nom parmi les survivants de l’expédition de 1519. Faut-il l’identifier avec le pilote Francisco Albo, résidant à Rodos?

(3) F. Tauducci, Di Giovanni e Sebastiano Cabota. Memorie, raccolte e docuinentate. R. Deputazione Veneta di Storia patria. Venezia, 1892, in-8“.

(4) Les. Feun. Duro, Ij>s (Cabotas. Rol. de la Real Ac. de la Histoiua. Madrid, 1893, p. 269.

ET LA PREMIÈRE CIRCUMNAVRiATION DU GLOBE. i:i3

c’est qu’elle provient H’im homme à senliments religieux très profonds. Magellan, en Espagne, n’avait connu la vie de famille (|uc durant à peine deux ans. Il eut un enfant, Rodrigo, qui mourut en septembre 15âl. Pendant l’absence de son mari, son épouse Bealriz toucha régulièrement son traitement et béïiéficia sans doute des quelques faveurs que lui accorda le roi, entre autres, d’après Correa, d’une somme de 1,000 cruzados. Elle mourut à son tour en mars lo2^. Les fausses rumeurs, répandues par les déserteurs du S. Anlonw au sujet des conditions peu rassurantes dans lesquelles s’annoncait la continuation du voyage de Magellan, avaient contrihué à hâter sa tin. Rien n’aulorise à croire toutefois qu’elle aurait appris la mort de son mari par la voie du Portugal ; aucun navire n’avait pu apporter cette nouvelle en Europe avant la Victoria, qui, sans loucher à Malacca ni à Cocliin, traversa l’océan Indien dans toute sa largeur à partir de Timor. Magellan n’eut donc pas de descendants directs, et ce fut Jaime Barhosa, qui lui était apparenté du côté de Beatriz Barbosa, qui fil valoir des droits à la succession des biens du commandant (').

Le testament du 24 août renferme des stipulations en faveur d’autres membres de sa famille. Rédigé dans la fornie rigide du style notarial espagnol, il contraste avec la simplicité de son premier leslameni, fait au Portugal, le 17 décembre ISOi. En deho?’s de petites dotations à plusieurs églises de Séville, un dixième de sa part dans les produits de l’expédition devait être distribué entre : 4° le couvent de Nuestra Senora de la Victoria de I riana, où avait eu lieu la cérémonie de l’étendard royal et où le capitaine général désirait être enterré ; 2“ le couvent de Montserrat de Barcelone ; 3° celui de Franc*^® de Aranda de Duero ; 4" celui de Santo Domingo de las Duenas d’Oporto. Un cinquième de la moitié de ses biens globaux serait consacré à des services pour le repos de son âme. Le gouvernement des terres et des îles, ainsi (jue le titre d’adelantado et un vingtième des intérêts des terres que le roi lui accorderait comme mayorazgo, passeraient à son fils Rodrigo, âgé de six mois en ce moment; en second lieu, à l’enfant que

(') Médina, Coleccum, t. il, p. 293.

MA(’.KLLAiN. I.A QUESTION DES MOLUQUES

sa femme mellrail au monde ajirès son déparl ; à défanl de descendanis directs, à son frère Diego de Sosa ('), on fmalemenl à sa sœur IsaDelle, à condition qu’elle adopterait le nom de .Magallanes, ses armes, et qu’elle viendrait résider et se marier en Espagne ; elle payerait annuellement 200 ducats d’or à Bealriz, son épouse, par reniremise de son père, Diego Barhosa. Faut-il croire (|u’une de ses sœurs, 1'liérèse, épouse de .loao de Silva Telles et sa seule héritière en 1504, était morte eniretemps? Diego Barhosa est désigné comme tuteur de son ou de ses enfants, jusqu’à l’âge de dix-huit ans ; Diego remettrait annnellement à Beatriz un <|uarl du rapport de son mayorazgo juscpi’à la majorité de ses fils ; im autre quart reviendrait à Diego et le reste serait affecté à l’éducation des enfants. De son traitement annuel de 50,000 maravédis, à toucher par son épouse à la Casa de Séville, 5,000 maravédis seront destinés à sa sœur Isabelle, jusqu’à l’arrivée des bénéfices de la première expédition. Comme exécuteurs, iMagellan indiqua le docteur Sancho de Matienzo, facteur de la Casa, et son beau-père, Diego Barbosa (^).

Ce testament était accompagné d’une lettre, adressée au roi, dans laquelle le commandant pria de payer an couvent de Nuestra Senora de la Victoria de Triana, les 4 2,500 maravédis que Charles l‘’"lui avait accordés à l’occasion de sa nomination dans l’ordre de Santiago ; Magellan professait visiblement une dévotion particulière à l’égard de ce couvent, dont le nom fut en outre appliqué par lui au plus fortuné de ses navires, la Vicloriü.

Disons fmalement (|uelques mots sur le sort de la maison natale de Magellan à Sabrosa. Lorsque, au Portugal, on eut appris la réussite de l’expédition et qu’on se préparait en Espagne à envoyer de nouvelles escadres aux Moluques, le roi aurait été tellement affecté par ces nouvelles, qu’il ordonna des persécutions contre tous les membres de la famille du

(D Dans un (tocument publié par A. Baiào et cité plus haut, le frère du capitaine est appelé Duarte de Sousa. Arcli. Imtorico porlugues, 1905, p. 31 1.

(2) Arch. (te Indias, 1, 2, 3/.j, num. 8. Inventaire d’Asensio, n<> 18. Version anglaise

dans GciLLEMAUii, loc. cil., p. 310.

capilaine général. Les armes de Magellan furent arrachées du dessus de la porte de sa maison à Sahrosa. Le peuple alla jusqu’à jeter des pierres à un des arrière-neveux du commandant, un nommé Francisco da Silva, qui se vit obligé de quitter le pays (^). Il émigra au Brésil, dans la province de Maranhao, où il lit un testament dans lequel il s’exprime en termes véhémenls contre son ancêtre, le chef de l’armada de 4 519. Il y exigea que, dans l’avenir, aucun de ses descendants ne replacerait l’écusson aux armes de la famille à la maison de Sahrosa : « je veux (|u’il reste à jamais elTacé, conformément aux ordres du roi, en punition du crime de Fernand de Magalhàes qui, pour le malheur de ce royaume, a servi la Castille et a découvert de nouveaux pays où il est mort dans la disgrâce de notre roi ». La maison de Pereira, à Sahrosa, tomba donc en ruines ; avec ses débris, on consiruisit une habitation au même emplacement, en cx|)osant aux ordures la pierre qui avait porté jadis les armes de Magellan.

(^) Guillemard, loc. cil., p. 23.

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