‹ Magellan; la question des Moluques et la première circumnavigation du globeChapitre 27 sur 37 · Du Rio de la Plata au détroit de Wlagellan · texte numérisé non relu

Du Rio de la Plata au détroit de Wlagellan

Le 3 février (-^), les ancres furent levées et les navires reprirent la navigation vers le sud, longeant la côte, pour autant que la faible profondeur des eaux le permettait. D’après un passage de Caslanheda (^), les capitaines auraient demandé à Magellan d’explorer le Rio de la Plata avec plus de soin ; ils se seraient montrés mécontents de ce que l’amiral abandonnât si vile l’exploration. Que la reconnaissance du grand fleuve par Magellan ne fut pas considérée comme définitive, c’est ce (|ui semble être confirmé par les tentatives de Séb. Cabot et de Diego (iarcia en 1526, qui essayèrent à nouveau de déboucher par celte large voie d’eau dans le Pacifique.

P) Pigafelta remarque que de Solis y avait pt^ri avec soixante de ses compagnons et que les indigènes s’appellent Camibali! Ce pilote avait été massacié par les ü"t^'’andis, de la grande famille des Charruas, qui l’auraient arrêté au moyen d’une arme terrible, désignée depuis par les Espagnols sous le nom de « bolas ». IL Gaffaiiel, De Orbe IS'ovo de Anghiei a. Les Huit Décades traduites du latin, etc., p. 489, note 3.

(2) P. Martyr, De Orbe ambito, eap. Vil.

(3) Le 2, d’après le Hotf.iro.

(‘'q Loc. cit., liv. VI, cap. VI : les (;a[)ilaines, voyant (|ue .Magellan « queria [)assar este rio doce, fizeranihe grandes recjuerimentos (|ue nâo passasse et (juc Ibo descobrisse ».

MAdKLLAN. LA QUKSTION DLS MOLÜQULS

L’esciulre voguait maiiilenaiil sur uue mer totalement inconnue aux pilotes espagnols et au sujet de la(|uelle ne circulaient (lue de vagues renseignements. iMagellan était |)ersuadé (pi’il rentrait ici dans II* domaine maritime revenant de droit à la Castille; il pouvait donc se li\rer à une exploration ndnutieuse de la côte, sans craindre de transgresser les stipulations royales. Le lendemain déjà, la course dut être interrompue durant deux jours, pour fermer une brèche qui était survenue à la quille du S. Anionio; le Cabo San Antonio rappelle sans doute l’endroit où le navire subit la réparation, par 3()° latitude sud, d’après le hoteiro. De ce point au cap Santa Polonia ('), par 37° latitude sud, la côte se dirige nord-sud. Du 8 au 9 février, on contourna le cap Corrientes (^), appelé aussi par les Espagnols, IHmta de las Arenas (38° 30' latitude sud), à cause du rivage sablonneux {'). Le lendemain, la flottille longea lentement des terres à collines couvertes de verdure; le H, on fit route vers l’est, restant sensiblement à 3S°il' latitude sud. Une violente tempête, accom|)agnée de feux de Saint - Elme, éclata le 12 février et chassa les navires sur des bas-fonds, les « Dajos anegados » de la mappemonde de Ribeiro, de 1529; la Victoria faillit y rester accrochée (^). Pour parer dans la suite à des dangers analogues, le capitaine général fit reprendre le large, et durant trois jours on n’aperçut plus la côte. Du 22 au 23, par i2°54' latitude sud, dit Alvo, Magellan .sembla vouloir revenir en arrière et fit mettre le cap sur l’ouest-nord-ouest. Le 24, les navires vinrent en face du golfe de San Mathias, ainsi dénommé d’après la fête du saint du jour; on fit le tour complet de la baie, dans l’espoir déjà d’y découvrir le détroit vers la Mar del Sur (°).

("i) La fêle de cette sainte tombe le 9 février.

(2) « Los baxos dos Corrientes », à 39“ latitude sud d’après la mappemonde de Ri ieiro, de 1529.

(3) Carte de Turin, de 1523.

(4) « Los baxos fie la Victoria ». Ibid. « Le cap San Antonio, dont la pointe sud fut doublée le 9 février 1520 et ^nommée, de par l’almanacli, Santa Polonia (Sainte Apolline) ». Paul Choussac, Les Iles Ma'oumes, p. 69.

(5) ÜoTEiito : « cuidando tjue avia sayda pera Maluco ». — Herhera, loc. cit., dec. 11, lib. IX, cap. XI : « para vèr si era estreclio, i por no hallar fondo para surgir, se tornaron à salir ».

ET LA PREMIÈRE CIRCUMNAVIGATION DU CLORE. 2(57

Ce mouvemenl inattendu de la (loltille peut Irés bien s’interpréter cependant, si l’on se rappelle (|ue le golfe de San Mathias avait déjà été aileint en 1514, par I expédilion de la Co/jta, ()ue Magellan a certainement connue par les de Haro. J. Dias de Solis, on ne l’ignore pas, avait cru y toucher à l’enlrée du canal interocéanique. La lalilude donnée par Alvo, 42"30' sud, se rapproche, en effet, singulièrement de celle de la plaquette allemande (40°) (*). L’armada examina le golfe pendant une journée entière, rapporte le Roteiro, « dans l’idée cpi’il y avait une sortie vers les Moluques » ; c’est presque la répétition littérale d’un passage de la Copia.

Ne trouvant pas d’endroit favorable pour mouiller dans la baie, dont le tour ne mesure pas moins de cinquante lieues et dont la profondeur atteint quatre-vingts brasses, les navires, dit Alvo, regagnèrent le large. Ce fut le second essai infructueux pour la recherche du détroit sud-américain; le capitaine général dut se résigner à le chercher à des latitudes plus élevées que le cap de Bonne-Espérance. La continuation du voyage, dès lors, exigea de la part des pilotes la plus grande prudence ; si, en effet, jusqu’ici le routier des marins de la Copia avait pu guider encore plus uu moins Magellan, aucune notion exacte relative à la côte patagonique au delà de 40° sud, n’était venue à sa connaissance. A partir de 42° latitude sud commence une région climatérique de transition bien connue par tous les voiliers, une zone relativement calme malgré la latitude élevée; le temps y est plus stable, quoique les vents d’ouest y soient prédominants et que ceux plus particulièrement du nord-ouest y soutïlent la plus grande partie de l’année. En quittant le Rio de la Plata, les voiliers se tiennent le plus |)rès de la côte, et la navigation jusqu’au cap Horn n’offre pas de grandes diflicultés (^).

La meilleure période de la saison était |)assée, lorsque Magellan et ses compagnons commencèrent la descente de la côte patagonique. Outre les «pamperos », ces orages caractéristiques de la région, une série de tempèK*s annoncèrent l’approche de l’hiver; déjà à la haie de San Mathias, les premiers effets du froid s’étaient fait sentir. Mais la direction du rivage qui s’inflé-

P) A 3i® latilurlc sud, d’après le Rotriho, mais à lire probablement 43".

(2j G. SciioTr, Die Verkelmwene. Zeitsc.iiii. ». (5ksellsch. f. Ea»K. Berlin, 1893, p 282.

MA(^KU.AN. LA QUKSTIOiN DKS MOIAJOIJES

chissait sans cosse au sud-ouosi, conlii ma Magellan dans son idée d’ahoulir hienlôl à la limile méridionale du conlinenl; il n’hésila donc pas à pousser liardimenl en avanl.

Les navires lurcnl séparés pendani deux ou trois jours par un ouragan d’une exirème violence ; toute la lloiiille fut chassée vers les récifs de la côte, où un désastre certain les attendait; les équipages, alîolés, firent vœu d’entre|)rendre un pèlerinage à N. de la Victoria si les navires étaient sauvés, lorsque, vers le matin, un calme plat survint l)rus(|uement, obligeant l’armada à rester sur place. Mais à minuit, la tempête reprit de plus belle et persista durant trois jours, brisant tous b‘S ponts des vaisseaux; les marins firent de nouveau vœu de pèlerinage; en ce moment, dit l>igafetla, les trois corps saints, saint Lime, saint Nicolas, saintes Claire, apparurent au sommet des mâts, et la temjiête cessa subitement.

Le 27 février, on se trouvait par latitude sud, d’après Alvo, en face d’une baie peuplée de loiqis marins, en raison desquels le pilote dénomma l’endroit « baia de los Patos»; la mappemonde de Turin (1523) signale une « ponta de lolios marinos »; la carte de Bibeiio (1529) I appelle « arecife de lobos », un peu plus rapprochée de la « baia sin fondo », ou de S. Mathias; enfin Pigafetla, immédiatement après le départ du Rio delà Plata, mentionne deux iles habitées jiar des loups marins et des canards en très grand nombre. Une barque, armée de six hommes, fut envoyée à terre (') à la recherche de bois et d’eau potable. Ayant atterri à un îlot, les marins ne purent trouver ce qu il leur fallait et remplirent la chaloupe^ faute de mieux, de |)eaux de loups marins, on jilutôt de pingouins, à en juger d’après la description de Pigafetta. Un vent terrible s’étant levé, les Espagnols se virent forcés de passer la nuit sur les rocheis, le lendemain, l’amiral dut envoyer une éijuipe de secours qui retrouva les hommes à moitié glacés jiar le froid. A peine étaient-ils a bord qu une nouvelle bourrasque brisa les cables de la Trtniddd. On arriva linaleinent devant une baie à entrée étroite, s’élargissant rapidement à I intérieur, de façon à offrii, à première vue, un excellent abri contre les ouragans. L escadre y entra;

('i ) Heiïiihiia, loc. cil., Il, lit). IX, cap. XI.

ET LA PHEMIÊKE CIRCLMINAVIGATIOIN DE GI.OBE.

mais des lempôtes plus effroyables que les précédentes assaillirent les bâtiments et ne les lâchèrent qu’au bout de six jours; quelques marins ayant atterri pour chercher l’eau nécessaire à la consommation, durent passer plusieurs nuits sur le rivage, se nourrissant d’un peu de poisson jeté par la mer. Il convient sans doute d’identifier cetle baie avec le golfe « de los Trabajos », la baie des Labeurs de Herrera et de la carte de Turin (^).

Le voyage se poursuivit péniblement, dans le seul but désormais de trouver un port où l’on ferait subir aux vaisseaux les réparations les plus urgentes, et où l’on prendrait les quartiers d’hiver, Magellan ayant reconnu lui-même qu’il n’était plus possible de prolonger la navigation dans les conditions actuelles. Le 31 mars, à la « Vispera de Domingo de Ramos », la flottille entra dans le port de Saint-.Iulien ('^), par 49°33' latitude sud. Cette baie non seulement était plus favorablement située que tout autre abri de la côte entrevue jusqu’ici ; on y remarqua en outre que le poisson y était singulièrement abondant. La latitude du port est indiquée différemment par les officiers du voyage (^) ; San Martin aurait fixé la longitude à 56“ à

(ù Le Roteiro connaît une « bahia dos Trabalhos », peuplée de loups marins et d’oiseaux, et où le vaisseau-amiral faillit se perdi’e, par 37® de latitude sud; c’est très probablement une erreur, 37° au lieu de 47° (48° dit le Portugais anonyme) ; elle coïncide avec l’embouchure du Rio Deseado, au nord de l’îte Pingouin et de la Bahia de los Üesvelos. En faveur de la dernière baie se prononça J. -G. Kohl, in Zeitschr. d. Gesellsch. f. Erdk. Berlin, Bd XI, p. 362. Ribeiro nous retrace, entre le golfe S. Mathias (B. sin fondo) et la B. de los Trabajos, une profonde échancrure de la côte, qu’il appelle B. de Cananor, située entre le G. de S. domigo et le G. blanco; la terre ferme est désignée sous le nom de « terra de marco ». Mercator (1569, Uuisburg) signale d’abord Arrecifes de lobos, ensuite G. s, Domingo, aliis G. de lobos marinos.

(2) Le 1°'' avril, rapporte P. Mabtyr. — Castanheda, /oc. cù., cap. VI: le 31 mars; il identifie la baie avec un fleuve, comme Barros, et l’appelle en outre, « delle Oche ». Le 2 avril, d’après Barros, loc. cil., dec. VII, lib. V, cap. IX.

(3) On ignore pour quel motif Magellan appliqua à ce port le nom de Saint-Julien ; une conjecture est proposée par P. Groussac dans sa Toponymie de la côte de Patagonie et Les Iles Malouines, p. 69.

(4) Par 49°30' de latitude sud, dit Pigafetta ; d’après Alvo, par 49°40'. A. de S. Martin la fixa à 49°18', d’après une observation faite le 24 août. Herrera, loc. cil., dec. II, lib. IX, cap. XIV. — D’après le Roteiro, à 49°20'; d’après Max. Transylvain, à 49°. — Barros, loc. cil., dec. III, lib. V, cap. IX; Oviedo, loc. cil., p. 10; Castanheda, loc. cil., liv. VI, cap. VI, admettent 50°; le dernier auteur parle, au même chapitre, du Rio gramde de Sam Juliào ou dos Patos, par 49° de latitude sud.

MAGKI.LAN. LA Ol'KSTION DKS MOI.LQLKS

l’ouesi dos Canaries ('), ne se Irompanl que de six doi^réscMiviroii ; Caslanhoda l’estima plus exaclemeni à Gl® à l’ouesl do Séville, avec une erreur de moins (le (leux degrés. (aM autour est soûl à monlionner que .Magellan aurait consulté, en cet endroit, les pilotes do l’armada et l’astronome S. Martin sur leurs méthodes de fixer les longitudes, et leur aurait communiqué h‘S règl(‘S de Ruy Faleiro, av(*c prière de lui donner leur avis à cet ('*gard. Los pilotes auraient fait comprendre, par écrit, qu’ils ne savaient tirer aucun profit de ces indications. Ce fut, entre autiTS, l’opinion de San Martin au sujet des trente chapitres que comprenait le « regimento » de Faleiro, à l’exception du quatrième, où il était dit que l’on pouvait déterminer la longitude d’un point de la terre, par la conjonction de la lune avec les étoiles fix(*s et avec le soleil; l’astronome cita plusieurs autres conjonctions et oppositions, et pour plus de clarté, il aurait proposé de composer sur la question un traité spécial. Le 17 avril, il profita d’une éclipse de soleil pour fixer le méridien du port de Saint-Julien à 61“ à l’ouest de Séville. Castanheda ajoute que Magellan et ses pilotes approuvèrent cette détermination ; toutefois, ajoute l’auteur portugais, ils désiraient écourter la distance, craignant de sortir des limites du domaine de la Castille; ils localisèrent donc le port de Saint- Julien sur leurs cartes par 43“, sur d’autres par 46“ ; dans certaines, enfin, ils laissèrent tout simplement un blanc. «.Mais la vérité fut trouvée dans leurs livres et dans les papiers qui tombèrent plus lard entre nos mains, ce que les Espagnols n’avaient pas prévu; ainsi ils ont démontré eux-mêmes que les îles de Banda et des Moluques .sont situées dans le domaine du Portugal, et que nous possédons encore un segment de 13“30' au delà du méridien de Banda, et de 16“ au delà des .Moluques, »

Magellan avait-il demandé également l’opinion de ses capitaines sur l’opportunité d’un hivernage dans cette région? Les tristes événements qui survinrent dès le lendemain nous a|)prennent que la majorité des Espagnols désiraient rentrer en Europe, pour revenir l’année suivante avec une nouvelle escadre et pousser les exploraiions plus loin.

Les documents qui nous ont conservé le souvenir de la mutinerie au

(() t)e même Max. Transylvain.

port de Saint-Julien consistent en premier lieu en l’information de Magellan, sur ce qu’il appelle (') l’attentat de Gaspar de Quesada; la lettre du

Matienzo et du conlador J. Lopez de Recalde, adressée au roi, dans le courant du mois de mai 1521 la missive de Recalde à l’archevêque de Burgos, du 1 2 mai 1521 , dans laquelle il annonce le retour du S. Antonio (’) ; enfin, l’inslruclion, faite le 18 octobre 1522, à Valladolid, qui contient les dépositions de J. Séb. del Cano et d’autres survivants de l’expédition (^).

La première mesure prise par Magellan an port de Saint-Julien fut une diminution générale des rations pour les officiers comme pour les marins, en vue de la durée de l’bivernage. Ce fut le motif d’un premier mécontentement; les hommes demandaient le maintien de la quantité normale de nourriture, ou bien le retour de l’escadre en Espagne. Ils prétendaient que les ordres du roi avaient pour but, non pas de suivre les côtes glaciales du Brésil, sans profil pour une exploitation postérieure, mais d’atteindre les iMoluques par la voie la plus courte; on avait pénétré plus loin que toute expédition précédente, et la continuation du voyage vers le sud équivalait à un suicide. D après leurs dires, le froid aurait déjà causé des morts parmi les marins ; la liste officielle ne mentionne toutefois pas le fait, et ne cite que quelques pertes d’hommes par accident.

Maximilien Transylvain (^) énumère les arguments que fit valoir le capitaine en chef pour convaincre les équipages de la nécessité de continuer le voyage, et il semble que ses raisons calmèrent momentanément les esprits; au printemps, on pourrait reprendre la reconnaissance de la côte, dùl-on

(^) Arch. de Indias, 1, 2, num. 17 Inventaire d’Asensio, n® 20. — Navarrete, Colecciôn, t. tV, p. 189.

(2) Ibid , 1, 2, Vi, num. 14. Inventaire d’Asensio, n“ 23. — Navarrete, loc. cil., l. IV, p. 201. — P. Pastills, Labor Evangelica, p. 574.

Ibid., 1, 2, Vi, num. 18. Inventaire d’Asensio, n° 24. — Médina, Coleccion, t. I,

(4) Ibid., 1, 2, Vi, num. 19. Inventaire d’Asensio, n® 29. — Médina, Colecciôn, t. I, p. 299.

(5) Ces raisons se trouvent répéti^es presque littf^ralement chez Herrera et Oviedo, loc. cil. tARiA Y SousA (Asiü Portugiiesa, vol. I, parte III, cap. V) fait tenir à l’amiral une harangue pompeuse.

272 MAGKLLAN. LA QLKSTION DLS MOLUQULS

aller jusqu’à 75° de lalilude sud; la Norwège el l’Islande, qui ont des laliludes plus élevées (jue le poil de Sainl-Julien, ne sonl-elles pas aussi accessibles que les rivages de l’Espagne (^)P Magellan aurait fait appel au courage éprouvé des Castillans, aux récompenses du roi en rapport avec les dilficullés surmontées; (juanl à lui, il aimait mieux mourir que de retourner à Séville avec les maigres résultats obtenus juscpi’ici; ses bommes ne devaient pas craindre la famine, puisqu’on disposait de pain el de vin, el que la baie regorgeait de poisson el de gibier.

Les ca pilai nés espagnols ne semblaiiml pas disposés à llécbir devant la volonté du commandant; de Hrito déclare (pie leur ferme intention était la mise à l’écart de l’amiral, s’il ne leur donnait pas satisfaction.

Ils firent donc croire aux marins que Magellan avait juré de faire écbouer l’entreprise, de perdre navires el équipages, afin de rentrer par cet acte dans la grâce du roi I). Manuel ("^). L’absence d’une voie navigable à des latitudes moins élevées que 50® sud causerait, disaient-ils, la plus vive joie au Portugal, et empêcherait les Espagnols de recommencer de sitôt la tentative de Magellan. Le commandant, ayant appris ces rumeurs, aurait infligé des punitions aux marins b's plus remuants (’).

Le lendemain, à l’occasion de la fête de Pâques, Magellan ordonna que tout le monde irait entendre la messe à terre; après le service, les capitaines viendraient diner â bord du vaisseau amiral. Mais déjà Gaspar de Quesada el Luis de Mendoza n’assistèrent pas au service divin; un autre mauvais présage fut l’excuse collective que les capitaines firent valoir, à l’exception de Alv. de Mezquita, pour ne pas venir à la table de Magellan. La nuit même, la révolte, préparée minutieusement, éclata à bord de trois navires. Pendant la seconde garde, Gaspar de Quesada, accompagné de Juan de Carlagena el de trente hommes armés, parmi lesquels J. Séb. del Cano, montèrent à bord du S. Antonio et entrèrent dans la cabine d’Alv. de Mezquita. Aucune résistance n’était possible; le capitaine portugais fut mis

(^) Barhos, loc. cit., dec. lit, lib. V, cap. IX. C^) Ibid.

(3) Gomara, loc. cit., ca|). XCII.

aux fers, ainsi que le pilole Mafra; les deux officiers furent confiés ensuite à la garde de Geronimo Guerra. Un des serviteurs de Mezquita, le Basque Juan de Elloriaga (^), accouru au bruit, somma de Quesada de quitter promptement le navire, et, comme celui-ci refusait, de Elloriaga ordonna au conira-mæstre Diego Hernandes d’appeler les hommes aux armes; de Quesada, « craignant que cet insensé ne fît échouer le complot », le frappa avec un poignard et le laissa pour mort Le contra-mæstre fut mis en sûreté, de même que trois Portugais, Ant. Fernandes, Gonz. Rodrigues et un certain Diego Diaz,qui avaient résistéaux ordres de Quesada. L’équipage, privé de ses officiers, se rendit immédiatement; les armes furent déj)osées dans la cabine d’Anlonio de Coca, qui s’était rangé dès le premier moment du côté des insurgés. Juan de Cartagena reçut le commandement du navire; il fit apprêter l’artillerie et ordonna de tout préparer pour le combat ; on força ensuite la porte du magasin des provisions et l’on se partagea le vin et le biscuit.

Lorsque Magellan se réveilla le matin du â avril 1520, il ne tarda pas à s’apercevoir que sur les cinq bâtiments, trois étaient aux mains des rebelles. Le Santiago seul, ayant pour capitaine Juan Serrano (^), et dont le personnel n’était que pour moitié espagnol, lui était resté fidèle. L’amiral reçut bientôt une lettre de Quesada, donnant brièvement les motifs de l’insurrection, insistant principalement sur le mauvais traitement dont tous, officiers et marins, avaient eu à souffrir; si le commandant consentait toutefois à leur donner pleine satisfaction sur tous les points, ils reconnaîtraient à nouveau son autorité. Magellan fit répondre qu’il était disposé à écouter leurs plaintes par l’intermédiaire d’une délégation choisie par eux. Les rebelles proposèrent de se rencontrer avec le commandant à bord du S. xintonio. (*)

(*) De Lorriaga ou de Urriaga. Hurriagas, d’après Navarrete, Colecciôn, t. IV, p. 190.

C^i II succomba à la suite de ses blessures, le IS juillet 1520.

(3j La pari que prit Serrano aux événements du port Saint-Julien n'est pas mentionnée dans le rapport de Magellan. Castanheda (loc. cit., liv. VI, cap. VI) prétend que ce capitaine ny put être présent, puisqu’il avait été envoyé en ce moment à l’exploration d’un fleuve; au retour de Serrano, la mutinerie fut terminée et les équipages se mirent immédiatement à la réparation des navires.

MAGEU.AN. LA QUESTION DES MOLUQUES

Avec une audace décoiicerlanle, Magellan exécuta alors le téméraire projet qu’il avait conçu de triompher d’un adversaire trois fois plus lorl. Il commença par s’emparer de la chaloupe, portant les hommes (pu lui avaient remis la lettre de Qiiesada. Sachant que d(‘S trois navires ennemis, la Victoria comptait le plus grand nombre d’étrangers et de gens qui lui étaient dévoués, il y envoya l’alguacil Gonz. Gomez de Espinosa et cinq hommes, armés secrètement, avec une missive pour le secrétaire général Luis de Mendoza, par laquelle il invitait celui-ci à se rendre au vaisseau amiral. L’Espagnol lut la lettre en souriant; devinant qu’il déclinait l’oflre de Magellan, de Espinosa lui plongea au même instant son poignard dans la gorge; un autre l’acheva d’un second coup. Cependant, une autre chaloupe, montée par quinze hommes résolus et placée sous les ordres de üuarte Barhosa, venait de quitter la Trinidad et, au moment où de Mendoza recevait le coup fatal, ces hommes s’élançaient à bord de la Victoria. Tout avait été si rapide que l’équipage du navire se rendit sans résistance. Barhosa hissa au grand mât le pavillon de Magellan, leva l’ancre et vint se mettre à côté du vaisseau amiral, à l’entrée de la haie; le Santiago alla se ranger de l’autre côté, hlo(|uant ainsi le port, où se trouvèrent pris les deux navires au pouvoir des rehelles. Sommés de se rendre, les rebelles eurent d’abord Tidée de se servir d’Alvaro de Mezquita comme porte-parole, mais ils y renoncèrent lorsque le neveu de l’amiral leur eut fait comprendre l’inutilité de cette intervention. La Trinidad se prépara alors au combat pour le lendemain matin; pendant la nuit, les postes de garde furent doulilés, car on craignait que les deux navires ne tentassent de s’échapper.

En elïeti après minuit, le .S. Antonio mit en mouvement et s’approcha de l’entrée du port; en réalité, le navire, flottant sur une seule ancre, était entrainé par le courant et était sur le point de passer entre la Trinidad et la Victoria; sur le pont se tenait Gasp. de Quesada, armé des pieds à la tête et donnant des ordres à ses hommes. La Trinidad ouvrit le feu la première par quelques coups de ses grosses bombardes; elle saisit ensuite le S. Antonio par tribord, tandis que la Victoria l’attaquait par bâbord. Les insurgés, sommés de se déidarer, crièrent sans hésiter : « pour le Boi et pour Magellan ». Ainsi le combat fut évité; de Quesada et les chefs de la

ET LA PREMIÈRE CIRCUMNAVIGATION DU GEODE

mutinerie furent aussitôt arrêtés, de Mezquita, 31afra et les autres prisonniers mis en liberté. Ce dernier avait failli être tué par un boulet de la Trinidad ; comme il se trouvait les jambes liées sur le pont, le projectile lui passa entre les genoux.

Juan de Cartagena, voyant la reddition de Quesada, renonça à la résistance et se rendit à son tour; il fut conduit à bord de la Trinidad et mis aux fers. Ainsi se dénoua celte tragédie. Avant d’ouvrir l’instruction de l’affaire, iMagellan fit descendre le cadavre de Mendoza à terre; l’ayant proclamé Iraiire au roi et à ses ordres, il le fit écarteleret ordonna qu'on exposât les lambeaux du cadavre sur des pieux.

Le procès des insurgés fut aussi bref que sévère : quarante hommes furent condamnés à la peine de mort; mais comme l’escadre ne pouvait être privée d’un nombre de bras si considérable, Magellan commua la sentence en celle du travail forcé aux pompes, chaînes aux pieds. La peine capitale ne fut appliquée qu’à Casp. de Quesada; le 7 avril, le capitaine fut décapité (*) par son serviteur Luis del Molino, qui s’était distingué parmi les plus fougueux des rebelles et qui ne fut gracié qu’à condition d'être le bourreau de son maître; le cadavre fut ensuite écartelé.

Quant à Juan de Cartagena, Magellan lui réserva un châtiment plus terrible. Il est vrai que Del Cano, dans sa déposition du 18 octobre 1522 devant l’alcalde Leguizamo, déclare que le veedor n’aurait encouru sa condamnation qu’après qu’il eut excité pour la seconde fois les équipages à la révolte; le capitaine général ordonna d'abandonner de Cartagena sur une île de la côte, le jour du départ de l’armada, en compagnie seulenient d’un religieux, Pero Sanchez de Reina (^), qui aurait été coupable également de discours séditieux, après l’apaisement de la première rébellion.

(^) Il fut tué à coups de poignard, d’après un document conservé aux Arch. de Indias, 1, 2, Vi) num. 14.

(2) Appelé Pero Sanchez de la Viena, dans la liste de paiement publiée par Médina, Colecciôn, t. I, p. 193. — Herhera {loc. cil., dec. Il, lib. IX, cap. XIII) remarque qu’il s’agit d'un religieux français, faisant allusion à Bernard Calmeto, aumônier du S. Antonio, dont on ne retrouve pas le nom dans les listes de ceux qui périrent au cours du voyage. — CoRREA {loc. cil., t. Il, p. 630) assure que deux prêtres restèrent dans l’île déserte, en même temps qu’un frère de J. de Cartagena, que Magellan avait gracié à la demande de Mezquita! (Stanley’s Magellan, p. 250.)

MAGELLAN. LA QUl^STfON DES MOLUQUES

Antonio de (À)ca fui au nombre des f^raciés; on se borna à lui inflij^er le même châlirnenl qu’aux autres coupables, et on le priva en outre de ses fonctions. Parmi ceux à qui Magellan lit donner Irois esirapades, boulets de canon aux pieds, on cile Andres de San Martin et le pilote Hernando de Morales (*). D’après la déclaration du S. Antonio (^), déposition sujette à caution, le motif de ce châtiment barbare aurait été non une partici[)alion au complot, mais le fait qu’on aurait trouvé sur San Martin une représentation de l’itinéraire ou de la navigation (’^), jusqu’au point atteint par l’armada, plan que l’astronome aurait jeté ensuite à la mer. Le même document rapporte que cette punition fut inlligée également à un des deux chapelains de la flottille, pour avoir proclamé (jue « les navires n’avaient pas de provisions suffisantes et pour n’avoir pas consenti à communi(|uer au capitaine général les secrets que les équipages lui avaient dits à confesse » ; telle fut du moins l’accusation ignominieuse (|ue Gomez et ses compagnons firent peser sur Magellan à leur retour en Espagne.

La conduite du commandant au port de Saint-Julien a été blâmée par ceuxlà même qui l'ont le plus sincèrement admiré; Maxim. Transylvain déclare (|ue Magellan agit illégalement, en mettant à mort des capitaines nommés par le roi : « personne, en dehors de Charles et de son Conseil, ne peut prononcer la peine capitale contre ces dignitaires ». Bien que certaines instructions royales, entre autres celles du 22 mars 4518, stipulent que le commandant avait le droit de justice sur tous les hommes de la flottille (^), on a prétendu que de pareilles représailles ne peuvent pas être excusées, même eu égard aux mœurs de l’époque. Mais si l’on songe que deux hommes seulement sur quarante subirent la peine de mort; que deux récidivistes furent punis de l’abandon ; que les autres, manifestement rebelles, furent tous graciés conditionnellement (^) ; si d’autre part on considère que

(1) tl est appelé u marinero » dans le document suivant et serait mort à la suite de ce traitement, lorsque les navires reprirent la navigation.

(2) Arch. de Indias, 1, 2, t/j, num. 13. — Navahkete, Colecciôn, t. IV, p. 206.

(^) Ibid. : « una figura fecha delà navegacion... »

(■^) CoiiREA, loc. cit., t. II, p. 627. — Navarrete, Colecciôn, t. IV, doc. IV, p. 122.

(S) M. Walls y Meri.no, Primer viaje alrededor del mundo... Madrid, 1899, p. 121 : « Es esto crueldad...? Es justicia y magnanimidad propria de un gran capitàn ».

Magellan frappa ses adversaires des mesures que ceux-ci avaient préméditées contre lui, et dont il avait été averti par Diego Barbosa avant le départ de l’escadre des Canaries, on reconnaîtra que Magellan avait le droit de se débarrasser d’ennemis implacables et de les remplacer par des hommes qui avaient sa confiance. Seb. del Cano n’alla-l-il pas jusqu’à prétendre que le capitaine général ne fit disparaître Qtiesada et de Mendoza que dans l’unique but de nommer à leur place les Portugais Alvaro de Mezquita et Duarte Barbosa (‘)?

On comprend pourquoi, dans leurs rapports respectifs, les membres de l’expédition ont passé sous silence cet Incident, le plus dramatique du voyage : ils craignaient d’insister sur le rôle qu’y avait joué Seb. del Cano, celui qui, couvert de gloire, ramena la Victoria à Séville. Pigafetta résume la mutinerie en quelques lignes; le manuscrit italien, qui semble se rapprocher le plus de la relation originale, rapporte, très incorrectement, que Qnesada fut abandonné dans l’île déserte et que de Cartagena fut écartelé. Le manuscrit français de Paris (n° 5650) ne reproduit pas ces erreurs; Pigafetta s’y excuse de ne pas entrer dans des détails, parce que l’empereur avait été amplement informé de cet incident. Le lîoleiro mentionne la révolte de façon plus laconique encore, et Alvo (“^) n’en parle pas du tout. Herrera, qui en donne un récit très circonstancié, a consulté les documents judiciaires officiels et notamment le rapport de Magellan sur la rébellion (’),

Le séjour de l’escadre au port de Saint-Julien fut le premier hivernage d’une expédition dans une haute latitude; les équipages eurent beaucoup à

(1) Déposition du 18 octobre 1522. Voir plus haut.

(2) Dans sa déclaration à l’alcalde Leguizamo, le 18 octobre 1522, Albo prétend, d’accord avec del Cano, que les trois capitaines s’étaient révoltés contre Magellan parce que celui-ci ne leur expliqua ni leur demanda jamais rien au sujet de l’itinéraire. — Navarrete, Colecciân, t. IV, p. 291.

(3) Sir Francis Drake eut également à réprimer dans le même port une violente rébellion et y fit exécuter entre autres Thomas Dougthy ; il rapporte l’intéressant détail suivant : c< . . this harbour, called by Magellan Port S. Julian, where we found a gibbet standing upon lhe maine, which we supposer! to be the place where Magellan did execution upon some of bis disobedient and rebellions company ». World encompassed by Sir Francis Drake. Edition de la Hakluyt Soc. de Londres, p. 234.

\lAr.KLLAN. LA QUESTION DES MOLUQUES

souffrir du froid; trois hommc'S môme eureiil les mnins j;('lées('). Les navires, parliculièremeni le S. Aniouto, paraisseni avoir eu “;randemenl besoin de réparations. Maf^ellan ordonna donc de construire, à terre, une forge en pierre pour le gros travail ; aussi longtemps (|ue les cliarpentiers furent occupés à calfater les bâtiments, les marins (jui avaient subi urn* condamnation restèi ent aux pomp(‘s. Jus(|irau départ d’ailleurs, I amiral paraît avoir sévi contre b‘s rebelles. Del (]ano assure fju’il leur lit administrer des coups de bâton, contrairement aux slipidations royales (^); les é(|uipages crurent, et se le dirent secrètemerM, (pie le commandant avait juré de faire périr tous les Espagnols et de rentrer avec les i’ortugais à Usbonne (’).

Les réparations les plus urgentes ayant été menées à bonne fin, Magellan voulut reconnaître la côte (jui s’étendait vers le sud ; il chargea donc Juan Serrano, commandant le plus petit vaisseau de la llottille, d examiner avec grand soin les estuaires et de voir s’ils ne cachaient pas (|uel(jue passage vers le Pacifique. Herrera nous a conservé le rapport le plus complet de cette malheureuse expédition (^).

Le Santiago, luttant contre les vents contraires, s’ouvrit lentement un chemin vers le sud (■’) et entra, à soixante milles de distance du |)ort de Saint-Julien, dans ce (]ui lui sembla être I embouchure d un large fleuve, et que le capitaine dénomma Rio de Santa Lruz, d après la fête de I invention de la Sainte Croix du calendrier espagnol ; c’est la baie de Santa Cruz (*’),

(() HERiiERA, lüC. cit., dec. Il, lib. IX, cap. Xlll. Plusieurs seraient morts de froid,

^2) Navakbete, Colecciùn, t. IV, p. 288.

(3) Lettre de Max. Transylvain.

(4) Loc. cit., dec.-II, lib. IX, cap. XIII.

(5) D’après Cokhea (dans Stanley’s Magellan, p. 250), le navire aurait été entraîné par un fort courant marin, le vent s’étant complètement calmé.

(6) B. de la Cruz, de la mappemonde de Bibeiro, 1529. Remarquons que ce cartographe signale un R. de Juan Serrano avant d’arriver au P. de S. Julia, et une B. de S. lago, avoisinant celle de la Cruz. La grande carte de Mercator, de l’année 15G9, Duisburg, mentionne un p“ de Juan Serrano au même endroit que Bibeiro, et un archipel de quatre îlots au large, probablement 1’ « de los patos » et les « y" de Sanson », de Bibeiro.

ET LA PREMIÈRE CIRCUMNAVIGATION DU CLORE

dans laquelle vient se jeter le Rio Cliico, par 50’ de latitude sud. La pêche y fut encore plus fructueuse qu’au port de Saint-,lulien ; un grand nombre de phoques et de pingouins peuplaient le rivage. Le 22 mai, après avoir renouvelé les provisions, on reprit la navigation ; mais on eut à peine couru trois milles, qu’une tempête s’éleva, qui fut de courte durée mais d’une violence exceptionnelle; on eut beau rentrer toutes voiles, les vagues se lancèrent avec une telle fureur sur le navire qu’il n’obéit plus au gouvernail. Une bourrasque soufflant de l’est le chassa ensuite vers la côte; la quille toucha le fond, heureusement sans s’ouvrir, et les trente-sept hommes eurent tout juste le temps de se sauver, à rex(;eption de l’esclave nègre du capitaine, qui se noya. Quelques minutes après, le Santiago était brisé en mille pièces.

Pendant huit jours, les naufragés ne quittèrent pas le lieu du désastre et recueillirent (|uelques épaves que les vagues rejetaient sur le rivage. Ils résolurent alors de traîner le plus grand nombre de planches possible au Rio de Santa Cruz, d’en construire un radeau, au moyen duquel on passerait la baie, et d’entreprendre par terre le retour au port de Saint- Julien, distant de quatre-vingts milles. Au bout de cinq jours, le Rio fut atteint, mais la plupart des marins étaient déjà exténués de fatigue; ici du moins, le produit de la pêche leur permit de reprendre des forces. Il fut convenu que deux hommes, les plus robustes de la bande, continueraient le chemin jusqu’au port de Saint-Julien. Pendant onze jours, les deux marins parcoururent un pays sauvage et dévasté; ils renoncèrent bientôt à suivre la côte, pour éviter les multiples marais qui se succédaient le long de la mer. Ils se privèrent cependant ainsi de leur nourriture essentielle, c’est-à-dire du poisson mort, jeté sur le sable, et les malheureux durent subsister de feuilles et de racines. Lorsqu’ils atteignirent enfin les quartiers d’hiver de la flottille, ils étaient devenus méconnaissables par suite des fatigues. Magellan envoya immédiatement une colonne de vingt-quatre hommes, avec du vin et des provisions, au secours des naufragés. La petite expédition eut également beaucoup à soulTrir des intempéries et du manque d’eau potable, mais elle retrouva les abandonnés en bon état. Repassant la baie par groupes de deux et trois personnes, tous purent entreprendre le

MAGELLAN. LA QUESTION DES MOl.UQUES

voyage de reloiir el rejoindre henreusemeni l’armada, sans avoir |)erdn un seul liomme; l’équipage du navire sombré fui distribué à bord des autres bàtimenls, et Juan Serrano obtint le commandement de la (]oncepdon.

iMagellan, impatient d’explorer davantage la région voisine de la baie, chargea un jour quatre hommes bien armés de pénétrer jusqu’à trente lieues à l’intérieur des terres, de planter une croix eu cet endroit el d’etjtrer en relaiions pacifiques avec les indigènes, si l’on en renconirait. La saison froide élait en ce moment assez avancée; la petite colonne ne parvint sans doute pas à se procurer en chemin de l’eau ou une nourriture suffisante; elle dut se contenter de la reconnaissance d’une montagne, à peu de distance de la côte. On planta la croix à son sommet, el l’on baptisa l’et»droil de Montagne du (dirist; puis on redescendit vers l’armada.

Deux mois s’étaient passés sans que les Espagnols eussent aperçu un seul indigène. On vit alors apparaitre sur le rivage un homme d’une stature plus qu’ordinaire; il dansait el criait, el se mettait du sable sur la tôle, en signe d’aniilié. On fil débarquer un des marins, en lui recommandant d’imiter les mouvements de l’Indien; celui-ci fut vile rassuré el accepta de monter à bord des navires, où son arrivée excita la plus vive curiosité.

Magellan reçut d’ailleurs l’étrange visiteur très cordialement; l’indigène montra les dispositions les plus paisibles, bien qu’il ne voulût passe défaire de ses armes, un arc, court mais épais, des flèches à pointe en pierre blanche ou noire. Il mangea à son aise el examina avec intérêt les articles d’échange des Espagnols; étant conduit devant un grand miroir en acier, il fut tellement saisi d’y voir sa personne, qu’il fil un bond formidable en arrière el renversa quatre assistants; on lui oiïrit comme présents une petite glace, quelques sonnettes et colliers.

Le lendemain et les jours suivants, d’autres Patagons vinrent visiter les navires. Les descriptions qu’en donnent Pigafetta el l’auteur du Roleiro sont loin de concorder; le premier auteur assure que les Européens atteignaient à peine aux hanches des sauvages; le pilote génois rapporte plus exactement que leur taille mesure neuf ou dix |)almes, c’est-à-dire

i'"80 (1), ne dépassant donc pas sensiblement la moyenne des marins. Pigafelta les représente comme bien bâtis, la figure large et de leinl rougeâtre, les yeux entourés de cercles jaunes et avec deux taches en forme de cœur sur les joues. Ils portent les cheveux courts et blanchis artificiellement et sont vêtus de peaux de guanaco, cousues ensemble; leurs chaussures grossières proviennent du cuir du même animal, ce qui a contribué à leur donner le nom de « Patagones », très improprement d’ailleurs, puisque leurs pieds, ainsi que leurs mains, sont relativement petits (“^).

Quelques Indiens amenèrent leurs femmes, grosses et trapues, et chargées comme des bêtes de somme de tous leurs articles de ménage. Pigafetta se plut à observer les coutumes de ce peuple pasteur, à étudier leur religion, leurs démons Sétébas et Chelceulle, et fit même un vocabulaire de quarante-six mots de leur langage (s). Ce qui frappa les Espagnols de stupeur, c’est (jue les Patagons avalaient des rats vivants et s’enfonçaient de longues flèches dans la gorge jusqu’à l’estomac, lorsqu’ils se sentaient indisposés, sans (jue cela leur causât jamais d’accidents (^). Un des visiteurs fut particulièrement communicatif et passa même plusieurs jours à bord; on parvint à lui faire prononcer (|uelques mots, comme Ave Maria^ Jésus, Pater noster,(\i\\\ cria ensuite d’une voix étourdissante. Il se montra reconnaissant des petits cadeaux qu’on lui prodigua; un jour, en effet, on le vit

(') La même grandeur est donnée par E. tbar, compagnon du lieutenant Rogers, dans son voyage en l»atagonie en 1877, et par Ramon I.ista, Viage al pais de los Tehuekhes. Buenos-Aires, t. I. — Orbigny, qui a vécu parmi les Patagons Tehuelches, leur donne en moyenne P"71 L’Homme américain. Paris, t. il, p. 67. — Max. Transylvain évalue leur taille à dix palmes; Barros, loc cil., à douze; Herrera, loc. cil., dit que le plus petit des habitants de la Patagonie était plus grand que le plus grand de la Castille; Gomara, loc.

cit., cap. XCI, et Oviedo, loc. cil., rapportent que certains indigènes mesurèrent treize palmes.

E. De Boyis, Navigation du détroit de Magellan. Bull. soc. géogr. Paris, 1844, p. 129. — Ant. Galvào, édition de la Haklugt Society, p. 141, observe que les Espagnols les appelèrent Patagons, mais que les Brésdiens leur appliquent le nom de iMorcas.

(3) De ces quarante-six mots, dix appartiennent réellement à la langue Tebuelche; les autres ne sont plus reconnaissables. — Raoul de la Grasserie, De la langue Tehuelche. Comptes rendus du Congrès des Américanistes. Stuttgart, 1904, p. 610.

0) Voir le dessin allégorique de J. Stradanus (1623), dans la Collection de De Bry.

28ii

arriver avec uii ^uaiiaco; dans le l)ul de se procurer (juel(|ues-ims de ces animaux, on lui lil conifuendre ce qu’il recevrail en échani;e; mais les autres jours, Juan Giiianle, Jean l(> Géant, comtm* l’avail l)a|)lisé l'aumônier, ne revint plus; on soupçonna qu’il avait été tué par ses compagnons pour avoir été trop familier avec les étrangers.

Magellan aurait volontiers embarqué (juelques-uns des gens de cette peuplade pour les présenter au roi; mais pendant les quinze jours (pii suivirent la désertion de Juan Giganle, plus un seul ne revint à bord des navires. Enfin, le !28 juillet, (juatre indigènes, sans arnu^s, s’enbardirenl à visiter de nouveau la Trinidad. Les Espagnols résolurent de s’enqiarer par ruse des deux plus jeunes de la bande; étant cbargés tellement cb; présents qu’ils ne pou\ aient plus bouger les mains, les Indiens se lai.ssérent prendre les pieds dans une paire de fers; on descendit ensuite leurs deux compagnons à terre, les bras fortement liés; on voulait se saisir en outre de la femme d’un des prisonniers, qui se lamentait particuliérement d’être privé de son épouse. L’n petit détacbement d’Espagnols, sous la conduite de Carvalbo, atteignit les buttes des indigènes; comme il se faisait déjà tard, on voulut attendre le lendemain pour entrer au camp; mais le matin, bommes et femmes prirent la fuite à l’approcbe des Européens, sur quelques paroles que leur adressa un des sauvages qui avaient été aux navires. Les Patagons tirent halte à une certaine distance et tirèrent une pluie de flèches sur les marins; un homme d’armes de la Trinidad, Diego de Barrasa, frappé par un de leurs projectiles, mourut presque aussitôt. Le capitaine général ordonna plus tard de venger la mort de ce malheureux et envoya dans ce but une troupe de vingt bommes contre les indigènes; mais l’expédition n’eut pas plus de succès que la précédente. Pendant un certain temps, on ne revit plus d’indiens; le pilote génois rapporte qu’un des deux prisonniers arriva en Espagne à bord du .S. Antonio: d’après les autres versions, il aurait succombé en route (').

P) Heureha, Ioc. cit., dec. Il, lib. I, cap. XV. Nous avons emprunté le récit des premiers rapports avec les Patagons à Pigafetta; les relations de Herrera et de Max. Transylvain en diffèrent notablement.

Magellan se décida enfin à qiiiller le port de Saint-Julien et à passer le reste de l’Iiiver au Rio de Sanla Ouz, découvert par Serrano. Vers la fin du mois de juillel, on commença donc les préparatifs du départ. Un cliangemenl complet, nous l’avons vu, s’était opéré dans le commandement des navires : aux postes de Gaspar de Quesada et de Mendoza, l’amiral avait nommé deux membres de sa famille, Duarte Barbosa et Alvaro deMezquita; avec Serrano à bord de la Concepcion, Magellan disposait, cette fois-ci, d’un état-major bomogène, entièrement dévoué à sa cause, et avec lequel il pouvait envisager l’avenir avec assurance Quinze jours environ avant le départ, le H août, on exécuta la sentence prononcée contre Juan de Cartagena et le prêtre de Reina. Ils furent par conséquent abandonnés sur le rivage désolé, avec une certaine quantité de provisions (^); les déserteurs du N. Antonio déclarèrent, à leur arrivée à Séville, que ce châtiment était plus inbumain que celui que le commandant avait infligé à Quesada.

Les derniers jours furent mis à profit par le cosmograpbe Andres de S. .Martin pour déterminer les coordonnées géograpbiques du lieu d’hivernage. Le 24 juillet 1520, il était allé à la côte pour effectuer l’observation de longitude, d’après les méthodes de Ruy Faleiro; le lendemain, il la renouvela à bord des navires et arriva aux résultats cités plus haut; le jour du départ enfin, le 24- août, il réussit à déterminer la latitude de l’endroit de façon remarquable, c’est-à-dire à 49»! 8' sud. La veille (^), les équipages s’étaient confessés et avaient reçu les saints Sacrements; ainsi, le séjour des Espagnols au port de Saint-Julien avait duré quatre mois et vingt-quatre jours (3).

On mit directement le cap au sud-ouest ouest, et au bout de deux jours, les navires se trouvèrent à la hauteur de la baie de Santa Cruz.

(9 Barros, loc. cit., dec. III, lib. V, cap. IX : trente livres de pain pour chacun.

(■2) Le 24 août, disent Alvo et le Roteiro; d’après I^ierre Martyr, le 21 août (nono calenflas septembris); De Brito rapporte le 15 octobre, confondant avec le départ du Bio de Santa Cruz.

(3) Le pilote génois dit, par erreur, cinq mois et vingt-quatre jours; Pigafetta, cinq mois en chiffres ronds.

L’entrée de l’annada ne s’y opéra pas sans difficulté; les navires faillirent même, à un moment donné, se |>erdre sur la côte par suite de la violence des bourras()ues; (inalemenl on découvrit un excellent abri à l’intérieiir du golfe, par 50® latitude sud, comme l’observa San iMartin (’). On y recueillit beaucoup d’objets provenant du Santiuf/o, dont le naufrage avait eu lieu quelques milles plus loin; on y lit également d’abondantes provisions d(* poisson et surtout de bois, (ju’on y rencontra en quantité et qui servit à réparer les deux navires de la (lottille qui avaient le plus souffert du gros temps. On passa deux mois moit)s quelques jours (^) dans cette baie dont l’aspect sauvage a frappé tous ceux qui l’ont visitée ('). Le 11 0( tobre 1520, San Martin put y observer une éclipse de soleil : « Le dis(|ue solaire ne fut obscurci ni totalement ni en partie; on remarqua simplement que, lors(|ue l’astre eut atteint 42“30' de hauteur, sa couleur cbangea en un rouge noirâtre, tel que le soleil se montre en Castille, quand on le voit à travers la fumée d’berbes Incendiées (*) ». Le phénomène cessa lorsque l'astre fut à /i4.°30' de hauteur.

Avant la reprise définitive du voyage, Magellan aurait tenu conseil avec ses pilotes et capitaines, et promulgué une instruction générale pour communiquer à ses officiers l’itinéraire qu’il pensait suivre (^); les navires continueraient, somme toute, à descendre la côte vers le sud; le commandant répéta qu’il pousserait au besoin jusqu’à 75° latitude sud. Alors seulement, si l’on ne découvrait aucun détroit, il prendrait la voie des Moluques par

(U De même le Koteiko et le Portugais anonyme; par 50® 40' latitude sud, d’après PiGAFETTA.

{"^) Du 26 août au 18 octobre; le Küieiho ; jusqu’au 18 septembre!

(3) Max. Transylvain parle d’un « cap » de Santa Cruz, après avoir cité le « golfe » de Saint-Julien.

(4) Herrera, toc. cit., dec. Il, lib. IX, cap. XIV, et d’après lui, Alex, oe Humboldt, Examen critique, t. II, p. 23, noie 1, confondent San Martin avec Juan Serrano. Paul (Iroussac, dans sa Toponymie de la côte de Patagonie, démontre l’inexactitude de l'assertion. « Il y eut bien une éclipse ce jour-là, mais elle n’était pas visible à Santa Cruz. » Les Iles Malouines, p. 70.

f3) Voir la réponse de San Martin à l’instruction de Magellan, au détroit de Magellan. — Bahros, loc. cil., dec. lit, lib. V, cap. IX. — Navarrete, Colecciôn, t. IV, p. LVii.

l’est et le nord-esi, c’est-à-dire par le cap de Bonne-Espérance et Madagascar, mais en laissant ces terres à grande distance. Ni Pigafetia ni le pilote génois ne disent mot de ces déclarations, qui rappellent sitigulièrement le pseudodiscours du capitaine général au port de Saint-Julien avant la mutinerie.

Le printemps s’annonçant favorable, l’escadre sortit de la baie de Santa Cruz, le 18 octobre 1520 (*). Deux jours de suite, des vents contraires entravèrent la marche des navires; le vent tourna ensuite au nord et on put avancer plus librement (-). Le 21 octobre (5), dit le pilote Alvo, nous aperçûmes une ouverture de la côte, ressemblant à une baie; le promontoire le phis rapproché fut appelé, d’après la fête du jour, le cap des Onze mille Vierges, cabo de las Virgines Deux à trois lieues plus loin, ajoute le Roteiro, nous nous trouvâmes à l’embouchure d’un détroit, par 52" latitude sud ('*).

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