‹ Magellan; la question des Moluques et la première circumnavigation du globeChapitre 29 sur 37 · Première traversée de l’océan Pacifique · texte numérisé non relu

Première traversée de l’océan Pacifique

La vue du Grand océan, où débouchèrent les trois petits navires, a dû éveiller chez iMagellan des sensations multiples; il ne pouvait y avoir nul doute chez lui que cette mer immense ne fût le continuation de la Mar del

U) Asensio, La primera Viielta al Mundo, p. 54. Il existe un « cape Viclory » dans une des îles de la reine Adélaïde, mais pas tout à fait en face du cap Deseado.

Trente-six jours, d’après le Roteiro. Herrera ne compte que vingt jours; Max. Transylvain et Oviedo vingt-deux jours; mais ces chiffres se rapportent sans doute à la navigation proprement dite, ou au temps qu’avait exigé seulement la traversée de la partie encaissée du détroit, à partir de l’île Clarence, appelée plus spécialement le canal de Tous les Saints, c’est-à-dire où l’on arriva à la Toussaint de l’année 1520.

(3) Annalen der Hydrographie and der Marilimen Hydrographie. Berlin, 1899, p. 436.

100 miliarum Hispanorum, rapporte Pigafetta; trois cents milles dans l’édition de Ramusio.

MAGEI.LAN. LA QUESTION DES MOLUQUES

Sur, sur laquelle rembarcalion de Alarlin de Don l{enito avail voj^ué avani toute autre, le 25 septembre 4 513. (le nouvel océan, plus grand que le quart de la circonférence terrestre, s’étendait devant lui, entièrement inexploré encore. De quelle nature seraient les îles et les terres (|u’il allait y rencontrer ?

Le cap fut mis directement an nord, afin de quitter an plus tôt les parages incléments du détroit. L’assertion de Merrera, « qu’on eut à lutter contre de violentes tempêtes jusqu’au IS décembn* », n’est pas confirmée par les relations des participants au voyage. Alvo remarque seulement que la mer fut presque constamment bouleuse. Les routiers pour voiliers modernes signalent dans cette partie de l’océan des vents de face fréquents, mais jamais bien excessifs, et déclarent que la navigation vers le nord, en sortant du canal, s’opère sans grandes dilïlcullés.

La flottille longea la côte du Chili pendant deux jours et trois nuits, en direction nord-ouest, nord et nord-nord-est. Le matin du l®*^ décembre, elle se trouva par 48“ de latitude sud, à cinquante ou soixante milles du littoral qui se dessinait en une série de dunes (') ; de ce jour jusqu’au 16, on ne le perdit pas de vue. Les voiliers qui se rendent de nos jours au nord de Valparaiso ne prennent pas d’autre route et suivent généralement la côte à peu (le distance, afin d’éviter les parages de haute pression atmosphérique du Pacifique austral (-).

Le pilote Alvo a marqué comme suit les légères variations de direction dans l’itinéraire parcouru par les navires :

Le 2 décembre, course nord-nord-est, par 4 7“ 15' de latitude sud ;

Les 3 et 4 décembre, course nord-ouest, par 45“30' de latitude sud ;

Le 5 décembre, course nord ^ j nord-ouest, par 44°15' de latitude sud;

Les 6 et 7 décembre, coui’se noi*d-est '/i ^st, par 43“40' de latitude sud ;

Du 8 au 13 décembre, course nord- nord-est et nord-est '/^ est, par 40“ de latitude sud ;

(U La mappemonde de Turin (1523) représente la côte du Chili jusqu’à cette latitude et l’appelle « Tierra de diziembre ».

(2) G. ScHOTT, loc. rit., p. 283.

ET EA PREMIÈRE CIRCUMNAVIGATTON DU GLORE. 2!)7

Du au IG décembre, course uord-uord ^|^ nord-est, nord 7i nordouesl, par 36“3ü' de latitude sud;

Le 4 7 décembre, course nord-ouest nord, par 34° de latitude sud;

Le 18 décembre, course nord nord-ouesi, par33°3ü' de latitude sud.

Pigafetta fui frappé par l’abondance du poisson et se plut à décrire Quelques nouvelles espèces d’oiseaux, comme les « albacores » et « limitos », qui font la chasse aux poissons volants, dits colondrini ou hirondelles. Notre auteur continua à prendre un intérêt tout spécial à l’indigène patagon, embarqué au port de Saint-Julien ; lorsque l’Indien sentit que sa fin approchait, à la sortie du détroit, il appliqua les lèvres sur le crucifix et désira mourir en chrétien; il fut donc baptisé et reçut le nom de Paul.

Le 18 décembre, la flottille passa entre la terre ferme et les îles Juan Fernandez; le lendemain, à 32° de latitude sud, rapporte de Brito, la direction des navires fut sensiblement modifiée ; on prit une course ouestnord-ouest et on la garda pendant mille six cents lieues. Dès ce jour, sans doute, on ne vit plus trace de l’Amérique. Du 19 au 20, on resta à 30°4Ü' de latitude sud, d’après Alvo; jusqu’au 25, la route s’infléchit davantage à l’ouest; du 20 au 28, on atteignit 28°45' de latitude sud, par le nord-ouest Vi ouest ; le 29, par 26°30', la course fut successivement vers l’ouest-nord-ouest, ouest, nord-ouest, jusqu’au dernier du mois. Le jour de l’an 1521, par 25° de latitude sud, on remit le cap sur l’ouest nord-ouest ;

Le 2 janvier, par 24° de latitude sud, course ouest-nord-ouest;

Le 3 janvier, par 23°30' de latitude sud, course nord-ouest ouest ;

Le 4 janvier, par 22° de latitude sud, course ouest-nord-ouest;

Du 5 au 8 janvier, par 22° de latitude sud, course ouest Yi sud-ouest, ouest Yi nord-ouest;

Du 9 au 13 janvier, par 22°15' de latitude sud, course ouest Yi nordouest ;

Le 1 4 janvier, par 20°30' de latitude sud, course nord-ouest ^|^ ouest ;

Du 1 5 au 18 janvier, par 19°30' de latitude sud, course ouest-nordouest ;

Les 19 et 20 janvier, par IG°I5' de latitude sud, course nord-ouest Yi ouest;

Les 21 et 22 janvier, par 1 5”4()' de lalilude sud, course sud-ouesl ;

Le 23 janvier, par 16°30' de latitude sud, course ouest nord-ouest. (]e jour on découvrit, par 1()"4 5' de latitude sud, une petite ile inhabitée, boisée dans sa partie la plus éle\ee; elle (ut appelée S. Pablo, d après la fête (lu saint du jour ('). Barros Ta située par I 8" de latitude sud, à 1 ,300 Meutes du détroit, et lui donne le nom d’ « ilba Drimeira »; la carte de Bibeiro ( I 329) manpie l’île de Saint-Paul à la même latitude, vers 70° à l’ouest de la liiitie de démarcation ()ui passe par le cap Sainte-Marie du Brésil.

Ne trouvant pas de fond, les mivires continuèrent à faire route \ers le nord-ouest ‘/i ouest, ouest-nord-ouest et ouest nord-ouest jus(|u’a ce (pie, au 1° février, on atteignît 13° de latitude sud. Pendant quatre jours, on mil le cap au nord-ouest; alors, par 10°40' de lalilud(‘ sud (^), on découvrit une seconde île également inbabilée, à végétation arborescente et ipii reçut le nom d’île des 'l'iburons, d’aiirès le grand nombre de reijuins (jui fréquentaient ses eaux. Celte île, av(^c la précédente, les seules (pie Magellan rencontra avant d’arriver à l’archipel des Larrons, m* se laisse pas identilier avec certitude ; C.- K. Meinicke (°) voit dans I île San Pablo, la Hondeneiland (ile des Chiens) de Lemaire et Scbooten, ou Pukapuka, par 14°36' de latitude sud et 138°48' de longitude ouest, appartenant à l’archipel Paumolu. Dans l’île des Beipiins, il reconnail Flint Isie, située par 11°2G' de lalilude sud et 131°48' de longitude ouest, de l’archipel

(1) Max. Transylvain : le 24 janvier, après quarante jours de navigation, en comptant à partir du 16 décembre; à 15“ de latitude sud, dit Ibgafetta; à 18“ ou 19“, d’après le Hoteiro; à 18“, d’après le Portugais anonyme qui l’appelle Ile de Saint-Pierre; à 17“, d’après VIslario d’AcoNSO de Santa Cruz, édition de F. v. Wieser. Innsbruck, 1908, p. 59.

(2) A 9“ de latitude nord, dit Pigafetta; à 13“ ou 14“, d’après le Hoteiro et le Portugais anonyme; par 10“ 40', d’après Alvo, et à 9“ à l’ouest de l’île S. Pablo; par 13", dit Barros, et à 200 lieues de S. Pablo; à 11“, d’après Alonso de Santa Cruz (édition v. Wieser, p. 59j; Pigafetta et de Brito admettent la même distance entre les deux îlots, tandis que le Portugais anonyme parle de 800 lieues !

(3) Die Inselii des Siillen Océans Leipzig, 1888, t. Il, pp. 203 et 258, et dans Petkrmanns Mitteilungen. Gotha, 1869, p. 376 ; Zur Hydrographie des Stüle7i Océans. L’amiral Hossel pensait que l’une des îles correspond h Pitcairn et l’autre à 1 île des Cliiens. 1) après P. Gafkarel, Les Huit Décades de D. Marlyr, etc., p. 494, note 1.

âü<)

Manihiki ; la dernière n’a pas d’hahilanls, mais Pukapiika en compte acluellemenl environ 350.

Noire idenlificalion de l’ilinéraire des navires ne diffère pas sensiblement de celui de Meinicke; ayant pris pour base les latitudes et les directions des vents du pilote Alvo, nous voyons dans l’île San Pablo un des îlots du groupe de l•aumotu, au sud-ouest de Pukapuka, et dans Tiburones, l’île Wostok, au nord-ouest de Flint Isle.

Max. Transylvain et Herrera assurent que les navires restèrent deux jours à file des Recjuins, ce qui est en contradiction avec le journal d’Alvo. Comme les deux îles n’offraient ni fruits ni gibier ni eau fraîche, ou les baptisa du nom de islas Desventuradas, les îles Infortunées.

Magellan avait pris le canal entre les archipels Paumotu et Marquesas, et passa ensuite au nord des îles Phénix, Gilbert et Marshall ; c’est ce qui explique l’absence presque complète de découvertes durant toute la traversée du Pacifique. Cardant, après la reconnaissance de Tiburones, une course nordouest et ouest-nord-ouest, les navires franchirent la ligne, du 12 au 13 février, par 165° de longitude ouest (*); ils ne changèrent pas de direction les trois jours suivants. Le 16, on prit légèrement à l’ouest et ouest-nord-ouest; le 23, la latitude atteinte fut de 11°30' nord.

Nous devons revenir ici sur les motifs qui ont pu engager Magellan à choisir l’ilinéraire qu’il a suivi et (|ui le firent notamment passer l'équateur vers 165° de longitude ouest. On a voulu interpréter la roule du capitaine général par les cartes de Behaim et de Toscanelli, dont il aurait adopté les configurations fantaisistes en ce (|ui concerne l’Exlrême-Orienl (“^). Magellan, en sortant du détroit, a dû hésiter avant de s’éloigner de la côte américaine

P) C.-E. Meinicke, /oc. ciL, p. 376, admet 175° de longitude ouest, d’accord avec Bigafetta, qui remarque en effet que l’équateur fut franchi par 122® de longitude ouest de la ligne de démarcation, ou par 56° environ à l’est des Moluques; or, Pigafetia exagère d’une vingtaine de degrés la position des îles aux é[)ices.

(2) t). Martin Ferreiuo, In/lueucia del Descubrimiento del Niievo Miindo en las ciencÀas (jeogi'alicas. Ateneo de Madrid, 1892, p. 23, note.

MAGELLAN. I.A QUESTION DES MOLUQUES

pour se lancer direclemeiil au uord-ouesi, vers les régions qui conslituaieul le hul essentiel de l’expédilion. Nous con^lalous (ju’il a longé la côte chilienne sur une très grande étendue, croyant sans doute (|ue ces lerri'S rejoignaient l’Asie, conformément à l’idée généralenuMil admise à l’époque. Ajoutons que les vents dominants de la région poussaient les navires constamment vers le littoral. Toutefois, le IG décembre, par 36°30' à 37“ de latitude sud, remarquent Alvo et Max. Transylvain, le capitaine en chef ordonna de changer la course; sur une carte moderne, cette latitude correspond à la haie d’Arauco, à partir de hujuelle la côte s’infléchit au nord-est. .Magellan décida donc de s’éloigner en ce point de l’Amérique, s’attendant peut-être à la voir réapparaitre plus au nord, et mit franchement le cap au nord-ouest (').

Il a voulu évidemment atleimlre les Moluques et l’Asie par le plus court chemin; or, du fait qu’il franchit l’équaleur vers iG5" de longitude ouest, peut-ou conclure que le capitaine général pensait rencontrer les Iles aux épices à ce méridien, se trompant par consé(iuent de quatre-vingts degrés? Des erreurs de longitude si considérables n’ont pu être commises par Magellan ; nous savons d’ailleurs avec quelle exactitude il avait déterminé plusieurs points du globe, par son dernier mémoire adressé au roi. Alvo et d’autres survivants de l’expédition, à leur retour à Séville, ont situé les iles Philippines par 32°5o' troj) à l’ouest ; mais c’était probablement pour défendre les prétentions de l’Espagne sur la seigneurie de l’Extrême- Orient.

(U Des essais pour reconstituer l’itinéraire de Magellan ont été faits par le capitaine James Buisney en 1803, üironolugical llistorn of the Voyages and Discoveries in the Soulh- Sea; en 1812, par le chef d’escadre de la marine espagnole l). José de Espinosa (carte du Pacifique en six feuilles) ; dans les deux cartes de l’océan Atlantique, publiées par le dépôt hydrographique espagnol (Navarkete, Colecciôn, t. IV, p. 27); par 0. Peschel, Geschichte des Zeitalters der Entdeckmgen, 1858; par Lord Stanley ce Alderley, en 1874 {Magellan, édition de la Haklüyt Society). Des cartes anciennes, la première tentative fut celle de Joh. Schôner, sur son globe en segments, de 1523; ensuite les portulans de Battista Agnese, du 13 octobre 1530, à Londres [Musée britannique, Add. ms. 19.927), et à Munich (années 1532-1540).

ET LA PREMIÈRE CIRCUMNAV[GATION DU GLOBE

Ne irouvanl pas de terres à l’équaleur, l’escadre poussa plusieurs dizaines de degrés dans la direction ouest-nord-ouest, course qui devait la conduire tout droit à la Chine, et plus spécialement aux iles qui frangent la côte et qtie les Portugais avaient explorées jusqu’à Forrnose. Nous arrivons ainsi de nouveau à la conclusion, que ce sont les îles Lequios, Forrnose, la Chine et peut-être le Japon, le pays des Gores, qui représentèrent pour Magellan le second but du voyage. Un passage caractéristique d’Andres de Urdanete, concernant la seconde expédition aux Moluques de Loaisa, en 1525, présente une analogie frappante avec l’itinéraire de Magellan. Le Japon y est nettement visé comme destination du voyage : « Nous allâmes, luttant sans cesse contre les éléments, jusqu’à U.“-15° de latitude nord, à la recherche de Cipango (Japon); mais comme les gens mouraient les uns après les autres par suite des fatigues et des privations, nous nous décidâmes à prendre le chemin des Moluques (^) ».

Remarquons que la manœuvre de Magellan fut exactement la même, et que ce fut sans doute l’épuisement des équipages qui le força à faire route vers le sud-ouest. Pigafetta rapporte qu’on avait poussé jusqu’à 13" de latitude nord pour atteindre la terre du cap de Cattigara (-), qui serait situé à 12" de latitude nord « quoi qu’en disent les cosmographes ». Ce qui prouve toutefois avec quelle prudence il faut voir dans les données de l’Italien la traduction des idées de Magellan, c’est que Pigafetta assure que peu avant de franchir la ligne, les navires avaient passé deux îles, (Cipango et Sumbdit Pradit, situées respectivement à 15“ et 20“ de latitude sud. Or, ces pays, surtout le premier, le Zipangu de Marco Polo, étaient par tout le monde localisés au-dessus de l’équateur; Sumbdit Pradit, une corruption

(U Navarrete, Colecciôn, t. V, p. 407.

(2) Identifié par Amoretti et Lord Stanley of Alderley avec le cap Comorin (!), à 8®27' latitude nord. Pigafetta a voulu dire, d’après H. Yui.e Notes on lhe oldest records of tlie sea route to China from Western Asia. Geogr. Journ. Londres, 1882, nov., p. 659, et Bichthofen, Ueber dem Seeverkehr nach und von China im Alterthum nnd Mittelalter, Z. d. Ges. f. Erd- KUNDE. Berlin, 1876, le cap Varela ou cape St. James, à la cote de Cochinctiine, et le port de Kiau-chi, qui est le Lûkin ou Al-Wâkin des anciens géographes arabes.

MAGKLLAN. LA QUKSTION I)E:S MOIAIQULS

(le Seplem Cidades du globe de Hebaim, fui située |)lus lard par le môme a U leur sur la c()le de (ibiue (').

Le pilule génois déclare (|ue l’armada dévia si loir» vers le nord, par crainle de ne pas Irouver aux Molu(|ues les provisions indispensables; c’est une d(*s légendes, en ellel, (|iii circulaient à [jropos d(‘s iles aux épices, el il n’esl pas impossible que le capilaine général l’ail invoquée pour moliver la navigation à des laliludes si élevées. On sait que, lors(|ue les navires arrivèrent aux Moluques, ils y trouvèrent de l’eau el des comeslibles en abondance; Fr. Serrao, d’un aulre côté, avait dû renseigner Magellan sur la véritable nature de l’arcbipel. Des auteurs comme Castanbeda, Argensola (^) et Barros ont voulu voir dans l’itinéraire extraordinaire de la flottille une preuve de l’incapacité du commandant. Barros raconte que le capitaine général fut consterné quand il atteignit 21" nord (latitude contestée par les membres de l’expédition); comme il désirait vivement toucher à la terre ferme, il lit interroger le cosmographe San .Martin; « mais celui-ci ayant perdu le sens de la navigation, Magellan abandonna l’astronomie pour se tourner vers l’aslrologie (") ». Cette boutade du grand écrivain, d’ordinaire très scrupuleux, n’est confirmée ni par Alvo ni par Pigafella ni par le pilote génois. Castanbeda rapporte que .Magellan et ses pilotes furent saisis d’étonnement lorsqu’ils ne trouvèrent pas les Moluquesà l’équateur; « l’amiral affirma, ainsi que l’astronome et les pilotes (comme il est manifeste par les papiers que nous. Portugais, trouvâmes à Ternate), qu’il avait tellement navigué vers l’ouest depuis la sortie du détroit, que les navires avaient franchi les limites du domaine de la Castille et qu’ils étaient entrés dans l’hémisphère portugais! De peur de tomber entre les mains de nos gens, ayant d’autre part grand besoin d’eau potable, ils décidèrent d’abandonner

(() Le nom fut également donné à une vaste région de l’Amérique septentrionale, au nord de Cuba et de la Jamaïque, dans l’atlas Egerton 2803, musée Britannique; voir J. Denucé, Les origines de la cartographie portugaise, carte I.

(5!) Castanhf.ua, loc. cU., lib. VI, cap. VIII ; Argensola, traduction française, Amsterdam, 1706, t. 1, p. 36 : « iMagellan ne savait découvrir les Moluques, soit à cause des courants, soit par le défaut de ses cartes ».

(•^) Barros, loc. cil., dec. Itl, lib. V', cap. X.

la route suivie jusqu’ici et de voguer vers le nord, où ils atteignirent de latitude nord ». Les archives portugaises n’ont pas conservé les précieux papiers auxquels I auteur fait allusion et qui auraient si nianifestemenl prouvé que les Moluques appartenaient de droit à D. Manuel. Ce qui rend l’assertion de Castanheda encore plus suspecte, c'est qu’aux conférences de Badajoz, nulle mention n’a été faite de ces documents.

Pigafetta confirme qu’on apportait constamment le plus grand soin à la navigation proprement dite et aux déterminations de latitude et de longitude. Alvo et les autres pilotes de l’escadre empruntèrent, le plus souvent, leurs données à San Martin, qui était chargé spécialement de fixer les coordonnées géographiques par la méthode de Faleiro, basée sur la conjonction de la lune avec les étoiles fixes et le soleil. L’aspect du ciel austral doit avoir vivement impressionné les Espagnols. On avait attribué à des observations personnelles de l’amiral, la première description des « nubi Magellaniche »; mais Pierre Martyr les mentionne déjà dans sa troisième décade, composée de 1514 à 1515 (^).

Magellan, nous lavons relevé en étudiant les idées cosmographiques de I époque, fit tenir compte par ses pilotes de la déclinaison magnétique pour la direction des navires, d’après des règles que nous ignorons aujourd’hui. Pigafetta remarque, à ce sujet, que « nostre calamite ung peu liroit tousiours a son pol arctique, neantmoins n’avoit point tant de force comme de son coste et sa bande » (“^). Un passage du livre de l’Italien, ayant trait à la navigation, a donné lieu à plus de controverses; parlant du chemin parcouru par les vaisseaux, « nous fîmes tous les jours, dit-il, 50, 60 et 70 lieues a

P) Cap. I . (( assecuti sunt Portugallenses alterius Poli gradum quintum et quinquagesimum amptius : ubi punctum cirrumeuntes quasdam nubeculas licet intueri, veluti in Lactea via sparsos fulgores per universum celi globum intra eius spatii latitudiiiem », etc. — - Le grand nuage Magellanique est mentionné par un ancien auteur arabe et décrit comme une tache blanche au pied du Canopus et visible dans la Tehama, à la mer Rouge, mais pas au Nejd ou dans l’Irdk. Alex, de Ilumboldt a trouvé que vers l’an 1000, le nuage était visible à Aden, à quelques degrés au-dessus de l’horizon. Examen critique, t. V, p. 235, d’après Yule. The book of Ser Marco Polo, t. I, p. 120, 3® édit.

(2) Bibliothèque Nationale de Paris, ms. français 5650.

MAGEU.AN. I.A QUESTION DES MOEUQUES

la calena ho a popa » (^). L’auleur ne peut évi(l(>inmenl faire allusion ni an sollimèire ni an lo^, tels qu'ils sont employés de nos jours à bord de tous les navires, et (|ui n’élaieni cerlainemenl pas connus avant 1577. Pigafella voulait dire simplement (lu’on estima la vitesse des bâtiments à vue dVeil, pratique dans laquelle les marins dn XVI° siècle actpiirent parfois une remarquable habileté (^).

Magellan et ses compagnons doivent avoir eu conscience de l’étendue et dn caractère spécial de l’océan qu’ils étaient les premiers à traverser; il fut appelé par eux « mare Pacifico>>, parce (pje pendant trois mois et vingt jours le temps resta uniformément calme. Pigafetta ra|)pelle encore l’immense golfe, c’est-à-dire le iMagnns Sinus (Sinnarnm) des cartographes de son tem|)s, admettant par ce fait la jonction des terres asiati()ues et américaines, théorie que le moine llamand .Monaebus défetidra (|uelqn<‘S années après avec le succès que l’on sait ('). On peut se demander si ^lagellan a adhéré à l’hypothèse d’un continent austral, s’avançant très loin vers le nord et formant contrepoids aux terres septentrionales. Pigafetta ne semble pas en tenir grand compte. « Si, en sortant du détroit, dit-il, nous avions continué à courir vers l’ouest en suivant le même parallèle, nous aurions fait le tour du monde; et sans rencontrer de terre, nous serions revenus par le cap Désiré au cap des XI mille Vierges, qui tous les deux sont situés par 52° de latitude sud (^).

Les consé(|uences du long voyage furent péniblement ressenties. On a\ait graduellement diminué les rations; « nous restâmes trois mois et vingt

(Q « Par ledit vent chascun jour faisions cinquante ou soixante lieues ou plus maintenant en poupe, aulcunesfoys a lorce ou oullrement ». L’ancienne édition française donne, comme le texte italien : « tous les jours faisoient L, LX ou LXX lieues ».

(2) UziELU-P. Amat di s. Filippi, Stiidi hio- bibliografici. Rome, 1882, t. Il, p. 15; Bkeusing, Die Cateua a poppa bei Pigafetta und die Logge. Zeitschu. d. Ges. eür Erdk. Berlin, 1869, t. IV, p. 107; A. Da Mosto, Ant. Pigafetta, p. 66, note 1.

(3) De orbis Situ; édition de L. Gallois, De Orontio Finæo Gallico geographico. Paris, 1890.

(4) Arm. Rainalü, Le Continent austral; hypothèses et découvertes. Paris, 1893, p. 252.

jours sans provisions fraîches, dit Pigafetia ; notre biscuit était réduit en poudre par les vers, qui en avaient dévoré la majeure partie, et il sentait horriblement l’urine des rats. On rôtit les courroies des voiles dans de la cendre, après les avoir ramollies pendant quatre à cinq jours dans l’eau de mer. Nous mangeâmes également du son, et les rats se payèrent un demiducat la pièce; le riz, aussi longtemps qu’il y en eut, fut cuit dans l’eau de mer ». Le scorbut et d’autres maladies ne lardèrent pas à faire des ravages parmi les équipages; des auteurs évaluent le nombre de ceux qui succombèrent à la suite des privations ('), à une vingtaine; mais les listes olïîcielles des morts n’en signalent que sept, depuis la sortie du détroit jusqu’aux îles des Larrons (^). Magellan supporta la soif et la faim comme ses marins, tout en jouissant d’une santé relativement très bonne pendant toute la durée du voyage.

Du 24 au 28 février, les navires continuèrent à garder une roule vers l’ouest itord-ouesl et ouest, jusqu’à atteindre 13° de latitude nord; les jours suivants, on ne dépassa pas ce parallèle (°), naviguant tantôt vers 1 ouest, tantôt légèrement sud-ouest. Le 6 mars 1321, un mercredi, on aperçut deux îles, l’une par 12°40' de latitude sud, l’autre, huit lieues plus loin, par 13°, dit Alvo. Pigafetta et le pilote génois fixèrent leur longitude à 146° ouest et à 31 degrés des Moluques. Alvo rapporte qu’elles étaient distantes de trois cents lieues de Gilolo, ce qui ne s’accorde pas avec la détermination précédente, mais se rapproche davantage de la réalité. C’étaient les îles Guam et Rota, appartenant à l’archipel des Larrons du sud ou « de las Vêlas Lalinas ».

(q Dix neuf, d’après Pigafeüa, outre le Patagon et un indigène du Brésil, peut-être le fils de J. Carvalho; Herrera fixe le nombre à vingt hommes; onze seulement, d’après Navarrete, Colecciôn. f. IV, p. 34, note 4, et Médina, Colecciôn, t. I, p. 173.

(2j Barros, loc. r.il., dec. III, lib. V, cap. X, seul, assure qu’on atteignit 21“ de latitude nord.

(3) IIerrera, loc. ciL, dec. lit, lib. I, cap. III; Pigafetta et le Hoteiro ; par 12“ latitude sud; le Portugais anonyme : entre 10“ et 12“ latitude sud.

MAdKLLAN. LA QUKSTION DES MOl.UOUES

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