‹ Magellan; la question des Moluques et la première circumnavigation du globeChapitre 31 sur 37 · Des îles Philippines à Bornéo et aux Moluques · texte numérisé non relu

Des îles Philippines à Bornéo et aux Moluques

Le 1®*^ mai, les navires firent route vers le sud-ouest et le sud, jusqu’à ce qu’ils furent en vue de Pile Bohol; on atterrit à dix lieues du cap de Sebu (^), par 9°30' de latitude nord, d’après Alvo. Les équipages y tombèrent d’accord sur l’abandon d’un des navires, mesure nécessitée par le manque d’hommes valides pour la manœuvre; en conséquence, la Concepcion, bâtiment qui des trois avait le plus souffert, fut brûlé en face de la côte de Bohol. On chosit ensuite comme capitaine général des deux navires res-

(U Abgensola, loc. cit., t. I, p. 19. — Gomara, loc. cil. Traduction Fumée, p. 169.

(2) Navarrete, Colecdén, t. V, p. 471.

(3) Le même chiffre se rencontre chez Gomara; cent et huit, d’après le Roteiro; cent quatre-vingts, d’après Barros (sans doute pourcent et huit?). Les listes officielles signalent soixante-douze morts jusqu’à ce moment. On pouvait compter encore à bord des navires cent quarante-six hommes au maximum.

{^) D’après le pilote génois, à vingt-cinq lieues; chez de Brito, à dix ou douze lieues.

lants, le pilole portugais J. L. Carvalho, qui avait déjà donné des preuves de son habileté en conduisant l’armada le long d’une partie de la côte sudaméricaine (^). Le commandement de la Victoria fut attribué à l’alguacil Gomez de Espinosa, l’autre officier échappé au désastre de Sehu, tous deux jurèrent d’accomplir consciencieusement les instructions du roi (^).

Ayant repris le voyage, l’escadrille longea bientôt l’ile de Panilongon ou Panglào, habitée par des nègres, suivant la remarque de Pigafetta, et qui avait la réputation d’être aussi riche en or et en gingembre que Sehu. Gardant la même direction, les navires vinrent en vue de Quipit, nom donné à la partie occidentale de l’ile de iVIindanâo et à son principal port, situé à la côte nord-ouest (^). L’auteur italien observe que cette terre, distante de cinquante lieues de Sehu, s’étend jusqu’en face de Pile Mazaba et (|ue, deux journées plus au nord, se trouve une île plus grande, Lozon (Luçon), où viennent trafiquer tous les ans six à huit jonques du pays des Lequios (^). Calanao, le chef de la peuplade de Quipit, vint saluer les Européens et promit d’apporter des vivres abondants; mais comme elle ne recevait pas de riz, l’aliment essentiel, bien que Carvalho eût fait cadeau au chef de la chaloupe de la Concepcion, la flottille poursuivit sa route. Calanao avait toutefois montré l’itinéraire de Bornéo, dont les Espagnols avaient à Sehu entendu vanter la richesse en épices et en or, ce qu’avaient confirmé les marchands de Malacca et de Java qui résidaient au port de Quipit (^). On décida donc

P) Le Roteiro l’appelle trésorier général de l’armada ; Pigafetta ne le mentionne pas comme capitaine.

(2) Herrera, loc. cit., dec. III, lib. 1, cap. IX. Correa semble motiver la nomination de Espinosa par des liens de parenté qui existèrent entre l’alguacil et Andres de San Martin (Stanley, Magellan, p. 252). De Brilo cite comme capitaine du second navire : « Gonçalo Gomez, que vynha por meyrinho darmada! »

(3) De Brito l’appelle Myndanao et le localise à 8> de latitude nord ; d’après le Roteiro : Carpyam et Quype; Pigafetta : Chipit, par 8» de latitude nord et 167» de longitude ouest; Alvo : Quipit; Max. Transylvain: Gibith ; Barros et Herrera: Quepindo; P. Martyr : Cbipico et Quepindo. Gomara confond le nom de la région, « Calennado », avec celui de son roi « Calanar ». Traduction Fumée, p. 150.

I « Ou des Chinois », remarque le pilote génois.

(3) Herrera, ibid.

d’aller préalablement à la reconnaissance de la capitale de la grande ile de llornéo. La route suivie à partir de ce point, semble donner raison à (]aslanheda, qui prétend qu’à la mort des trois principaux chefs de l’expédition, Carvaibo ne savait pas sur quel point il devait mettre le cap et qu’il s’abandonnait complètement au hasard ('). Or, Bornéo était connu par Magellan et Barbosa, et les fameux canaux des Lequios de la carte de Bibeiro se se trouvaient à l’ouest de la grande île, où nos cartes modernes montrent une mer ouverte. Les instructions royales avaient, il est vrai, formellement ordonné d’aller le plus (lirectemet)t possible à la découverte des Moluques; il n’y avait rien d’impossible cependant à ce que Magellan aurait voulu reconnaître avant même les îles des épices, le pays de l’or, dans les soidisant districts chinois de la côte occidentale de Bornéo (”^). L’itinéraire suivi par l’expédition, nous le répétons, plaide fortement en faveur de cette hypothèse.

Les navires s’engagèrent par conséquent dans la mer de Sulu .lolo, ou de Mindoro, vers l’ouest, passant par l’île de (aiagayan ou Cagayan Sulu (^), habitée par des Musulmans bannis de Bornéo, qui regardèrent les Européens comme des dieux, d’après Pigafetta; le pilote génois rapporte par contre (pie les habitants refusèrent de vendre quoi que ce soit aux navires, et assaillirent les marins d’une grêle de flèches à leur entrée dans l’île, les forçant ainsi de regagner les vaisseaux. Le manque de vivres se faisant de plus en plus sentir, on fit route vers l’île de Puluan qu’on leur avait signalée comme une terre promise, très fertile et abondant en produits du sol, à vingt-cinq lieues au nord-ouest de Cagayan Sulu. Il paraît que les é(|uipages avaient été sur le point de s’établir dans le premier îlot rencontré en route, pourvu qu’il fournît des ressources pour subvenir à leurs besoins

P) Loc. cil., liv. VI, cap. IX : « sem levar cerla rota nem via se foy por esse mar onde a ventura ho levasse, et foy ter a hûa ilha chaniada Puloando, senhorio del rey de Bornéo ». (“^) Voir supra, p. 164.

Par 7“30' de latitude nord, à quarante-trois lieues de Chipit, ajoute Pigafetta; le Uoteiro l’appelle Carain, à 11“ (à 7“ dans le manuscrit de Paris); Alvo, comme Pigafetta, écrivent Guagayan.

ET LA PREMIÈRE CIRCUMNAVIGATION DU GLORE

pendani quelques semaines. On aborda enfin heureusement à Puluan, par 9" de latitude nord (*), à trente lieues au nord de Bornéo. On courut le long de celte île jusqu’à 9“30' nord, mais on hésitait à atterrir parce qu’on avait vu un grand nombre d’indigènes sur le rivage. Enfin, pressés par la faim, les Espagnols descendirent les barques, sans oser les conduire près de la terre, et tâchèrent de faire comprendre aux indigènes ce qu’ils désiraient obtenir d’eux. Juan de Campos, dispensier de la Concepcion^ qui devint plus tard facteur du dépôt des marchandises à Ternale, olTrit alors de se rendre seul au milieu des insulaires.

Ceux-ci l’accueillirent très amicalement; l’Espagnol ayant expliqué qu’il payerait largement, les indigènes se mirent durant toute la nuit à récolter du riz, que les chefs apportèrent le lendemain à bord des navires. Ayant été informé que dans le voisinage était située une localité plus importante, I escadre reprit la mer et alla jeter l’ancre devant Vay paiay cucara canbam (^). « Après la faim que nous avions endurée, nous débarquâmes dans cette île comme dans une véritable terre de salut, » dit Pigafetta. Carvalho y conclut un traité de paix avec le roi indigène et lui acheta des chèvres, des porcs et de grandes provisions de riz. Un marchand arabe de Bornéo qui était de passage dans le port, y fut engagé pour piloter les navires à Dyguacam, De Gamcâo ou Digoçao ('^). Les équipages furent très surpris de rencontrer dans celte ville un nègre chrétien, Bastiam, qui savait quelques mots de portugais, grâce probablement à son contact avec les Européens aux iMoluques. Ayant été invité à conduire les navires à Brunei, il accepta; mais au momen dut départ, Bastiam ne vint pas au rendez-vous, et on dut quitter Dyguacam sans lui, le 21 juillet 1521 (^).

P) Lettre de Brito; à 9®20' de latitude nord, d’après Pigafetta; 9"10' de latitude nord, au cap nord-est et au cap sud-ouest, d’après Alvo.

(2) Les manuscrits du Roteiro, à Paris, disent « Ypalairu cara canâo ».

(3) Alvo parle, en outre, d’un village Saocao, dans Palawan (ou Paraqua). Pigafetta, dans son esquisse de carte de « Pulaoan », signale un « Tegoizano porto », puis, plus au nord, l’île Syndan.

Au mois de juin, d’après le manuscrit du Roteiro de Paris; le 8 juillet seulemenl, on vint en vue de Bornéo, d'après Pigafetta.

MAGKU.AN. LA QUESTION DES MOLUQIJES

Bien que les rapports avec le rajal» de Duliian eussent été très cordiaux, les Espagnols se virent forcés de s’emparer d’une jonque qui était sur le point d’entrer dans le port, afin de se procurer des pilotes capables de mener les vaisseaux à Brunei (’), la capitale et la place la plus commerçante de la région.

On relit d’abord le chemin déjà parcouru. A 7®3()' de latitude nord, dit Alvo, on cbat)gea de route; on prit alors directement ouest, puis de nouveau siid-oiiest De Buluan à la pointe nord de Bornéo, les indigènes comptaient dix li(‘ues ; de là jusqu’à Brunei, il y avait encore vingt lieues (^). Ayant passé le détroit de Balabac, entre les îles Banguey et Balabac, appelées par le pilote génois Bolyna (Boleva) et Bamdym (Bandill) ('^), on longea bientôt la côte de Bornéo, n’avançant ici (lu’avec prudence et sondant sans cesse ; les bas-fonds de ces passes sont redoutés à juste titre. Le même jour encore, on reconnut deux iles, situées par 7" de latitude nord, à trois lieues (?) de Brunei, qui furent dénommées iles de Saint-Paul, d’après la fête du saint du jour; ce nom fut appliqué également au Kini-Balu, un des plus hauts sommets de Bornéo, presque en face du petit archipel. Ayant passé une autre petite terre, Gaya (^), les navires arrivèrent à la barre de la baie de Brunei, que les pilotes indigènes déclarèrent le but du voyage. Les vents contraires ne permirent pas d’atterrir immédiatement, et l’on dut débarquer dans une île, à huit lieues de Brunei, d’après le Roteiro; c’était sans doute un des îlots près de Labuan. Dans les mêmes parages se serait trouvée une île, riche en myrabolans. Le lendemain, le 9 juillet, on s’approcha d’une terre presque en face du port de Brunei.

Une foule de pirogues sortirent aussitôt et vinrent à la rencontre des navires. Les Espagnols décidèrent d’envoyer au-devant de la tlottille deux des pilotes de Puluan et un de leurs hommes pour annoncer au sultan

(0 Hoteiro; Raccolta Commiss. Colombiana, parte lit, t. 2, p. 280; lettre de Brito.

(2) Hehuhra, ibuL

(3) Les noms entre parenthèses proviennent du manuscrit de Paris; ces îles devront être identifiées, semble-t-il, à la Syndam de l’esquisse de Pigafetta.

Les îles Mantanai. — Glillemard, loc. cit., p. 269.

I arrivée de I escadre de Charles V. Le lendemain, la délégalion revini avec la réponse et les objets que le prince faisait offrir en relour, à bord de trois canots don! la proue élail ornée de télés de dragons sculplées. Les navires fureni aniorisés à venir s’amarrer au pori proprement dit, à trois ou quaire milles de la capitale (^) ; actuellemeni, la ville de Brunei s’étend jusqu’à la mer.

Le sullan fil prendre des informations sur le pays d’origine des étrangers el sur le but de leur visite: il appréhendait visiblement qu’il n’eûl affaire à une escadre portugaise, venue de Malacca pour reconnaître son domaine el y construire une forteresse. Les Européens se hâtèrent de tranquilliser le roi, lui signifiant surtout qu’ils n’étaient pas des Portugais, et que leur but élail la découverte des îles aux épices; ils lui seraient bien reconnaissants s’il leur procurait simplement des pilotes compétents. Le rajah répondit qu’il pouvait leur fournir des marins connaissant celte route jusqu’à Mindanao* de là les navires atteindraient les Moluques sans grandes difficultés.

Les Espagnols restèrent plusieurs semaines à Brunei el eurent ainsi l’occasion d etudier les ressources du pays. Us conslalèrenl que, en dehors de vastes cultures de riz el de sucre, de l’élevage de chèvres el de porcs, Brunei produisait plusieurs espèces de drogues el d’épices qui lui étaient propres, outre de la cannelle, du gingembre, des myrobolans et du camphre (“^). Pigafetta a fait un tableau très vivant de celle ville, bâtie enlièiement sur pilotis, a moitié dans I eau ; il s’est attaché surtout à dépeindre son grand marché qui se tenait à marée haute, et où régnait une animation inouïe. Des éléphants luxueusement harnachés [)orlèrenl les

(q Située par 3*15' de latitude nord et par 176"40' de longitude ouest de la ligne de démarcation, d’après Pigafetta; à 8“, dit le Roteiro; par de latitude nord et 201°o' de latitude ouest de la ligne de démarcation, d’après Alvo. L’île est citée pour la première fois par Varthema, sous le nom de Rornei ; Rurne, d’après Pigafetta; Rorney, Alvo; Burnei, Rrilo et Rarros; Rruneo, Roteiro; Porne et Rurnei, Max. Transylvain; Burneià msula, Pierre Martyr; Romeo, 0. Rarbosa.

(2) P. Martyr mentionne, comme Pigafetta, les feuilles rampantes de Rurneo ; il s’agit sans doute du rotang à tige flexible, véritable parasite grimpant — P Gai’I'aiiki loc cit p. 49 1, note 4.

MAGELLAN. (>A QUESTION DLS MOLIJQUES

Espagnols au palais du sullan; ce monarque, observe l’auteur italien, ne parlait avec son enlourage, sauf à son épouse et à ses fils, qu’à l’aide d’un porte-voix.

Durant trois semaines, les Européens avaient vécu sur un pied d’excelletite amitié avec les habilanis de Brunei, lorsque plusieurs symptômes annoncèrent un changement brusque dans ces rapports; le sultan ordonna, en elTet, de retenir cinq hommes des équipages ('), parmi lesquels un fils de Carvaibo, (|ui étaient venus se procurer de la cire pour le calfatage des navires; trois grandes jon(|ues vinrent se placer en même tem|)s entre la barre et les vaisseaux comme pour leur fermer le passage. Un matin, plus de deux cents pirogues (-), divisées en trois groupes, sortirent du port et se dirigèrent droit sur les Espagnols; ceux-ci levèrent aussitôt les ancres et attaquèrent les jonques avec toutes leurs armes à feu ; ils parvinrent à s’emparer d’une des embarcations indigènes et y firent vingt-sept prisonniers, tandis que les autres jonques allèrent s’échouer sur le rivage. Carvaibo voulut ensuite atterrir à l’ile des myrobolans, mais un orage se déchaîna pendant la nuit et fit couler à fond la jonque qu’on traînait à la remorque, sans qu’on eût rien enlevé de son précieux contenu. Les pirogues avaient toutes disparu le lendemain, 30 juillet; ce jour, les Espagnols, après une courte lutte, se rendirent maîtres d’une deuxième jonque. On y trouva à bord le fils du roi de Luzon, qui était le capitaine général du sultan de Bornéo, accompagné de quatre-vingt-dix hommes (-^), de cim) femmes dont une avec un enfant de deux mois ; le navire revenait d’une campagne contre la ville de Laoc (^), située dans la partie de Bornéo en face de Java et qui avait préféré la souveraineté de cette dernière île à celle du sultan de Bornéo.

(L Sept Européens, d’après le Koteiro; cinq, y compris deux Grecs, assure de Brito. Correa parle d’une trahison suscitée par des marchands javanais. (Stanley, Magellan, p. 253.)

(2) Deux cent soixante pirogues, rapporte Alvo.

(3) Cent hommes, dit Pigafetla.

(4) Lao, dans le Theat7'um orlns Tei'ranim, d’OiiTELius ; Lave, dans AIercatoii, Atlas sive cosmographiae meditationes ; l’endroit correspond sans doute à Laout, île à la pointe sud-est de Bornéo.

(^arvallîo espérait pouvoir échanger ses prisonniers de distinction contre les marins qui avaient été retenus à Brunei; parmi ces Européens se trouvaient deux Grecs (^) qui s’étaient enfuis des navires et se seraient convertis à l’islamisme. Le prince de Luzon s’engagea sous serment à ramener les cinq marins à bord des navires; Carvalho le laissa donc partir, « contrairement à l’avis de nous tous, assure Pigafelta, parce que ce personnage était tellement redouté par ses ennemis qu’en échange de lui seul, on aurait pu obtenir tout ce qu’on eut proposé; on garda comme otage huit indigènes de marque et les deux femmes. Lorsque, au bout de deux jours, on ne vit arriver que deux des Européens, on fit savoir au sultan qu’on lui accordait un dernier délai de deux jours pour accomplir sa promesse et qu’en retour, on remettrait tous ses sujets en liberté; personne n’ayant rejoint l’escadre le lendemain ni les jours suivants, on décida de partir et de laisser à leur sort les trois Espagnols, Domingo de Barrutia, marin, mais en ce moment escribano de la Trinidad, Gonzalo Hernando, homme d’armes, et le fils de Carvalho (“^), né d’une femme brésilienne. Pigafetia accuse le capitaine général d’avoir laissé s’échapper le prince de Luzon contre une forte rançon qu’il garda pour lui-même, ainsi que les deux ou trois femmes, d’une beauté remarquable, qui avaient été destinées à être offertes à la reine d’Espagne (^).

La flottille reprit la course nord-est le long de la côte de Bornéo, à la recherche d'un port favorable pour y faire subir aux navires des réparations urgentes; un des bâtiments, par l’inadvertance de son pilote, resta accroché pendant queb|ue temps aux bas-fonds de l’ile Bibalon (^), et faillit s’y perdre.

(^) Juan et Mateo Griego.

(i) Herreha, loc. cit., dec. III, lib. I, cap. X. — Correa, t. II, p. 632. — Le pilote génois fixe le nombre des abandonnés à cinq, à l’encontre de Brito et de Herrera.

(3) D’après Pigafetia, seize hommes et trois femmes restèrent prisonniers et furent amenés par les Espagnols; le Roteiro parle de quatorze hommes et de trois femmes; d’après Herrera, huit indigènes et deux femmes furent retenus à bord des navires.

("t) Ce nom ne se trouve que chez Pigafetia; il se rapporte sans doute à un des îlots ou récifs entre Brunei et le détroit de Balabac. Ortélius l’a situé assez loin à l’est de Bornéo.

Rencoulranl une embarcalion à voiles, oii lui lil la chasse dans les chaloupes el on la pilla, exéculanl ainsi la menace l'aile au sullan de Bornéo, parce (pi’il n’avail pas tenu sa promesse de délivrer lous les Espagnols. Conlournanl la pointe seplenirionale de l’île, la Trinidad loucha fond el resla immohilisée pendant quaire heures; elle parvini finalement à se dégager. « Nous remarquâmes, ohsej ve le pilote génois à ce propos, que la marée en ces parages est de vingl-qualre heures. » Le 15 août 1521, on s’arrêta à une ile (|ui parut offrir un excellent ahri, à 7" de latitude nord; elle fut appelée, d’après la fêle du jour, Porlo de Santa Maria de Agosto. (]’est sans doute nie Cimhonbon de Digafella, mais que cet auteur place à 8"7' de latitude nord, à la pointe nord-est de Bornéo, qui porte aujourd’hui le nom de Jamhongon (^), entre les haies Pailan et iMarcliesa.

On y passa plus d’un mois (^) à calfater les navires el à examiner soigneusement leurs coques, travail auquel coopérèi*ent lous les hommes indistinctement. C’est dans ce port que J. Carvalho dut renoncer au commandement de l’escadre. « Voyant ()u’il n’accomplissait pas les instructions du roi (•'^), dit Juan Bautisla Poncero, nous convînmes, Sébastian del Cano el moi, encouragés par les équipages, de le destituer de son poste de capitaine général; nous proclamâmes Alonso Gomez de Espinosa, capitaine de la Trinidad, Sébastian del Cano, commandant de la Victoria, el on me chargea du soin de gouverner l’armada (^) » ; un certain Martin Mendez fut appelé aux fonctions de contador général. On se rappelle que de Brito, dans son information au roi de Portugal, signala Juan Bautista comme la personne la plus capable, et que c’est grâce uniquement à son habileté que les navires arrivèrent aux Moluques.

(U Hugues et Guillemard y voient plutôt l’île Halambangan, à l’ouest de Banguey ; Pigafetta remarque qu’elle se trouve à la pointe de Puluan, tandis que Herrera l’identifie à un port de la côte de Bornéo. Gomara l’appelle Cimbubon.

(2) Quarante-deux jours, d’après Pigafetta.

(3) « Por ser homem vicioso », observe Barkos, loc. cil., dec. III, lib. V, cap. X.

Q) Lettre de Tidor, le 21 décembre 1521. — E. Gelcich, Zwei Briefe über die Magalhàes'sche Weltumsegelung, p. 7. — Correa remarque que le maestre Juan Bautista fut appelé au poste de capitaine. (Stanley, Magellan, p. 253.)

ET LA PREMIÈRE CIRCUMNAVIGATION DU GLORE. 335

Pendant le séjour au port de Sainte-iMarie d’Aoùl, un bombardier de la \ îctoi'ta succomba encore aux suites des blessures reçues à Mactan. Le 27 septembre 1521, les navires furent remis à flot et la navigation put être reprise sous le commandement des trois nouveaux chefs. Pigafetia, dans son récit, ne mentionne pas Sébastian del Cano comme capitaine de la flottille, ce qui fait présumer que les rapports entre l’Italien, très attaché à la personne de Magellan, et del Cano, l’ancien insurgé du port de Saint- Julien, ne furent pas toujours des plus cordiaux. Quant au chef du second navire, l’alguacil de Espinosa, son ignorance complète en tout ce qui concerne les affaires nautiques éclatera bientôt.

Continuant la tacti(|ue inaugurée à leur départ de Brunei, les Espagnols pillèrent systématiquement les jonques qu’ils rencontrèrent en chemin. Près d’une île qui fut baptisée du nom de Trinidad, à cause du danger qu’y avait couru le navire du même nom, on se rendit maître d’un grand canot du* seigneur de Piduati, Tuan Maamud, vassal du sultan de Bornéo, accompagné de son frère Guanlayl, d’un fils âgé de huit ans et ayant avec lui quatre-vingts hommes. Le 30 septembre, on proposa au roi captif de Puluan de reconnaître la souveraineté de la Castille; on lui accorderait ensuite la liberté, moyennant une forte rançon, à payer en nature; en retour toutefois on offrirait une certaine (juantité de marchandises. Le prince accepta et on tomba d’accord pour réaliser le contrat dans le port le plus voisin; le 7 octobre (*), en effet, le marché eut lieu; tous les insulaires purent quitter la flottille et les Espagnols s’empressèrent d’embarquer des provisions fraiches.

Traversant la merde Soulou ou Jolo pour la seconde fois, on toucha de nouveau à Cagayan (-); de là on mit directement le cap sur les îles Solo et Fagima, en face de Quipit, à 6“50' de latitude nord, d’après Alvo; les innombrables récifs et la mer de sargasse attirèrent l’attention de l’auteur vénitien et lui indiquèrent que les navires ne s’éloignaient pas considéra-

(q Herrera, loc. cil., dec, III, lib. I, cap. X.

(2) Appelée Fagaiam et Cagamja par le pilote génois, manuscrit de Paris.

hlemenl de la côle de liornéo. Passant entre Cagayan et Quipit, ils vinrent donner sur Solo, puis sur trois autres îles réputées pour leurs pêcheries de perles : elles appartenaient sans doute à l’archipel de Jolo. On avait d’abord eu l’intention de toucher à Solo; mais un vent contraire poussa les vaisseaux vers la côte de Quipit, à la partie nord-ouest de .Mindanao. Les Espagnols revirent donc la môme côle qu’ils avaient entrevue plusieurs semaines auparavant, et (pi’ils avaient abandonnée, par ignorance d’après les uns, pour visiter Bornéo et y obtenir des renseignements sur les Lequios et le pays de l’or, d’après les autres. Les pilotes parurent donc décidés à suivre la route la plus directe vers les Moluques, bien que Castanheda persiste à leur refuser la moindre notion sur la connaissance des mers où ils se trouvaient engagés ('). Côtoyant le littoral de Mindanao vers le sud-ouest, Pigafella mentionne deux villes sur la côte de Quipit, Canit et Subanin, situées dans les régions Buluan et Calaghan, ô la partie méridionale de la presqu’île, en face de Pile Monoripa, où les habitants, dit-il, vivent dans des canots. Les navires durent y subir de nouvelles réparations; les hommes profitèrent de l’intervalle pour y charger une certaine quantité de cannelle. Constatant la |)résenee de plusieurs îlots le long de la côte, on passa entre Quipit et Tamgym (^), l’île actuelle de Basilan.

Les Espagnols y fondirent sur une grande jonque dont l’équipage se défendit énergiquement au moyen de cimeterres et de boucliers. Comme le calme plat empêchait les navires de s’approcher suffisamment de l’embarcation indigène, on mit deux barques à l’eau, montées chacune par trente hommes, ün combat acharné s’engagea avec les Malais : deux Européens y périrent, et du côté des indigènes on compta vingt morts. Parmi les survivants, au nombre de trente, et qui furent faits prisonniers, la plupart étaient des chefs de Mindanao, entre autres le frère du roi. Les pilotes de la jonque purent enfin fournir des renseignements précis sur h situation des Moluques; leur chef déclara qu’il connaissait môme la maison de Francisco Serrâo à

P) Loc. cil., liv. VI, cap. IX ; e andando perdidos e sem saber ondeslavano nem esperança de ho saber nunca.

(2) Taghima, dit Pigafetta; Jagima, par 6°50', d’après Alvo.

ET LA PREMIÈRE CiRCEMNAVIGATION DU GI.OBE.

Ternale (‘). Ces informalions ranimèrent l’énergie des Espagnols, (jui purent croire celte fois-ci que la fin de leurs courses errantes était immiu'^nle. Sur la recommandalion des pilotes indigènes, les navires remontèrent la côte de Quipil, à l’esi du déiroit de Basilan. lis Iraversèrenl la baie de Sibuguey et de Duman(|uilas, jus(|u’au grand poiT de Maingdanao, de Pigafetia, dans lequel il convient de voir Tucucan, à la baie Illatia, où l’on découvrit une rivière qui roulait de l’or; l’endroit fut situé à de

latitude ouest de la ligne de démarcation et se trouvait donc dans le domaine portugais.

Il est difficile de retracer l’itinéraire des navires à partir de ce point, en se servant des seules indications fournies par les rapports de l’expédition. S éloignant de Quipit, ils suivirent d’abord une roule sud-est, passant devant l’ile dite ISibuco ('), par G° de latitude nord, mais qui n’est probablement pas autre chose que ie ca|) Quidapil, |)ar 7° de latitude nord; on arriva ainsi à I île Virano Balola(|ue ('*), à 5° de latitude nord, qn’on doit identifier avec le promontoire de 3Iindanao (pii renferme le port Bantangan, et non avec la région plus septentrionale autour de Coltabalo, bien que ce nom rappelle mieux l’orlbographe de Pigafelta. Le 20 octobre ('’), on avait reconnu les parages que nous venons de signaler, lorsipie survint une tempête d une violence exceptionnelle; on l’essuya à voiles feidées, et on vil à un moment donné les trois corps saints qui réapparurent an haut des mâts. On reprit ensuite la descente de la cote de âlindanao juscpi à son extrémité méridionale, à la baie de Sarangani. On aperçut alors la terre de Candicar, dans laquelle nous sommes tenté de voir la presqu’île de Pansican Gardant une course est, les navires s’a^ancèrenl entre

('•) Koteiro.

(2j Navarreie, CoUcciun, i. IV, p. 7G.

(3) Ciboco, d’après Pigafetta.

(9 Beraham Batolach, dit Pigafetta.

(^) Pigafelta; le 28 octobre, d’après l’édition française.

(6) Il est difficile d’y voir l’île Bahut, (onune le auggère A. da Mosio, !oc. (il , p. 91, si 1 0 n se tient aux latitudes d’Alvo.

MAGELLAN. LA QUESTION \)E^ MOI.UQUES

Candicar et l’île Sarangani, situées à l°40' de latitude nord (’), el Ton jeta l’ancre en rade d’un port, par 5”9' de lalilude nord, d’après IMgafella, ce ()ui est conforme à la réalité; la région était renommée |)Our ses pêcheries de perles et ses gisements d’or.

I^uani les indigènes qui vinrent rendre visite aux navires, il se trouva un vieillard qui acce|)ta de conduire l’escadre aux Moluques; le lendemain toutefois, les capitaines ayant conclu un accord avec lui, il voulut se dérol)er en même temps que les autres pilotes engagés avec lui, et on dut le retenir à bord de force. Lorsqu’on eut mis à la voile, un certain nombre de pirogues suivirent la flottille; mais le vent soufflant avec force, elle eut vite devancé les faibles embarcations indigènes. Vers minuit, l’escadre vint en vue de plusieurs iles, faisant partie sans doute de l’arcbipel Rarkai-along; on ne s’y arrêta pas plus (ju’à d’autres groupes d’iles ap|)artenant aux Kabalocsoe, (pie l’on entrevit le lendemain et dont on s’approcha considérablement pendant la nuit (^). Le vent s’étant calm(‘, les navires furent entraînés par le courant vers une nouvelle terre; les pilotes indigènes l’eurent à |)eine aperçue, qu’ils sautèrent par-dessus bord et atteignirent la côte à la nage, ainsi que le frère du roi de Mindanao (jui s’était attaché son lils sur le dos; l’enfant se noya avant d’arriver au rivage. L’île est désignée par Alvo sous le nom de Sangum et située par 3”40' de latitude nord ; Pigafelta l’appelle plus correctement Sangbir; c’est la plus grande de l’archipel de Sangi, qui constitue la jonction entre Célèbes et Mindanao. Mais une forte brise se leva de nouveau et empêcha les navires de doubler l’île; durant toute la nuit on courut des bordées; enfin, on parvint à passer le point difficile sous lèvent, vis-à-vis de plusieurs autres petites îles.

P) Le Roteiro a situé la dernière île, (ju’il appelle Semrrym ou Samyns, vers 5» de lalilude nord. Remarquons que les latitudes d’Alvo qui se rapportent à ces parages, sont toutes trop méridionales d’un degré en moyenne. Pigafelta fixe le même point par 5"9' de latitude nord et à cinquante lieues de Canit, dans Mindanao. Nous avons tenu compte de l’erreur caractéristique d’Alvo pour l’identification des points entrevus par les navires à la cote de Mindanao.

(2) Pigafelta énumère huit îles en double rangée : Cheana, Caniao, Cabiao, Camanuca, Cabaluzao (Kabalusu?], Gheai, Lipan (Lipang?) et Nuza.

ET LA l’REMIÈRE CIRCUMNAVIGATION DU CLORE.

Le temps élmil redevenu favorable, ia navigalion put êire reprise, grâce aux indicalions d’un des prisonniers de la jonque (‘), qui assura que les Moluques n’élaient plus distantes (jue de cent lieues. De Sangi on fit route vers le sud ^4 sud-est, jus(ju’à Pile de Sian, la Sian d’aujourd’hui, par 3° de latitude nord, séj)arée de la précédente |>ar l’arclupel Karakitang (2). Gardant sans cesse la même course, on distingua bienlôt l’ile Paginsara, c’està-dire Tagoelandang, Hoangou Biaro, par 2M0' de latitude nord (5). Est-ce la même que le pilote génois appelle Salabos ou Calibes (manuscrit de Paris) et où il remarqua, ainsi que Pigafetta, trois montagnes ti-ès élevées?

Mettant le cap davantage sur le sud-est, on passa entre deux ilôts habités qui s’étendaient nord-est et sud-ouest; le premier est appelé 8uar ou Zoar, par de latitude nord ; l’autre, Mean, par 1"30' de latitude nord ; ils sont identiques, sans doute, à Majoe et Tifore. Les Espagnols voulurent atterrir pour prendre de l’eau potable, le pilote indigène leur ayant annoncé que Ion était pres(|ue à destination; on se rappelle, en effet, que les Portugais avaient répandu le bruit que les 3loluques étaient dépourvues d’eau suffisante pour leur propre population ('^). On renonça pourtant à descendre à Suar et Mean, lorsque les pilotes eurent assuré qu’il y avait lieu de redouter une attaque des 4 à 300 insulaires, d’un naturel beaucoup plus farouche, parait-il, que les indigènes des îles aux épices. De Mean on suivit la route vers le sud-sud-est, toutes voiles rentrées pendant la nuit. Le lendemain matin, le 8 novembre 1321 (•"), les MoliKjues se montrèrent à l’Iiori/on; on mit directement le cap sur les plus rapprochées et l’on passa entre Mare et le

P) Hekheua, lac. cit.

(2; Pigafoüa rapporte f|ue I on aperrut citKi nouvelles îles : Cliiama (Kima?j, Caracliila dvarakitang’j, Lara (même nom aujourd’hui), Zanglialura (Sangaluan), Cian (Sian); ensuite, ce qui n’est guère possible si l’on était passé par Sian, on aurait entrevu l’île Taïaut, qui se trouve beaucoup plus au nord.

(3) Alvo, par erreur, dit lü“10' de latitude nord.

pq « Les sondages efieclnés aux Moluques, observe Pigafetta, constatèrent presque partout des fonds de cent et deux cents brasses, contrairement aux légendes des Portugais, qui prélenflirent que la navigation y était impossible è cause des bas-fonds et du' ciel brumeux et obscur. »

(■q Le 6, d apres Pigafetta; à la fin du mois d’octobie, rapporte Castaniieda, loc. cil liv. VI, cap. IX. > • ' •»

pic de Tidore. Kn face du port de celle ile, on jela enfin l’ancre, la sonde accusant encore des profondeurs de vingt Lrasses. Les navires fureni pavoises el loulcs les grosses bombardes lirèrent plusicuirs salves en signe de joie. « Nous alleignîmes le but de notre expédilion, dit Pigafella, après une navigation de vingt-sept mois el deux jours (^). » Depuis le départ de Zebu, ciiHj hommes avaient succombé, sans compter les trois marins (jui étaient restés à Brunei.

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