LE NIRVANA
La réaction contre les dogmes néantistes procède d’un sentiment intime, inné chez l’homme et dont en vain il a essayé de se libérer.
C’est le sentiment même de la vie répugnant par essence à la mort, à la destruction totale, à l’annihilation. Cependant il est en nous une notion de liberté morale qui nous porte à étudier de près ces instincts et à les rejeter, dès qu’ils paraissent injustifiés. On peut même affirmer que cette étude s’opère avec partialité, dans le sens négatif, et cela par une double manifestation de notre indépendance : crainte de sacrifier à un orgueil étroit et égoïste, révolte contre des responsabilités que nous n’avons pas conscience de mériter.
L’homme s’est-il créé lui-même ? A-t-il forgé de sa propre volonté l’instrument physique et mental qu’il est appelé à utiliser en cette vie ? Ici la
réponse n’est pas douteuse. L’homme n’est qu’une résultante portant en elle-même la somme et le produit de facteurs inconnus et qu’il n’a pas été appelé à choisir. D’où le désir très vif et très naturel de ne pas supporter au delà de cette vie les conséquences d’une opération dont les termes ne sont pas de son fait. D’où, en un mot, le système de la mort définitive et sans retour.
Par contre, l’Analogie dit que l’homme n’est qu’un produit, qu’un anneau d’une chaîne, qu’une formule d’évolution, et que, par conséquent, il est inadmissible que, cette entité personnelle étant désagrégée, la chaîne n’ait plus d’autres anneaux, que l’évolution s’arrête et que l’état humain ne devienne pas à son tour facteur d’autres opérations de la vie universelle.
Notre intérêt présent, immédiat, serait le néant. Mais contre cet intérêt, la logique, appuyée sur les constatations mêmes de nos facultés mathématiques et positives, proteste à tel point que, bon gré mal gré, l’homme interroge éperdument la Nature, les souvenirs du passé, les rêves de l’imagination, les axiomes de la Science et leur demande la vérité.
Les Métaphysiques et les Religions ne sont que des efforts vers la connaissance, des essais de réponses à l’Eternelle Question, la plus douloureuse, la plus poignante de toutes :
Cette vie est-elle la seule que nous devions vivre ? En a-t-il été, en sera-t-il d’autres ?
Tout d’abord, l’Homme, vraiment en possession
de sa raison, rejette ^les prétendues révélations des religions sacerdotales, Judaïsme, Mahométisme, Brahmanisme ou Christianisme. Il n’y a pas à refaire ici la critique, tant de fois émise avec tous ses développements nécessaires, de ces conceptions anthropomorphiques de ciel paradisiaque ou de Géhennes infernales qui sont antipathiques à toute notion d’équité.
Entre le Néant absolu, après la mort, et le jugement définitif qui condamne l’être à une éternité de tortures ou l’élève à une éternité de bonheur, il n’existe point de différence au point de vue de la logique. Les deux hypothèses se heurtent à une injustice flagrante et à Un illogisme inacceptable.
Il est inadmissible que quelques années d’existence sur cette terre constituent les éléments d’un verdict sans appel, comme il est inadmissible qu’une manifestation vivante aussi imparfaite que l’homme soit le but ultime de tous les efforts de la Nature.
C’est donc dans cet état de trouble conscienciel, alors que se soustrayant à l’action des religions dites inspirées, l’Européen s’était rejeté avec une sorte de passion vers la doctrine néantiste, expression d’une désespérance et d’un dégoût que justifiaient les pratiques cléricales, c’est en cette période d’anxiété que les antiques enseignements de la Métaphysique orientale se sont présentés à lui, et obéissant à son désir de vivre, l’Occidental les a étudiés avec ardeur, constatant bientôt que, parmi leurs obscurités, se détachaient certains
points d’une netteté et d’une profondeur incomparables.
Il y était d’ailleurs préparé par ses récentes constatations, dont Darwin, Haeckel et récemment le docteur Lebon avaient été les vulgarisateurs, aussi par les progrès magnifiques des travaux chimiques sous l’impulsion des Lavoisier, des Faraday, des Crookes, des Curie, même, pour n’être injuste envers personne, par les tentatives des Mesmériens et des Spirites, enfin par les observations astronomiques.
Pour la première fois, par l’intelligence de l’Evolution, de la division infinie et de la dissociation de la matière, de l’immensité des temps et des mondes, aussi par une vague perception de forces extra-humaines et encore mal définies, il avait l’intuition d’une éternité d’action dont l’humanité n’était qu’une modalité provisoire.
A la plupart des questions jusqu’ici insolubles, le Bouddhisme, — pourquoi ne pas le nommer ? — appâtait des solutions nouvelles, d’apparence satisfaisante et appuyées sur des conceptions analogiques tentantes pour l’esprit raisonneur.
Ce système de la Nature, montrant l’incessante marche des choses, du gaz au minéral, puis au végétal, puis à l’animal, puis à l’homme, avec enfin la conception de l’intermédiaire entre la matière et l’esprit, cette révélation attendue des trois mondes, matériel, intellectuel et psychique, surtout, peut-être cette conception de l’Astral qui constitue pour l’Occidental toute une révolution
dans l’effort mental, le Bouddhisme fut pour le travailleur une ouverture d’âme sur des horizons nouveaux, mais déjà pressentis.
En même temps tombait le ridicule dédain par lequel, pendant des siècles, avaient été poursuivis les travaux de la Kabbale, des Gnostiques, des philosophes Hermétiques : il y eut, il y a encore chez l’Occidental, une surprise irritée d’une si longue ignorance, surprise qui, ainsi qu’il arrive toujours, se traduit encore chez le plus grand nombre par une résistance d’entêtement et d’hypocrisie.
Mais il faut compter aussi avec la paresse innée en l’homme et qui, ne l’oublions pas, est loin de constituer une anomalie. Le travail n’est qu’un inévitable accident dont le but est le repos. Si le repos vrai, la satisfaction parfaite, matérielle et morale pouvait être acquise sans fatigue et sans surmenage, qui donc songerait à s’en plaindre ? Qui donc regretterait la lassitude et l’épuisement ?
Or la paresse conseillait à l’homme soit d’accepter les théories toutes faites des religions, soit de s’en tenir à la théorie néantiste. C’étaient là deux solutions précises, nettes, qui débarrassaient l’homme du souci des problèmes, résolus comme par miracle.
Quand il fut parlé des enseignements de la Kabbale ou du Bhagâvat Gita, on s’aperçut que la situation devenait tout autre. Tandis que les religions — et le matérialisme dogmatique n’est qu’une religion — déniaient le droit à l’examen,
érigeant leurs théories en axiome et en postulata, la Science nouvelle — appellation sous laquelle nous groupons toute une série de sciences tendant au même but qui est la Vraie Connaissance — la Science nouvelle a fait appel aux facultés les plus délicates de l’entendement : elle exige chez celui qui s’y adonne une abstraction absolue des enseignements déjà reçus, en ce qu’ils ont de routinier et d’autoritaire, une conception toute nouvelle des choses, prises non en bloc, mais au contraire dans leurs infinis détails, jusqu’à une sériation de plus en plus divisée qui mène l’esprit non plus par sauts et par bonds comme dans les religions, mais au contraire par des degrés si rapprochés qu’ils finissent par ressembler à une pente douce.
En un mot, pour apprécier la Science nouvelle, il est nécessaire de procéder non plus par vastes synthèses, allant de la création à la fin du monde, mais de suivre analytiquement le processus des forces, depuis leur émanation dü Grand Tout jusqu’au terme de l’évolution, si terme il y a.
Pour les premiers surtout qui s’adonnèrent à ces études, les difficultés étaient énormes, d’autant plus qu’ils n’avaient à leur disposition que des éléments incomplets, très parcimonieusement révélés par ceux qui en étaient les détenteurs plus ou moins autorisés, écrits dans des langues dont le mécanisme et le sens ne leur étaient pas familiers, à supposer même qu’ils le fussent à ceux qui prétendaient les mieux connaître et qui, par une faiblesse très humaine, tenaient à établir qUe leurs
intelligences, infiniment supérieures à celles des médiocres, comprenaient même l’incompréhensible et ne jugeaient pas le vulgaire digne d’explications.
Il y a du prêtre dans tout révélateur. Il se plaît à se tenir dans une ombre de sanctuaire et jouit volontiers de l’effarement des néophytes.
Ce fut en ces conditions défavorables que quelques occidentaux se mirent à l’œuvre et s’aperçurent bientôt que les « Maîtres » le plus souvent n’expliquaient pas tel ou tel point trop subtil par cette unique raison qu’ils ne l’entendaient pas eux-mêmes et se refusaient à répondre à certaines questions parce qu’ils en ignoraient la réponse.
En cette partie du monde que nous habitons, l’homme n’est pas d’esprit nébuleux et la transcendance lui est antipathique. Il veut la vérité, mais claire, nette et positive. Quel que soit le travail nécessaire à cette illumination, il consent à s’y livrer. Mais il n’admettra jamais qu’on lui impose une foi en des mots dont la signification ne s’affirme pas à son esprit.
Parmi les conceptions de la métaphysique orientale, l’une des plus intéressantes est sans contredit celle qui se formule par le vocable : — le Nirvana.
C’est elle qui doit répondre à cette intime curiosité de notre être, celle de l’Avenir, du Devenir, de la Sanction.
Il est bien entendu que dans l’exposé qui va suivre, nous acceptons sans les discuter, les hypothèses de la Science Orientale. Nous nous effor-
çons seulement de les rendre plus nettes, appréciables aux intelligences afin que plus tard elles soient soümises à l’examen. Nous n’avons d’autre ambition que d’étudier nous-mêmes, en fournissant quelques matériaux aux études d’autrui.
Nous admettrons donc, sans chercher à en établir la raison d’être ni la justice, l’acte premier de différenciation qui a créé la vie, puis cette involution qui est le pseudonyme de la Chute, enfin le passage de l’Individualité, de l’Ego à travers les phases de l’existence objective.
La vague de vie a roulé à travers les mondes, les gaz se sont formés, puis se sont condensés, puis les minéraux ont évolué en végétaux, se sont transformés en animaux. Enfin, l’étincelle, échappée comme une semence du Foyer éternel, s’est emprisonnée dans la forme humaine dont elle cherche à s’évader.
A la mort de l’homme, l’Ego, comme le captif qui jette derrière lui ses fers brisés, sort, mais meurtri physiquement et moralement. Il a contracté pendant cette longue réclusion des maux qui semblent inguérissables et qui constituent ce qu’on appelle son mauvais Karma. Il est libre, mais en apparence seulement : car il resterait continuellement l’esclave de la souffrance, il porterait éternellement le fardeau des souvenirs, des regrets et des remords, si la nature bienfaisante ne lui accordait le répit d’un long sommeil pendant lequel il éprouve les joies de l’oubli et les illusions des rêves.
En un mot, l’âme humaine, délivrée des liens matériels, mais encore chargée des souillures de la vie terrestre, se débarrasse peu à peu de ce qui n’était pas intimement lié à elle, des tendances et des passions qui n’avaient été que superficielles ou que d’autres tendances meilleures avaient contrebalancées. Le corps astral, moule physique, puis le Corps du désir, Kama Rupa, se dissolvent, et alors l’Ego entre en état de Dévakhan, état de prostration extatique, sommeil de l’âme, ne laissant subsister dans la conscience que l’illusion des bonheurs poursuivis et rêvés.
Cette conception, si étrange qu’elle puisse paraître au premier coup d’œil, est en tons cas moins illogique que l’hypothèse d’un paradis ou d’un enfer éternels, résultant des mérites ou des démérites d’une courte existence.
Mais elle se complique de cette autre idée que la vie de l’homme, de la naissance à la mort, n’est qu’une journée de l’existence totale impartie à chaque Ego, et séparée, par le repos dévakhanique, d’autres journées dont l’ensemble constituera la vie normale et complète.
De même que, sur la terre, dans la vie telle que nous la percevons, l’homme, le soir venu, s’endort pour se réveiller le lendemain et pour continuer sa tâche, soit pour parfaire son éducation, soit pour s’élever dans la société ; de même, l’homme, la mort venue, s’endort dans le Dévakhan pour ensuite s’éveiller et reprendre l’œuvre de son per-
fectionnement ou plutôt de sa libération définitive.
Tout homme se met au lit avec la responsabilité, latente ou ressentie, des actes bons ou mauvais qu’il a accomplis pendant le jour. A-t-il bien agi, acquis quelque progrès, surmonté quelque difficulté, au réveil il se sentira frais et dispos, armé de santé et de lucidité pour continuer sa route.
Supposez, au contraire, un homme qui s’est couché après une orgie ; il s’éveillera la tête lourde, le cerveau troublé. S’il ne réagit pas contre cette dégradation, il tombera de nuit en nuit, de sommeils en réveils, à l’état de brute, sans parler des infirmités qui l’attendent et qui s’aggraveront sans cesse. Ce sommeil, cependant, il pourrait l’utiliser pour son amendement. La nuit apporte un calme relatif à ses méninges surexcitées ; l’ivresse s’est dissipée ; on peut dire que chaque matin il rentre dans une vie nouvelle et il ne tient qu’à lui de la faire honorable et morale. Ce qui pèse sur lui, c’est son acquit, ce que les Hindouistes appellent son Karma ; mais il ne tient qu’à lui de le modifier, de l’améliorer. Plus le sommeil aura été long et profond, et plus il est apte à se ressaisir.
Ainsi du sommeil dévakhanique. L’Ego s’est endormi, chargé de son Karma. Là aussi viendra le réveil. Après cette longue sédation qu’on évalue à dix ou quinze siècles, l’Ego revient à la notion des choses, chargé du Karma dont la force ne s’est pas diluée pendant ce repos. Il faut qu’il recom-
mence la vie. Sa forme corporelle et son corps astral s’étant dissous pendant son sommeil, il reprendra une envoloppe humaine, celle pour laquelle ses dispositions karmiques lui donneront une affinité. Il y a là une des formes très intéressantes de la sélection et de l’adaptation. L’être humain, par l’acte d’amour, crée un terrain auquel s’adaptera un Égo susceptible d’y fructifier. Ce n’est pas parce qu’un père est ivrogne que son enfant le sera, mais c’est parce que l’Ego était celui d’un ivrogne qu’il choisira pour revivre le père ivrogne.
Malgré la subtilité de ces conceptions, nous y découvrons cependant une logique remarquable et cette règle morale que : meilleur sera le Karma emporté par l’homme en Dévakhan et meilleur sera son sort en réincarnation.
Mais ces réincarnations ne peuvent s’éterniser, elles doivent amener une solution, c’est-àdire ce que nous appellerions volontiers la mort définitive. De plus, comme nous admettons que, quelles que soient les vicissitudes des réincarnations, elles finissent toujours par l’amélioration du Karma, nous arrivons à demander quelle est la fin, quel est le suprême état d’élection. LaScience orientale répond : le Nirvâna.
Reprenons la vie de l’homme et essayons de nous rendre compte de la véritable nature des progrès qu’il doit accomplir. La méthode analogique veut que nous trouvions, dans les faits certains
de la vie présente, des détails qui nous mettent sur la voie.
Posons d’abord en principe que la vraie raison de la souffrance, c’est le besoin, sous* quelque forme qu’il se manifeste, même sous sa forme passionnelle de désir. Le désir et le besoin entraînent l’effort qui est le substratum de toute souffrance.
La première notion que nous possédions du bonheur, c’est l’absence d’effort et par conséquent de souffrance. Notre vie n’est qu’un long effort pour supprimer la nécessité de l’effort ; c’est dire que nous ne connaissons d’autre vraie béatitude que le repos, c’est-à-dire la satisfaction du besoin sans effort.
Or, il est à remarquer que, lorsque nous venons au monde, nous apportons, acquis déjà, le fonctionnement intérieur de notre organisme, non seulement sans qu’il nous soit nécessaire de le mettre en mouvement, mais encore sans qu’il nous soit possible d’agir sur lui. Le cœur bat, les poumons respirent, et, plus intimement encore, le sang circule, sans qu’il existe ni puisse exister un effort de notre part. N’y a-t-il pas là un effet de Nirvanisme à noter, c’est-à-dire l’existence sous son aspect réflexe, indépendante de notre volonté, quelque chose comme une primordiale libération de l’effort ?
Allons plus loin : l’enfant se traîne à terre, on lui apprend à marcher, vous savez au prix de quelles chutes et de quels horions. Puis un jour vient où il se dresse sur ses pieds, il va devant lui. Quel-
ques mois se passent, et il marche si droit et d’un pas si sûr que cette action, qui lui paraissait si compliquée, ne nécessite plus de sa part ni attention ni effort. Il a atteint le stade réflexe de son appareil locomoteur.
Notons ensuite l’éducation, la lecture, si malaisée au début, puis devenue un travail machinal ; le calcul auquel la mémoire se plie si parfaitement qu’il s’opère instinctivement et sans méditation. Aussi l’acquisition d’une langue étrangère, alors qu’on arrive à penser en cette langue.
Ces faits d’ordre courant ne nous ouvrent-ils pas des horizons sur l’état Nirvânique suprême ?
Le Nirvâna, nous disent les enseignements ésotériques, n’est pas l’annihilation absolue.
Puis un autre mot énoncé éclaire singulièrement la question : Le Nirvâna, c’est l’omni-science.
Et, ici, je note dans ces enseignements une contradiction flagrante : d’après eux, le Nirvâna serait l’absorption de l’individualité dans le grand Tout, Atma-Parabrahm ou Ain Soph. Et cependant ils ajoutent que des Egos, arrivés au Nirvâna peuvent, dans un élan d’altruisme suprême, se décider à revenir sur terre où ils restent, paraît-il, à l’état invisible. Ce sont les Nirvanakayas.
Mais alors, si en Nirvâna, certains élus peuvent ressentir encore de la pitié pour leurs ex-semblables, comme la pitié est une forme de la souffrance et du désir, il s’ensuivrait que le Nirvâna ne serait point, même au dire des docteurs ésotériques, un état de béatitude définitive.
Nous prévalant de ces réflexions, nous arrivons à en conclure que le Nirvâna n’est que le degré supérieur du Dévakhan.
Et, continuant l’analogie indiquée plus haut, nous disons que tout progrès accompli qui supprime en premier lieu le désir de l’effort, puis l’effort luimême, puis la notion de l’effort est un pas en avant, une ascension vers l’état Dévakhanique d’abord, puis Nirvânique.
Karma n’est alors que le résidu des progrès non accomplis et qu’il reste à accomplir.
Nous admettons trois stades, physique, intellectuel et psychique.
L’accomplissement du stade : physique, c’est la satisfaction complète et normale de l’évolution organique. C’est en réalité celui que nous devons accomplir sur cette terre en sa plénitude. D’où cette règle que l’homme qui meurt, soit parce qu’il n’a pas travaillé dans la mesure de la Nécessité, soit qu’il a renoncé à la vie par le suicide, arrive dans le Dévakhan, après seulement qu’il a accompli un stage proportionnel à la portion de vitalité dont il est comptable envers la nature. Il se trouve en plus en déficit de tout le Karma moral qu’il n’a pas acquis, et devra payer sa dette en réincarnation.
Venons à l’accomplissement du stade intellectuel.
L’homme sur cette terre doit acquérir les connaissances adéquates à sa nature, de telle sorte que ces connaissances fassent en quelque sorte
partie inhérente de son être ; il faut qu’elles aient été acquises si normalement, si régulièrement, qu’elles se soient infusées en lui assez intimement pour qu’il les possède, sans avoir en quelque sorte la notion de l’effort que leur acquisition ou leur conservation ont nécessité. On ne sait bien que ce qu’on serait étonné de ne pas savoir.
L’absence de ces connaissances constitue un Karma mauvais qu’il faudra rectifier dans sa réincarnation.
Enfin, le stade psychique de justice, s’accomplit peu à peu sur cette terre à cause des efforts physiques et intellectuels qui en détournent l’homme. La conscience première de l’homme trouve difficilement, même en sa plus grande délicatesse, les règles positives de la Justice réelle. Les circonstances, les contingences dont il n’est pas maître troublent sans cesse la limpidité de cette conscience. Tel se croit équitable qui obéit à une considération intéressée et méconnue de la meilleure foi du monde. Notre meilleur Karma en ce sens est le désir de l’acquérir.
Reprenons cette filière.
Le progrès physique définitif, c’est quand le désir de vivre physiquement est aboli, que l’effort pour la vie n’est plus, que la notion de cet effort, t ^uvenir ou regret, a disparu. En un mot, quand la vie n’est plus qu’un état réflexe, s’accomplissant par soi-même sans que la volonté intervienne. L’homme est arrivé, au plus haut degré
sur le plan physique quand il vit sans savoir qu’il vit, quand la vie « est » par elle-même.
Le progrès intellectuel est accompli quand nous savons tout, sans que subsiste le désir de savoir, l’effort d’apprendre ni la notion que la science existe. C’est l’accession au monde astral, dans lequel le Savoir est tout, pénètre tout, absorbe tout. Le Savoir est l’atmosphère astrale « Akaça. »
Reste le progrès psychique ou de justice. Il semble que cette notion soit mieux que les autres facile à saisir. Ne connaissons-nous pas certains hommes qui pensent juste, qui jugent juste, et en quelque sorte sans effort, comme par intuition ?
Mais encore nous savons qu’ils agissent sous l’influence de faits extérieurs, sous la pression de considérations modifiables. Dans leur conscience se livre le combat du pour et du contre. Le juste ne s’édifie que par contradiction de l’injuste.
Le progrès n’est accompli que le jour où le juste est en l’Ego sans que subsistent ni le désir d’être juste, ni l’effort pour discerner le juste, ni la notion que le juste existe ou peut ne pas exister.
L’Ego arrivé à cet état se trouve donc dans les conditions suivantes ;
Il vit à l’état radiant, éthéré, peu importe le mot, sans éprouver le désir de vivre, sans effort pour vivre, sans notion de vivre.
Il sait, sans désir de savoir, sans effort pour savoir, sans savoir qu’il sait ni que le savoir existe.
Il est juste, sans désir de justice, sans effort
vers la justice, sans notion que la justice existe ou puisse ne pas exister.
Les Hindouistes disent encore : — Le Nirvâna est ; il n’existe pas.
N’est-ce pas exactement conforme à nos définitions ?
Exister, c’est avoir le désir, l’effort et la notion de l’existence.
Etre, c’est être, en absolu, sans relativité-
Dans le Dévakhan, l’Ego existe, parce que la période de la lutte n’est pas terminée.
Dans le Nirvâna, l’Ego est dans l’infinie jouissance de l’être, sans notion du non être.
Les Nirvâhni qui aspirent à revenir sur la terre ne sont arrivés qu’à la limite extrême du Nirvâna et ne s’y sont pas plongés tout entiers.
Le désir implique la crainte. En Nirvâna, l’Ego est sans crainte, donc sans désir.
L’effort implique la résistance. En Nirvâna, la résistance n’est pas, donc l’effort est inutile.
La notion implique l’ignorance. En Nirvâna l’Omniscience détruit la possibilité de l’ignorance.
Sommes-nous parvenus à rendre plus claire cette conception du Nirvâna. Nous y avons tâché sans grand espoir d’avoir réussi.
Maintenant, Dévakhan, Nirvâna répondent-ils, a des réalités, ou n’est-ce là que des visions ingénieuses de métaphysique transcendantale ? Nous l’ignorons et l’ignorerons sans doute toujours, car il nous faudrait d’abord résoudre le grand problème:
Pourquoi la vie ? Pourquoi le désir ? Pourquoi l’effort ? Pourquoi la notion ?
Enigme dont Parabrahm a gardé le mot.