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LA SCIENCE OCCULTE

Comment se peut-il faire qu’un journaliste, un Parisien, un romancier, imbu dès sa première adolescence des principes du scepticisme le plus absolu, railleur de tout ce qui touche de près ou de loin au fantastique qui lui a toujours inspiré une curiosité, analogue à celle qu’éprouve un enfant en face d’une porte fermée, mais en même temps la défiance la plus absolue, ait été amené tout à coup à se préoccuper de ces questions singulières, si faciles à trancher par la négation sèche ?

C’est ce que je vais expliquer en toute franchise, montrant le point de départ et le chemin parcouru.

Un jour, chez un de mes amis, journaliste comme moi et non des moins connus, je m’étais hasardé à émettre cette idée qu’après tout, puisque tout ce qui nous entoure exerce nécessairement une

action sur nous, il n’était pas déraisonnable d’admettre que les grandes forces cosmiques, dont la puissance est si formidable que nous pouvons à peine la calculer avec les instruments dont nous disposons, eussent aussi une influence sur notre existence et sur les conditions de notre évolution.

Deux jeunes gens qui étaient là me poussèrent à développer ma pensée, ce que je fis sans aucune résistance, étant bavard, en Parisien-né que je suis. Mes interlocuteurs m’écoutaient avec plus de curiosité peut-être qüe de sympathie, pourtant sans malveillance, mais avec ce quasi-sourire qui signifie :

« Va, mon bonhomme, patauge. »

Je fis cependant bonne contenance et, quand nous sortîmes, l’un d’eux m’accompagna et nous continuâmes à causer. Or, dans les quelques paroles que j’entendais, je percevais je ne sais quoi de bizarre et pourtant de net qui me surprenait d’autant plus qu’il était question de survivance de l’âme, point sur lequel j’avais toujours été intraitable.

Mais les arguments étaient si nouveaux, si frappants en même temps, que tout en me débattant ainsi qu’il convient, quand on a de longue date son siège fait, j’étais pris d’un véritable intérêt.

— Connaissez-vous le Lotus ? me demanda mon interlocuteur.

Le Lotus ! Ce nom à parfum essentiellement asiatique, loin de me séduire, me remit subi-

tement en défiance, ^interrogeai ; il s’agissait d’une revue mensuelle, vouée aux études ésotériques, encore un mot qui ne disait rien qui vaille, mais enfin, comme j’ai le profond respect pour le papier imprimé, je reçus la brochure rouge qui m’était offerte et je l’emportai chez moi.

Elégante en somme, et d’aspect quelque peu diabolique avec sa couverture rutilante et son monogramme sanscrit, — j’avais autrefois pioché le Desgranges pour ma satisfaction personnelle, — inscrit dans un rayonnement.

Celui-là se trompera étrangement qui, me remettant une feuille noircie, quelle qu’elle soit, pourra croire un instant que je ne la lirai pas. J’ai lu trois mille volumes pour écrire un dictionnaire, je lis du matin au soir et je sais par cœur jusqu’aux annonces de tous les journaux. Une brochure de plus ne pouvait me faire peur. A peine rentré chez moi, j’ouvris le Lotus, dont le texte serré était un peu rébarbatif... je lus la première page et... je dus m’arrêter ; en toute franchise, je dois avouer que je n’y comprenais absolument rien.

Il était question, dès le début, de Parabrahm, de Sthula sharira , de YAtman divin. Ce mot de divin m’agaçait, mais comme j’aurais voulu jeter la brochure en traitant les écrivains de cléricaux, tout au moins voulais-je m’en donner le droit en sachant pourquoi je les injurierais.

Et j’achevai la brochure, sans y comprendre rien de plus.

Ceci pourtant, c’est que je trouvais là des preuves indéniables d’une très grande somme de travail, mise au service d’une science que je pouvais d’autant moins contester qu’elle m’était plus étrangère.

J’ai toujours estimé qu’avant de railler quelqu’un, il fallait au moins en savoir autant que lui.

Je veux citer un passage d’un article de Dramard, un des plus ardents propagateurs de la science nouvelle, mort à la peine. Ces lignes m’avaient tout particulièrement frappé :

« Que les déshérités prennent courage et qu’ils se gardent bien surtout de répudier l’enthousiasme humanitaire, le dévouement désintéressé,, l’amour de la justice et la foi au progrès, qui ont permis à leurs devanciers de faire tant de chemin depuis près d’un siècle. Qu’ils se souviennent également que la diffusion des lumières est la principale source des progrès accomplis et des hautes aspirations de notre époque. Dans la France libre-penseuse, les prêtres du christianisme dégénéré ne sont plus à craindre, mais il faut se méfier des masques sous lesquels se cachent les obscurantistes désireux d’exploiter l’avenir. Ce ne sont pas les formules du dogme qui constituent le prêtre, non plus que l’habit, c’est la répudiation de la science et de la raison, en faveur d’un credo quelconque... »

N’y avait-il pas là une théorie large et largement exprimée ?

Je me procurai lesViuméros parus du Lotus (l) et bientôt je ressentis une très réelle sympathie pour ce groupe d’hommes, très forts, parlant excellemment une langue de haute philosophie, les Gaboriau, les Barlet, les Guymiot, les Amaravella, en même temps qu’une sorte de stupéfaction en face d’une des personnalités les plus étranges et en même temps les plus puissantes que j’aie jamais rencontrées — littérairement et philosophiquement — s’entend.

Je veux parler de madame Blawatsky.

Je ne connaissais ce nom que par quelques lignes plus que désagréables qui lui avaient été consacrées par la Revue scientifique où elle et ses amis étaient très nettement traités de fous et de jongleurs.

Jelussaréponse.Tudieu! quelleverve, quelle netteté dans la riposte. Elle me fit l’effet, pour l’âpreté de la discussion, d’un Veuillot des bons jours.

Mais ceci n’était que de la polémique personnelle et l’indignation fait le journaliste aussi bien que le poète.

Les articles philosophiques de madame Blawatsky me rassurèrent. Il y avait là plus et mieux qu’un emballement encoléré, il y avait une force très réelle, mise au service d’une cause que je n’appréciais pas bien encore, mais qui se résumait en un ardent amour de l’humanité.

(i) Le Lotus rouge a cessé de paraître. Sa collection difficile à trouver constitue l'encyclopédie la plu6 intéressante de la science nouvelle.

« Les missionnaires théosophes, dit-elle quelque part, visent à une révolution sociale. Mais c’est une révolution toute morale, et lorsqu’elle sera accomplie, lorsque les masses déshéritées auront compris que le bonheur est entre leurs mains, que richesse ne donne que soucis, qu’heureux est celui qui travaille pour les autres, car les autres travaillent pour lui, lorsque les riches sentiront que leur félicité dépend de celle de leurs frères — quelle que soit leur race ou leur religion — alors seulement le monde verra poindre l’aube du bonheur. Le seul dieu que nous devons servir, c’est l’humanité, et notre seul culte est l’amour du prochain. En faisant du mal à ce prochain, nous nous blessons et nous faisons souffrir nous-mêmes. Lorsque nous renions nos devoirs fraternels et refusons de considérer un païen comme notre frère, aussi bien qu’un Européen, nous renions l’humanité, voilà notre religion et nos dogmes. »

Ce serait manquer à la bonne foi que de nier qu’en dehors de l’estime profonde que m’inspirait le très grand talent déployé tant par madame Blawatsky que par sa petite troupe pour la défense de la Théosophie — malgré les protestations que m’a inspirées et m’inspire encore cette dénomination archaïque et fausse — je n’aie été attiré par le caractère surnaturel de ces études.

Avant d’aller plus loin, je dois parler de deux livres particulièrement curieux que je me procurai au début de ces travaux, tout à fait nouveaux en

apparence pour moi, qui cependant se rattachaient à des préoccupations qui m’avaient hanté toute ma vie. Ce sont : le Traité élémentaire de Science occulte , par Papus, pseudonyme de M. Gérard Encausse — et le Monde occulte, de Sinnett.

Je parlerai d’abord du second de ces ouvrages qui m’ouvrit des horizons absolument inconnus.

M. Sinnett est l’ancien éditeur du journal The Pioneer , organe officiel publié aux Indes Anglaises.

Lancé en 1881, ce livre fit connaître l’existence de la Société théosophique , fondée par le colonel Olcott et madame Blawatsky.

Voici le programme de cette société que je donne d’après la version définitive publiée par la Reçue théosophique , dirigée par madame Blawastky et madame la comtesse d’Adhémar, et qui pour l’érudition — et, ajoutons-le, l’intolérance philosophique peut-être un peu outrée — remplaça d’abord le Lotus , suspendu à notre grand regret.

Qu’est-ce que la Théosophie ? (1)

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