‹ Magie pratiqueChapitre 3 sur 31 · WILLIAM CROOKES · texte numérisé non relu

WILLIAM CROOKES

Né en 1832, occupant dans le monde scientifique de son pays la situation la plus haute et la plus enviable, astronome égal aux plus renommés, professeur de chimie, ayant découvert des métaux nouveaux et enrichi la science d’observations géniales, honoré par l’Institut de France d’une récompense exceptionnelle, juré à l’exposition d’électricité de Paris en 1881, inventeur des lampes électriques où la production d’un vide presque parfait augmente considérablement l’intensité de la lumière, ayant, comme 1 ’avait fait notre Chevreul, rendu à l’industrie et notamment à la teinture les plus signalés services, auteur de traités sur les couleurs d’aniline, ayant consacré de longues années de sa vie à l’assainissement de sa ville ' natale, une capitale de quatre millions d’habitants,par la reconstitution de son système d’égouts, tel est William Crookes, jusqu’ici, pour le' lecteur

impartial, type du savant dévoué et intelligent, inventeur du radiomètre, théoricien de la matière radiante, analyste des terres rares par la spectroscopie.

Il ne viendrait à la pensée de personne que ce fût là la biographie d’un fou.

Son nom est, en Angleterre, l’équivalent de ceux, en France, de Pasteur, de Wurtz, de Chevreul, de Berthelot ou de Poincaré.

Lorsque Crookes affirme l’existence d’une force psychique, ayant ses caractères et son, énergie propres, agissant en dehors du corps humain, quand, modeste et défiant de lui-même- comme tous les vrais savants, il met sous nos^yeux le procès-verbal des expériences auxquelles il s’est livré, qu’il a contrôlées, non seulement par ses propres sens, mais encore au moyen d’appareils de précision, enregistreurs automatiques identiques à ceux qui lui servent à vérifier les opérations les plus délicates de la physique ou de la chimie, devons-nous à priori supposer qu’il se trompe ou qu’il nous trompe ? Pourquoi ce savant, qui ne commet aucune erreur lorsqu’il s’agit des plus difficiles recherches dans les sciences exactes, deviendrait-il tout à coup un ignare et un malhonnête homme ?

Du reste, comme nous allons le voir, le plus grand mérite de Crookes est d’avoir fait rentrer les recherches jusqu’alors entourées d’un caractère mystérieux dans le domaine des sciences exactes ; en cela il a rendu à l’esprit humain et au

progrès un service dont on ne saurait lui être trop reconnaissant. Il ne s’agit plus ici d’incantations, de cérémonies théâtrales, de mystères que nul ne peut connaître : toutes ces expériences peuvent être et ont été en effet cent fois renouvelées.

William Crookes ne s’affuble pas d’une robe à enluminures cabalistiques et ne se coiffe pas du bonnet pointu de Parapharagaramus : nous avons en face de nous un savant moderne, très simple, très défiant, s’entourant de toutes les garanties imaginables, offrant aux incrédules toutes facilités de vérification. D’ailleurs, depuis qu’il s’est livré à ces expériences, Crookes a-t-il cessé de s’occuper des questions de science pratique ? Dernièrement encore, la Revue scientifique publiait ses derniers travaux sur la constitution moléculaire des atomes.

En 1888, — étant président de la société chimique de Londres, il a provoqué l’admiration de tout le monde savant, en construisant une hypothèse capable de rendre compte de l’origine de ce qu’on pourrait appeler les espèces de la chimie, en prouvant la nécessité d’admettre, notamment dans les bases, l’existence d’une sériation insensible de corps ne constituant pas, à proprement parler, des éléments distincts, mais séparés seulement par des différences presque insaisissables, quoique réelles, et passant insensiblement d’un état à un autre. Il prouvait par les arguments les plus péremptoires que l’existence des corps simples est une pure pétition de principe et que ceux-là

même qui ont encore résisté à toutes les tentatives d’analyse n’en sont pas moins des groupements de molécules, qui ne sont pas absolument identiques, bien que possédant des propriétés semblables.

C’est ce même homme qui a fait les expériences dont il va être parlé, entre un cours de chimie et des études sur les couleurs appliquées à l’industrie. Admettrons-nous qu’ayant l’esprit lucide à midi, il ait été fou à deux heures pour retrouver toute sa rectitude d’esprit le soir ? Se servir de pareils arguments, c’est prouver qu’on manque de bonne foi et de courage pour lutter contre les préjugés. En vérité, il semble qu’on ait peur. Peur de quoi ? De ce que l’inconnu tend à devenir connu, de ce que la porte si longtemps fermée s’entr’ouvre enfin, de ce qu’un domaine tout nouveau se développe devant notre activité ? Qu’y a-t-il d’effrayant dans ce fait qu’un homme peut en de certaines conditions exercer à distance, sur des objets matériels, une action qui semble en contradiction avec les notions reçues ? Est-ce que certains faits qui eussent été stupéfiants à ce point pour nos pères qu’ils n’ont même pas songé à les prévoir, ne sont pas aujourd’hui entrés dans la banalité de l’usage quotidien ? Ainsi ce qui nous semble exceptionnel, impossible aujourd’hui, sera simple aux yeux de nos enfants : ils auront étudié, analysé ces manifestations d’une force que l’exercice développera et réglera, ils s’en empareront et ils les utiliseront pour le bien-être de l’humanité.

Il existe en Vhomme une force vitale qu'il peut

projeter à distance et par laquelle il peut accomplir certains actes en dehors des conditions ordinaires de préhension et de tact .

Tel est l’axiome premier dont Grookes nous a donné la démonstration. Cette force qui existe chez tous, n’est cependant développée jusqu’à produire des effets évidents ou appréciables que chez certains êtres exceptionnels, peu nombreux et que des prédispositions physiques et cérébrales constituent en des sortes d’appareils, produisant ou projetant cette force psychique et qu’on appelle médiums , êtres singuliers dont il sera parlé plus loin avec détail.

Les études de Grookes ont porté sur trois de ces personnalités exceptionnelles, le fameux Douglas Home, mademoiselle Cox et mademoiselle Florence Cook.

« Je ne saurais, dit Crookes, me prononcer sur la cause des faits dont j’ai été témoin : mais que certains phénomènes physiques, tels que le mouvement des substances matérielles et la production de bruits, ressemblant à des décharges électriques, se produisent dans des circonstances où on ne peut les expliquer par aucune loi physique actuellement connue, c’est un fait dont je suis aussi certain que du fait le plus élémentaire de la chimie. Toutes mes études scientifiques n’ont été qu’une longue suite d’observations exactes, et je désire qu’il soit bien compris que les faits que j’affirmerai ici, sont le résultat des recherches les plus scrupuleuses... Le spiritualiste pseudo-savant fait profession de tout

connaître ; il parle avec volubilité de toutes les sciences et de tous les arts, submergeant son auditeur sous les termes d’électro-biologie, psychologie, magnétisme animal, véritable abus de mots qui montre l’ignorance plus que le savoir. Le vrai savant a un grand avantage dans des investigations qtii déjouent si complètement l’observateur ordinaire. Il a suivi la science dès le commencement, à travers une longue suite d’études, et il sait par conséquent dans quelle direction elle mène, il sait que d’un côté il y a des dangers, de l’autre des incertitudes et d’un troisième côté la vérité presque absolue. Il voit une certaine étendue devant lui, mais quand chaque pas le dirige vers le merveilleux et l’inattendu, les précautions et le contrôle doivent s’accroître plutôt que de diminuer. Le spiritualiste parle de corps pesant 50 ou 100 livres qui sont enlevés en l’air sans l’intervention d’une force connue, mais le savant chimiste est accoutumé à faire usage d’une balance sensible à un poids si petit qu’il en faut dix mille pour faire un grain. Il est donc fondé à se demander que ce pouvoir qui se dit guidé par une intelligence, qui élève jusqu’au plafond un corps pesant, fasse mouvoir, sous des conditions déterminées, sa balance si délicatement équilibrée... le spiritualiste parle de chambres et de maisons secouées par un pouvoir surhumain ; le savant demande simplement qu’un pendule placé sous un globe de verre et reposant sur une solide maçonnerie soit mis en vibration... c’est pour ces raisons et avec ces sentiments que

j’ai commencé l’enquête dont l’idée m’a été suggérée par des hommes éminents... »

Le problème était ainsi posé aussi nettement que possible, et en vérité dans des conditions de logique et de sincérité dont on ne saurait ne pas être frappé.

Crookes commença ses expériences avec Daniel Douglas Home, et ce fut à la suite d’épreuves nombreuses qu’il fut amené à affirmer d’une façon positive l’existence de la Force psychique.

En réalité, les expériences les plus simples furent les plus probantes en raison de la facilité du contrôle immédiat.

Il serait impossible d’entrer ici dans le détail complet de ces expériences qui ont été décrites tout au long dans le volume de Crookes : Nouvelles expériences sur la Science Psychique et par M. Paul Gibier, dans son Fakirisme occidental ; cependant nous en donnerons quelques-unes, au risque de faire double emploi avec ces publications :

« Parmi les remarquables phénomènes qui se produisent, écrit-il, sous l’influence de M. Home, les plus frappants et ceux qui se prêtent le mieux à l’examen scientifique sont : 1° l’altération du poids des corps ; 2° l’exécution d’airs sur des instruments de musique, généralement sur l’accordéon, à cause de sa facilité de transport, sans intervention humaine directe et sous des conditions qui rendent impossible tout contact des mains ou des pieds avec les clefs.

Les précautions prises étaient telles qu’on pouvait les attendre d’un expérimentateur, difficile à convaincre et expert au maniement des instruments de précision. L’accordéon devait être tenu par Home, dans l’intérieur d’une sorte de cage. Ses doigts n’en touchaient que l’extrémité supérieure. Son autre main et ses pieds étaient tenus par les assistants. L’accordéon était neuf, Crookes l’avait acheté et apporté lui-même. On vit l’accordéon se balancer, puis des sons en sortirent, enfin plusieurs notes furent jouées successivement. On constatait en même temps que la main qui tenait l’accordéon était parfaitement immobile et que l’autre reposait sur la table. Aussi il arriva que M. Home éloignât tout à fait sa main de l’accordéon et que celui-ci continuât à jouer.

« M. Home posait ses doigts sur l’extrémité d’une planche dont l’autre extrémité état suspendue à une balance, et l’index de la balance indiquait une surcharge de cent pourcent. Or, en admettant qu’il fût possible à M. Home d’exercer une pression, elle eût produit un effet diamétralement opposé à l’effet produit. »

Dès que M. Crookes publia ces premiers faits, confirmés par les témoignages les moins contestables, deux camps se formèrent : selon les uns, il n’y avait là que jongleries indignes d’hommes sérieux, d’autres au contraire partaient de ces données positives pour s’envoler dans la région des rêves et tiraient de ces prémisses des conclusions qui ne tendaient à rien moins qu’à imaginer

de toutes pièces une antbropogénie et une cosmogonie dans le sens spiritualiste le plus absolu. Comme si une déviation aux lois de la gravitation devait avoir pour conséquence immédiate l’établissement d’une église nouvelle, avec bénéfices et prébendes.

Crookes eut à subir de pénibles épreuves, on allait jusqu’à accuser sa bonne foi ; ceux qui d’abord avaient été frappés de la réalité des phénomènes cherchaient à dégager leur responsabilité. Mais le savant n’était pas homme à se laisser intimider ni décourager.

« La science, a dit un de ses contemporains, sir William Thomson, est tenue, par l’éternelle loi de l’honneur, à regarder en face et sans crainte tout problème qui peut franchement se présenter à elle. »

Du reste, dès le premier moment, Crookes formulait la loi vraie : ces phénomènes ne présentaient à ses yeux que les reflets d’une action naturelle dont la loi n’était pas encore formulée.

il était d’ailleurs encouragé à poursuivre ses études et par tous les gens de bonne foi, et par cette conviction que d’autres avaient déjà obtenu des résultats identiques, notamment, en France, le comte Agénor de Gasparin; un des hommes de la génération précédente, les plus estimés, en Suisse, M. Thury, professeur à l’Académie de Genève, concluant tous deux à la réalité des phénomènes de forces psychiques.

Une remarque en passant. Ouvrez le Larousse à l’article Gasparin, et vous n’y trouverez, au mi-

lieu de détails biographiques très complets, pas un mot qui fasse allusion à ces travaux ; figure seulement dans la bibliographie le titre de son livre (1), perdu au milieu des autres publications politiques. On sent que le rédacteur de l’article a préféré passer sous silence cette folie d’un homme estimable. Et pourtant, dans cinquante ans d’ici, plus tôt peut-être, on recherchera ce livre pour prouver une fois de plus que la France, la première, a découvert une science nouvelle, mais en a, comme toujours, abandonné le développement à l’étranger.

Crookes se remit au travail, exagérant en quelque sorte les précautions prises : il employa des instruments de vérification, à enregistrement plus délicat encore, traçant des graphiques témoins des résultats obtenus. On pouvait peut-être le fasciner, lui et les témoins, mais les mouvements d’horlogerie ne seiascinent pas. Et il constata, de la façon la plus formelle, l’existence d’une force — ce sont ses propres expressions — associée , d'une manière encore inexpliquée , à l'organisme humain , force par laquelle Un surcroît de poids peut être ajouté à des corps solides sans contact effectif. En même temps, il acquérait la preuve qu’en vertu de cette loi qu’une force ne peut se manifester sans la dépense correspondante de quelque autre genre de force, l’émission de la force psychique est accompagnée d’un épuisement correspondant de la force vitale.

Bien entendu les critiques, voire même les in-

(i) Des tables tournantes , du surnaturel et des esprits, i 854 , 2 volumes iu-i8.

jures,' ne lui firent point défaut : mais rien ne le détourna de la route qu’il s’était tracée, et en 1874, il publia le compte rendu d’expériences (1) tellement extraordinaires, qu’il faut, pour y attacher quelque attention, se souvenir que depuis cette époque Crooke$ : a donné comme auparavant des preuves indéniables de son esprit scientifique et de sa puissance d’intuition.

Rappelons encore que ce fut plusieurs annéès après que ses découvertes relatives à la lumière électrique, ses travaux sur la genèse des éléments prouvèrent que, loin de s’affaiblir, ses facultés au contraire avaient pris une force nouvelle.

Pourquoi d’ailleurs ces précautions oratoires ? Parce que les nouvelles expériences du savant anglais devaient amener une véritable révolution dans des systèmes positifs, autoritaires, qui n’admettaient plus la discussion. C’était la magie re-. nouvelée, c’était l’évocation des morts, des fantômes prouvée possible, c’était en un mot la liberté de pensée et d’étude reprenant sa marche, ën dépit des limites que voulait lui imposer ce qui s’appelait à tort la Libre-Pensée. De plus, on se sentait entraîné vers le surnaturel et les préjugés ambiants ont laissé au fond de toutes les cons- .ciences une vague peur dés spectres, alors même qu’on nie la possibilité de ces apparitions.

Il disait d’ailleurs lui-même :

Les divers phénomènes que je viens attester

(i) Nouvelles expériences sur la force psychique.

sont tellement extraordinaires et si complètement opposés aux points de croyance scientifiques les plus enracinés, que même en ce moment, en me rappelant les détails de ce dont j’ai été témoin, il y a antagonisme dans mon esprit entre ma raison qui dit que c’est scientifiquement impossible et le témoignage de mes deux sens du toucher et de la vue, témoignage corroboré par les sens de toutes les personnes présentes... supposer qu’une sorte de folie et d’illusion soit venue fondre soudainement sur toute une réunion de personnes intelligentes, saines d’esprit partout ailleurs, qui sont d’accord sur les moindres particularités et les détails des faits dont elles sont témoins, me paraît plus incroyable même que les faits qu’elles attestent.»

Nous passons sur tous les faits qui ont un caractère en quelque sorte matériel et que nous retrouverons plus loin, dans les expériences plus récentes de M. Mac Nab.

Objets pesants enlevés de terre sans le contact du médium, enlèvement de corps humains, * en plein jour, ces effets ont été tant de fois observés que les plus sceptiques se rendent à l’évidence.

Mais où nous entrons dans un domaine tout nouveau, c’est lorsque la force psychique se manifeste en apparitions humaines, partielles ou totales.

En réalité, la conscience et la raison s’accommodent encore assez facilement d’effets matériels produits à distance par une force qu’on est tenté d’identifier avec l’électricité ou même le

magnétisme animal. Les expériences des Bernheim, des Charcot et des Luys ont familiarisé Pesprit avec des phénomènes qu’on assimile instinctivement à ceux dont nous avons jusqu’ici parlé.

Mais quand tout à coup, ces explications, plus spécieuses que sérieuses, font défaut, quand on comprend qu’aucune notion acquise ne peut rendre compte de ce qui est, quand surtout les observations faites semblent, ce qu’elles sont en réalité, une réhabilitation éclatante de sciences autrefois maudites, à coup sûr oubliées, alors la résistance s’accentue.

Depuis Voltaire, Diderot et Auguste Comte, on avait son siège fait : il n’y avait plus à compter avec d’autres forces que celles qui sortent d’un laboratoire de chimiste ou d’une usine d’industriel. Soudain tout change.

Prenons ce simple fait bien simplement décrit par Crookes :

.« Une petite main d’une forme très belle s’éleva d’une table de salle à manger et me donna une fleur : elle apparut, puis disparut à trois reprises différentes, eix me donnant toute facilité de me convaincre que cette apparition était aussi réelle que ma propre main. Ceci se passa à la lumière, dans ma propre chambre, les pieds et les mains du médium étant tenus par moi pendant ce temps... nombre de fois, moi-même et d’autres personnes avons vu une main pressant les touches d’un accordéon, pendant qu’au même instant

nous voyions les deux mains du médium qui, quelquefois, étaient tenues par ceux qui étaient près de lui. Les mains et les doigts ne m’ont pas paru toujours être solides et comme vivants.- Quelquefois, il faut le dire, ils offraient plutôt l’apparence d’un nuage vaporeux, condensé en partie sous forme de main. Tous ceux qui étaient présents ne le voyaient pas également bien. Par exemple on voit se mouvoir une fleur ou quelque autre petit objet, un des assistants verra une vapeur lumineuse planer au-dessus, un autre découvrira une main d’apparence nébuleuse, tandis que d’autres né verront rien autre que la fleur en mouvement. J’ai vu plus d’une fois d’abord un objet se mouvoir, puis un nuage lumineux qui semblait se former au-dessus de lui, et enfin le nuage se condenser,prendre une forme et se changer en une main parfaitement faite. A ce moment toutes les personnes présentes pouvaient voir cette main. Cette main n’est pas toujours une simple forme, quelquefois elle semble animée et très gracieuse : les doigts se meuvent et la chair semble être aussi humaine que celle de toutes les personnes présentes. Au poignet ou au bras, elle devient vaporeuse et se perd dans un nuage lumineux. Au toucher ces mains paraissent quelquefois froides comme de la glace et mortes : d’autres fois elles m’ont semblé chaudes et vivantes et ont serré la mienne, avec la chaude étreinte d’un vieil ami. J’ai retenu une de ces mains dans la mienne, bien résolu à ne la ptfs laisser échapper. Aucune tenta-

tive ni aucun effort ne furent faits pour me faire lâcher prise, mais peu à peu cette main sembla se résoudre en vapeur et ce fut ainsi qu’elle se déga- 'gea de mon étreinte. »

Une autre fois, M. Home étant le médium, une forme de fantôme s’avança d’un coin de la chambre, alla prendre un accordéon et ensuite glissa dans l’appartement en jouant de cet instrument. Cette forme fut visible pendant plusieurs minutes pour toùtes les personnes présentes et en même temps on voyait M. Home. Le fantôme s’approcha d’une dame qui était assise à une certaine distance du reste des assistants : elle poussa un petit cri et l’ombre disparut.

Mais tous ces faits, si étranges qu’ils fussent, devaient pâlir auprès de la manifestation stupéfiante que M. Crookes obtint, grâce à une jeune fille médium, nommée Florence Cook.

Agée d’environ seize ans, miss Cook était de santé délicate, assez jolie, très douce. Douée d’une extraordinaire faculté de médiumnité, elle avait consenti à se prêter aux observations de M. Crookes : elle a demeuré chez lui des semaines entières, restant pendant tout le jour auprès de madame Crookes, ne dormant jamais seule. Elle était continuellement surveillée, épiée même, et il lui eut été matériellement impossible de préparer une supercherie quelconque, alors même qu’il eut été loisible de simuler — par quels moyens ? — des manifestations semblables à celles qui se produisirent.

Un fantôme sortait du corps de Florence Cook, plus qu’un fantôme, car la forme de cette apparition était tangible, marchait, parlait et se laissait approcher, restant comme une invitée vivante au milieu des assistants qui pouvaient la toucher.

Les scènes se passaient dans la bibliothèque de M. Crookes, qui servait de cabinet au médium : Celui-ci restait séparé de l’assistance par un rideau qui fermait la porte du laboratoire où se trouvaient lès observateurs.

Il convient d’insister sur ce point que miss Cook entrait seule dans le cabinet et que peu d’instants après sa disparition, le rideau se soulevait, puis apparaissait l’autre forme, vêtue de blanc, coiffée d’une sorte de turban, et de visage gracieux. Elle avait dit se nommer Katie King.

L’objection première, c’est que tout se passait dans l’obscurité ; en somme, malgré toutes les précautions prises, l’apparition pouvait n’être autre que miss Cook elle-même jouant un rôle de spectre avec une perfection plus ou moins grande. Elle n’échappait pas à Crookes, mais, en savant méthodique à • qui l’expérience avait appris qu’il ne faut jamais brusquer un médium, sous peine de le trouver rebelle à toute expérience ultérieure, sans parler des dangers qu’on pourrait lui faire courir — jusqu’à la mort inclusivement, — il s’appliqua à gagner la confiance et du médium, miss Cook, et de l’apparition Katie King. Ainsi il obtint la permission de se servir d’une lampe à phosphore, consistant en une bouteille de 6 à 8 onces, qui

contenait un peu d’huile phosphorée et qui était solidement bouchée.

« J’avais, dit Crookes, de solides raisons pour espérer qu’à la lumière de cette lampe quelquesuns des mystérieux phénomènes du cabinet pourraient se rendre visibles et Katie espérait, elle aussi, obtenir le même résultat.

' « Le 12 mars 1874, pendant une séance chez moi et après que Katie eut marché au milieu de nous, qu’elle nous eut parlé pendant quelque temps, elle, se retira derrière le rideau... au bout d’un moment elle revint au rideau et m’appela vers elle en disant : Entrez dans la chambre et soulevez la tête de mon médium, elle a glissé à terre. Katie était alors devant moi, vêtue de sa robe blanche habituelle et coiffée de son turban. Immédiatement je me dirigeai vers la bibliothèque et Katie fit quelques pas de côté pour me laisser passer. En effet mademoiselle Cook avait glissé en partie du canapé et sa tête penchait dans une situation très pénible. Je la remis sur le canapé, et en faisant cela, j’eus malgré l’obscurité la vive satisfaction de constater que mademoiselle Cook n’était pas revêtue du costume de Katie, mais qu’elle portait son vêtement ordinaire de velours noir et se trouvait dans un état de profonde léthargie. Il ne s’était pas écoulé plus de trois secondes entre le moment où je vis Katie en robe blanche et celui où je relevai miss Cook. »

En une autre séance, M. Crookes écrit :

« Jamais Katie n’était apparue avec autant de

perfection : pendant près de deux heures, elle se promena dans la chambre, en causant familièrement avec ceux qui étaient présents. Plusieurs fois elle prit môq bras en marchant et l’impression ressentie par mon esprit était que c’était une femme vivante qui était à mon côté. Pensant donc que si je n’avais pas un esprit auprès de moi, il y avait tout au moins une dame, je lui demandai la permission de la prendre dans mes bras. Cette permission me fut gracieusement donnée : j’en usai convenablement, comme tout homme bien élevé l’eût fait dans ces circonstances. Le fantôme était un être aussi matériel que mademoiselle Cook elle-même... j’entrai dans le cabinet avec précaution, il y faisait noir et ce fut à tâtons que je cherchai mademoiselle Cook. Je la trouvai accroupie sur le plancher. M’agenouillant, je.laissai l’air entrer dans ma lampe et à sa lueur, je vis cette jeune dame vêtue de velours noir, comme elle était au début de la séance et paraissant complètement insensible. Elle ne bougea pas quand je pris sa main et tins la lumière tout à fait près de son visage, mais elle continua à respirer paisiblement.

« Elevant la lampe, je regardai autour de moi, et je vis Katie qui se tenait debout tout près de mademoiselle Cook et derrière elle. Elle était vêtue d’une draperie blanche et flottante. J’élevai et j’abaissai la lampe tant pour éclairer la figure entière de Katie que pour me rendre compte que je voyais bien réellement la vraie Katie que j’avais pressée dans mes bras quelques minutes aupara-

vant et non le fantôme d’un esprit malade. Elle ne parla pas, mais elle remua la tête en signe de connaissance. Par trois fois différentes j’examinai soigneusement mademoiselle Cook accroupie devant moi, pour m’assurer que la main que je tenais était bien celle d’une femme vivante, et à trois reprises différentes, je tournai ma lampe vers Katie pour l’examiner avec une attention soutenue ; j’eus Ja conviction absolue qu’elle était bien là devant moi. A la fin, mademoiselle Cook fit un mouvement et aussitôt Katie me fit signe de m’en aller. Je me retirai alors dans une autre partie du cabinet et cessai alors de voir Katie, mais je ne quittai pas la chambre jusqu’à ce que mademoiselle Cook se fût éveillée et que deux des assistants eussent pénétré avec de la lumière.

M. Crookes a soigneusement noté les différences qui existaient entre mademoiselle Cook et l’apparition. Katie était plus grande de quatre pouces.

Mademoiselle Cook avait au cou une cicatrice qui ne se voyait pas sur celui de Katie, dont de plus les oreilles n’étaient pas percées comme celles du médium.

Enfin M. Crookes prit plusieurs photographies de Katie King : il était arrivé à entrer dans le cabinet toutes les fois qu’il le voulait et voyait souvent Katie en même temps que mademoiselle Cook. Pendant les séances photographiques, Katie enveloppait la tête de son médium avec un châle, pour empêcher que la lumière tombât sur son visage ; les sept ou huit personnes qui se trouvaient

dans le laboratoire ont souvent vu Katie et mademoiselle Cook, à la lumière brillante de l’électricité.

Katie était fort jolie et M. Crookes n’en parle qu’avec enthousiasme. Elle disait avoir vécu dans l’Inde, racontait les aventures de sa vie passée. Elle ne pouvait apparaître que pendant trois années et après ce temps elle devrait quitter son médium.

Il est à remarquer que M. Crookes a gardé la plus grande discrétion au sujet des révélations qui lui auraient été faites par Katie King. Peut-être plus tard complètera-t-il ces renseignements.

Quand Katie dut quitter mademoiselle Cook, M. Crookes se trouva avec l’apparition auprès du médium : Katie causa avec lui, puis elle traversa la chambre pour aller à mademoiselle Cook qui gisait inanimée sur le plancher. Se penchant sur elle, Katie la toucha et lui dit :

— Eveillez-vous, Florence, éveillez-vous,* il faut que je vous quitte maintenant !

Mademoiselle Cook s’éveilla et tout en larmes, supplia Katie de rester quelque temps encore : — Ma chère, répondit Katie, je ne le puis pas. Ma mission est accomplie. Que Dieu vous bénisse !

Elle disparut.

« Quant à imaginer, conclut M. Crookes, qu’une innocente écolière de quinze ans ait été capable de concevoir et de mener à bien pendant trois ans une aussi gigantesque imposture que celle-ci, que pendant ce temps elle se soit soumise à toutes les conditions qu’on a exigées d’elle, qu’elle ait sup-

porté les recherches les plus minutieuses, qu’elle ait voulu être inspectée à n’importe quel moment, soit avant, soit après les séances, qu’elle ait obtenu encore plus de succès dans ma propre maison que chez ses parents, sachant qu’elle y venait pour se soumettre à de rigoureux essais scientifiques, quant à imaginer, dis-je, que la Katie King des trois dernières années est le résultat d’une imposture, cela fait plus de violence au bon sens et à la raison que de croire qu’elle est ce qu’elle affirme elle-même... »

Le récit de la dernière apparition de Katie a été fait dans des termes identiques par un des témoins, M. Rx>ss Church.

D’après ce\émoin, Katie disait qu’elle ne pourrait désormais ni parler ni montrer son visage, qu’en accomplissant pendant trois ans ces manifestations physiques, elle avait passé une vie pénible pour expier ses fautes (1). Qu’elle était résolue à s’élever à un degré supérieur de la vie spirituelle, que ce ne serait qu’à de longs intervalles qu’elle pourrait correspondre par écrit avec son médium, mais que ce médium pourrait toujours la voir au moyen de sa lucidité magnétique.

Pour se convaincre de la réalité des phénomènes produits par Miss Cook ou prouver une supercherie, un des premiers électriciens d’Angleterre, M. Varley, membre de la Société royale, fit usage d’une batterie galvanique et d’un système de fils. Il lança

(i) On verra plus loin qu'un élémentaire ne peut ayoir que les idées dont il était imbu pendant sa vie.

an courant à travers le corps de Miss Cook au moyen de plaques de métal fixées à ses bras. L’appareil était si délicat que le moindre mouvement était immédiatement dénoncé, et il était impossible à la jeune femme de s’habiller pour jouer au fantôme sans briser le courant. Encore dans ces conditions, la forme fluidique apparut, montra ses bras, parla, écrivit et toucha plusieurs personnes. Ceci se passa non dans la maison du médium, mais dans la demeure privée d’un gentleman du West-End de Londres. Pendant près d’une heure le courant ne subit aucune interruption, et à la fin de cette expérience Miss Cook fut trouvée dans un état profond de trance.

M. Robert Dale Owen témoigne avoir vu la forme fluidique sortir d’un cabinet vide, alors que le médium était visible et assis au milieu des spectateurs. En nombreuses circonstances, ces apparitions ont été vues, en forme solide, vivant, marchant, parlant, disparaissant, puis reparaissant, quelquefois la tête en bas.

Tels sont les faits stupéfiants, invraisemblables, ridicules si l’on veut, que certifie l’une des plus grandes autorités scientifiques de l’Angleterre. Inutile de dire que la France officielle a traité ces travaux avec le mépris le plus absolu. Crookes est un halluciné, rien de plus. Certes il jouit d’une parfaite raison quand il dissocie l’yttrium ou qu’il multiplie la force des lampes électriques. On concède bien que les phénomènes de soulèvement des objets matériels, de bruits, voire même d’écriture

directe rentrent dans les contingences possibles, mais quant à l’apparition de Katie King, c’est tout au plus si on ne prononce pas le mot d’imposture. En tout cas, pauvre homme, peut-on être aussi niais que cela ! On lui reconnaît une âme bonne et sensible, mais il s’est laissé séduire, en présence de sa femme et de ses amis, s’entend, — par une . enfant habile et plus perverse qu’on ne* se peut imaginer. Pour ces raisonneurs de parti pris, miss Cook et Katie ne sont qu’une seule et même personnalité et quand M. Crookes les voyait, ainsi que les autres spectateurs, l’une à côté de l’autre, tous se trompaient ! tous mentaient ! Il y avait un mannequin dans le cabinet.

Toute cette discussion extra-scientifique se trouve dans un volume d’ailleurs fort intéressant, mais, que l’auteur nous permette de le lui dire, quelque peu fantaisiste, publié sous ce titre : La fin du monde des Esprits (1).

On affecte de confondre les expériences de Crookes avec les séances banales de spiritisme où on évoque l’âme de Socrate ou de Napoléon.

Il semble qu’on éprouve une colère contre cette science nouvelle, qui n’en est encore qu’au rudiment ; on dirait que si Katie King est réellement apparue, c^’est une sorte d’injure personnelle qui nous est faite par les habitants d’un autre monde. Quiconque heurte nos convictions en a menti.

(i) i vol. L’auteur est, croyons-nous, M. Jacoliiot.

Voyons, Grookes est-il le seul qui ait constaté scientifiquement de semblables phénomènes ?

C’est ce que nous allons examiner.

Mais ici il est nécessaire de répondre à une objection qui naît d’elle-même sur les lèvres des négateurs à outrance.

Il y a plus de trente ans que William Crookes a fait et décrit ces expériences. Depuis lors-, n’at-il rien dit, rien écrit qui soit venu les corroborer ?

En 1898, au Congrès de l’Association Britannique pour l’avancement des sciences, M. William Crookes, président, a prononcé les paroles suivantes :

« Trente ans se sont écoulés depuis que j’ai publié des comptes-rendus d’expériences tendant à démontrer qu’il existe une force utilisée par des intelligences autres que les ordinaires intelligences humaines... Passer ce sujet sous silence, ce serait un acte de lâcheté que je n’éprouve aucune tentation de commettre.

«Je n’ai rien à rétracter. Je m’en tiens à mes déclarations déjà publiées... Aujourd’hui, je crois que j’entrevois une certaine connexité entre ces forces inconnues et les lois déjà connues.. »

Les travaux de la Société Anglaise pour les Recherches psychiques ont prouvé que la semence jetée par Crookes neMemandait qu’à germer.

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