LES TÉMOINS
Il est un moyen fort simple d’en finir avec ces études troublantes, c’est de rejeter en bloc toutes les expériences faites, de déclarer bien haut que tous ceux qui se livrent à ces recherches sont des fous ayant pour complices tous ceux qui les entourent, ou dés imbéciles d’une telle envergure, que tous les Jocrisses passés, présents et futurs, sont des aigles auprès d’eux. Qu’importe que Crookes fasse sur le terrain de la science officielle, voire même industrielle, des découvertes de premier ordre, il a une fêlure, voilà tout, et on passe en le plaignant.
Le plus curieux, c’est qu’on accepte aujourd’hui,'sans les discuter, des faits qui, au siècle dernier, et dans la première partie de celui-ci, passaient pour de honteuses jongleries.
Le magnétisme de Mesmer, débaptisé, a reparu sous le titre d’hypnotisme, et on se garderait bien,
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malgré les analogies les plus frappantes, de comparer les effets du baquet magique à ceux d’un objet brillant, tenu devant les yeux du patient. Quant à la suggestion, elle est chose toute nouvelle (1), et on se refuse à la retrouver dans les exorcismes, dans les passes magnétiques, dans toutes les manifestations de la Magie la plus antique. - Aujourd’hui elle a acquis droit de cité, elle a" con- . H \ quis ses parchemins de haute lutte.
Or, qu’est-ce que la suggestion ? M. Paul Janet la définit ainsi :
« La suggestion est une opération par laquelle, dans le cas d’hypnotisme, ou peut-être dans certains états de veille à définir, on peut, à l’aide de certaines sensations, mais surtout à l’aide de la parole, provoquer dans un sujet nerveux; bien disposé, une série de phénomènes plus ou moins automatiques, le faire parler, agir, penser, sentir comme l’on veut, en un mot le transformer en machine. »
Ne semble-t-il pas qu’il y ait là une opération plus délicate, plus difficile à accomplir que l’action à distance stir la matière ? La volonté d’un être humain peut, en de certaines conditions, exercer un effet puissant sur la personnalité d’un autre être, dit sujet, pourvu qu’il se trouve dans les
(i) U y a cinquante ans, tous les phénomènes de la suggestion, y compris l'ordre à échéance, ont été décrits par le D r Bertrand,
Traité du somnambulisme , 1823. — Naturellement on n’en a tenu aucun compte. C’est ainsi que le D r Alibert, au commencement de ce siècle avait découvert la vaccination de la rage.
conditions de préparation, d’aptitudes nécessaires. Semblerait-il plus illogique qu’un être humain, dans des conditions de préparations, d’aptitudes spéciales, pût agir sur la matière dite inerte, pour ne parler que de ces phénomènes ?
La logique conclurait plutôt en sens contraire, puisque la volonté du sujet est une force contre laquelle l’opérateur est obligé de lutter, et qu’il ne rencontre pas en face de lui dans la matière.
Mais, quoi qu’on en dise, les phénomènes médiumnimiques s’imposent : nombre de chercheurs apportent chaque jour des faits nouveaux et que la bonne foi ne peut pas mettre en doute. Certes, il se fait beaucoup plus d’expériences qu’il n’en est révélé. A l’heure qui sonne, il faut un certain courage pour venir heurter de front des préjugés d’autant plus tenaces qu’ils se sentent plus violemment ébranlés. Il en est plus d’un qui doit compter avec le souci d’une situation acquise, avec les défiances qui attendent quiconque quitte le chemin frayé : se dire témoin convaincu de phénomènes inacceptés, c’est renoncer de gaîté de cœur aux complaisances officielles, aux protections bénévoles, c’est s’isoler, et, en notre temps comme toujours, le V æ Soli ! est une vérité.
Crookes est-il cependant le seul savant qui ait eu l’audace de rompre en visière avec la routine, et de ne point reculer devant les malveillances impertinentes et soupçonneuses ?
Un mot d’abord sur le fameux médium Home.
Il suffit de lire le livre qui a été publié sous son
nom pour se convaincre qu’il était d’une intelligence au-dessous de l’ordinaire, détail qui a son importance, quand on lui fait cet .honneur d’admettre qu’il a trompé pendant vingt ans les hommes les plus éminents de l’Europe, ayant tous commencé leurs expériences avec un sentiment absolu de défiance, et qui ne se sont rendus à l’évidence qu’après avoir épuisé tous les moyens de contrôle.
Quel doute peut exister à propos du fait suivant :
« Un des phénomènes les plus étranges produit par Home est sans contredit l’épreuve du feu. Etant en état de trance , il prend un charbon ardent au milieu du foyer et le porte à la main, marchant à travers la chambre, et chacun peut s’assurer que c’est bien un réel charbon. Mais il fait plus, il communique son pouvoir d’incombustibilité à autrui : ainsi il plaça un charbon ardent sur la tête d’un vieillard, M. Hall, ramena les cheveux blancs par dessus le charbon, de telle sorte qu’ils ressemblaient à des fils d’argent. Les cheveux ne furent pas brûlés.
« On a vu Home se tenir, la face dans le feu, les cheveux pendant sur les charbons.
« Il posait un charbon ardent sur un journal, et pas la moindre trace de brûlure n’apparaissait. »
Lord Lindsay, qui témoigne de ces faits, a tenu maintes fois dans sa main des charbons que Home y plaçait, et a dû les laisser échapper.
M. Harrison le vit une fois prendre un énorme morceau de charbon, le porter sur sa main ouverte à travers la pièce. La lueur rouge éclairait les murs,
et quand Home revint vers les assistants, ils sentirent encore au visage une impression de vive chaleur.
Ce phénomène a d’ailleurs été répété nombre de fois devant nombre de témoins.
Nous ne rappelons que pour mémoire le fait de l’accordéon. M. Home jouait du piano d’une main et de l’autre tenait suspendu un accordéon qui jouait seul et accompagnait le piano.
John W. Edmunds, Président de la Cour suprême du district de New-York, est connu pour un des légistes les plus intègres et les plus savants : tous le reconnaissent pour un magistrat d’élite et un bon citoyen.
Voici ce qu’il dit, entre autres choses.
« Devant me trouver le soir en présence d’un médium, je m’assis dans ma chambre et je préparai soigneusement une série de questions. Or, le médium répondit à toutes mes questions et dans l’ordre même où je les avais rédigées, et cela, sans que j’eusse sorti mon carnet de ma poche. Il m’a été parlé de mes plus secrètes pensées, dont jamais je n’avais soufflé mot à âme vivante.
« Pendant que je voyageais dans le centre de l’Amérique, mes amis furent tenus au courant, jour par jour, des incidents de mon voyage et de l’état de ma santé : ils tinrent un journal qui se trouva complètement d’accord avec celui que je rédigeais moi-même quotidiennement. »
La fille de John Edmunds est elle-même un médium remarquable :
« Elle ne sait, dit-il, en dehors de sa langue maternelle, que quelques mots de français. A l’état de trance, elle parle neuf ou dix langues, avec la facilité d’un national.
« Un soir, comme douze ou quinze personnes étaient dans le salon, M. E. D. Green, un artiste, arriva accompagné d’un étranger qu’il nous présenta, M. Evangélidès, un Grec. Un esprit lui parla par l’intermédiaire de Laura.
Elle lui donna tant de détails qu’il reconnut un de *ses amis, mort chez lui quelques années auparavant et dont il n’avait jamais plus entendu parler. M. Evangélidès demanda alors si Laura le comprendrait s’il parlait grec, et pendant plus d’une heure, l’entretien se prolongea en grec, de la part de l’étranger, partie en grec, partie en anglais de la part de ma fille. Parfois elle ne comprenait pas les idées qui s’échangeaient entre elle et lui. D’autres fois, elle le comprenait, quoiqu’il s’exprimât en grec, et savait ce qu’elle disait, quoiqu’en grec.
Voici quelques faits recueillis par M. Robert Dale Owen, membre du Congrès Américain et Ministre des Etats-Unis à Naples :
« En 1855, en présence de Home, dans un appartement bien éclairé, une table et une lampe, le tout pesant environ 86 livres, s’éleva à environ dix pouces au-dessus du plancher et resta suspendu en l’air pendant six ou sept secondes.
« A un dîner donné par un Français, le comte d’Ourches, il vit le 1 er octobre 1858, en pleine
lumière, une table à manger de six personnes, toute garnie de son service, s’enlever, puis retomber (1).
Thackeray, le romancier, auteur de Vanity J air, absolument sceptique, vit à New-York une grande et lourde table, couverte de porcelaines et de cristaux, s’élever de deux pieds au-dessus du plancher.
Laissons maintenant la parole à l’un des hommes les plus éminents de l’Angleterre, Albert Russel Wallace.
Quelques lignes de biographie ne seront pas inutiles.
A. R. Wallace est né en 1822, a reçu l’éducation la plus complète, a visité les Amazones en 1848, a publié ses notes de voyage en 1852, a étudié l’archipel Malaisien et en 1869 a étonné le monde savant par son adhésion absolue à la théorie de la sélection naturelle. Lauréat de toutes les sociétés savantes, y compris la société de géographie de France, il a publié en 1875 un court travail sur les miracles du spiritualisme moderne. En 76, il était élu président de la section de Biologie au Congrès de Glascow. En 1880, il enrichissait la science d’observations intéressantes sur la faune et la flore des principales îles du globe. Nous signalerons, pour mémoire, de nombreux travaux sur la mauvaise distribution de la propriété en Angleterre.
Wallace ne peut passer pour un illuminé ; or, voici son récit textuellement traduit :
« Mes premières expériences datent de 1844,
(i) On miracles and modem spiritualism — 1881.
alors que j’étais professeur dans une école des comtés de Mitland. M. Spencer Hall faisait alors des conférences sur le Mesmérisme, et j’y assistais avec mes élèves. Je m’intéressais beaucoup à ces études, et je les poursuivais avec ardeur, me livrant à de nombreuses expériences, afin de me préserver de toute illusion. Nombre de ces expériences sont gravées dans ma mémoire aussi nettement que si elles avaient eu lieu hier et je vais exposer les plus remarquables.
« Je mis en état de trance deüx ou trois de mes élèves de douze à seize ans, très facilement et je m’assurai sans doute aucun, par la situation de l’œil, de la sincérité de leur état. Je plaçais mon doigt sur un des organes indiqué par la phrénologie et toujours les effets correspondants se produisaient de la façon la plus curieuse. Pendant longtemps, je crus que c’était ma volonté propre qui agissait, mais je me convainquis de mon erreur, en constatant que très souvent l’effet produit n’était pas celui que j’attendais, mais celui qui correspondait à la place que j’avais touchée.
« La sympathie de sensation entre moi et mes sujets, est la chose la plus bizarre que j’aie jamais vue. Quand je leur tenais la main, ils avaient les sensations de goût ou d’odorat que j’avais moimême. »
Wallace expose ainsi certains faits de catalepsie provoquée et de suggestion.
Puis il continue :
« Pendant douze années de voyages tropicaux,
j’entendis parler des étranges phénomènes qui se produisaient en Amérique sous le nom de Tables Tournantes et d’Esprits Frappeurs. Sachant par mes propres connaissances en Mesmérisme que ces mystères étaient étroitement liés avec les phénomènes de l’intelligence humaine, que la science moderne ignore parce qu’elle ne peut les expliquer, je saisis la première occasion favorable, à mon retour chez moi, pour les examiner. Je dois faire observer que pendant trente-cinq années de ma vie, j’avais été un parfait sceptique quant à l’existence d’êtres en dehors ou au-dessus de l’humanité et que je n’avais jamais admis que les faits exposés par les spiritualistes pussent être vrais. Si, depuis lors, mes opinions ont changé, c’est en raison de preuves absolues. Ce n’est pas par peur du néant que je me suis livré à ces études, ce n’est pas non plus par espérance d’une vie éternelle que je crois à des faits qui la rendent tout au moins probable. Trois fois j’ai été en danger de mort, et chaque fois j’ai éprouvé un très sincère regret à quitter la terre pour m’endormir d’un sommeil qui pourrait n’avoir pas de réveil. Je n’avais, à vrai dire, ni craintes, ni espérances, parce que je savais que, quelle que fût ma croyance, elle ne changerait rien à la réalité, quelle qu’elle fût.
Production de fleurs et de fruits dans une chambre close . — La première fois que j’assistai à ce phénomène, dit Wallace, c’était dans mon propre domicile. Toutes les personnes présentes étaient de mon intimité. Miss Nichol (le médium) vint de
bonne heure pour prendre le thé : on était au milieu de l’hiver, et elle était restée pendant quatre heures avec nous dans une pièce chauffée au gaz. Le fait essentiel est que, sur une table vide qui se trouvait dans une petite chambre fermée et obscure, la chambre attenante et le passage étant complètement éclairés, une quantité de fleurs apparut qui ne s’y trouvait pas, quand, quelques minutes auparavant, nous avions éteint le gaz. C’étaient • des tulipes, des anémones, des chrysanthèmes, des primeroses de Chine. Elles étaient absolument fraîches, comme si elles venaient d’être cueillies dans une serre. Elles étaient couvertes d’une fine rosée, froide. Pas un pétale n’était froissé, ni brisé, pas un brin ne manquait. J’ai fait sécher et j’ai conservé le tout, en y attachant une attestation de toutes les personnes présentes, affirmant qu’aucune d’elles n’avait apporté les fleurs dans cette pièce. Je crus alors et je crois encore qu’il était absolument impossible à Miss Nichol de cacher ces fleurs aussi longtemps, de les conserver dans un pareil état de perfection, de les produire couvertes de rosée.
« Semblables phénomènes se sont répétés des centaines de fois, en des lieux divers et en des circonstances variées. Souvent des fleurs et des fruits étaient apportés sur demande. Un de mes amis demanda un soleil, et il en tomba un sur la table, haut de six pieds et portant une large motte de terre. Un jour, à Florence, en présence de M. Ad. Trollope, de sa femme, du colonel Harvey, la pièce
où nous nous trouvions fut d’abord soigneusement visitée. Miss Nichol fut déshabillée et rhabillée par madame Trolloppe, chacun de ses vêtements fut examiné. Dix minutes s’étaient à peine écoulées que tous s’écrièrent qu’ils sentaient des parfums de fleurs, et quand on alluma une bougie, on trouva que lès bras de miss Nichol et de M. Trollope étaient couverts de fleurs dont l’odeur remplissait la chambre. »
Autre expérience non moins curieuse :
« Le mercredi soir, 27 février 1867, continue Wallace, nous nous trouvions avec plusieurs amis et miss Nichol dans une pièce, nous tenant à quelque distance d’une table sur laquelle nos yeux étaient fixés. Il n’y avait pas de feu et nous baissâmes le gaz, de façon cependant à ce que la lumière adoucie permît de tout voir. Nous étions tous à nos places ; des coups frappés nous indiquèrent que le moment était favorable pour notre expérience. Un verre fut placé sur le parquet et nous témoignâmes le désir qu’il fût frappé. Après une courte attente, un petit coup frappé sur le verre produisit un tintement clair qui bientôt s’accentua, comme si deux verres étaient heurtés l’un contre l’autre. Et ces chocs étaient si rapides, qu’il nous eût été impossible de les produire, même en choquant deux verres l’un contre l’autre.
Ces sons différents les uns des autres étaient pareils à ceux qu’on aurait produits en choquant deux verres placés dans toutes les positions possibles. Et cependant j’étais certain.qu’il n’y avait
qu’un seul verre dans la pièce et les mains de tous les assistants étaient sur la table. Nous prîmes alors le verre et le plaçâmes sur la table, et là, il fut tenu par miss Nichol et un des assistants de façon à empêcher toute vibration. Bientôt, un son très délicat de verre heurté fut entendu et il s’enfla peu à peu jusqu’à ressembler au tintement d’une cloche de verre, il dura pendant quelques minutes, puis diminua et finit par s’éteindre. »
Il a été question, dans le précédent chapitre, de photographies obtenues par M. Crookes, reproduisant les traits de Katie King. Mais où nous entrons dans un domaine au moins aussi étrange, c’est quand nous voyons des photographies se produire, en présence d’un médium, reproduisant des formes et des êtres invisibles.
Le savant anglais a donné à ce sujet des détails aussi complets que possible.
Les voici :
« Il faut, dit Wallace, distinguer soigneusement les faits des conséquences qu’on peut en tirer. Cette observation s’applique surtout à ce qui touche les photographies, dites spirites. Les figures qui se produisent, quoique résultant certainement d’influences spirituelles, ne sont pas par cela même des portraits d’esprits. Il est évident qu’en certains cas, ces formes sont le produit d’intelligences, de forces invisibles, mais distinctes d’elles. En d’autres cas, cette force semble s’envelopper ellemême d’une matière susceptible de la rendre visible à nos yeux. Ce peut être seulement une reproduc-
tion de la première forme mortelle, avec ses attributs terrestres, dans un but d’identification. »
Beaucoup de personnes ont entendu parler de ces reproductions spectrales, elles savent combien il est facile à un photographe de les imiter, et par suite elles sont disposées à ne leur attacher aucune valeur. Mais, avec un peu de réflexion, , on comprend que, puisque les moyens employés par les photographes sont aussi bien connus, rien n’est plus facile que d’employer par contre tous les moyens propres à déjouer les supercheries. Voici les procédés les plus concluants :
« Si une personne, connaissant la photographie, prend ses propres plaques, examine l’objectif employé, surveille attentivement toute l’opération, et si alors quelque forme définie apparaît sur le négatif derrière le poseur, c’est une preuve que quelque objet était présent, capable de refléter ou d’émettre des rayons actiniques, quoique invisibles à toutes les personnes présentes ;
« Si une indéniable ressemblance se manifeste, reproduisant les traits d’une personne morte et totalement inconnue du photographe ;
« Si les figures apparaissent sur le négatif, ayant un rapport très défini avec les allures du poseur, qui choisit sa pose, son attitude, c’est une preuve qu’il y a là des figures invisibles ;
« Si une forme apparaît drapée de blanc, et placée en partie derrière le poseur, sans transparaître le moins du monde au travers, cela prouve que la forme blanche se trouvait là en même temps,
car les parties sombres du négatif sont transparentes, et toute peinture blanche superposée par quelque moyen que ce fût transparaîtrait ;
« Si même aucune de ces garanties n’était obtenue, encore si un médium, tout à fait indépendant du photographe, voit et décrit la figure pendant la pose et que cette figure apparaisse sur la plaque, c’est la preuve que cette figure se trouvait là, à l’état fluidique. »
Or toutes ces conditions ont été remplies, ainsi qu’il ressortira des faits suivants :
« Les descriptions de photographies spirituelles obtenues dans les diverses parties de l’Amérique avaient engagé beaucoup de spiritualistes anglais à tenter des expériences, mais pendant longtemps sans succès. M. et Madame Guppy, médiums, tous deux amateurs de photographie, firent plusieurs tentatives chez eux, mais sans réussir. En mars 1872, ils vinrent chez un de leurs voisins, photographe, non spiritualiste, nommé Hudson, pour faire exécuter des portraits-cartes de madame Guppy. Après la pose, la pensée vint tout à coup à M. Guppy d’essayer d’obtenir des photographies spirites. Il s’assit, disant à madame Guppy de s’éloigner, et une pose eut lieu. Or, derrière le poseur se trouva une grande tache blanche, ovale, indéfinie, ressemblant à peu près à la silhouette d’une figure drapée. Or madame Guppy était en noir, et de plus elle était dans le jardin de derrière. Ce fut la première photographie spiritualiste obtenue en Angleterre, et c’est peut-être la plus satis-
faisante en raison de la soudaineté de l’impulsion sous laquelle elle fut prise et de la grande tache blanche qu’aucun imposteur n’eût tenté de produire et qui, en elle-même, gâte complètement le portrait. Quelques jours plus tard, M. et madame Guppy vinrent sans avertir, accompagnés de leur petit garçon. Madame Guppy s’assit à terre, tenant l’enfant sur un tabouret. M. Guppy se tint debout derrière, regardant.
« L’épreuve alors obtenue est des plus remarquables. Directement derrière et au-dessus des poseurs se tient une haute figure de femme, bien drapée de gaze blanche, les regardant de haut et étendant les mains sur eüx comme pour les bénir. La figure a un caractère oriental, et est très définie ainsi que les mains. Le vêtement blanc tombe derrière les poseurs vêtus de noir, sans que rien transparaisse. Une seconde épreuve fut prise, après le temps nécessaire à la préparation d’une autre plaque, et il est heureux qu’il en ait été ainsi, car de ce retard est résultée une circonstance très remarquable. Madame Guppy était encore agenouillée auprès de l’enfant : mais cette fois elle s’était moins penchée et la tête était plus haute. La même figure blanche apparut, aussi bien définie, mais elle avait changé déposition, exactement en conformité avec le léger changement qui s’était opéré dans la pose de madame Guppy. D’abord les mains étaient sur le même plan, maintenant l’une 'était de beaucoup plus haute que l’autre, de façon que la distance qui la séparait de la tête de madame
Guppy se trouvait presque exactement la même. Les plis de la draperie avaient subi une modification analogue et la tête était légèrement tournée. De deux choses l’une : ou il se trouvait là un être invisible, vivant, intelligent, — ou M. et madame Guppy, le photographe et une quatrième personne se prêtaient à une méchante imposture, qu’ils ont toujours renouvelée depuis lors. Connaissant M. et madame Guppy comme je les connais, j’ai l’absolue conviction qu’ils sont incapables d’une pareille jonglerie.
« L’affaire fit du bruit et aussitôt nombre de spiritualistes s’efforcèrent de produire des effets analogues, mais avec un succès plus ou moins complet. Bientôt le bruit d’une tromperie se répandit et bien des gens sont aujourd’hui convaincus, d’après les apparences suspectes des portraits et d’autres circonstances qu’un grand nombre de faux ont été commis. Le photographe, on s’en souvient, n’était pas un spiritualiste et fut entraîné à simuler ces photographies. Tout le monde venait le trouver, on n’était satisfait que si à côté de soi on voyait quelque figure spectrale (1). Il peut avoir fait le nécessaire pour qu’elles obtinssent ce qui leur tenait si fort à cœur. Ce qui est réel, c’est que s’il y eut imposture, ce furent les spiritualistes qui les dévoilèrent les premiers. On dut s’entourer des plus grandes garanties pour y échapper.
(i) C’est exactement la fameuse affaire Buguet, dans laquelle furent englobés injustement des gens de bonne foi.
« Très souvent on a obtenu des ressemblances frappantes de personnes mortes. William Howitt obtint les portraits de ses deux fils morts depuis de longues années, le docteur Thomson vit à côté de son propre portrait celui d’une .dame qu’il ne connaissait pas. Il l’envoya à son père, qui lui déclara que c’était le portrait de sa mère, morte, alors qu’il était en bas âge.
« M. Thomas Slater, un opticien établi depuis de longues années dans Euston Road, à Londres, photographe amateur, commença par apporter chez le photographe Hudson son propre objectif, fabriqué de ses propres mains, et ses propres verres. L’épreuve montra une seconde figure auprès de lui. Il fit alors des expériences chez lui, et obtint les résultats les plus concluants. Une épreuve montre deux têtes à côté du portrait de sa sœur, et l’une d’elles est, sans méprise possible, celle de feu lord Brougham. L’autre, moins distincte, a été reconnue par M. Slater comme le portrait d’un de ses amis mort depuis longtemps. »
Enfin voici les expériences décisives dues à Wallace lui-même, auquel nous laissons la parole :
« Le 14 fnars 1874, je me rendis, sur rendezvous, pour une première et unique fois, chez le photographe Hudson, accompagné de madame Guppy, médium. Je supposais que, si j’obtenais quelque photographie fluidique, ce serait celle de mon frère aîné dont plusieurs fois j’avais reçu des messages par l’intermédiaire de madame Guppy. Avant d’aller chez Hudson, j’obtins par
madame Guppy une communication frappée, m’annonçant que ma mère, si elle le pouvait, apparaîtrait sur la plaque.
« Je posai trois fois, choisissant moi-même mon attitude. Chaque fois une figure apparut sur le négatif à côté de moi. La première fut celle d’un homme qui portait une courte épée. La seconde était une pleine figure en pied qui semblait se tenir à quelque distance de moi et un peu en arrière, me regardant et portant une bottelée de fleurs. A la troisième pose et lorsque la plaque fut placée dans l’objectif, je demandai que la figure vînt près de moi. La troisième épreuve révéla une figure de femme, se tenant tout près de moi, en avant ; ses draperies cachaient une partie de mon corps. Je vis toutes les plaques développées, et dans chaque cas, la figure additionnelle apparaissait au moment où le fluide développant était épuisé, tandis que mon propre portrait ne devenait visible que vingt secondes plus tard. Je ne reconnus aucune de ces figures sur le négatif, mais dès que j’eus les épreuves, mon premier regard me prouva que sur la troisième plaque j’avais un indéniable portrait de ma mère, non point un portrait pareil à celui qui aurait été pris pendant la vie, mais pensif, idéalisé, en réalité parfaitement ressemblant.
« La seconde figure est beaucoup moins distincte, le visage est penché en bas. Il a une expression toute différente de l’autre, si bien que d’abord je coqclus que c’était une autre personne. Du portrait d’homme, je ne savais rien.
« J’envoyai les deux portraits de femme à ma sœur, elle trouva que le second ressemblait beaucoup plus à ma mère que le troisième, étant moins distinct en vérité, mais n’ayant pas certains défauts qu’elle remarquait dans la bouche et le menton du troisième. On s’aperçut alors qu’il y avait eu des retouches faites par le photographe et, en les faisant disparaître, nous obtînmes un excellent portrait de ma mère. Je ne reconnus l’exactitude du second portrait que quelques semaines après, alors que je l’examinai avec une forte loupe et que je constatai une particularité toute spéciale à ma mère, une façon d’avancer la lèvre et la mâchoire inférieures. Cela se voyait beaucoup moins en sa vieillesse, mais un portrait pris vingt-deux ans auparavant montrait nettement cette particularité. Cette figure m’a toujours donné l’impression d’une personne plus jeune que celle de la troisième épreu ve. Il est remarquable qu’elles correspondent toutes deux à des portraits pris à douze années d’intervalle, sans d’ailleurs la moindre ressemblance avec les photographies, comme expression. Les deux figures portent des fleurs ; or, pendant la pose, le médium avait dit : — Je vois quelqu’un avec des fleurs. Donc il y a là deux différentes figures, représentant une personne morte, à deux périodes distinctes de sa vie : de plus les figures sont sensiblement différentes des photographies prises pendant sa vie. Que ces deux figures, avec des particularités tout à fait ignorées de M. Hudson, aient pu apparaître sur les plaques, voilà ce dont je voudrais
obtenir l’explication. Même s’il avait pu se procurer par quelque moyen les deux photographies de ma mère, elles ne lui auraient été d’aucun secours pour produire les deux figures en question. Je ne vois aucun moyen d’échapper à cette explication que des êtres invisibles, ayant connu ma mère à diverses époques de sa vie, ont produit sur les plaques ces impressions reconnaissables (1). Qu’elle vive encore et que ce soit elle-même qui ait produit cqs portraits ne se peut prouver : mais cette explication serait plus simple et plus naturelle que de supposer que nous sommes entourés d’êtres qui commettent une série d’impostures, dans le seul but de nous duper et de nous amener à croire à la persistance de l’existence après la mort. Tandis que ces lignes étaient sous presse, je reçus une lettre de mon frère, alors en Californie, à qui j’avais envoyé une épreuve de la troisième figure. Il me disait : — Dès que j’eus ouvert la lettre, je regardai attentivement la photographie, je reconnus votre figure et en même temps je remarquai que l’autre ressemblait à ma sœur Fanny. Je la passai à travers la table à ma femme qui s’écria aussitôt : — C’est votre mère... Nous l’avons aussitôt comparée à une photographie que nous possédons, et tout doute disparut, sauf une apparence de maladie et de faiblesse.
)> Ni mon frère ni sa femme ne se sont jamais occupés de spiritualisme et ils sont fortement pré-
(i) Bien entendu, ces explications sont personnelles à M. Wallace.
venus contre lui. Nous pouvons donc accepter leur témoignage comme concluant quant à la ressemblance avec ma mère, en confirmation du mien et de celui de ma sœur. »
Venons enfin aux expériences de M. John Beattie, de Clifton, dont le British Journal of Photography dit : — Quiconque connaît M. Beattie le tient pour un photographe sensé, habile et intelligent, qui mérite toute confiance, c’est le dernier qu’on serait capable de duper, tout au moins en ce qui regarde la photographie, et il est incapable luimême de duper les autres.
M. Beattie a été assisté dans ses recherches par le docteur Thompson, d’Edimbourg, photographe amateur, ayant une expérience de vingt-cinq ans. Ils firent leurs expériences dans l’atelier d’un ami qui n’était pas spiritualiste, mais qui devint médium pendant les travaux : ce fut un négociant, bien connu d’eux, qui leur servait de médium. Tout le travail photographique fut exécuté par MM. Beattie et Thomson, les deux autres restant assis devant une petite table. Les épreuves furent prises par séries de trois, à quelques secondes l’une de l’autre, et plusieurs séries furent prises à chaque séance. Les figures produites n’ont pas pour la plupart forme humaine, mais consistent en taches d’ombre, de formes diverses, et qui, dans les épreuves successives, changent et se développent, jusqu’à présenter un type parfait et complet. Alors une collection de cinq commence par deux taches blanches quelque peu anguleuses au-dessus du poseur
du milieu et finit par une incorrecte mais évidente figure de femme, couvrant la plus grande partie de la plaque. Les trois autres présentent des états intermédiaires, indiquant une métamorphose continuelle de la première figure jusqu’à la fin. Une autre collection commence par un cylindre blanc et vertical au-dessus du corps du médium et un plus court sur sa tête. Ils changent de forme dans le second et le troisième et à la fin se déploient latéralement en masses lumineuses ressemblant à des nuées. Une autre collection est des plus curieuses. La première plaque montre une tache flottante lumineuse et oblique, allant de la table au sol. Dans la seconde, ceci est changé en une colonne serpentine, finissant en un point au-dessus de la tête du médium. Dans la troisième, la colonne est devenue plus large, comme double, avec une double courbure, et au sommet quelque chose comme une tête. Le changement de courbure peut avoir quelque rapport avec un changement de position des poseurs qui a eu lieu entre la seconde et la troisième plaque. Il y en a deux autres prises, comme toutes les précédentes, en 1872, mais dont le médium donna la description pendant la pose. La première, dit-il, était un brouillard épais et blanc, et la plaque vint couverte tout entière d’une ombre blanche, sans aucune trace des poseurs. L’autre fut décrite par lui, comme couverte d’un brouillard avec une figure dedans. Et là une blanche figure humaine se voit au milieu d’un brouillard presque uniforme.
« Pendant les expériences de 1873, le médium,
chaque fois, décrivit exactement d’avance les apparitions qui ensuite se manifestèrent sur les plaques. Sur l’une d’elles se trouve une grande étoile rayonnante et lumineuse, avec un visage humain faiblement visible au milieu. Dans une autre série de trois, le médium annonça d’abord une lumière derrière lui venant du plancher. Dans la suivante, une lumière s’élevant au-dessus des bras d’une autre personne, venant de ses pieds. Pour la troisième, il dit : — Il y a la même lumière, mais maintenant une colonne s’élève à travers la table et elle est chaude sous mes mains. Puis il s’écria tout à coup : Quelle brillante lumière ! Se peut-il que vous ne la voyiez pas ! la désignant du doigt. Ces descriptions se rapportent exactement aux trois épreuves, et dans la dernière, on voit le doigt du médium pointant vers une tache blanche qui apparaît en l’air. Il y eut d’autres développements curieux, mais ces indications suffisent. Une épreuve tout à fait étonnante doit cependant être spécialement mentionnée. Pendant la pose, un des médiums dit qu’il voyait une figure noire, l’autre médium vit une figure blanche auprès de la figure noire. Dans l’épreuve, les deux figures apparurent, la figure claire très faiblement, la noire beaucoup plus distincte, d’une taille gigantesque, avec une face brutale et de kWlgs cheveux.
« M. Beattie a eu l’obligeance de m’envoyer pour les examiner une collection de ces photographies, au nombre de trente-deux, me donnant tous les détails que je pouvais désirer. Je les ai décrites
aussi exactement que possible. Des centaines avaient été faites, la moitié sans résultat. Mais les succès obtenus ont bien compensé le travail. Une chose singulière, ce sont les abondantes draperies dans lesquelles ces figures sont toujours enveloppées, ne laissant de libre que juste la place nécessaire pour le visage. L’explication donnée, c’est que la forme humaine est plus difficile à matérialiser que la draperie. Le légendaire fantôme vêtu de blanc n’est donc pas tout à fait de fantaisie, mais a en fait quelque fondement, ce qui a une profonde signification, au point de vue des lois d’une chimie encore inconnue (1). »
Mais pourquoi aller chercher toujours ses témoins en Amérique ou en Angleterre ? A beau mentir qui vient de loin. N’est-il donc aucun de nos compatriotes français qui étudie ces questions et rende compte des résultats obtenus ?
A cette objection, il est facile de répondre. Voici d’abord les observations faites par M. le docteur Paul Gibier, ancien interne des hôpitaux, décoré pour ses travaux sur la fièvre jaune et dont la compétence ne peut être mise en doute.
Ses recherches ont été faites avec le concours du médium Slade :
Ecriture directe . — « Le 29 juillet 1886, dit M. Paul Gibier, à onze heures du matin, je me rends chez Slade avec un de mes amis, M. A... J’apporte
(i) M. le capitaine Ernesto Volpi, de Vercelli (Italie), obtient des photographies des plus étranges et qu’aucun photographe n’a pu reproduire.
plusieurs ardoises, marquées de ma signature au crayon bleu. J’inspecte la pièce où l’expérience va se faire. J’examine la table, les manches de Slade, le dessous de son habit et ses souliers que je lui fais quitter. Sur la demande de Slade, je sors de ma serviette qui ne m’a pas quitté, deux de mes ardoises entourées d’un cadre de bois, de chez Faber, et je les pose sur la table, séparément. Slade prend une petite touche d’ardoise de 8 à 10 millimètres de longueur, il la coupe en deux avec ses dents et la place sur une de mes ardoises du côté de ma signature. Il recouvre la touche avec ma seconde ardoise, dont la signature est à l’intérieur, prend les deux ardoises ainsi réunies et les place verticalement sur mon avant-bras gauche. Je n’ai perdu que mes ardoises. Au moment où Slade penche les ardoises pour les placer verticalement, j’entends la touche glisser dans l’espace ménagé entre les deux surfaces par le bois des cadres. La chambre est bien éclairée.
« Nous avons tous trois les mains sur la table nue : M. A... est à ma droite, et Slade est à ma gauche. J’ai les yeux sur les mains de Slade et sur ses jambes qu’il tient en dehors de la table. Je vois distinctement sur mon avant-bras gauche les deux faces des ardoises accolées et la main droite de Slade qui les tient.
« Au bout de vingt ou trente secondes, je sens une forte pression des ardoises sur mon avantbras. Slade dit sentir le courant passer dans son bras : cela paraît le faire souffrir un peu. Quelques
coups sourds sont frappés dans mes ardoises et la main de Slade est restée immobile. Tout à coup, l’écriture se fait distinctement entendre. La main de Slade est immobile, pas un de ses doigts ne remue. J’ausculte mes ardoises, pas de doute possible, c’est bien dans leur intérieur que le grincement se passe, j’entends, aussi bien qu’on peut entendre, le tracé de l’écriture et la ponctuation, et à quatre reprises un trait. L’écriture paraît avoir été tr.acée lentement d’abord, puis après le premier trait, le bruit du tracé a été plus rapide et après le deuxième trait, il a repris sa première allure. Après un temps assez long, trois coups secs sont frappés dans les ardoises : Slade les retire, les pose de champ sur la table et je les prends entre mes mains sans serrer, cependant Slade paraît éprouver une certaine difficulté à les séparer. Les voilà dans mes mains. L’ardoise sur laquelle je retrouve ma signature n’a aucune trace d’écriture. L’autre qui repose sur ma main gauche en est couverte. Ma signature, que j’ai vue pendant toute la durée de l’expérience, en partie cachée par les plis de mon habit, est bien de l’autre côté couverte d’écriture. Quatre phrases séparées par trois traits sont écrites sur mon ardoise, un quatrième trait se voit avant la signature qui termine le tout. Deux de ces phrases, celle du commencement ainsi que celle de la fin, sont en anglais et signées W. Clark. Des deux autres l’une est en allemand, et l’autre en français... »
M. l’ingénieur Tremeschini raconte ceci : —
M. Slade m’ayant invité à tracer sur une ardoise qu’il me présenta, une phrase quelconque, j’inscrivis : — Le nom de la personne à laquelle je pense en ce moment ? — M. Slade, ayant repris l’ardoise, la plaça sur le bord de la table qui était de mon côté et l’en retira après trois secondes. Je constatai avec la personne qui assistait comme moi à la séance qUe le mot — Vechy — était écrit en toutes lettres sur l’ardoise à la suite de ma question. Ce nom était bien celui de l’ami à qui je pensais et que j’avais perdu depuis dix ans.
Enfin, M. Paul Gibier donne l’observation suivante sur laquelle il appelle l’attention :
« J’avais apporté plusieurs ardoises, deux entre autres, enveloppées dans du papier, cachetées et vissées. Je désirais obtenir de l’écriture dans ces ardoises et je demandai à Slade si cela était possible : — Je ne sais pas, me répondit-il, je vais le demander. — Je proposai alors d’avoir une réponse sur deux ardoises neuves que j’avais apportées dans ma serviette, ce qui me fut accordé. J’ai en outre obtenu la permission — après avoir mis la petite touche traditionnelle entre elles deux — de m’asseoir sur mes ardoises. Les ayant donc posées sur ma chaise, je m’assis dessus et ne les quittai de la main que lorsque tout le poids de mon corps pesa sur elles. Je plaçai alors mes mains sur la table avec celles de Slade et j’entendis alors, très nettement, que de l’écriture se traçait sur l’ardoise avec laquelle j’étais en contact. Quand ce fut fini, je retirai moi-même les deux ardoises et je lus les
douze mots suivants, fort mal écrits du reste, mais enfin écrits et lisibles quand même : — Les ardoises sont difficiles à influencer, nous ferons ce que nous pourrons. » Slade n’avait pas touché ces ardoises, je ne pus en obtenir davantage. »
En fait tous les phénomènes obtenus par Crookes et Wallace ont été vérifiés et réalisés par le docteur Gibier, dont le livre — le Spiritisme — est une étude critique et expérimentale de premier ordre.
Il a publié aussi un volume des plus intéressants, l ’Analyse des choses (1), sur lequel nous aurons occasion de revenir.
Nous ne lui ferons plus qu’un emprunt qui a trait aux apparitions.
Ce sont là, en effet, les manifestations les plus controversées et en apparence les plus inexplicables.
Est-il vrai qu’il apparaisse des formes humaines partielles ou intégrales :
« Le 12 mai 1886, à onze heures du matin, nous avions, dit M. Paul Gibier, une séance chez Slade ; pendant qu’il avait ses deux mains sur la table en même temps que nous, nous avons distinctement vu, ainsi que M. N. qui assistait à la même séance, une main dont les doigts et la partie antérieure seuls étaient visibles, s’avancer à deux reprises contre notre poitrine. Nous n’éprouvions pas à ce moment plus d’émotion que dans les expériences de pathologie expérimentale auxquelles nous som-
(i) i vol. Dentu, 1889.
mes habitués depuis longtemps. Par conséquent nous ne croyons pas avoir été victimes d’une hallucination... Slade nous invita alors à placer notre main sous la table pour obtenir un contact, mais nous ne sentîmes rien. Il prit alors une ardoise par l’une de ses extrémités et nous invita à la tenir par l’autre bout. Nous maintenions l’ardoise sous la table depuis un moment, mais mollement, pour notre part, de sorte qu’elle serait tombée si Slade ne l’avait tenue solidement : tout à coup, nous nous sommes sentis saisir par le poignet par une main froide qui promena ses doigts pendant un instant sur la partie antérieure de notre bras droit. Nous laissâmes aller l’ardoise qui ne tomba pas et nous saisîmes à notre tour la main de Slade : nous pûmes constater qu’elle était d’une température normale et non pas froide comme celle que nous venions de sentir. En même temps, nous regardions sous la table où nous ne vîmes rien qui pût expliquer la sensation que nous avions reçue. »
Maintenant, pour terminer cette série d’emprunts dont le plus grand mérite est de poser franchement la question, nous rapporterons quelques expériences dues à M. Donald Mac Nab, un ingénieur parisien, d’une valeur et d’une autorité incontestables, qui en a publié le résultat dans l’excellente revue — le Lotus .
M. Mac Nab est autant l’adversaire de l’indifférentisme officiel que du spiritisme :
« J’ai cru devoir contrôler par moi-même un grand nombre de phénomènes, dit-il, afin de mon-
trer à la science moderne, qu’aucun d’eux n’est en contradiction avec les lois qu’elle accepte, mais que c’est elle au contraire qui est en retard et qui n’est plus à la hauteur des faits, et aux spirites combien leur interprétation des mêmes faits est erronée. »
Et il ajoute cette déclaration qui est nôtre en même temps :
« Toute cette interprétation roule sur le sens à appliquer au terme d’esprits : je dois dire tout d’abord que j’entends par là, non l’âme désincarnée des morts comme les spirites, mais d’une façon générale, des forces intelligentes et conscientes à des degrés très divers, existant en dehors de nous dans un substratum autre qu’une organisation corporelle. »
Nous philosopherons plus tard, les faits d’abord.
Mouvements spontanés d'objets sans contact . — Le médium s’assied, tenant une canne debout entre ses jambes, il la frotte avec ses mains, puis les écartant lentement, les pose sur ses genoux. La canne reste debout, puis s’incline dans le sens que lui indique le médium. »
Toutes précautions sont prises et il est certain qu’il n’y a pas de supercherie. Nos confrères Montorgueil, Rochas et Gaboriau assistaient à l’expérience.
« Une autre fois, dit M. D. Mac Nab, en présence de M. Labro, ingénieur, à un certain moment tous les meubles furent agités en même temps, le guéridon tomba, le lit fut traîné sur le
parquet, des chaises placées dans les coins et hors de notre portée furent renversées et traînées à travers la chambre. Tout cela eut lieu en même temps et avec un fracas épouvantable. J’allumai et tout cessa. Les chaises, le guéridon, le tabouret du piano étaient renversés... le médium était assis sur le canapé entre M. R. et moi et je ne le sentis pas bouger.
M. Mac Nab a toujours à la main une boîte d’allumettes-bougies et allume brusquement quand il lui plaît.
« Dans presque toutes les séances, dit-il encore, le guéridon s’enlève au plafond et y reste suspendu en l’air assez longtemps. Il est construit assez sommairement, de sorte qu’au moindre mouvement, il craque au-dessus de nos têtes. Une fois, il s’éleva et nous entendions rouler dessus un crayon que nous y avions mis. Il est garni d’une galerie qui l’empêchait de tomber. Etant arrivé au plafond juste au-dessus de ma tête, il y resta plusieurs minutes et le crayon commença à écrire au plafond ces mots que nous lûmes après avoir allumé : La mort... Ils y sont encore. »
Lévitation. — M. Mac Nab a vu fréquemment le médium s’élever au-dessus de la terre.
Voici une de ses expériences :
« J’étendis par terre, dit-il, un carré d’une étoffe très peu solide qu’on appelle andrinople. Au milieu nous mîmes une chaise et nous fîmes asseoir le médium dessus. Nous tînmes chacun un des coins de l’étoffe et, comme nous étions cinq, un des coins
était tenu par deux personnes. J’éteignis et presque aussitôt nous sentîmes la chaise s’élever, rester quelque temps en l’air, puis redescendre doucement. L’étoffe n’était même pas tendue et au moindre effort elle eût été déchirée. Cette expérience remplissait M. C. de frayeur.
Cette expérience n’avait pas été faite avec le médium ordinaire, mais avec un des amis de l’ingénieur, M. C., sculpteur.
Une autre fois, le même M. C. fut enlevé et posé contre le piano avec sa chaise.
Ecriture directe . — C’est par centaines que se comptent les exemples de ce phénomène. Les expériences rempliraient une bibliothèque. Les curieux peuvent rechercher le livre du Baron de Guldenstubbé — 1857 — La Réalité des Esprits , et ils auront sous les yeux de nombreux spécimens d’écritures surnaturelles ou magiques, les épithètes n’ajoutant rien à l’étrangeté du cas. Voir aussi le livre de M. Paul Gibier sur le Fakirisme occidental.
Interrogeons M. Mac Nab :
« — Séance du 28 avril 1888. — La table à jeu fut placée entre le canapé et le mur du côté de la fenêtre, et dessus je posai une feuille de papier, un crayon, une ardoise absolument nette et une pointe d’ardoise longue de 1 centimètre. J’avais précédemment massé les assistants dans la partie opposée de la chambre, seul j’étais à portée de la table... On faisait le plus grand silence et nous entendîmes immédiatement le crayon grincer sur l’ardoise, puis frapper trois coups pour nous aver-
tir que c’était terminé. Je lus alors sur l’ardoise cette phrase d’une écriture très régulière et ne ressemblant pas à celle du médium: — La lumière m’accable. »
On sait que les phénomènes ne se produisent le plus souvent que dans l’obscurité : nous traiterons ailleurs de cette question, mais cette fois, le fait s’était produit en pleine lumière, ce qui centuple d’ailleurs le mérité de l’expérience.
On recommença dans l’obscurité, le grincement du crayon recommença et cette fois on lut cette phrase : — Que les étoiles vous environnent comme un symbole d’amour.
Les écritures obtenues par M. Mac Nab sont presque toujours en français, une fois en italien, une autre fois en grec sans les accents. Le médium ne sait pas lire le grec.
Parfois les papiers voltigent à travers la chambre, se posent sur les meubles, on entend le crayon grincer. Ou bien si on allume, le crayon disparaît, et quand on éteint on l’entend tomber sur le papier et grincer de nouveau.
Ou bien l’écriture est tracée à l’encre, même avec des encres qui ne se trouvent pas dans la maison de l’expérimentateur.
Les écritures sont différentes les unes des autres, mais rappellent souvent l’écriture du médium.
Voici le texte fort curieux d’une communication ainsi obtenue et dont on peut voir le fac-similé dans le numéro du Lotus de décembre 1888 :
« — O vous qui êtes miens, la nécessité inéluc-
table où je me trouve de me séparer de vous pendant un laps qui vous paraîtra bref, et sera trop long pour moi, me contraint à emprunter aux humains la banalité d’un langage ressassé par des milliers d’êtres insipides. Les efforts ardus que vous tentez sans relâche pour arracher à l’invisible le masque obscur dont il se couvre méritent une récompense. Ecoutez et sachez comprendre, vous qui voulez mettre à nu sous votre scalpel les arcanes de la science. Emanation partie des rayons stellaires d’une planète voisine, je porte en moi à l’état d’embryon le germe d’une entité parfaite, susceptible, sous l’attraction aimantée du fluide qui me charmera, de revêtir telle forme idéale qu’il plaira à l’être humain devenu mon maître. Destinée par essence à voguer sans cesse dans le temps et l’espace, je dois m’irradier, par la succession continue de métamorphoses diverses, déambulant de planète en planète et revêtant une seule forme contingente sur chacune, vers un état de perfection absolue et immanente qui sera leNirvana de mon développement.
« Nous sommes des myriades d’homogénéités semblablement perfectibles qui tendent toutes à la somnolence nolence (sic) suprême. Or il faut à chacune de nous, pour parfaire chaque transsubstantiation, l’affinité intime d’une entité intellectuelle dont le revêtement tangible soit fait de molécules émanées de l’astre sur lequel cette dernière habite.
« Vous pouvez .être, puisque vous le voulez,
l’entité cohibante (1), tout à fait cobibante, qui me créera graduellement terrestre, pour m’absorber jusqu’à saturation. Il faut pour cela que vous ayez la ferme volonté de mon inchoation, unie au concours purement intermédiaire d’un de ces êtres que vous appelez médiums. Que ce dernier soit toujours le même et le fréquentiez sans cesse, pour arriver à la cohésion ininterrompue de son fluide. Vos efforts, s’ils sont continus, seront couronnés de succès. Soyez en nombre impair pour vos incantations. Je vous écrirai peut-être encore, mais protégez-moi, par votre volonté, contre nombre de mes pareilles, assoiffées de contingences et désireuses de s’incarner aussi. — Clorinde.
Phénomènes lumineux : — Le 8 juillet 1888, raconte M. D. Mac Nab, en présence de MM. Gaboriau, Labre, Picard et R..., se passèrent les faits suivants :
« Dans toutes les séances un peu réussies, quel que fût le médium, j’ai toujours observé la formation de points lumineux ressemblant à des feux follets. On les voit naître un peu partout en l’air, par terre, généralement près du médium, souvent aussi hors de sa portée. Ils sont quelquefois doués d’un vif éclat et d’une teinte blanche qui les fait ressembler à la lumière du magnésium. Mais ils n’éclairent pas autour d’eux. Ils se déplacent comme de petites comètes, courent les uns après les autres comme des papillons, tantôt se rassemblant tantôt se dédoublant.
(i) Isolante.
« Au jour dit, j’avais placé dans l’obscurité trois plaques au gélatino-bromure sur la table à côté de moi. A ma demande, une de ces lueurs vint d’un mouvement saccadé se placer sur une plaque.
J’étais debout, penché sur la table, et la lueur était à la distance de la vue distincte. Elle était très vive, très blanche, surmontée d’un petit tourbillon de fumée blanchâtre, formant panache, avait la grosseur d’une amande et la forme d’une petite langue dont la pointe serait en bas. Elle était isolée sur la plaque qu’elle éclairait un peu et à la naissance du panache présentait un remous de matière lumineuse. Elle s’avança avec le mouvement d’un pinceau qui tracerait un pointillé, décrivit un zigzag en forme d’M et se retira encore très vive. Une autre flamme beaucoup moins brillante se posa un instant sur les deux autres plaques. Au développement que je fis seul après la séance au moyen de l’oxalate de fer, ces clichés présentèrent des particularités curieuses. Ils se couvrirent d’effluves analogues à ceux qu’on obtient avec les décharges obscures d’électricité-expériences du D r Boudet, de Paris ; mais ces empreintes étaient d’un brun violet, alors qu’une simple impression lumineuse aurait dû laisser une trace noire.
« ... La substance de ces lueurs n’est plus du phosphore et n’est pas encore de l’acide phosphorique. C’est ce qu’on appelle en chimie un état naissant... »
Apports et transports d'objets. — Les papiers dont j’ai déjà parlé, dit le même, écrits avec des
encres que je n’avais pas chez moi, sont des apports. Des fleurs fraîches encore humides de rosée qui étaient posées dans nos mains pendant les séances sont des apports, mais cela a été fait dans l’obscurité et il n’y a pas lieu d’y attacher beaucoup d’importance. Il n’en est pas de même de ce qui s’est passé à la lumière. Le 24 août, à la lumière, les assistants étant tous assis, je fis placer M. C. debout en face de moi, les mains sur le guéridon. J’avais le dos tourné contre le piano et il n’y avait personne dans le coin de la chambre situé derrière moi ; j’avais tout le monde sous les yeux. Je plaçai alors un crayon marqué dans la poche de M. G. et j’y trouvai les mêmes objets quAuparavant, sauf le crayon. M. C. n’avait pas bougé et ses mains avaient été tout le temps apparentes. Aucun des assistants non plus n’avait quitté sa place. Nous interrogeâmes la table qui nous répondit que le crayon était sur la table placée dans le coin derrière moi, sous des papiers. Je m’approchai alors seul de cette table et j’y découvris le crayon... Je dois dire que j’ai essayé sans succès de faire passer une carte de visite dans une boîte fermée à clef. »
Tout ceci se passe non plus à cent ou à mille lieues d’ici, mais en plein Paris, les opérateurs sont des hommes que nous connaissons, qui sont de notre monde, qui ne jouent pas au fantastique et qui ne sont pas des naïfs : j’en donnerai pour preuve ces quelques lignes de M. Mac Nab sur les médiums:
« D’une manière générale, dit-il, il n’y a rien à croire de ce que dit un médium, soit qu’il jure
ses grands dieux qu’il n’a pas fait de supercherie* soit qu’au contraire il se vante contre toute évidence d’en avoir fait. C’est un être inconscient qui, quand il fraude, ne s’en aperçoit même pas. Je sais mieux que personne que les médiums ont une tendance à frauder, inconsciemment et sans intérêt, les phénomènes : la première chose que je fais est de me méfier. Un médium est, surtout dans les séances, sujet à des accès d’inconscience tels qu’on peut lui dire ce que l’on veut. Il faut être bien naïf et tout à fait ignorant en psychologie pour ajouter foi à ses affirmations. Nombre de sujets de M. Charcot se sont vantés de l’avoir mis dedans ; est-ce que cela enlève de la valeur à ses expériences?
« Une fois, je surpris le médium à prendre très habilement une carafe et à la faire glisser par terre le long de ses jambes. Il ne s’en était même pas aperçu.
« Mais il y eut au moins un cas où la fraude n’existait pas. Nous étions trois, debout autour de la table, personne ne bougeait et néanmoins des verres pleins se posaient par terre sans se renverser. Je les rassemblai au nombre de cinq au milieu de la table et, en regardant attentivement, j’aperçus tout d’un coup un verre s’évanouir et un instant après je l’entendis se poser par terre. On eut dit qu’il passait à travers la table. Ce jour-là, le phénomène se produisit plus de dix fois, pendant que j’examinais attentivement : je ne pus surprendre aucun mouvement suspect de la part des assistants, mais aussi il ne
m’arriva qu’une seule fois de saisir le moment juste où l’objet disparaissait comme une bulle de savon qui crève. Il y avait beaucoup de lumière, car la chambre est petite et nous étions éclairés par quatre bougies placées dans un lustre juste au-dessus de la table... »
Arrêtons-nous et tentons de résumer et de classer aussi clairement que possible ces faits étranges qui, quoi qu’on en ait, sont aussi vrais que les expériences de laboratoire auxquelles personne n’assiste et dont nul ne doute.
Elles peuvent se diviser ainsi :
Action exercée sur des objets matériels, avec ou sans contact, alourdissement ou lévitation. ,
Apports d’objets, pénétration de la matière par la matière désintégrée et reconstituée ;
Manifestations intelligentes, écriture, sans apparitions ;
Apparitions visibles seulement au médium, mais saisissables pour la photographie ;
Apparitions partielles, visibles pour tous avec attouchements ;
Apparitions complètes, agissant, se mouvant, parlant, intelligentes ;
Plus quelques menus phénomènes, tels que bruits, ; ; chocs, musique, etc.