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LES FANTOMES DES VIVANTS

En 1882, à la suite du mouvement produit par les travaux de Crookes et de Wallace, il se forma une société dite des Recherches psychiques , qui prit pour programme l’étude des phénomènes dont la constatation pouvait être scientifiquement acquise, et en même temps une enquête minutieuse sur tous les faits surnaturels dont la réalité serait attestée par des témoins d’une honorabilité constatée.

Cette Société est présidée par M. Balfour Steward, l’inventeur de la loi d’égalité entre les pouvoirs d’absorption et de radiation des corps, découverte pour laquelle il reçut la médaille de Rumford, une des plus hautes récompenses scientifiques. Il est en même temps président de la Société de Physique de Londres. M. Gladstone, le poète Tennyson ont accepté le titre de membres honoraires. En France, MM. Taine, Th. Ribot, Ch. Richet, sont membres correspondants. Il est utile d’insister sur

ces menus détails pour bien indiquer qu’il ne s’agit pas d’un petit conclave d’illuminés, s’entraînant les uns les autres en des illusions irraisonnées.

Il n’est pas non plus question de spiritisme, c’est-à-dire d’uïie sorte de solution religieuse des problèmes posés, mais uniquement d’études qui n’excluent aucune observation, alors même qu’elles touchent ou semblent toucher au domaine de l’inconnu.

Ne paraît-il pas singulier que ce soit les Anglais, dont nous nous plaisons souvent à railler le positivisme, qui prennent l’initiative de ces études qui, pour la majorité des Français, sont dans le champ de la fantaisie pure.

Chez nous, qui parle d’une apparition, est certain de recevoir une douche de raillerie en attendant les autres. Nous sommes certains, — et rien jusqu’ici n’a pu nous arracher cette conviction, — que depuis le jour où nous nous sommes évadés de la domination catholique, nous sommes arrivés à la dernière limite des connaissances humaines, et en vérité, c’est cette crainte du cléricalisme, la honte qui a été infligée si longtemps à notre raison et à notre liberté, qui nous font hésiter à user hardiment de cette raison et de cette liberté reconquises.

L’intolérance d’antan nous a fait intolérants : les légendes de paradis et d’enfer, l’injustice des responsabilités auxquelles nous vouait l’éducation du catéchisme, toutes ces causes nous ont poussés jusqu’au bout du scepticisme. Il nous

semble que, dans ce monde surnaturel dont nous nous sommes échappés, les prêtres nous guettent pour nous envelopper encore des chaînes de l’Inquisition.

Ainsi ne sera-t-il pas, si nous y rentrons franchement, non pas à la façon de ces poltrons qui, en une minute de bravoure ou de vanité, s’aventurent dans une maison hantée, en tenant d’une main fiévreuse une lanterne sourde dont la lueur sournoise les fait trembler, en vacillant elle-même, mais comme d’honnêtes gens qui, apercevant à leur fenêtre une bougie qu’ils n’ont pas allumée, rentrent afin de savoir ce qui se passe.

Si, après l’effort, nous acquérons la certitude que le surnaturel n’existe pas, ou plutôt que la forme humaine qui est la nôtre et que nous avons sous les yeux est la seule réelle, la seule possible, alors, tous les nuages seront dissipés et l’éducation, bien dirigée, arrachera les derniers vestiges de supersititions à jamais détruites.

Mais si, au contraire, nous nous convainquons qu’il y a... autre chose que ce que nous connaissons jusqu’ici, disons-nous immédiatement que tout ce qui est n’est et ne peut être que le résultat du jeu naturel des forces naturelles.

S’il y a des formes fluidiques, quelle nécessité d’en avoir peur ? Que sont-elles, sinon des expressions tangibles, visibles, d’états de la matière, différents du nôtre. L’homme est un être surnaturel pour les fleurs, les fleurs en ont-elles peur ?

Les animaux nous craignent-ils tant que nous ne les avons pas provoqués par notre brutalité ?

Les êtres surnaturels, si tant est qu’ils existent, ne sont pas nécessairement des ennemis, et, en tout cas, ne vaut-il pas mieux les connaître comme tels que de rester aveuglément à leur merci...

Mais, comme disaient nos pères romanciers, n’anticipons pas sur les événements.

Loin de reculer devant ces questions, la société anglaise les a abordées de front et elle a chargé trois de ses membres, MM. Myers, Gurney et Podmore, de se livrer dans tout le Royaume-Uni à une enquête dont le résultat a été publié sous le titre Phantasms of the Livings , les Fantômes des vivants.

C’est un véritable monument contenant près de huit cents déclarations.

Il est à remarquer que ces déclarations n’ont trait qu’à des apparitions de personnes vivantes, c’est-à-dire à une sorte de dédoublement de la personnalité et à la projection de ce double en un autre lieu que celui où se trouve la personne dédoublée. Ce point est très important, et dénote une intelligente préoccupation scientifique. Ainsi, des vérifications immédiates, en quelque sorte concomitantes, peuvent être faites, et ainsi des preuves positives de la réalité des faits peuvent être acquises.

En voici un exemple, d’autant plus intéressant qu’il vise un effet de dédoublement volontaire.

Le révérend C. Godfrey, demeurant à Eastboürne, Sussex, ayant lu un récit d’apparition vou-

lue, résolut de faire lui-même une tentative dans ce sens.

Le 15 novembre 1886, vers onze heures du soir, il concentra toute sa force de volonté et d’imagination et voulut aller apparaître au pied du lit d’une dame de ses amies. Sa tension d’esprit fut telle qu’au bout de quelques minutes, il fut pris de fatigue et s’endormit. Le lendemain matin, la dame à laquelle il avait songé vint toute effrayée chez lui et lui raconta que vers trois heures du matin, elle s’était réveillée en sursaut avec la sensation que quelqu’un était entré dans sa chambre : — J’entendis, dit-elle, un bruit, mais je crus que c’était celui des sautillements des oiseaux dans le lierre, en dehors de ma fenêtre ; cependant, prise d’une vague inquiétude, je me levai, allumai une bougie et descendis au rez-de-chaussée. Ensuite, je remontai et je vis M. Godfrey, debout sous la grande fenêtre qui éclaire l’escalier. Il était habillé comme à l’ordinaire, et avait l’expression que j’ai remarquée chez lui, quand il regarde très attentivement quelque chose. Il était là, immobile, tandis que, la lumière levée, je l’examinais avec une surprise intense. Et puis je continuai à monter ; il disparut.»

Trois fois, sans prévenir cette dame, M. Godfrey recommença l’expérience. La troisième fois, la dame raconte ainsi ses impressions, d’autant plus curieuses que M. Godfrey avait voulu lui parler et la toucher.

« Je m’étais couchée à dix heures et demie et fus bientôt endormie. Soudain, j’entendis une

voix qui me disait : — Eveillez-vous ! et je sentis une main qui se posait sur le côté gauche de ma tête. Je fus aussitôt complètement réveillée. Il y avait dans la chambre un son curieux comme celui d’une vielle. Je sentais en même temps comme un vent frais qui m’enveloppait. Mon cœur se mit à battre violemment et je vis distinctement une figure penchée sur moi. La seule lumière qui éclairât la chambre était une lampe placée à l’extérieur, formant une longue raie lumineuse sur la muraille au-dessus de la table de toilette : cette raie était en partie cachée par la figure. Je me retournai et la main eut l’air de retomber de ma tête sur l’oreiller à côté de moi. La figure était inclinée au-dessus de moi, et je la sentais appuyée contre le côté du lit. Je vis le bras reposant tout le temps sur l’oreiller. J’apercevais le contour du visage, mais comme noyé dans un brouillard. Nul doute que la figure ne fût celle de M. Godfrey, je le reconnus à la tournure des épaules et à la forme du visage. Pendant tout le temps qu’il resta là, il régnait un courant d’air froid à travers la chambre, comme si les deux fenêtres avaient été ouvertes.»

Ici, une remarque intéressante en passant.

Toutes les personnes, presque sans exception, qui ont fait le récit d’apparitions fluidiques, partielles ou totales, ont noté ce souffle froid. Aussi, il a été remarqué lorsque se produit un phénomène tel que l’écriture directe. Il est difficile de comprendre que tous ces « imposteurs » se soient rencontrés dans la constatation d’un phénomène

aussi insignifiant. Certains pourraient penser qu’il y a là un signe de sincérité.

Voici un autre fait rapporté dans les Phan tasms of the livings :

« Il était près de minuit, la nuit était assez obscure, mais il n’y avait pas de vent. Avant d’aller se coucher, le major W... alla, selon son habitude, à la porte d’entrée de sa maison pour voir quel temps il faisait. Il fut fort étonné, lorsque du perron où il se tenait, il vit paraître, à un détour de l’avenue, une voiture fermée, attelée de deux chevaux et avec deux hommes sur le siège. Cette voiture, en avançant, passa devant la maison et se dirigea rapidement vers un sentier qui conduisait à un cours d’eau assez encaissé. Comme il n’y avait pas de route de voiture de ce côté de la maison, le major cria au cocher de s’arrêter s’il ne voulait avoir un accident. La voiture s’arrêta quand elle arriva au bord de l’eau et tourna dans la prairie. Sur ces entrefaites, tout le monde dans la maison était en éveil. La femme du major avait entendu le bruit des roues sur le sable de l’allée ainsi que la voix de son mari, et s’était mise à la fenêtre, d’où elle et sa fille virent la voiture. Le fils de M. W...., de son côté, vint avec une lanterne rejoindre son père, qui s’était approché des voyageurs. Mais les deux hommes qui étaient sur le siège ne prononçaient pas un mot. Aucun son ne sortait de l’intérieUr. Le jeune homme y jeta un regard et ne vit rien qu’une figure très raide, assise dans un coin et qui paraissait des pieds à la tête vêtue de

blanc. Pas un signe d’alarme et, à vrai dire, pas un signe de vie. La voiture acheva de tourner dans la prairie, regagna l’avenue et disparut. On ne put découvrir le lendemain aucune trace des pieds des chevaux ou des roues du carrosse, soit sur le sable, soit sur l’herbe, et l’on ne put rien apprendre dans le voisinage qui jetât le moindre jour sur ce curieux exemple d’hallucination collective. »

Il y a là un fait étrange qui donne aussitôt l’idée d’un reflet, comme si la scène se fût passée dans un autre lieu et qu’il y ait eu reproduction dans une chambre noire.

Continuons ces extraits qui ont l’avantage de ne point viser au fantastique et d’être enregistrés avec une précision et une sécheresse toutes scientifiques :

« Un Américain, M. Mountford, était en visite,, il y a une quarantaine d’années, dans le comté de Norfolk, chez un de ses amis du nom de Coe. La maison qu’habitait M. Coe était située sur une route à trois ou quatre milles d’une autre maison, occupée par son frère Robert. Les deux frères avaient épousé les deux sœurs. Entre les deux maisons, deux ou trois habitations seulement. La route droite, sans arbres, et ne servant guère qu’aux habitants des fermes devant lesquelles elle passait. Nous sommes au mois de mars, il fait un beau temps clair. Vers quatre heures de l’aprèsmidi, M. Mountford, qui regardait par la fenêtre, s’écrie : — Tiens, voilà votre frère qui arrive ! M. Coe s’approche à son tour de la fenêtre, et dit :

— Oui, le voilà ! et Robert a pu enfin atteler Dobbin. — Dobbin était un cheval qui, à la suite d’un accident, avait été plusieurs semaines sans servir. Madame Coe regarda également par la fenêtre et dit à son hôte : — Quel bonheur, ma sœur est avec lui. Ils seront enchantés de vous trouver ici. La voiture que Mountford avait parfaitement reconnue, ainsi que les deux personnes qui étaient dedans, passa au petit trot sous la fenêtre, puis tournant avec la route à l’angle de la maison, alla à la porte du logis en exprimant son étonnement. Où son frère et sa belle-sœur avaient-ils pu aller ? Jamais jusqu’ici ils n’avaient passé devant la maison sans s’arrêter. Un plus grand étonnement les attendait. Cinq minutes après, comme ils étaient assis autour du feu, entre Marie, la fille de Robert Coe, jeune femme de vingt-cinq ans environ, robuste, bien portante et connue pour son bon sens. Elle était pâle, agitée et en ouvrant la porte : — Oh ! ma tante, s’écriat-elle, j’ai eu si peur ! Mon père et ma mère ont passé près de moi sur la route, sans me dire un mot. Je les ai regardés, mais ils n’ont pas détourné les yeux ni ouvert la bouche. Il y a un quart d’heure, quand je suis partie pour venir ici, ils étaient assis près du feu. Qu’est-ce que cela peut signifier ? Et je suis certaine cependant qu’ils m’ont vue.

Mary n’était pas là depuis plus de dix minutes, quand M. Mountford, regardant encore par la fenêtre, vit de nouveau la voiture sur la route.

« — Impossible, répond M. Coe, il n’existe pas de chemin par lequel ils aient pu regagner la route, et cependant, oui, c’est bien eux! Comment, au nom du ciel, ont-ils fait ? »

Tout le monde courut à la fenêtre, et vit arriver Robert et sa femme dans la même voiture et avec le même cheval que dans l’apparition. Je dis — apparition — car des explications que les deux familles échangèrent, il résulta qu’il fallait se résigner à admettre une hallucination.

Voici un fait curieux de pressentiment :

« Le soir du 23 mars 1883, dépose une dame Bettany, de Woolwich, je me sentis subitement prise d’une vive inquiétude, que rien ne semblait pourtant motiver, au sujet d’une de mes voisines et amies, madame J... Je ne pouvais m’expliquer cette impression, et pourtant elle m’agita toute la nuit à tel point que, le lendemain matin, à la première heure, j’envoyai ma domestique savoir s’il n’était rien arrivé à madame J... On me répondit qu’elle était morte presque subitement la veille au soir. Sa fille ajouta que la mourante l’avait surprise au dernier point en lui disant : Madame Bettany sait que je meurs. »

On peut lire, dans un volume bien oublié d’un certain Charles Maurice, qui laissa dans le monde théâtral de Paris une fâcheuse réputation, volume intitulé : — Epaves — le récit suivant. Il se trouvait avec sa femme à la Porte-Saint-Martin, quand celle-ci lui dit d’un ton effrayé : — Retournons vite à la maison, il arrive quelque chose. Le mari

commença par protester, mais sur l’insistance de sa femme, il revint chez lui. Un domestique en qui ils avaient la plus grande confiance avait profité de leur absence pour les dévaliser.

Encore du livre des fantômes :

« Deux élèves ingénieurs de Portsmouth se, livrent à des expériences d’hypnotisme. L’un d’eux acquiert bientôt la faculté de voir dans le sommeil magnétique les lieux ou les personnes sur lesquels il a fixé sa pensée avant d’être endormi. Une première fois, il exprime l’intention de voir une jeune fille qui habite Wandsworth, et à son réveil, il déclare l’avoir vue dans sa salle à manger. Le lendemain, l’expérience est renouvelée : il dit en se réveillant l’avoir vue dans sa chambre, en compagnie de son petit frère, il ajoute qu’elle s’est renversée dans sa chambre comme évanouie. Deux jours plus tard arrive une lettre de la jeune fille disant : — Vous est-il arrivé quelque chose... vous m’êtes apparu deux fois de suite, à vingt-quatre heures de distance, et la seconde fois, j’ai été si épouvantée que j’ai perdu connaissance. »

L’année dernière, un médecin des plus éminents de Londres communiquait à la Leisure Heur le récit qu’on va lire.

Cette observation emprunte un réel intérêt, dit le journal le Temps qui l’a reproduite, aux habitudes scientifiques de celui qui l’a recueillie avec une précision rigoureuse.

« Il y a deux jours, dit-il, j’ai été le sujet d’une illusion spectrale que je crois utile de noter exac-

tement. La chose s’est produite en plein jour, dans ma bibliothèque. C’est une pièce d’environ sept mètres carrés, éclairée au nord par deux fenêtres. Le fauteuil où je m’asseois pour lire tourne le dos à une de ces fenêtres, à gauche de la cheminée. En face de ce fauteuil se trouve un petit casier à livres, dont le sommet est à peu près au niveau de mes yeux quand je suis assis. Le mur qui fait face à la cheminée est occupé par des casiers plus larges et plus hauts, fixés à une cloison qui sépare la pièce du couloir conduisant à la porte de la rue. Le bruit des coups de sonnette ou de marteau y arrive donc beaucoup plus distinctement qu’il n’est utile ou agréable. Entre onze heures et midi, je lisais dans mon fauteuil, quand je me sentis envahi par le sommeil, contre toute habitude à cette heure, et je me laissai aller à la tentation... Je ne tardai pas à devenir inconscient, car il ne s’agissait là que d’un simple assoupissement passager :

combien de temps je restai dans cet état, c’est ce que je ne puis dire avec certitude. Je sais seulement que ce temps ne pouvait guère avoir dépassé dix ou quinze minutes, quand je fus réveillé en sursaut par le double coup de marteau si familier et si net du facteur de la poste. En ouvrant les yeux, je vis devant moi, debout sur le tapis du foyer, un homme qui me regardait et qui m’était inconnu. Il pouvait avoir trente ans, c’était un personnage au type juif, à la taille élancée, vêtu d’une redingote sombre et un peu large, qui semblait de coupe exotique : il avait pour coiffure un

chapeau haut, de forme évasée par la partie supérieure, comme le chapeau du pays de Galles.

Son teint était brun, ses traits allongés et son nez aquilin. Ses sourcils n’étaient pas très épais, mais bien arqués et noirs comme sa moustache, et sa barbe peu abondante. Je restai quelques instants à le contempler en me disant : — C’est un juif ! — Mais je ne m’arrêtai pas d’emblée à cette conclusion, et dans cette sorte de doute, je murmurais toujours mentalement : — Qui êtes-vous donc ? Que me voulez-vous ? Au moment même où je me posais ces questions, un sourire légèrement ironique passa sur les lèvres du spectre. Il se raréfia aussitôt, de telle sorte que je voyais distinctement au travers de son corps le casier placé derrière lui. L’instant d’après, l’apparition avait disparu et je me retrouvais les yeux fixés sur la rangée de livres supérieure du casier. »

A la suite de ce récit, le médecin en question se livre à une sorte d’examen de conscience, il est certain qu’il ne dormait pas, la lecture qüe le court accès de sommeil avait interrompue n’était nullement de nature à surexciter son système nerveux. Et il conclut :

— La question des rêves et des images mentales est si mystérieuse que je ne hasarde à ce sujet aucune opinion, me contentant de noter au passage un fait authentique et qui pourra peut-être aider à résoudre le problème. »

Nous pourrions multiplier ces citations à l’infini.

De tout temps les mêmes manifestations ont été signalées.

Nier l’invisible, c’est vaniteusement nier l’incompréhensible.

La terre est un point dans l’univers, l’homme est un point sur la terre, le microbe est un point dans la série naturelle. L’univers est invisible à la terre, la terre est invisible à l’homme qui n’en connaît que l’extrême surface, l’homme est invisible au microbe.

Entre les êtres, à quelque degré de l’échelle qu’ils se trouvent, existe cette relation limitative dü visible et de l’invisible.

Déjà, grâce à des grossissements puissants, l’homme a pu constater l’infini grouillement des éléments les plus grossiers d’une partie de l’invisible. Est-il logique d’affirmer que l’air, l’espace, l’immensité, l’au-delà des sphères auxquelles l’astronomie peut atteindre soient vides parce que nos sens sont inaptes à en percevoir la plénitude ?

Mais tels possèdent des sens plus aigus, tels autres sont en possession d’appareils optiques plus forts et pour ceux-là l’invisible se fait visible.

Pourquoi, encore une fois, poser une limite, puisque nous savons que déjà d’autres limites ont été franchies, que de plus ignorants que nous avaient déclarées infranchissables.

Surtout ne sent-on pas ce que les sens matériels ou psychiques peuvent acquérir d’intensité à la suite d’un traitement raisonné. Les formules des

plus simples équations sont lettre morte pour qui n’a pas appris l’algèbre.

La science occulte n’existe que pour celui qui s’est engagé résolument sur le sentier qui y conduit.

Dans notre vie ordinaire, nous passons vingt ans de notre vie à apprendre, à arriver au niveau moyen des intelligences les plus modestes.

Admettra-t-on que pour s’élever à une sphère plus haute de connaissances, il puisse suffire de montrer quelque curiosité, d’ouvrir quelques livres et de manifester quelques désirs ?

Au contraire, il s’agit ici d’obliger l’intelligence à ce que nous appellerons en quelque sorte un saut dans l’espace ; plus que jamais l’attention, la persévérance et surtout l’intuition, fille de la méditation, sont nécessaires. Ce n’est pas seulement contre l’ignorance qu’il faut lutter, nous ne bâtissons pas sur le terrain nu, sur table rase, mais, avant de creuser des fondations, il nous faut déblayer le sol de toutes les erreurs, de tous les préjugés que la routine y a entassés.

Le plus difficile est de comprendre que nous avons encore des connaissances à acquérir et que toute la science n’est pas dans les encyclopédies.

M. Renan dit dans ses dialogues qu’il lui faudrait un miracle, un fait surnaturel bien constaté pour qu’il renonçât à sa croyance dans la fixité des lois de l’univers.

Quelles sont ces lois ? qui peut se vanter de les connaître ?

Les lois, telles que nous les établissons, ne sont

que la résultante d’un nombre de faits très limités, à nous connus, et qui, on doit le remarquer, se produisent ou sur l’étroite terre que nous habitons, ou dans la sphère limitée dont nous pouvons avoir la perception.

Ne faut-il pas tenir compte, ainsi que le fait M. Flammarion dans ses calculs étourdissants pour l’imagination, de l’immensité des espaces qui nous sont inconnus ?

Relativement à ces espaces, tout ce que nous connaissons peut n’être qu’un accident, une sorte de cas tératologique sur lequel nous raisonnons aussi faussement que le ferait l’homme qui, n’étant jamais sorti de sa ferme, et ayant vu naître chaque année des animaux atteints d’une difformité héréditaire, serait convaincu qu’elles sont la résultante d’une loi générale, exigeant telle proportionnalité de monstruosités dans les naissances.

L’univers est à notre terre ce que celle-ci est à la molécule gazeuse la plus diluée et encore la comparaison, pour être intelligible, est-elle en dehors de tout calcul possible.

Ces mots, — les lois de l’univers — sonnent effroyablement faux, quand il s’agit de manifestations purement physiques, accidentelles peutêtre. Quel rapport existe entre les lois de l’univers, expression d’une infinie largeur et les faits que mille témoins attestent et qui ne semblent anormaux, impossibles que parce qu’ils contredisent les quelques règles que nous avons cru pouvoir énoncer et inscrire dans nos livres ?

En acceptant même la gravitation comme loi universelle — et elle peut n’être loi que pour la minime portion de l’univers dont nous faisons partie — en quoi la lévitation, par exemple, lui porterait-elle atteinte ? L’homme aurait conquis une faculté nouvelle qui lui permettrait, non de s’y soustraire, mais de lui opposer une énergie supérieure.

Les lois de l’univers seraient-elles troublées parce que des morts reparaîtraient ?

Quelle est d’ailleurs celle de ces lois qui est absolument, réellement contraire à ce phénomène ? Il ne faut pas ériger en loi ce qui n’est qu’une habitude de croyance.

Ne nous payons pas de mots : entre les lois de l’univers et nos opinions personnelles, il peut y avoir un abîme.

C’était une loi jadis que la nature eût horreur du vide. C’est une loi aujourd’hui que la pression de l’air fait monter le mercure dans la tige du baromètre.

Un adage dit : « Quand on est mort, c’est pour longtemps. » Les fantaisies imaginatives des religions n’ont fait que le confirmer par l’absurdité de leurs conceptions.

Cependant, les faits cités, — attestés avec autant de netteté que des expériences de laboratoire — semblent infirmer le toujours implicitement contenu dans ce longtemps .

Peut-être existe-t-il un au-delà ? Et pourquoi pas ?

Nous voudrions que le lecteur comprît bien notre pensée : ce livre n’est pas un manuel, un cours formé de leçons qu’il faille apprendre par coeur et réciter à l’occasion. Nous ne sommes pas des fournisseurs de dogmes, mais uniquement des collectionneurs de documents, dont les sources sont facilement vérifiables et dont la réunion constitue un dossier d’études.

Il ne s’agit pas ici de former des bacheliers en magie ou des licenciés en goétie ; il suffit de suggérer aux hommes de bonne volonté la pensée de se faire étudiants. L’étrangeté du but à atteindre doit, nous ne le nions pas, développer l’esprit de curiosité qui engendre la recherche et le travail. Si des nombreuses observations que nous avons colligées, dans des genres absolument divers, reliées seulement l’une à l’autre par la singularité de leur caractère, il en est qui frappent particulièrement telle ou telle imagination, il se fera un premier travail très utile — le passage de l’incrédulité absolue, défendue par le mauvais vouloir et le préjugé, au désir de vérifier, d’étudier, de savoir.

Après tout, il y a peut-être là quelque chose. Il n’est aucun d’entre nous qui n’ait eu la sensation, quelquefois dans sa vie, de l’inconnu, de l’inexpliqué. Pnüt-être est-il utile d’arrêter au passage ces notions fugitives, de les analyser, de rechercher leur signification.

Tout est phénoménal : et dans notre vie et dans notre science, nous pouvons affirmer que tout rentre dans l’occulte. Connaissons-nous la raison

du moindre des faits quotidiens ? Pourquoi naissons-nous, comment nous développons-nous ? D’où la cellule tire-t-elle les matériaux dont elle s’augmente ? Qu’est-ce que cette force que nous appelons la vie, où sont ses sources, ses réservoirs ? Le moindre geste que nous hasardons est une synthèse de stupéfiants mystères: pourquoi, sous l’action de la volonté tel muscle se tend-il, tel membre se projette-t-il en avant ou en arrière ?

Qu’un accordéon joue sans que des doigts actionnent les touches, est-ce là un fait plus étonnant que le moindre frissonnement de la peau oü des nerfs ? L’étude du plus infime insecte ne nous place-t-elle pas en face d’énigmes plus stupéfiantes que le déplacement d’un meuble sous l’action d’un fluide encore hypothétique ? Les phénomènes que nous qualifions de naturels — comme s’il nous était possible et facile de les expliquer ou de les reproduire — depuis la pousse du plus mince brin d’herbe, l’émission du plus étroit rayon de lumière, jusqu’aux formidables fulgurations du soleil et au mouvement des astres — rentrent dans l’occulte ; ce qui les distingue des autres, dits surnaturels, c’est que nous les étudions, que nous scrutons leurs moindres manifestations, que nous cherchons à les classer dans un système de lois.

Les plus magnifiques conquêtes de la science moderne, la télégraphie, la téléphonie, laspectrographie et la découverte des terres rares faisaient hier encore partie du domaine de l’occulte. Les académies les plus autorisées niaient que l’homme

pût lancer la pensée, la parole d’un point à l’autre de la terre : il n’existait pas de corps qui fût par lui-même une source de chaleur, de lumière, d’électricité, et le Radium de Curie a brisé l’inflexibilité de cet axiome. Dans un autre domaine, est-ce que l’aviation n’était pas reléguée parmi les utopies les plus irréalisables, comme la direction des ballons ? Existe-t-il assez de caricatures raillant les illuminés qui persistaient dans leurs recherches ? Aujourd’hui la conquête de l’air est déjà considérée comme un fait banal.

En toute branche des connaissances, on perçoit au début l’ignorance complète, puis la défiance, l’incrédulité entêtée, et tout à coup une lumière éclate et l’impossible d’hier devient l’accoutumé d’aujourd’hui.

De quoi s’agit-il ici ? De déterminer s’il existe réellement une force autre que celle qui nous est familière, émanant, non plus de la matière en apparence inerte et morte, mais de la matière vivante dont elle ne serait qu’une extériorisation, forme nouvelle de la radio-activité.

Si cette force existe, peut-on la capter, la diriger ? Quels effets peut-elle produire ? Peut-elle se relier, s’amalgamer à d’autres forces de même nature ? Est-elle indépendante de la matière vivante qui la produit ? A-t-elle son existence propre ou reste-telle sous la dépendance de l’appareil qui l’a irradiée ?

Toutes ces questions ont pour substratum la

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