LA GENÈSE NATURELLE
Il est des lâchetés singulières.
Tous les hommes de notre génération, même les plus intelligents, reculent devant la position très simple de la question, qui, par les considérations qui précèdent, est fatalement amenée :
— Y a-t-il une vie autre que celle dont nous avons conscience ? Y a-t-il, peut-il y avoir des formes de l’existence autres que celles qui nous sont familières.
En d’autres termes encore plus clairs : la mort
est-elle la fin de l’homme, ou plutôt le terme auquel vient échouer l’effort de la nature dont l’homme est, à ses yeux du moins, la résultante la plus parfaite ?
Chaque année, en France, pendant deux journées d’automne, les foules, sans distinction de classes, témoignent d’un respect, d’un souvenir tout particulier pour les morts. Les questions de religion n’ont en cette circonstance spéciale qu’un rôle très secondaire. Les libres-penseurs, ceux-là mêmes qui s’intitulent athées, qualification juste, du moment qu’elle implique la négation du dieu des églises, acceptent cette sorte de rendez-vous donné par les vivants à ceux qui ne sont plus, par le présent au passé. Il est en tous un instinct si puissant que l’homme qui insulterait un cadavre, paraîtrait, aux plus exaltés, un lâche et un misérable.
Ces jours-là, les abstentionnistes raisonnés se sentent touchés de cette manifestation sentimentale, soit qu’ils l’attribuent à une habitude invétérée, soit qu’ils comprennent vaguement qu’elle émane du fond de la conscience de l’homme.
En vérité, il serait impossible de nier qu’en cette unanimité non commandée, — car elle ne procède d’aucune obligation législative — le philosophe constate un sentiment en quelque sorte instinctif de respect pour les morts, c’est-à-dire pour ceux qui, avant nous, ont accompli sur notre terre une partie de l’évolution physique et psychique.
A quelle pensée intime répond-elle ? N’est ce
bien là qu’une superstition, née d’un défaut d’éducation, ou bien qu’un acte de soumission à des dogmes religieux, d’autant plus mal compris qu’on cherche moins à se les expliquer?
Les naïfs, doüés d’imagination, les poètes, les rêveurs obéissent-ils seulement aux suggestions d’une fantaisie émue quand ils affirment que ce jour-là les morts les voient, les remercient, leur sourient ?
En un mot, ce sentiment est-il de ceux qu’il convient de railler ? Faut-il l’extirper, comme tant d’autres, de la conscience humaine, sans tenir compte de la profondeur de ses racines, ou au contraire devons-nous l’étudier et encore une fois interroger le sphinx qui détient le secret de la vie et de la mort ?
La logique même de notre époque veut que nous nous arrêtions à ce dernier parti.
Il est temps de ne plus reculer devant l’interrogation qui nous brûle les lèvres :
— Qu’est-ce que la mort ?
Il est très simple de répondre par l’indifférence la plus absolue. Que nous importe ? Et pourtant quand on constate qu’en tous les temps, sous toutes les latitudes, le problème s’est posé devant tous, il appert — comme disent les gens de loi — que la conscience humaine n’accepte pas, sans protestation, cette fin de non recevoir.
Que la mort implique désorganisation, rentrée dans le grand tout des molécules constitutives du corps humain, nul ne le nie, mais pour préciser
encore plus nettement le problème, il est certain qu’en dépit de tous nos efforts pour liai échapper, il nous hante et se formule ainsi :
— Après la mort, l’individualité, la personnalité subsiste-t-elle ?
Car de la pérennité des molécules matérielles, nul ne doute, le circulus de Pierre Leroux, si moqué, est aujourd’hui accepté par les plus indifférents. La matière retourne à la matière et recommence l’évolution.
Le seul doute, l’inconnu, c’est donc cette formule : — L’individualité.
Les matérialistes prétendent qu’elle disparaît, les spiritualistes lui prêtent au contraire une existence définitive et éternelle. Entre ces deux thèses, aucune conciliation ne semble possible, sans que jusqu’ici les uns et les autres aient songé à changer les termes de l’énigme en la ramenant à sa plus simple expression :
— Qu’est-ce que l’individualité ?
Dès le début de cette étude, il importe que la raison se dégage d’idées qui ne sont fausses que parce qu’elles n’ont pas été interprétées. Il semble qu’on parle une langue sans savoir ce que les mots signifient. On les prononce, mais chacun leur attribue le sens qui convient le mieux à ses préjugés ou à ses besoins.
Chacun se fait, à sa satisfaction personnelle, une définition de ce mot d’individualité. Pour l’homme, il semble qüe l’individualité — destinée à disparaître ou à subsister — se compose aujourd’hui et
dans l’éternité, du faisceau des attributs physiques et moraux qui constituent notre individualité présente. Ce que nous appelons notre personnalité est — et nous le sentons bien — un agrégat de sensations, de besoins, d’aptitudes, de désirs, qui dépendent en réalité du milieu où nous sommes nés, où nous avons été élevés, où nous vivons actuellement, et qui se modifient à mesure que l’évolution vitale s’accomplit, en des lieux et des conditions diverses.
Notre moi — et c’est là le point premier sur lequel il convient d’insister — l’essence même de notre individualité persistante, dégagée de toutes les modifications que lui apportent les contingences de chaque jour, de chaque minute, est toute autre chose que ce que nous appelons vaguement — ou plutôt beaucoup trop positivement — notre individualité.
Notre individualité, c’est, selon nous, un être qui peut être plus ou moins intelligent, mais qui en outre aime ou n’aime pas à fumer, qui craint l’alcool ou au contraire abuse de l’absinthe, qui aime les blondes ou les femmes maigres. C’est là le moi , avec toutes ses passions, ses sympathies mesquines ou ses antipathies étroites, ses vertus ou ses vices, et quand on parle de survivance, c’est sur ce — moi — très relatif que l’on discute.
La théorie catholique, avec son anthropomorphisme grossier et persistant, a contribué fortement à cette fausse intelligence du moi. N’est-ce pas elle en effet qui a prêché la résurrection des
corps, exploitant on ne sait quelles aspirations molles et paresseuses, pour nous faire entrevoir un paradis contemplatif et musical ?
Même abus de confiance intellectuel dans la religion musulmane où la possession continue de la femme constitue la joie paradisiaque, dans les antiques religions, celtes ou Scandinaves, où les élus seront toujours vainqueurs, les damnés toujours vaincus dans un éternel combat.
C’est surtout dans la conception de leur enfer que les religions recoururent, pour la notion de l’éternelle douleur, à ces éternités de la chair et du corps.
Avoir peur du feu en ses membres, en ses muscles, de l’arrachement des ongles ou des yeux, du plomb fondu dans les oreilles ou du tenaillement à fer rouge des cuisses et des mamelles, c’est sentir mieux que par tout raisonnement, la contrainte de la conversion.
C’est dans un intérêt de propagande que les religions nous ont imposé la croyance à la pérennité de notre être présent, actuel, matériel : elles nous ont montré pendant l’éternité l’homme jouissant les jouissances ou souffrant les souffrances que nous avons appris à connaître, histoire des enfants à qui on inspire bêtement la crainte de Croquemitaine.
Elles ont été servies par ce sentiment de niaise vanité qui nous persuade que nous constituons le summum du bien possible : et si des milliards d’êtres ont pu croire que la vie future n’était qu’un
changement de lieu, mais non un changement d’état, c’est que leur imagination ne pouvait concevoir rien de plus parfait, de plus digne de l’éternité que notre forme actuelle.
Ils se sont attachés si étroitement — de par cet enseignement intéressé — au présent — pour eux alpha et oméga — qu’ils ont admis même la reconnaissance en un monde futur des êtres avec lesquels ils avaient vécu, le renouement de liens que la mort avait brisés...
Idée en soi délicate, mais illogique, si on ne l’élargit pas, si on ne lui donne pas une base plus solide, plus réelle, plus conforme aux enseignements de la raison et de la science.
Et d’ailleurs avec quelle facilité ce système de résurrection des corps peut être combattu !
Si les corps revivent, avec leurs attributs physiques, en quel état d’âge, d’apparence sera le ressuscité ? Tel était fort beau, petit, qui a singulièrement enlaidi en vieillissant. Et que dire de la persistance de l’être intellectuel et moral ? Il est fort peu d’hommes parfaits, on en a même rencontré qui n’étaient ni excellemment honnêtes, ni parfaitement intelligents. Les retrouvera-t-on avec leurs laideurs et leurs sottises ?
A ces questions, les religions répondent par des pétitions de principe.
Et cela c’est parce qu’elles exploitent notre fausse conception de l’individualité.
Cette individualité, nous ne la connaissons pas nous-mêmes, voilée qu’elle est à nos propres
yeux par les illusions de la forme et les mirages de la pensée, incessamment métamorphosée.
— Connais-toi toi-même, disait l’antique sagesse.
Et en ce peu de mots, elle posait le vrai problème. Qui sait au juste ce qu’il est ? Ne luttonsnous pas à chaque minute, moi que nous sommes, contre un autre moi , obscur, latent, qui nous résiste et cherche à nous dominer.
Au milieu des luttes que lui impose la nécessité vitale, l’homme ne parvient pas à s’abstraire des contingences assez nettement pour parvenir à la connaissance de ce qu’il est réellement.
Entre les divers moi dont je me sens composé, quel est le véritable moi ?
La résurrection adéquate à la vie ! mais qu’on y songe ! Avec ressouvenir des états passés ! Retrouver éternellement le souvenir des douleurs ressenties et des injustices subies ! Est-ce donc là ce que nous pouvons souhaiter, inventer, alors que la moitié de notre vie se passe à tenter d’oublier le mal qu’on nous a fait ou que nous avons fait aux autres ! Pourquoi cette mémoire ne s’attacherait-elle qu’aux souvenirs heureux ! Et encore est-il donc pour nous tant de souvenirs heureux qu’ils puissent remplir une éternité ?
L’absurdité éclate.
Et alors la logique sèche prétend avoir substitué à ces illusions mauvaises une réalité meilleure, l’anéantissement final, décisif, tout de l’homme disparaît, désagrégé, emporté par le tourbillon
de la Nature qui ne crée que pour détruire, éternelle Pénélope qui travaille sans but, sans ordre, Ixion condamné à l’éternel supplice de la roue.
A cette conception à laquelle il ne convient pas de reprocher sa dureté désespérante — car la nature n’a pas à tenir compte de nos sentimentalités — la science a déjà répondu en émettant l’impeccable théorie de la conservation de l’énergie. Rien ne se perd, toute action se perpétue, en se modifiant selon les conditions dans lesquelles elle s’exerce. La mort dans son sens néantiste, est une cacologie, elle n’est qu’un changement d’état, un stade de l’évolution.
Ici point une conception plus large :
Avant de demander où va la mort, il importe de rechercher ce qu’est la vie.
On est immédiatement frappé de ce fait que la mort a son adéquation parfaite, exacte en cet autre terme, la naissance. Entre ces deux pôles, naissance et mort, oscille toute l’existence, enchaînement de phénomènes visibles sur lesquels il nous est permis d’étayer un raisonnement et de bâtir nos déductions.
De la naissance à la mort, traçons une ligne droite, et aussitôt nous constatons qu’au delà de ces deux limites elle peut être indéfiniment prolongée.
Avant le point initial, la naissance, il y a un passe. Les temps sont finis où on attribuait à un dieu la création de toutes pièces d’un être sans autre point de départ qu’un caprice céleste. Nous
savons aujourd’hui que l’homme est une résultante, une descendance, un organe de filiation. Nous suivons, dans le laboratoire de la nature, la série d’opérations qui a précédé l’éclosion du produit final que nous sommes. Nous savons qu’avant la naissance l’homme existait en germes concrets ou disséminés, minéraux, végétaux et animaux, qu’en sa constitution tous ces éléments préexistants se retrouvent, placés en état de réaction nouvelle et, il nous semble, progressiste.
La Nature nous montre une continuelle évolution, développement de l’énergie s’affinant sans cesse en manifestations d’autant plus puissantes qu’elles semblent plus délicates.
— Dans les organismes les plus bas, dit Tyndall, on trouve une sorte de sens tactile répandu à la surface de tout le corps : alors, par suite d’impressions du dehors et des adaptations qui leur correspondent, des portions spéciales de la surface deviennent plus que les autres sensibles aux stimulants. Les sens sont à leur état naissant, leur base commune est ce simple sens du toucher que le sage Démocrite, il y a 2300 ans, reconnut comme étant leur origine commune. L’action de la lumière semble être dans le règne animal un simple trouble de nature chimique semblable à celui qui s’effectue dans les feuilles des plantes. Par degrés, l’action se trouve localisée dans un nombre de cellules pigmentaires plus sensibles à la lumière que le tissu qui les environne. L’œil commence. Il est d’abord capable de révéler les différences de lumière et d’ombre
produites par les corps très voisins. Comme l’interception de la lumière est presque toujours suivie par le contact du corps opaque adjacent, il en résulte que la vue devient une sorte de toucher anticipé. L’adaptation continue, il survient audessus des granules pigmentaires un léger gonflement de l’épiderme, une lentille commence à se former, et par suite d’une infinité d’adaptations elle finit par atteindre la perfection qui caractérise l’œil d’un faucon et d’un aigle.
Et il en est de même pour les autres sens, qui sont des différenciations spéciales des tissus.
Ainsi nous pouvons suivre à travers la filière ininterrompue de la genèse naturelle la marche des facultés dont l’éclosion se continue du minéral à énergie latente jusqu’à l’animal où elle se révèle sous forme d’instinct raisonnant.
L’homme venu, pourquoi l’évolution s’arrêterait-elle ? Il appartient au minéral par sa structure interne, au végétal par son organisation cellulaire, à l’animal par ses facultés de locomotion et d’adaptation cérébrale. Est-il le but, le terme, le nec plus ultra ? où est la preuve de cet arrêt subit de l’évolution ? La simple logique veut autre chose, elle réclame une persistance de l’effort, et en vertu de l’analogie qui est la vraie source du raisonnement, nous sommes fatalement entraînés à poser l’hypothèse d’un stade naturel postérieur à l’humanité et qui soit distant d’elle autant qu’ellemême est distante de l’animalité.
De même que l’homme est un animal perfec-
tionné, l’être qui le suit sera un homme perfectionné ; par analogie à ce qui s’est passé, la partie solide se diluera au profit de la partie psychique. Se dégageant non-seulement des éléments végétaux et animaux, mais des souffrances, des désirs, des passions, liés à ces éléments et à la satisfaction des besoins qu’ils impliquaient, la force intelligente, spirituelle, consciencielle, s’affirmera de plus en plus, deviendra plus active, plus épurée, plus puissante... et une autre période d’évolution commencera.
Et l’évolution continuera encore ? Jusqu’où ? Ici, en dehors delà tendance dont nous discernons la direction, l’analogie nous fait défaut, car jusqu’ici du moins nous ne savons rien de ce qui s’est passé au début de l’évolution et le principe d’Hermès : — Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas — est encore voilé pour nous sous les profondeurs de nos ignorances.
La mort n’est très vraisemblablement qu’un stade de l’évolution, elle n’est pas une destruction, un anéantissement ; mais que subsiste-t-il après la mort de ce qui est nous ?
Ce n’est pas l’homme total, tel que nous le connaissons, ce n’est pas l’activité cérébrale dans toutes ses manifestations dont la plupart n’auraient aucune raison d’être dans un milieu autre que celui où nous vivons.
Mais d’autre part cette métamorphose, si elle existe, sera-t-elle donc si brusque, si profonde qu’en l’être qui nous suit sur l’échelle naturelle, rien ne
rappelle la nature précédente? Entre le minéral et le végétal, la séparation s’accomplit insensiblement, plus encore peut-être entre le végétal et l’animal et de celui-ci à l’homme ; il semble en vérité que le degré de parenté soit si proche qu’il ressemble à une collatéralité.
... Mais c’est se battre contre des moulins à vent, s’écriera le sceptique, hypocritement indifférent à ces problèmes, il n’y a rien ! rien ! rien !
Alors à celui-là, nous répondons que la preuve est faite qu’il y a quelque chose et nous le renvoyons à toutes les expériences rappelées en la première partie de ce livre et dont des centaines ont dû être laissées de côté.
La force psychique existe, il y a là une évolution sur un autre plan que le plan hominal ; cette force qui parfois semble dirigée par des intelligences, se manifeste à nous lorsque nos sens ont acquis une acuité particulière ; il est aussi enfantin de la nier aujourd’hui que de se refuser à admettre la polarité du corps humain. Elle est entrée, quoi qu’on ait fait pour la repousser, dans le domaine de l’expérimentation positive.
N’est-elle point d’aventure une indication encore vague de l’évolution prochaine ?
Et quand des apparitions comme celle de Katie King se manifestent, est-il illogique de supposer que ces accidents sont, quant au monde qui suit le nôtre,. quelque chose comme des phénomènes d’atavisme en retour?
Et s’il nous est prouvé que depuis des milliers
d’années il existe une science, admirable dans sa conception, superbe dans sa logique et qui nous donne la compréhension parfaite de la constitution de l’homme dans son état actuel et dans son évolution future, force nous sera bien de tenir compte de cette prescience innée qui a toujours crié à l’homme :
La mort n’est pas la fin.