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LES TROIS MONDES

Les religions occidentales définissent l’homme en deux termes, le corps et l’âme ; le corps, matière inférieure, finissable ; l’âme, faculté supérieure, immortelle.

Le corps est méprisable, c’est l’ennemi, c’est le poids qui attache à la terre l’âme dont la destinée est céleste. L’âme ne peut s’évader du corps que par la mort, elle est son prisonnier, elle est l’exilée qui aspire aux cieux. L’homme doit résister à son corps, le dédaigner, le briser par les macérations, l’épuiser par les jeûnes. Toute aspiration au bienêtre, soit des individus, soit des peuples, est une trahison envers Dieu, un oubli des destinées éternelles.

Il est impossible d’expliquer l’influence réciproque de l’âme et du corps. Une émotion subite fait affluer le sang au cœur et pâlit le visage : mystère. Un coup de bâton sur le crâne éteint

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l’intelligence : mystère. D’après la théorie catholique, il y a indépendance absolue entre l’âme, principe supérieur, émanation de la divinité et le corps, guenille immonde. Il est bien dit quelque part que l’homme a été fait à l’image de Dieu, ce qui devrait contribuer à sa réhabilitation. Peu importe, tout raisonnement est interdit : qui se sent embarrassé doit interroger un prêtre qui ne répondra pas et pour cause.

Cette dualité de l’être humain qui ne rend compte d’aucun phénomène, qui confond sous le nom d’âme des facultés si diverses qu’il n’est pas d’analyse plus subtile ni plus difficile, est un article de foi. Autrefois on brûlait qui doutait, aujourd’hui on le damne, platoniquement par bonheur.

L’homme est sur terre, nous dit-on, pour expier un crime qui se perd dans la nuit des temps et sur la nature duquel il est impossible d’être positivement renseigné : il est l’éternel condamné sur lequel pèse un arrêt, sans prescription possible, alors même qu’il cherche à se racheter par dons à l’église, argument particulièrement efficace.

Religion obscure, avide et cruelle, ennemie de l’activité humaine, adversaire de l’intelligence, négatrice de tout progrès et de toute morale sociale, fautrice d’ignorance, d’hypocrisie et de trahison, ayant à son passif les persécutions les plus féroces et les crimes les plus odieux, bavarde de charité et foncièrement égoïste, n’ayant pour le croyant que des promesses menteuses ou des me-

naces épouvantables, désorganisatrice de la famille, arrachant l’enfant à la mère et la femme au mari, corruptrice de son propre clergé qu’elle forme à la tartuferie et qu’elle contraint aux vices contre nature, orgueilleuse et basse courtisane vendue au plus offrant, elle a nom le catholicisme.

Non pas le christianisme qui ne fut qu’une erreur. Le catholicisme est un crime.

Il existe par contre en Orient une doctrine, moins une religion qu’un vaste système philosophique et scientifique, dont les adeptes, souvent persécutés, n’ont jamais été persécuteurs, dont le mot caractéristique est justice , pure philosophie morale qui s’inspire de la loi de l’évolution et qui la suit jusqu’à son parfait achèvement, qui ne réclame pas la foi aveugle et n’admet que la persuasion, née de l’étude et de la compréhension, dont l’initiateur, Gautama Bouddha, ne fut pas un dieu, mais un homme moralement et intellectuellement supérieur aux autres, un illuminé certes, mais dans le sens sain et humain, et dont le premier mot fut celui-ci :

— Le secret des misères humaines, c’est l’ignorance.

C’est le bouddhisme.

Il n’entre pas dans le plan de ce volume d’analyser cette philosophie dont la pureté et la logique sont admirables : disons seulement que, qui saurait lire Schopenhauer la retrouverait presque intacte.

Mais, restreignant cette étude au problème que

nous avons posé, nous expliquerons, d’après la science orientale, la constitution de l’homme, la nature de la force psychique et de l’évolution vraisemblable.

Cette doctrine, cette philosophie du Bouddhisme est si largement ouverte à toutes les aspirations intelligentes, qu’elle a pu voir se développer auprès d’elle, sans en prendre ombrage, une école dite Théosophique, particulièrement dévouée à l’étude des pouvoirs psychiques de l’homme, à l’examen des phénomènes dont le principe s’y trouve d’ailleurs implicitement contenu. L’Occultisme (c’est aussi le nom de la nouvelle école), s’efforce de remonter vers le Bouddhisme primitif, corrompu par ses prêtres, mais dont certains ont conservé la primitive et pure doctrine. Ici, il ne s’agit plus, sauf quelques réserves que nous exposerons plus loin, d’adoration stupide ni de superstition, mais de travail incessant, de recherches inarrêtées, d’adaptation des principes à la marche actuelle et future de l’humanité.

La Théosophie est la religion de la sagesse, et ici religion est pris dans son sens étymologique de lien (1) entre les membres de la fraternité humaine.

Nous résumons ici ses propositions fondamentales :

L’esprit dans l’homme est la seule partie permanente de son être ; aucun acte ne peut se pro-

(i) Religion, — de Religare.

duire sans que le Grand Tout en ait la perception. Principe explicatif de la solidarité réelle. Faire le mal, c’est heurter une des lois de la nature : ce heurt a son contre-coup sur tout et sur tous. De là la raison du bien, l’altruisme étant la seule forme raisonnée de l’égoïsme. Qui fait du bien aux autres, améliore le monde et se fait du bien à luimême.

Une substance éthérée est répandue dans tout l’univers ; réservoir de tous les événements passés et présents, elle garde la trace de tous les effets produits par les causes spirituelles, de tous les actes et de toutes les pensées provenant de la matière ou de l’esprit, on l’appelle Lumière astrale ou Akaça.

Les hommes peuvent, par un entraînement systématique, acquérir üne vue de l’AkqJa : leurs facultés intérieures, douées de vue, saisissent alors la loi des choses et la raison des faits. Ils peuvent acquérir la compréhension des Lois de la Nature et par cette notion accomplir des actes interdits à l’ignorance et que le vulgaire qualifie de miracles.

Comme moyens de s’élever à ces hauteurs, la Théosophie réclame :

« L’anéantissement de tout égoïsme. Un de ses axiomes absolus est la renonciation au Moi, qui est un fait, pour monter au principe qui est nonseulement l’humanité, mais la totalité des Etres. »

Le véritable occultiste n’a rien de commun avec le moine qui s’abstrait de la vie générale pour

ne penser qu’à son propre salut. Il a pour premier devoir de se donner à tous :

« L’occultisme, dit madame Blavatsky, cette originale et parfois stupéfiante personnalité dont nous parlerons plus longuement, est la grande renonciation au Moi, renonciation inconditionnelle et absolue, en pensée et en action. C’est l’Altruisme, et pour jamais il écarte celui qui le pratique du nombre des vivants. Car aussitôt qu’il s’est voué à l’œUvre, ce n’est plus pour lui, c’est pour les autres qu’il vit. Sa personnalité doit disparaître, il devient une simple force bienfaisante de la nature.

« L’entraînement de la partie spirituelle de l’homme s’opère par la méditation, non par la récitation niaise de prières et l’égrènement de rosaires, mais par la tension continue de l’intelligence sur le problème du bien universel.

« L’occultiste peut vivre de la vie générale et sociale, mais il doit rapporter toutes ses pensées et toutes ses actions au bien général et social. Par conséquent sacrifier ses propres intérêts à l’intérêt supérieur. Ne jamais espérer aucune récompense. Agir et laisser agir la justice immanente. »

Mise au pouvoir de ces hommes, la Force psychique ne sera jamais employée par eux dans un but égoïste.

A cette condition seule ils peuvent en être maîtres, sinon ils seraient comme l’imprudent qui manie la force électrique au hasard et tombe foudroyé.

La science occulte ne peut donc être que la science du bien et de la justice.

« L’individu, dit un des adeptes, Moini M.

Chatterji, qui essaye de marcher en sens contraire de la nature, est sûr d’être broyé tôt ou tard par l’énorme pression de la force opposée. La seule manière pour l’homme d’atteindre le bonheur est d’assimiler sa conduite individuelle avec la force triomphante de la nature. La moralité, c’est l’identification de l’individu avec la loi universelle.

Qu’est-ce par exemple qu’un mensonge ?

L’homme qui, recevant une série déterminée de sensations, les prétend autres qu’elles ne sont en réalité, exerce le pouvoir de sa volonté en opposition avec une des lois de la nature, dont la vie universelle est dépendante : il commet donc à la fois un meurtre et un suicide.

Ainsi de tout acte vicieux qui est en opposition à la marche normale de l’évolution, un grain de sable sous la roue déterminant un choc dont tous les voyageurs se ressentent.

Ainsi, tous les effets et toutes les causes se confondent.

Taine a admirablement résumé cette théorie de la science occulte :

« Le progrès de la science, a-t-il dit, consiste à expliquer un ensemble de faits, non par une cause prétendue hors de toute expérience, mais par un fait supérieur qui les engendre. En s’élevant ainsi d’un fait supérieur à un fait supérieur encore, on doit arriver pour chaque genre d’objets à un fait

unique qui est la cause universelle. Ainsi se condensent ces différentes sciences en autant de définitions d’où peuvent se déduire toutes les vérités dont elles se composent. Puis vient le moment où nous osons davantage : considérant que ces définitions sont plusieurs et qu’elles sont des faits comme les autres, nous y apercevons et nous en dégageons par la même méthode que chez les autres le fait primitif d’où elles se déduisent et qui les engendre. Nous découvrons l’unité de l’Univers et nous comprenons ce qui la produit. Elle ne vient pas d’une chose extérieure au monde ni d’une chose mystérieuse cachée dans le monde : elle vient d’un fait général semblable aux autres, la loi génératrice d’où les autres se déduisent... l’objet final de la science est cette loi suprême et celui qui d’un élan pourrait se transporter dans son sein, y verrait, comme d’une source, se dérouler par des canaux distincts et ramifiés le torrent éternel des événements et la mer infinie des choses. C’est à ce moment qu’on sent naître en soi la nature. »

Telle est la Théosophie, telle est la science occulte.

Pour nous autres occidentaux, ces deux termes n’ont pas un caractère excellent.

Ce mot de Théosophie, avec sa racine, Thèos, Dieu, nous rappelle trop l’être personnel et anthropomorphe que les religions ont déshonoré en l’exploitant et rendu haïssable, comme instrument de persécution féroce : il nous est bien difficile, en dépit de tous les raisonnements et de toutes les

définitions, de dégager notre esprit des préjugés de répulsion que le passé a mis en nous. Ce qui est philosophie est accepté par tous, ce qui est divin est, à juste titre, tenu en défiance par le librepenseur.

Un autre motif plaide aussi contre le mot Occultisme : l’esprit clair et libre des occidentaux, fils delà Révolution, a eu le dédain du mystère. La vérité doit être lumineuse et ne pas se cacher dans l’ombre d’un sanctuaire.

Tout ce qui est bon, tout ce qui est bien doit être proclamé tout haut, en plein jour. Ce sentiment qui est notre honneur est en contradiction avec l’idée d’une science occulte que l’on confond volontiers avec les jongleries d’une nécromancie ridicule ou criminelle. On ne comprend pas que la science n’est occulte que pour ceux qui n’ont pas le courage de la découvrir. Le voile d’Isis n’est pas rivé à son front. Qui est digne de le soulever le trouve léger sous sa main.

Il y a là des équivoques regrettables que l’avenir dissipera et auxquelles nous ne nous arrêterons pas.

Passons sur la lettre.

Ne nous attachons qu’à l’esprit.

A la théosophie comme à l’occultisme nous ne demandons, pour leur donner droit de cité, que la fidélité à leur saine devise :

« Il n’y a pas de religion plus élevée que la vérité. »

La nature a pour expression cette trinité :

* Les Faits.

Les Lois.

Les Principes (1).

Les Faits , c’est-à-dire les manifestations extérieures de la substance en ses divers états.

Le jour, la nuit sont des faits. La naissance, la mort sont des faits.

Les Lois , c’est-à-dire l’adéquation d’un certain nombre de faits qui, étudiés, paraissent se renouveler toujours en une sériation identique.

Loi d’alternance des nuits et des jours, lois des mouvements cosmiques, appréciables à nos sens. Ensembles de coordinations.

Les Principes , raison d’être, cause première.. Les Pourquois des Comments.

De là trois mondes :

Trois Mondes (2) composent l’Univers :

« Le Monde Physique.

« Le Monde Astral.

« Le Monde Spirituel ou psychique.

Chacun de ces mondes se subdivise lui-même ainsi qu’il sera exposé plus loin.

Selon qu’on part du monde physique, on songe à une série d’élévations, de raréfactions, de sublimations de la substance — ou qu’on part du monde spirituel, on conçoit une condensation, une

(1) Cette classification appartient à Fabre d’Olivet dans son histoire philosophique du genre humain : M. de Saint-Yves d’Alveydre Ta exposée dans sa Mission des Juifs. Voir au chapitre IX.

(2) Parlant à des Occidentaux, à des Français et à des Parisiens,, nous ne nous attardons pas, quant à présent, aux quatre mondes de la Kabbale.

descente, de l’esprit à l’Ether, de l’Ether à la Matière.

Nous employons les termes de la langue courante pour plus de clarté.

Ces deux aspects — ascension et descension — sont vrais. La Nature a un double mouvement qui va de bas en haut et de haut en bas, repassant dans la direction descendante par les stades de la direction ascendante et réciproquement.

Les mondes peuvent être figurés comme trois enveloppes se pénétrant l’une l’autre, à la fois unies et distinctes.

Le Monde spirituel produit et remplit le Monde astral qui produit et remplit le Monde matériel. Le Monde astral est la manifestation du Monde spirituel et le Monde physique est la manifestation du Monde astral. Il y a, de l’un à l’autre, dépendance et pénétrations intimes.

Dans les mondes, chaque manifestation est un monde. Toute molécule est un monde qui possède en elle les trois éléments : spirituel, astral et matériel.

L’homme est un Monde — le Microcosme — à la fois matériel, astral et spirituel.

L’homme qui a la notion des trois Mondes et qui les sent en soi est un Initié, il est mûr pour l’évolution définitive qui est la rentrée dans la sphère de l’Esprit.

Celui qui a la notion de son astralité est un puissant entre les puissants, un magicien dans le sens exact du mot.

Celui qui a la notion du monde physique peut être un ignorant, en tous cas ne peut être plus qu’un savant.

Mais le savant, le vrai savant, peut, s’il le veut, s’élever au plan astral. Le magicien peut, s’il le veut, s’élever au plan spirituel ou plutôt psychique.

L’initié est le Mage (1).

D’où cette échelle des supériorités :

Plan matériel — Savant.

Plan Astral — Magicien.

Plan psychique — Mage.

Le Mage est maître des faits, des lois et des principes.

Le Magicien connaît les faits et les lois.

Le Savant ne sait que les faits.

L’Instruction met l’homme en possession des faits, l’Intuition le fait pénétrer dans le monde des Lois, l’Initiation seule lui fait franchir les limites du monde des Faits et des Lois pour l’emporter jusqu’au Monde des Principes.

Tout homme qui, par intuition, par cette faculté que nous appelons le génie, fait une découverte dans le monde des lois, est un voyant qui a pénétré dans l’astral.

Est un mage celui qui conçoit le principe des choses, indépendamment de toute contingence et de toutes manifestations.

D’où ces trois degrés :

La Perception-Sensation des faits ;

(i) Il convient de ne prendre ces trois mots que dans un sens tout pratique, bachelier, licencié, docteur.

La Conception-Compréhension des lois ;

Le Sentiment-Intelligence des principes.

Le savant conçoit qu’un groupement de faits détermine une loi. L’inspiré seul a le sentiment de l’action supérieure qui est la loi de la loi et des lois, le principe.

Peu d’hommes connaissent les faits, un plus petit nombre encore connaît les lois ; en est-il qui connaissent les principes ?

Mais ce que l’homme ne connaît pas n’en existe pas moins.

Le sauvage ignore les chemins de fer, le paysan ignore les lois d’expansion de la vapeur, l’ingénieur ignore le principe premier de l’électricité, ce qui n’empêche ni les chemins de fer, ni les lois d’expansion de la vapeur, ni le principe premier de l’électricité d’exister.

L’homme ayant en lui une émanation des trois mondes a l’intuition même de ce qu’il ne voit ni ne comprend. Des faits, il aspire à monter aux lois, des lois, il rêve de s’élever aux principes.

De telle sorte que les deux mondes, Astral-Loi et Psychique-Principes, existent, en dépit de notre ignorance et de notre impuissance provisoires, car il dépend de nous seuls de savoir et de comprendre.

Nous méritons d’autant mieux de nous-mêmes et de l’humanité que nous nous élevons vers les mondes supérieurs.

Tous les faits dont nous avons la perception ont leurs lois dans le monde astral, leurs principes

dans le monde psychique. Nos hypothèses sont destentatives d’effraction.

Les faits sont nombreux, les lois sont multiples r le principe est un.

Tous les faits, quels qu’ils soient, obéissent à une loi. Toutes les lois, quelles qu’elles soient, sont la résultante d’un principe.

Faits et lois se résolvent en l’unité du principe universel. Même est le principe de la chaleur, de la lumière, de l’électricité, du magnétisme, du son,, du parfum, des faits en un mot.

Le monde matériel est le réservoir des faits, le monde astral est le réservoir des lois.

A mesure que les connaissances s’accumulent, s’élèvent, elles se synthétisent et, quand cette synthèse est concrétée en l’unité, on est tout, on sait tout, on est le un, le un universel, primordial et final.

L’ignorant connaît mille faits qu’il ne sait pas relier entre eux et dont la multiplicité le trouble, le savant conçoit des systèmes simplificateurs, science des nombres, des forces, des réactions ; l’initié, parvenu au plan spirituel, synthétise les faits et les lois en l’unité de la puissance première.

L’ignorant ne peut agir que sur le fait dont il a la perception immédiate, le savant agit sur des groupes de faits, le magicien sur une synthèse de lois, le mage agit de par le principe de ces lois et de ces faits.

S’élever au monde astral, c’est diminuer le nombre des lois en concevant une synthèse plus

large qui embrasse plus de faits : Notre siècle a le pressentiment de la loi unique qui préside aux phénomènes de chaleur, de lumière et d’électricité r une à une disparaissent les divisions factices qui séparaient l’organique de l’inorganique; pourquoi se refuser à l’effort fécond dont le résultat sera l’abaissement des barrières qui séparent le physique du psychique ? Ce qu’on appelle miracle n’est qu’une ouverture sur l’astral, en vérité une conquête.

La magie n’est que l’effort vers la science, sans arrêt forcé à la borne du préjugé.

Que le mot soit pris dans son acception vraie et tout s’éclaire, les horizons s’élargissent ; la magie, comme le dit si bien M. Guymiot, un de nos occultistes les plus érudits, consiste à savoir ce que le commun des hommes ne sait pas. Au fond, on est toujours le magicien de quelqu’un. Le dernier représentant de l’espèce humaine est un magicien pour les animaux.

Magicien, Norman Lockier prouvant par ses études spectroscopiques que dans les étoiles les plus chaudes on ne trouve pas d’hydrogène pur, tandis que dans celles moins chaudes, les métaux, puis les métalloïdes apparaissent et que sur la terre enfin, hydrogène, métaux et métalloïdes ne se trouvent jamais à l’état parfaitement pur, mais en combinaisons plus ou moins complexes, ce qui justifie l’hypothèse des alchimistes, l’absolu, la réduction possible de la matière en son principe un et primordial.

Magiciens, Huggins, Lecoq de Boisbaudran, prouvant, par les spectres phosphorescents, que notre atome n’est qu’un système chimique complexe dont les éléments peuvent être dissociés.

Car il y aurait une étude des plus intéressantes à faire sur ce fait que, plus on dissocie les substances et plus le nombre des lois diminue, mieux apparaît le principe.

Les lois ne sont que des règles de combinaisons. L’absence de combinaisons, en raison de l’impossibilité de la réaction, est l’expression réelle de l’absolu.

Magicien encore, ce William Crookes qui, tout récemment, par une admirable prescience de l’astral, imaginait le protyle, l’essence des éléments, le facteur premier de leur genèse dont ils ne sont que des différenciations.

Magicien, M. Varenne, quand il affirmait, — avec une audace à la fois intuitive et raisonnée, — que la pression de l’hydrogène à deux cent mille atmosphères produirait un lingot d’or pur.

Et comme l’exprimait si bien Papus en une préface d’un de nos modestes volumes (1) :

« Supposez que vous soyez transporté tout à coup en plein dix-huitième siècle, dans une réunion d’hommes intelligents, réunion formée d’un bourgeois, d’un savant et d’un abbé. Vous êtes là, racontant à ces gens ébahis, qu’il vous est on ne peut plus facile de causer avec un ami habitant

(i) A. Brûler, Conte astral .

Bruxelles, que vous vous transportez chez cet ami du matin au soir... que penseront vos auditeurs ?... Le bourgeois sceptique vous considérera comme un mauvais plaisant ou comme un foü, le savant dira tout simplement : « Ce que vous racontez là est humainement impossible. L’abbé verra dans toute l’histoire une invention du diable... »

Si vous tentez de prouver vos dires, vous serez un sorcier, un escroc ou un prestidigitateur...

Ainsi en sera-t-il, mais non pour un temps bien long, de ceux qui défendront les vérités ici exprimées.

Parce que ce mot de magie parait formidable ? Même ceux qui ne comprennent pas sentent instinctivement qu’il s’agit d’un changement de plan, d’une élévation de l’intelligence à une hauteur où le vertige est possible.

Pourtant ceux-là devraient se rendre compte qu’ils ne dominent les animaux que parce que, entre les bêtes et eux, le changement de plan est déjà presque immesurable.

Mais, que ceci soit bien entendu.

L’homme peut s’élever au plan astral, lui dérober quelques-uns de ses secrets, mais s’il n’a pas conscience des forces qui sont à sa portée, ce ne sera qu’un instinctif et non un savant. Un chien qu’on roue de coups et auprès duquel se trouve un revolver qu’il a flairé tout à l’heure, ne songera pas à utiliser l’arme pour se défendre.

Il est des hommes qui ainsi flairent l’astral.

Celui qui, opérant sur la matière brute, provoque des bruits, des mouvements, en dehors des

conditions ordinaires, touche à une force astrale. A quoi lui sert cette faculté ? A étonner des niais. Quand il aura fait tourner toutes les tables du inonde, quand il aura entendu des coups dans les murs, à quoi bon ? Ainsi des médiums qui, loin d’être maîtres d’une parcelle de force astrale, ne sont que des intermédiaires, des canaux par lesquels la portion la plus basse, la plus grossière de cette force parvient jusqu’à nous. Il est des exceptions, mais rares. En réalité, il n’en est pas un que ce privilège ait élevé au-dessus de l’humanité. Il est facile de se convaincre, par la lecture des livres signés par des médiums, que sur le plan normal, ce sont des êtres très au-dessous de la moyenne intellectuelle.

Mais que l’homme, au lieu d’être un instrument inconscient de forces qu’il n’est pas apte à analyser et à comprendre, soit doué d’abord de cette perception instinctive des forces inconnues, qu’il soit assez maître de lui-même pour les étudier, pour en régler l’emploi, alors on pressent de quelle puissance il disposera. Aussi que de luttes il devra soutenir !

« Le monde astral, dit M. Guymiol, n’est pas moins varié que le monde physique : tout comme celui-ci, il est peuplé d’êtres qui ont en lui leurs conditions d’existence comme nous avons les nôtres dans le monde matériel. Imaginez un être souterrain qui vienne prendre chez l’homme ses moyens d’existence. Que fait l’homme ? Il cherche à tuer cet être qui lui cause un dommage grave.

La taupe cherche les racines des plantes et les mange sans distinction entre celles qui poussent librement et celles que l’homme a semées. Le jardinier, dont elle dévaste les légumes, la guette et la tue. L’inventeur, en allant s’emparer des forces du monde astral, petit porter préjudice aux êtres qui emploient ces forces à leur usage. Quand ils le surprennent en train d’opérer, ils font ce que le jardinier fait à la taupe, un coup de bêche et c’est fini. Comme la taupe est mise à l’air qu’elle ne cherchait pas, l’inventeur est attiré dans le monde astral et y reste. La taupe ne cherche pas à voir l’air et pourtant c’est lui qui fait pousser les plantes dont elle se nourrit : l’inventeur ignore le monde astral et y cherche les forces physiques qui sont les produits de ce monde... »

Aucune démonstration de notre ignorance quant aux conditions de l’au-delà ne paraît plus péremptoire que ces quelques lignes. C’est toujours la méthode de l’analogie, poussée en ses conséquences essentiellement logiques. La taupe peut pressentir un autre monde que celui où elle vit, mais elle résiste à cette intuition, quoique bien souvent elle pâtisse de nette méconnaissance de phénomènes qui vaguement parviennent jusqu’à son entendement. Ainsi de l’homme. Il a la notion d’un monde autre que le sien, mais il résiste à son instinct. Et, s’il pénètre dans le monde supérieur, c’est en quelque sorte par hasard, par surprise, et au lieu de s’avancer comme en pays conquis, il succombe en enfant perdu.

Les savants, et surtout les intuitifs sont les éclaireurs, mais quand ils viennent au rapport, on les raille et on ne les croit pas. Bien heureux quand on ne leur inflige pas la peine de mort.

La taupe qui aurait la connaissance vague de la lumière et des conditions terrestres serait une magicienne pour celles qui l’entourent : elle serait évidemment en possession d’une puissance supérieure à celle de ses congénères.

Ainsi de l’homme qui a pénétré dans ce que nous continuons à appeler le monde astral, mais qui est en vérité le monde des Forces, le monde Psychique, ou troisième et dernier degré, étant le monde des Causes.

Pour atteindre à la Magie réelle, hypernaturelie si l’on veut, en partant du point de vue purement terrestre, autrement dit, à la connaissance de P Astral, il est indispensable de savoir discerner ce qui, en soi, appartient aux trois mondes. Tous savent ou croient savoir ce qu’est en eux le principe physique, le matériel. Mais bien peu ont la notion de ce qui appartient à l’astral, tant au point de vue du double éthéré que chacun porte en soi que de la puissance psychique.

Encore moins sait-on ce qui appartient au monde essentiel, spirituel : il est presque impossible à l’homme de découvrir sous les innombrables couches physiques et astrales sous lesquelles elle est cachée, l’unité essentielle qui constitue sa véritable individualité.

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