LE CONGRÈS
Je n assiste pas au Congrès de l'hypnotisme et j'y joue un rôle | à mon insu.
Le 16 juin 1889, M. Bérillon m'invita à prendre part au Congrès de l'hypnotisme. A sa lettre d'invitation il ajoutait en post-scriptum : « N. B. Je crois qu'on traitera la question de l'interdiction des séances publiques , ainsi que celle des hallucinations négatives. »
Pour des raisons d'une nature tout intime, je n'avais nulle envie d'aller à Paris ni de prendre part à des congrès. Mais j'avais fini par promettre mon concours au Congrès de psychologie physiologique. Je répondis en conséquence à l'invitation de M. Bérillon par la lettre suivante :
Liège, le 19 juin 1889.
Cher Monsieur,
Sauf empêchement provenant de mes fonctions d’examinateur, il est probable que j'irai à Paris pour le Congrès de psychologie qui se tiendra le 5 août (1). Je profilerai peut-être de mon séjour gour assister au Congrès de l'hypnotisme. Mais la question de la liberté des représentations publiques n'est pas de celles qui pourraient m'y attirer. J'ai toujours regretté que la Revue que
(1) Il s'est tenu du 6 au 10 août.
vous dirigez, m'ait refusé l'insertion d’une réponse légitimée par une attaque toute spontanée. A un autre point de vue, je ne puis que déplorer cette levée de boucliers de toute la Faculté contre des industriels, en somme peu nombreux et, toute proportion gardée, bien plus inoffensifs que tels praticiens comme chacun en connait. A Liège, dernièrement. trois morts sous le chloroforme — authentiques ! Combien en meurent dont on ne parle pas! Attaqué-je pour cela le chloroforme ? Non. Mais alors que ces accidents sont dus peut-être à l'imprudence du médecin, je me dis qu'il est couvert par son diplôme. A Liège, je cherche vainement les gens tués par Donato, ou Léon, ou Hansen. Je n'en ai même pas trouvé un seul
devenu malade. Or, qu'est-ce que je demande ? L'impunité? non; .
mais la responsabilité de droit commun.
Quant à tous ces méfaits que l’on met sur le dos des hypnotiseurs ambulants, l’histoire de ceux cités par Lombroso en dit long sur leur authenticité.
Mais pardon de m'emporter, juste au moment où je dis que la - question n'offre pour moi aucun attrait, parce qu'elle n’est pas scientifique maïs professionnelle.
Agréez etc.
Ainsi, voilà qui est clair. La question des représentations publiques de l’hypnotisme n'était pas de celles qui m'auraient attiré au Congrès, parce que, dans l'occurrence, elle serait non scientifique, mais professionnelle. Il était facile de prévoir de quelle façon elle y serait traitée. A l'Académie de Médecine de Belgique on n'avait daigné réfuter que quelquesups de mes arguments, et encore en les mettant sous la forme qui prêtait le mieux au travestissement, comme on le verra plus loin; la liberté y trouvait à peine deux défenseurs , et leurs discours étaient résumés par la Revue de l’hypnotisme en quelques lignes dédaigneuses, alors qu'elle se livrait tout entière aux partisans de la réglementation avec la plus absolue complaisance. Comment ma voix seraitelle écoutée dans une assemblée presque exclusivement composée de médecins ?
On me dira: mais la science hypnotique, dont vous passez pour être un représentant, vous en faites fi? Nullement.
Mais à côté du Congrès de l’hypnotisme, n'y avait-il pas le Congrès de psychologie physiologique dont le programme faisait une large part au magnétisme ? Et, en fait, il y fut discuté d'une manière vraiment digne et caline. On pouvait nême se demander pourquoi il y avait deux congrès, se tenant presque aux mêmes jours sur les mêmes matières. L'un me tentait, l'autre ne me tentait pas. Combien mes pressentiments étaient justes, c’est ce que la suite a prouvé.
J'arrivai à Paris le 4 août, et dès le surlendemain , je pris une assez grande part aux travaux du Congrès de psychologie. Je ne fus pourtant pas présent à toutes les séances. Mais j'assistai à celle du 8 août qui s'ouvrait l'après-midi, et même, ce jour-là, je dus présider à 5 heures une sous-commission chargée de faire rapport sur un point spécial. Dans l'intervalle, j'allai retirer ma carte de membre du Congrès d’hypnotisme ; et, si même j'eusse eu quelque envie d'écouter ce qu'on allait dire dans la séance d'ouverture, la vue du local, un amphithéâtre assez exigu, bourré de monde, par ce temps de canicule, me l'aurait ôtée. Je sortis prendre l'air.
Mon apparition explique pourquoi, après le discours de M. Ladame, M. le président Dumontpallier demanda après moi, et que, ne me voyant pas dans la salle, il envoya an huissier à ma recherche dans l’antichambre et jusque dans les corridors.
C'est le soir, en quittant cette sous-commission dont je viens de parler, que des membres qui sortaient du Congrès d'hypnotisme, me firent part —gn termes scandalisés et indignés — des attaques dont j'avais été l'objet de la part de M. Ladame. Tous me dirent que je ne pouvais pas rester sous le coup d’une pareille déatribe. C'est le terme dont ils se servirent. Mon absence les avait pris à l'improviste; s'ils avaient su que je n'étais pas là, ils auraient protesté contre le ton du rapport. L'un d'eux même, quoique partisan de la thèse de M. Ladame, avait été sur le point de se lever pour le blâmer. Mais, dans le désarroi général, on avait abordé la discussion, et le moment était passé.
ET
Il paraïîtrait que le discours de M. Ladame a soulevé un vacarme d'applaudissements à chacune de ses sorties contre moi. Décidément j'avais été bien inspiré en m'abstenant; je ne serais pas sorti vivant de cet antre, car — je me connais — j'aurais riposté avec une certaine vivacité, et Dieu sait ce que m'auraient valu mes ripostes. « Mauvaise séance ! me disait un témoin auriculaire. Voilà le Congrès monté à un diapason qui n’est pas de bonne compagnie. » Le mot était un peu dur, je pus m'assurer quelques jours après qu’il était juste. |
Le soir de ce jour, j'écrivais à M. le président Dumontpallier , qui me répondit le lendemain que le rapport de M. Ladame était à l'impression et qu'il me parviendrait dès qu’il sortirait des mains de l'imprimeur.
Le rapport de M. Ladame ne m'est remis qu’au moment où s'ouvre la dernière séance du Congrès.
J'attendis. Le dimanche, je me rendis avec une partie des membres du Congrès à Villejuif. M. Ladame n'était pas de la réunion. Je prévins M. Bérillon que, bien que je n’eusse pas encore reçu le rapport de M. Ladame, je demanderais la parole le lendemain, jour de la clôture du Congrès, pour me plaindre des procédés de M. le rapporteur, bien que je ne les connusse que par des on-dit.
J'avais encore une autre raison pour assister à cette séance. On devait y discuter le rapport de M. Liégeois sur les suggestions criminelles. J'avais fait une étude approfondie de cette question, comme en témoignent mes écrits, entre autres, mes Lettres à M. Thiriar , et surtout mon Magnétisme animal à propos d’une visite à l’École de Nancy, où je lui consacre même près de 40 pages. Je me proposais de combattre la thèse du célèbre prefesseur de Nancy. Luimême d’ailleurs m'y avait instamment convié. Est-ce que la vérité n'apparaît pas plus claire et plus brillante à la sortie d’un débat contradictoire ?
Nous voilà donc le 12 août. Je suis dans l'antichambre, attendant l'arrivée de M. Dumontpallier. Il entre, je me fais présenter à lui, et lui annonce mon intention de prendre la parole pour le fait personnel dont je lui ai dit un mot dans ma lettre. Je me plains de ne pas encore avoir reçu le mémoire de M. Ladame. Il fouille dans ses papiers et me le remet. La séance s'ouvre incontinent.
Pendant la lecture du procès-verbal, je jetai un coup d'œil sur le Mémoire, et ne pus en lire que l'introduction où l'on me présente comme l'avocat de Donato, et où l’on désigne « mon client - par de ronflantes périphrases. Je n’eus pas le temps de voirque, plus loin, M. Ladame falsifiait mes paroles pour gagner sa cause plus à son aise en m'accusant d'injurier le corps médical. Je ne pus donc songer à me laver de cette calomnie — et j'étais devant une assemblée de médecins !
D'ailleurs, après la lecture du procès-verbal, M. Bérillon annonça que M. Ladame, retenu ailleurs, s'excusait de ne pouvoir assister à la séance. Me voilà pris au dépourvu, moi qui aurais aimé voir mon adversaire en face (1). A cause de ce concours de circonstances, au moins singulier : un rapport qui ne m'a pas été communiqué avant d’être lu, bien qu'on m'y attaque constamment, que je réclame, qui ne m'est remis qu'à la dernière minute, et que je ne connais pas — un adversaire qui n'est pas là lorsqu'il doit savoir depuis longtemps que je dois lui demander compte de son attitude — sans armes par conséquent et ignorant les points d'attaque — je dus me contenter de généralités et réclamer le droit de
(1) Mon absence à la première séance a fait croire à tous ceux qui ont lu les comptes-rendus du Congrès que l’unique voix qui a voté contre la conclusion du rapport de M. Ladame est la mienne, tandis que c’est celle de M. Liégeois. L'absence non mentionnée de M. Ladame à la dernière séance donnera à penser qu'il n’a pas daigné me répondre , et que son silence aurait été trouvé tout naturel par l’Assemblée. Le Revue de l'hypnotisme aurait pu sacrifier deux lignes pour éviter ces malentendus que je lui avais signalés comme inévitables. (Voir plus bas, dans ma dernière réplique à M. Ladame, la méprise de la Gazette médicale de Liège.)
répondre dans les comptes-rendus du Congrès. Si j'avais pu lire le rapport à l'avance, j'aurais dit bien des choses, et, qui plus est, prenant au sérieux ma qualité d'avocat de Donato — qui n'était pas là pour se défendre — je serais venu donner au Congrès lecture de l'éloge que lui décernait la Revue par l'organe de M. le Dr Tétard et qu'on a pu lire plus haut.
Or — c'est maintenant à M. Bérillon que je m'adresse — qu'est-ce que je lis dans ces comptes-rendus, dont j'ai revu les épreuves depuis mon discours improvisé jusques et y compris les paroles de M. le président? Je lis 1° des paroles que M. le secrétaire ajoute de son propre chef et n’a pas prononcées — ceci je le lui passe (1) — 2° une mention désobligeante , qui est la seule de son espèce dans le volume — nous allons voir si elle aurait dû être la seule. — Après mon discours, il ajoute : L'Assemblée accueille à plusieurs reprises par des murmures réprobatifs les paroles de M. Delbœuf.
Or, comme cela est dit, cela est faux et nes’applique plus au discours imprimé. Mes paroles ont été couvertes d’applaudissements par une partie notable de l'assemblée — sans protestation — lorsque j'ai fait une profession de foi, et que je me
(1) Seraiït-ce une habitude? A la page 352 du volume, il résume les différents toasts qui ont été portés au banquet de Villejuif; il met dans la bouche de M. Forel et dans la mienne des paroles que nous n'avons prononcées ni l’un ni l’autre. Je n’ai pas soufflé mot de la communauté de langage (!) et d'idées qui unit la Belgique à la France. C'est moi qui ai porté le toast à la fraternité des peuples. toast qu'il attribue au docteur Bourdon, et qui a été suivi de celui de M. Sperling. Il appartenait du reste à un étranger de porter ce toast qui succédait à un grand sentiment de gêne, suscité parmi les convives par la réponse un peu trop patriotique faite au toast de M. Forel. Mon Dieu ! je ne tiens pas à l’un plus qu’à l’autre; mais si l’on me fait parler, qu'on me fasse dire au moins ce que j'ai dit ; ainsi le veut l'exactitude. Or, sitôt reçu la Revue, j'écrivis une lettre de rectification à M. Bérillon, qui l’a mise au panier. N avait ses toast faits.
Er A)
déclarai l'ennemi des privilèges et des monopoles. Pourquoi M. le secrétaire n'a-t-il pas noté ces applaudissements ?
La partie de mon improvisation où je caractérisais sévèrement l’attitude de M. Ladame comme rapporteur, en ne me prévenant pas, fut écoutée dans un religieux silence. Mais au lieu de la phrase: « Il a préféré s’exposer au soupçon d'avoir spéculé sur mon absence », j'avais dit : « Il a préféré spéculer sur mon absence. » Des murmures partirent derrière moi du banc de M. Gilles de la Tourette, et ces murmures eurent un certain écho —dont je crus immédiatement deviner la cause. Car, me retournant, je dis: « Je ne comprends pas ces murmures. Je suis ici pour me defendre contre des attaques que je n'ose pas qualifier vu que je ne les connais pas. Si pourtant ils s'appliquent à mes dernières paroles, vous me reconnaîtrez au moins le droit de dire que M. Ladame s'est exposé au soupçon d’avoir spéculé sur mon absence. »
Et sur ce mot, le silence se fit.
La correction ayant été faite sur l'épreuve, et ayant seule passé dans le texte, la parenthèse introduite par M. Bérillon n’avait plus de raison d'être, si tant est qu'elle en ait jamais pu avoir.
Dans tous les cas, s’il y tenait, elle aurait dû se trouver sur les épreuves que j'ai corrigées. J'aurais pu alors rafraichir les souvenirs de M. Bérillon, en supposant bien entendu que l'inadvertance ait été involontaire. Il aurait par là évité de s'exposer, lui aussi, au soupçon de l'avoir ajoutée, soit pour m'attaquer à part comme un noble adversaire, soit plutôt pour jeter un dernier discrédit sur la thèse et la personnalité de M. Delbœuf — comme qui dirait le coup de pied de la fin.
De l'introduction des grognements comme arguments dans les assemblées des Sociétés savantes.
Mais puisqu'il relevait ces murmures désapprobatifs qui, suivant lui, ont accueilli mes paroles à plusieurs reprises,
+ Le
que n'en a-t-il fait autant pour les discours que j'ai entendus de mes propres oreilles, et qui ont été l’occasion du plus grand vacarme auquel il m'ait été donné d'assister ? Non, jamais de ma vie, je n'aurais pu imaginer que des savants appartenant à cette France qui a la réputation d'être si polie, pussent donner à des étrangers venus là des quatre coins du monde le spectacle d’un pareil scandale. Et si je le révèle aujourd'hui, c'est dans l'intention d'empêcher que, à l'avenir, il se renouvelle. La principale mission de l'histoire n'est-elle pas, d’après Tacite (An. III, 65), d’attacher aux paroles et aux actions mauvaises la crainte de la désapprobation et de la postérité fut pravis dictis faclisque ex posleritate et infamia metus sit)?
M. Liégeois venait de lire son superbe et courageux rapport sur les suggestions criminelles. M. Gilles de la Tourette se lève et prend immédiatement la parole d’un ton tellement provocateur et méprisant à l'égard d’un homme dans la position et de l’âge de M. Liégeois, que mes voisins, étrangers comme moi, en sont dès l’abord tout ébahis.
J'ajoute que jamais il ne m'était arrivé d'entendre manier le sarcasme avec cette maëstria, cette volubilité, cet aplomb.
M. Gilles de la Tourette est sans contredit un magnifique orateur et c'est un vrai régal de l'entendre. Mais l'éloquence n'est pas la science. Il y avait dans la salle une claque organisée et savamment disséminée. EHe comprenait une foule de jeunes gens, élèves de M. de la Tourette sans doute. Un jeune homme qui était devant moi, devait en être l’un des chefs, car à chaque instant, pendant la lecture de M. Liégeois, il se tournait vers son maitre et lui faisait des signes d’intelligence. Tant que M. de la Tourette parla, après chacune de ses périodes, des applaudissements à toutrompre partaient de tous les coins de la salle.
Lorsqu'il rappela que M. Liégeois avait parlé en bien de Hansen, de Donato, de Léon, ce furent des trépignements, des hurlements, des grognements, des hou! hou! dés cris de Vive Boulanger ! A bas Boulanger !
Lorsque M. Gilles de la Tourette en vint à ce passage de M. Liégeois : « En vérité, faudrait-il donc, pour faire prendre au sérieux la suggestion, apporter à nos contradicteurs un crime réel, un cadavre véritable ? Cela nous ne pouvons le faire, on le sait, et alors on s'empresse de triompher », M. Liégeois ayant eu le malheur d'interrompre en disant : “ Est-ce que vous voudriez donc que j'introduise ici une scmnambule, et que je demande à un auditeur de se laisser étrangler? » (1), ce fut un tapage assourdissant ; tous ces jeunes gens se levaient et vociféraient à faire tomber les murailles de Jéricho : « Moi, moi, je m'offre! + et en criant cela, ils se frappaient la poitrine et interpellaient M. Liégeois. À ce souvenir, mes oreilles tintent encore.
Ceux qui ont lu le discours de M. de la Tourette, auront aussi remarqué la pointe qui le termine à l'adresse de M. Bernheim. (Applaudissements frénétiques comme toujours.) Quand M. Bernheim s'est levé tout ému pour dire
(1) M. Guermonprez prit texte de cette parole pour onctueusement déplorer qu'on pût faire une proposition semblable. Son cœur de médecin s'était senti tout révolté. Lorsqu'on se donnait tant de mal pour prolonger de quelques jours la vie humaine, il se trouvait un jurisconsulte qui, etc., etc. (Tonnerre d'applaudissements.) Dans le cours de son homélie et pour lui donner l'autorité de l’impartialité, M. Guermonprez s'avisa d’avouer qu'il avait peu étudié l’hypnotisme. Quelqu'un de la salle — ce n’est pas moi — s'écria : Pourquoi donc en parlez-vous? — (Ceci n’est pas dans le volume. C’est dommage.) — M. Guermonprez fut un peu interloqué; mais il se remit bientôt. Il connaissait le moyen infaillible de reconquérir les sympathies de la fraction la plus bruyante de l'assemblée : c'était de tomber M. Liégeois à propos des magnétiseurs publics. Quand il eût dit ces mots (voir le volume) : « Je ne puis pas laisser passer sans protestation la façon dont M. Liégeois témoigne sa reconnaissance à Hansen, à Donato, à Léon », mes voisins et moi avoris cru que l'amphithéâtre allait s'écrouler sous le poids des imprécations lancées par la jeunesse au professeur de Nancy.
qu’il ne ramassait pas le trait qu'on venait de lui lancer, son émotion a dû gagner tous les étrangers, car ils sont tous convertis aux doctrines de l'Ecole de Nancy. Eh bien ! M. de la Tourette a encore trouvé moyen de retourner les paroles de M. Bernheim et de renouveler son sarcasme. M. Bérillon, usurpant les fonctions de président, intervint pour rappeler à l'ordre l'orateur. D'où une prise de bec — c'est le mot propre — entre lui et M. de la Tourette sur leurs mérites respectifs comme magnétiseurs et sur leurs attributions officielles dans les maladies des enfants. M. Bérillon m'a paru très fort dans l’art de la riposte.
Que devenaient au milieu de tout cela les suggestions criminelles ? On ne saurait vraiment le dire. C’est ce que constatent implicitement les paroles sensées de M. Grasset lesquelles, à la stupéfaction générale, clôturèrent une discussion qui n’était même pas commencée (1).
Quant à moi, je rengainai mon discours, et à la sortie, je ne cachai pas à M. Bérillon et à M. Dumontpallier ma réprobation. « J'avais, leur dis-je, préparé un discours pour combattre la thèse de M. Liégeois; mais je n'ai pas voulu le commettre dans une assemblée toute bondée de Romains. » « Que voulez-vous, répondit M. le président avec un air de découragement résigné, ce sont les nouvelles mœurs parle-
(1) La Revue de décembre 1889, p. 187, dissimule son embarras sous cette formule anodine : « La lecture du rapport de M. Liégeois a été suivi d’une longue discussion à laquelle ont pris part, etc... La longueur de cette discussion... nous oblige, à notre grand regret, à ne citer que les conclusions par lesquelles M. le professeur Grasset a résumé et clos la discussion. « Voici ces paroles : « Ne vous semble-t-il pas, Messieurs, que les discussions d’école et de personnes ont été traitées avec assez d'ampleur et d’éloquence pour que nous puissions essayer de ramener la question à ce qu'elle a de fondamental et de pratique. En somme, toute la question soulevée par le rapport , revient aux deux suivantes :...» M. Grasset pose les questions très nettement. On s'attend à une réponse; on passe à un autre objet !
nl —
mentaires qui, de la politique, ont glissé dans le domaine jusqu'ici réservé de la science. »
Les étrangers, eux, n'en pouvaient croire leurs oreilles. On les voyait sur la place, l'œil morne et la tête baissée , se livrer à de tristes pensées. Ils n'avaient pas besoin de se parler pour se communiquer leurs impressions. Leur mine stupéfaite et leur silence étaient suffisamment parlants.
Pour que ceux qui me lisent et n'ont pas assisté à cette séance, sachent bien que je n'ai rien inventé, voici un passage d'une longue lettre que m'écrivait M. Bérillon à ce sujet même. Il me faisait connaître le sentiment public en France (©) touchant les magnétiseurs publics (autrement dit, de tréteaux). Et il continuait : « Si M. Liégeois vivait à Paris au lieu de vivre à Nancy (je croyais que Nancy était en France), il n'aurait pas cité les noms de Donato et de Hansen dans son volume. Rien que cela lui a retiré beaucoup de son autorité, et au Congrès, il a suffi qu'un contradicteur..…. lise à haute voix ce passage pour que la salle ait exprimé sa satisfaction par des grognements aussi significatifs qu'unanimes (souligné dans la lettre). »
Les grognements y sont. Alors pourquoi ne pas les insérer, entre parenthèses, dans le compte-rendu? Pourquoi me réserver à moi seul les honneurs des parenthèses ? J'aurais assez aimé à partager avec mon ami M. Liégeois la gloire de ces grognements aussi significatifs qu'unanimes. Unanimes, non pas tout à fait. Je puis assurer que ni les Belges (j'en avais un à côté de moi), ni les Hollandais, ni les Allemands, ni les Russes, ni les Anglais, n’ont ni grogné, ni hurlé, ni imité d’autres cris d'animaux, je le certifie.
J'ai critiqué, assez rudement même — mais on voudra bien le remarquer, c'était dans la presse quotidienne où, dit-on il est bon de frapper fort, parce que les coups ne s’y sentent pas — j'ai critiqué l'Académie de Médecine de Belgique pour sa campagne anti-libérale et anti-scientifique contre l'hypnotisme. Mais je dois dire que la discussion y a été conduite avec une méthode, une dignité, une gravité, auxquelles je ne yeux pas accorder d’éloges, parce que cela doit être la règle,
Chacun y a pu en toute liberté exposer son opinion. Ni murmures, ni applaudissements, si ce n'est de ces applaudissements discrets et de bonne compagnie par lesquels on remercie un orateur. J'ai assisté au Congrès de psychologie physiologique ; c'est le même sérieux qui a présidé aux débats. Le sérieux n'empêche pas d'ailleurs de mettre une certaine vivacité dans l'argumentation. C'est là une affaire de tempérament. Mais l'assourdissement, mais les trépignements, mais les cris... !
Non, au premier Congrès international de l’hypnotisme, l'impossible s'est réalisé.