DEUXIÈME EXTATIQUE
2C). Mademoiselle Fanny Binet, sœur de Bruno, jeune lille modèle de candeur et de vertu, âgée de dix-sept ans, médit un jour : J’ai fait un rêve cette nuit qui est bien extraordinaire ; vous me magnétisiez et je tombais en sommeil comme mon frère ; je voyais sur la table une sphère, comme en ont les professeurs pour enseigner l’astronomie, une quantité prodigieuse de cercles l’entouraient ; je vous voyais soutirer de ce globe une espèce de fumée que vous me projetiez au creux de l’estomac. Je l’engageai à se laisser faire ce qu’elle avait rêvé, car c’était un bon présage; elle y consentit, et tomba, au bout de vingt minutes, dans le sommeil extatique. Je cherchai dans cette séance et les suivantes à utiliser cet état et bien reconnaître sa spécialité; ce fut l’extase, et voici sa première : J’aperçois quelque chose qui vient à moi. — Quel est ce quelque chose — C’est une personne, je crois. — Regardez bien; en avez-vous demandé une? — Non. — Est-ce une personne de votre connaissance? — Non. Est-ce un homme? — Oui. — Comment est-il ?
— Sa tenue est noble et très-imposante; il est couvert d’un beau manteau de velours rouge, bordé de bandes d’or ; il est assis sur un trône, je crois, couvert en bleu; il a sur la tête une couronne d’or, très-belle et large; il tient un petit enfant dans ses bras; il paraît désirer s’en débarrasser; il n’y tient que par un fd. Cet enfant est tout nu. — Voyez-vous la figure de cet homme ? — Non pas très-distinctement.
— Priez-le de s’approcher plus près de vous , et vous dire qui il est ? — Je ne le vois pas davantage; il ne s’approche pas. — Alors dites du plus profond de votre cœur ces mots : Au nom de Dieu, ton créateur et le mien, étranger que je vois , si tu ne viens pas de sa part et que tu ne sois pas un esprit de lumière, retire-toi, je n’ai pas besoin de tes services. — Il est parti ; mais une nouvelle figure se présente beaucoup i plus près. — Faites encore cette même invocation, et vous verrez ce que celle-ci fera. — | Elle reste. Oh ! quelle belle figure ellea ; qu’elle est douce et gracieuse. C’est une femme, qu’elle est belle! mes yeux ne virent jamais un aussi beau visage. — Où est placée cette femme? — Devant moi, un peu à droite. — Vous paraîtelle vivante? — Je le crois bien; elle est portée sur des nuages , et toute entourée d’un bleu , comme je n’en ai jamais vu, tant il est vif, frais
(il
et transparent. — Comment est-elle habillée ? — Elle a une belle robe de velours rouge qui lui descend jusque sur les pieds , bordée de bandes d’or ; ses cheveux sont noirs et retombent flottants sur ses épaules, qui sont d’un blanc incomparable; sa tête est entourée d’une couronne d’or, mais bien plus étroite que ne l’était celle de la première figure; elle a une robe de gaze légère. — Mais, mon Dieu, qu’elle est belle, disait-elle timidement, la tête penchée sur son sein ! — Demandez-lui si elle est votre ange ou guide; qu’elle vous parle et vous dise son nom? — Oh! elle me sourit; mais je suis tellement saisie de respect et d’admiration pour elle , qu’il me semble n’être pas digne de ses réponses. — Osez toujours , c’est une créature céleste qui ne vous veut sans doute que du bien et qui vient pour vous être utile ; elle vous répondra. — Elle me sourit encore; mais, mon Dieu , qu’elle est belle ! je voudrais que vous pussiez la voir. Fanny est dans une admiration de laquelle je ne peux la tirer, et je me vois forcé de la réveiller, sans d’autres résultats que cette vision. — A peine est-elle réveillée, qu’elle se voit dans la glace et se cache la figure dans ses deux mains, en s’écriant ; Mon Dieu, que je suis laide près de la jolie personne que je viens de voir. — Eh quoi ! vous vous rap-
])elez donc ce que vous avez vu ? — Je ne me le rappelle que trop, pour me fournir une comparaison qui est toute à mon désavantage. — Vous êtes dans l’erreur, je ne vous ai jamais vue plus belle qu’en ce moment. Il est vrai que cette jeune personne est d’un physique trèsagréable; elle avait en ce moment cette expression angélique qu’ont tous les extatiques dans le fort de l’extase, qui était restée dans tous ses traits, et elle était très-bien. Elle ne put se décider à se voir telle, et resta sous l’empire de cette vision toute la journée, la racontant dans tous ses détails aux personnes qui l’entouraient.