ÉTUDES SPIRITUALISTES
Une notabilité russe, comme nous avons eu le plaisir d'en voir quelques-unes depuis la publication du tome premier des Arcanes de la vie future dévoilés, ayant comme les précitées lu cet ouvrage, profite d'un voyage à Paris pour venir jusqu'à Argenteuil,afin d'étudier sous le professorat d'Adèle, héroïne de cet ouvrage, les questions intéressantes qu'il contient. Depuis longtemps, notre cabinet nécromantique est plus ou moins désert, par le fait de notre besoin d'annoter nos études du nom de celui qui les sollicite. Voyant ce triste résultat, nous ne nous occupons plus aujourd'hui de cette suggestion. Nous préférons laisser chacun responsable de l'incognito dont il désire s'entourer que d'ajouter au iioip arraché dç force, — dirons-nous,
— à ces peureux du présent devant la postérité. L'espèce de certitude qui semble s'imposer au premier abord par des noms plus ou moins étrangère appartenant à de plus ou de moins hautes régions aristocratiques ne nous tente plus. Nous savons que nous avons affaire en ce jour à un marquis russe, peu nous importe ; mais ce que nous savons, avant tout, c'est que nous sommes devant un honnête étudiant ; c'est tout ce que nous pouvons désirer.
Cet étudiant nous aborde ainsi que suit:
D... Permettez -moi, monsieur Cahagnet, de venir vérifier par moi-même les faits merveilleux que vous citez dans vos ouvrages. Je ne suis point hostile à ces faits; je suis au contraire très-disposé à les admettre; mais, pour cela faire, j'ai besoin que vous me permettiez de diriger cette instruction.
R... Je suisà votre disposition, monsieur, ainsi que ma plus ancienne lucide, Adèle Maginot, celle qui, je le pense, peut satisfaire jusqu'à un certain point à vos désirs.
D... Je suis d'autant plus charmé d'avoir Adèle pour professeur, qu'elle est directement elle-même un sujet digne de toute mon attention.
R... Dans cinq minutes, vous converserez à votre aise avec elle. J'appelle au même instant Adèle qui, dans moins d'une minute, a déjà fait le portrait très-exact du spiritualité demandé par
M. le marquis de ***. Ce dernier n'adresse aucune question à la lucide que celle-ci : Où voyez-vous cet esprit? Adèle répond: Je le vois là, en montrant du doigt le milieu de notre petit cabinet d'étude. Puis elle continue les détails d'une conversation qu'elle lie avec le spiritualité, ainsi que tous ceux plus ou moins saillants des gestes, des affections et des habitudes de cet esprit. Après trois quarts d'heure d'une telle narration plus ou moins vive de ses rapports avec la personne évoquée, elle demande d'être réveillée. C'est alors ou notre étudiant cesse d'annoter sur ses tablettes ce qu'il entendait, et, après un moment de réûexion, dit: C'est très-bien, Adèle, je suis content de vous, je vous remercie; je viendrai vous revoir.
Ce monsieur nous quitte après les plus chaleureux remercîments désirables dans une telle occasion.
Huit jours après cette séance, M. le marquis *** revient solliciter à nouveau une séance d'Adèle; mais cette fois c'est une vue à distance que désire cet étudiant. Le même résultat a lieu, par conséquent le succès de cette nouvelle étude est enregistré mot pour mot sur les tablettes du néophyte russe. Ce monsieur adresse à Adèle la même question que dans la précédente séance, en lui demandant: « Où voyez-vous la personne à laquelle vous parlez eu ce moment ? » Adèle montre du
bout du doigt le milieu da cabinet d'étude, et dît: ce Je la vois là, devant moi. — C'est bien drôle, » s'écrie M. le marquis ***.
D. . . Cette personne a-t-elle conscience que vous la questionnez ?
R... Si elle n'en avait pas conscience, elle ne pourrait me faire les réponses que je vous transmets ; vous êtes plus à même qu'un autre déjuger de leur valeur.
D..» Elles me paraissent être très-justes et trèslogiques au point de vue des demandes ; mais estce que cette personne saura me dire qu'elle a été ainsi questionnée à telle heure, et en plus, m'instruire des réponses faites par elle?
R. . . Je ne le pense pas ; car je ne suis en rapport qu'avec l'esprit de cette personne et non avec son corps ; et comme c'est à son corps que vous parlerez, il est plus que probable qu'il ignore cette conversation intime.
D... Le corps et l'esprit ne feraient-ils pas à eux deux une unité ?
R... En apparence, oui; mais au réel, non; chacun n'est en rapport qu'avec lui-même.
Le corps est tout entier en rapport avec ses appétits et ses besoins, et l'esprit n'est en rapport qu'avec ses pensées et ses aspirations.
D... Le corps ne pense donc pas?
R,... Si le corps ne pensait pas il n'existerait
pas; il pense selon ses moyens, et l'esprit qu'il renferme pense selon les siens.
D. . . Mais comment connaître cette dualité, qni ne peut se produire que par un seul moyen, la parole ?
R... Par la parole même; une issue quelconque en matière n'en laisse pas moins passer par son canal les choses les plus hétérogènes entre elles. C'est au chimiste de les reconnaître, comme c'est à l'homme bien pensant de distinguer ce qui peut être du ressort des peasées de l'esprit ou de celles du corps.
D. Pendant que tous conversez avec l'esprit de la personne avec laquelle j'ai désiré que vous liiez ce rapport, son corps peut-il fonctionner avec la même liberté que si son esprit était on ne peut plus libre?
R... Oui, puisqu'il n'a à répondre en ce moment qu'à ce qu'exige la matière et ses besoins présents; le secours des pensées de son esprit ne lui fait pas défaut ; il se suffit à lui-même par le secours des siennes propres.
D... Je neveux pas vous fatiguer. Je reviendrai.
A quelques jours d'intervalle, M- le marquis *** sollicita une séance d'un autre genre. II pria Adèle de visiter à distance un malade. Cette lucide commença par lui en donner le signalement dé-
taillé, et en plan, le détail des souffrances de cette personne. Le même silence est observé par cet étudiant, dont la main sofGt à peine à écrire sous la dictée d'Adèle. Lorsque cette dernière ne trouve pins mot à dire, elle s'arrête, sans savoir si elle a va et parlé juste. M. le marquis***, sur ma demande: « Si nous étions dans le vrai, » me répond: « Oui, monsieur Cahagnet, tout ce que vient de dire Adèle est exact. Mais où voit-elle le malade?» Adèle répond comme dans les séances précédentes: « Je le vois là devant moi. * <c Toujours, répond l'étudiant; mais où sont les orientations ? où sont les espaces? que sont les formes ?
R... J'ignore ces choses comme vous, monsieur, et ce sont ces révélations somnambuliques qui m'ont forcé de proposer dans plusieurs de mes ouvrages, 1/ univers dans un point.
D... Mais, monsieur, l'univers, l'univers; nous ne sommes jusqu'à présent en rapport qu'avec des êtres animés, qui peuvent, par des moyens inconnus de la science, se transporter, spirituellement — il faut employer ce mot — soit par la pensée, soit par images, aux lieux où ils sont appelés; mais l'univers, c'est autre chose.
R... Admettez-vous, parles résultats des trois séances que nous avons eu le bonheur de réussir, que la proposition de voir dans un point, dans un m£pie point, plusieurs individus dçm$ des condi-
tions d'existence et de lieux différents, est vraie ?
B... Je suis bien forcé de l'admettre, puisque je n'ai donné aucune direction a votre lucide pour aller trouver ces personnes, et qu'en plus eût-elle vu dans ma mémoire celle des deux personnes encore sur la terre, elle n'aurait pu voir celle de la personne morte, vu que je ne connais aucune direction appropriée à une telle recherche.
R. . . Gela est vrai ; mais vous connaissiez la personne évoquée, et les argumentateurs de nos propositions pourraient dire que la lucide en a vu l'image en vous.
D... Pour cela faire, il faudrait quela science reconnût des puissances imageantes chez l'homme ; qu'elle définit et classât ce genre de daguerréotypie, en plus des images parlantes ; car je me souviens bien que madame Adèle ma dit de la personne morte qu'elle parlait très-vite pour éviter de bégayer, et m'a décrit jusqu'au son de sa voix. Il est vrai que je savais ces choses, maih il est non moins vrai que je n'y pensais pas en ce moment, puisque je ne lui adressais aucune question, et qu'en écrivant sous sa dictée je ne pensais qu'à copier textuellement. Si c'était par ce moyen quelle vit, j'aurais la preuve que l'esprit pourrait produire au dehors du corps des faits, des informations, des pensées, des images, qui ne relèvent que de lui seul ; là, la question devient sérieuse.
Je me souviens encore que dans les détails qui m'ont été donnés par cette personne prétendue morte, il y en a que j'ignorais, en ce qu'ils concernaient une famille près de laquelle je me suis renseigné à leur sujet, détails qui m'ont été constatés comme étant vrais. Tenez, monsieur Cahagnet, je suis fort ébranlé. Je reviendrai ; merci, merci madame Adèle.
La semaine suivante, M. le marquis *** sollicite une séance toute d'intérêt matériel. Il s'agit de voir toute la filière d'une affaire ou commerciale ou d'invention ; je l'ignore. Il parle à demi mots avec Adèle, et, par conséquent, se risque à lui adresser quelques questions, qui me laissent voir qu'elles sont d'un assez haut intérêt pour atteindre jusqu'à Aleiandre ; mais l'espèce de voile qui les entoure me fait un devoir de ne pas m'occuper d'une affaire que je ne suis pas appelé à connaître. Dans cette séance, Adèle erre de bureaux en bureaux, d'intérieur de cabinet aux camps militaires. Elle se surpasse en démonstrations et sait gagner la confiance de notre étudiant, jusqu'à mériter ses éloges les plus sincères. Ce n'est plus la lucide et moi qui professons le spiritualisme maintenant, c'est notre élève ; c'est cet homme déjà vieux, à peine âgé de trente-cinq années, par rapport aux études qu'il m'est facile de voir qu'il a faites sur cette question é Revenant toujours à sa première
demande : Où voyez-vous ces choses? et Adèle, répondant sans cesse : Là, devant moi, cette réponse fait s'écrier à ce monsieur : Mais nous nageons en plein dans les monades de Platon, dans le microscome, dans les apparences des cho ses, dans ce qui semble n'être pas, dans ce qui est.
Qu'est-ce que tout cela, mon Dieu? qu'est-ce que tout cela?
R... Si j'avais le pouvoir de répondre à votre question, je le ferais avec d'autant plus de plaisir que voilà quinze ans que je la formule dans le vide, ou, pour parler plus vrai, dans le non compréhensible. Vous voyez que dans cette séance ce ne sont pas que des êtres que la lucide affirme voir au bout de son doigt, dans le milieu de cette pièce ; mais bien les lieux mêmes qu'habitent ces êtres, mais bien ce que ne connaissent pas encore ces êtres, puisque elle prédit une heureuse issue à l'affaire en question. Il est vrai que là nous devons nous arrêter; car le mot prophétie a quelque chose de délirant, et dit que ce qui doit être a seul le droit d'être, etc., etc. Arrêtons-nous à ce mot pour être moins marionnettes.
D... Est-ce que vous croyez aux prophéties, monsieur Cahagnet?
D... Oui, monsieur, quand elles sont vraies ; mais n'est pas prophétie Terreur. J'ai trop étu-
dié, j'ai trop de matériaux de conviction entre les mains, concernant cette question, pour oser la nier. Aussi me proposé-je d'en traiter très-largement dans un ouvrage spécial , encore à l'état de fœtus dans mon cerveau et dans mon portefeuille. 11 y a si peu d'étudiants, il y a si peu de liberté de dire parmi les hommes , il y a tant de questions de cet ordre ébauchées et ensevelies sous le poids de l'enthousiasme et de l'erreur, que je me trouve bien refroidi à l'idée de parler raison aux hommes. Je crains plus leur ignare orgueil que leur amour du bon et du vrai.
D... Mais, monsieur Cahagnet, vous voyez qu'il y a encore parmi les hommes des esprits droits qui ne tournent pas le dos à l'instruction?
R,.. Je n'en peux douter, monsieur, devant la franchise de vos études d'aujourd'hui ; mais... demain est là.
R... Penseriez-vous que demain j'oublierai ce que je sais aujourd'hui?
R... Permettez-moi, monsieur, de vous désirer bonne mémoire.
Ainsi se terminèrent à peu près ces études, qui forent compliquées d'une demi-douzaine de séances que nous procura ce monsieur, parmi les dames de la plus haute aristocratie russe, si j'en peux juger ainsi aux bonnes manières et à l'extérieur opulent de ces personnages. Chacun désira
traiter de questions spéciales, et même en petit comité, isolé avec Adèle ; ce que je permis, en vue du but proposé, mais ce que fais rarement, ayant besoin de sentir en moi l'assurance que je n'ai, quoique ce soit à craindre de ces tète-à-tête. Je ne pus douter un instant que tous ces personnages étaient mus par un même ressort, qui était celui de M. le marquis, et je doute encore moins de l'heureuse conviction que nous avons établie en faveur de nos propositions dans l'esprit de ces étudiants. Ce que je sais seulement, c'est que nous n'entendrons parler de ces choses qu'après notre spiritualisation ; car, de notre existence matérielle, aucun des nombreux et élevés personnages qui nous ont abordé ne voudront dire avoir sollicité notre contact. Mais, rendu dans les sphères spirituelles , on pourra mieux juger alors notre pauvreté sociale, notre sans-gêne du savoirvivre' et notre isolement, de tout ce qui ne peut exister qu'au milieu du luxe et des usages les plus nuisibles. On fera de nous plus facilement quelque chose. Les prêtres eu feront un satan, et
les forts d'esprit en feront un Tout est pour le
mieux ici-bas.
Alp. Cahagnet.