LE CENTENAIRE
{Suite.)
D. En philosophie, à quelle question vous rattachez-vous ?
R. A observer, peu juger et attendre.
D. Cependant, il y a des propositions philosophiques très-démontrées.
R. Je ne les nie pas; je les classe pour les méditer à nouveau.
D. En questions sociales, admeUez-vous les
groupes d'hommes, les nationalités, les grandes associations humaines?
R. J'admets tout et je n'accepte quoi que ce soit de ce que j'ai vu dans ce genre; chacune de ces combinaisons a toujours un bon point de départ et un très-mauvais point d'arrêt. La solitude convient à l'honnêteté.
D. La solitude n'est pas du domaine de l'homme ; que deviendraient les rapports des familles et des êtres en général sans moyens de groupage, en vue des besoins de tous ?
R. Je ne nie pas l'utilité des groupes ; mais, moins nombreux ils sont, meilleurs ils sont. L'humanité unitaire, dans son exister présent» me semble être une utopie ; groupée de la nationalité è la société commerciale, ce ne sera toujours qu'un levain de mauvaises passions, trompant toute attente de bonnes aspirations. Je suis plus content de voir baisser le rideau sur ce que j'ai vu que de le voir se lever à nouveau.
D. L'amour de la famille, qu'en pensez-vous ?
R. Qu'il existe et est légitime tant qu'il est compris et réciproque; l'amour de la famille est comme l'amour de la femme : une flamme qui dévore plus qu'elle ne réchauffe ; c'est un assemblage d'idées nécessaire à l'écoulement de toutes. C'est une porte ouverte à l'immortalité terrestre.
D. Vous venez de blâmer pour la deuxième fois
l'amour de la famille dans la femme ; est-ce que cet amour n'aurait pas votre assentiment?
R. Pour ne pas l'avoir, il faudrait pouvoir s'en passer ; la femme et la famille sont à l'homme ce qu'est le sein de la mère aux besoins de la vie de l'enfant. Ce qui fait se plaindre de cet amour, c'est qu'il n'est pas assez permanent ni assez dévoué ; celui que nous connaissons est approprié aux besoins de la chair et non aux besoins du cœur. C'est le va-et-vient de la pulsation de l'être : le désir et la possession, la jouissance et la satiété, l'inexplicable fusion et l'incroyable désunion ; c'est ce qui ne peut être dans ce qui est.
Pour ce qui concerne la femme, elle n'est pas plus responsable de ses satiétés en fait d'amour conjugal que l'homme ne l'est lui-même ; cet amour de la matière est le présage d'un amour plus stable et par conséquent plus vrai. Oui, la succession de toutes les sensations de l'existence humaine est utile à ces sensations et doit même toujours lui en procurer de contraires; mais l'amour stable de deux cœurs créés l'un pour l'autre doit exister au delà, si ce n'est en deçà; cet amour ne doit former qu'un tout, comme nous le remarquons sur la terre dans différentes espèces d'animaux, dont les moyens de cohabitation, de copulation, et par conséquent de bonheur, sont renfermés dans le même être. Le bonheur, en ce genre, du simple puceron, est préfé-
rable à celui de l'homme et fait présager à celui-ci qu'ayant déposé le cocon dans lequel il image, assemble et combine ses moyens d'une autre existence, il pourra, en temps opportun, éprouver toute satisfaction à toutes aspirations de son cœur, et celle de la femme sera le plus réalisé de ces désirs éternels, par conséquent non susceptible d'être ou indifférent ou satiabie, mais restant bien au contraire chez chacun ce que chacun sera pour lui.
Bannir l'amour de la femme sur la terre, ce serait en bannir l'homme ; ce serait suspendre la succession de tous les états terrestres, par conséquent, ce serait devoir en agir de la sorte envers toutes les espèces et arrêter la vitalité de ce genre d'état.
Le besoin de la copulation terrestre, qui semble renfermer en lui seul tout l'amour des êtres de sexes différents, peut cesser d'exister dans l'état* dans lequel nous entrerons après celui matériel, sans légitimer, par sa cessation, que les rapports d'amour des sexes ne peuvent exister que par ladite copulation. Ne voir tout amour sexuel que dans cet acte, c'est ne pas avoir médité, étudié et apprécié les mille et une autres sensations de lame, sensations non moins aussi douces et enviables que celle de la copulation. L'amour fraternel semblera toujours plus vrai, plus désirable, par conséquent, plus cultivé entre sexes différents qu'entre sexes
du même genre. Il faudrait être privé de toute simple observation pour penser qu'un couvent d'hommes ou de femmes rend les êtres qu'il contient plus heureux d'être ainsi séparés l'un de l'autre que, réunis.
Éloignant à jamais les besoins des sens, comme je vous le dis, de ces douces fusions des êtres, ne reste-Uil pas assez de moyens d'attrait chei les sexes, tant par leurs natures différentes que par les mille et un autres besoins qui les fait se rechercher l'un et l'autre pour être mieux l'un près de l'autre? Pourquoi ne voir tous besoins de ce rapprochement directement que dans l'acte qui annule au plus vite ces besoins, besoins qui seuls conduisent à la satiété de ce commerce intéressé des cœurs, besoins qui seuls conduisent par conséquent à la désunion? Otez le besoin de cette reproduction des formes matérielles apx êtres envieux de paternité, comme cela doit être dans les existers plus stables, plus calmes et moins accidentés qui suivent celui matériel, vous vous trouverez dépouillé de tout ce qui constitue votre jalousie, votre avarice d'amour, votre haine d'amour même, et surtout votre satiété d'une telle altération; vous vous trou* verez au contraire aussi bien et aussi longtemps heureux au contact de la compagne de votre frère, que lui-même se trouvera bien au contact de la vôtre. Ne pouvant vous envier, vous ravir, vous blaser de
qaoi que ce «oit, vous ne craindrez aucune perte .d'êtres ni d'affections, puisque l'affection de l'un pour l'autre ne peut être détournée au profit de qui en possède assez. Voilà, jeune homme , comme on est encore heureux de rêver à mon âge sur la question de l'amour conjugal.
D. Puisse votre rêve être une réalité. Vous semblés affecter de remplacer les mots matière et spirituel par ceux d'états, qu'entendez-vous dire parla?
R. Qu'il nous est inutile de vouloir nous rattacher à l'opacité des choses pour en admettre la réalité. C'est directement ce besoin de toucher et de voir ces choses qui conduit à la négation de celles qu'on ne touche et qu'on ne voit pas. La matière au laboratoire du chimiste est une dénomination conventionnelle d'une apparence de solidification d'une substance unique dont est formée la nature. Le mot substance lui-même est encore une allégorie du constituant toutes choses, car le mot lumière est le seul applicable à ces choses. La lumière, étant la seule vie de l'optique, est donc pour les êtres, en général, le seul contenant qui existe. Sachez qu'il y a autant de facultés d'optiques chez l'être qu'il y a de genre de combinaisons des formes dessinées par elles.
Le sperme ne peut voir à son gré l'embryon, ce dernier ses formes matérielles, ses formel matériel-
les celles spirituelles, celles spirituelles les angéliques, et les formes angéliques ne peuvent voir à leur gré les formes divines. N'admettons que des étendues de rayonnement d'optique, et non quoi que ce soit en plus. Tout ce que l'être voit lui produit une sensation quelconque ; la sensation, c'est l'exister et la vibration de toutes vies.
D. Nous nous voyons cependant naître et enterrer?
R. Comme vous vous voyez fornicateur et père, sans savoir d'où est venu ni comment est formé ce tableau d'optique que vous nommez enfant. Il en est de même de la disparition de ce tableau de votre optique. Tel il est venu lentement se réfléchir sur ce foyer de la vie, tel il s'en éloigne pour se rapprocher d'un autre foyer. La formation de son prétendu habit et le prétendu anéantissement de cet habit ne sont que des effets d'ombres qui n'existent pas pour l'optique spirituel. Il n'est même pas de sensations qui, pour arriver à produire la satiété , ne subissent les mêmes lois d'approchementet d'éloignement, d'être et de n'être plus. Si vous ne pouvez comprendre dans une première étreinte d'amour conjugal le souverain mépris pour cet amour, c'est que la puissance des états découlant des phases de ces manières d'être efface toute acceptation de l'état contraire ; cependant, l'un est plus près de l'autre qu'on ne suppose, et sa
négation ne peut dé traire son affirmation. Voyez ce que vous êtes dans vos rêves, dans l'état de somnambulisme, dans l'état de folie, dans l'état de santé et dans l'état de maladie. Vous comprendrez mieux cette proposition que par le secours de toute autre démonstration.
D. Vous allez loin, vénérable vieillard?
R. Je ne quitte pas d'une seconde le lieu qui me contient, quoique voilà un siècle que je le parcours en apparence. Tel je tae suis élevé à l'horizon de l'optique terrestre, tel je descends à cet optique sans pour cela changer mon moi en quoi que ce soit: le rideau des intermèdes se baisse simplement sur moi sans que je quitte le théâtre de la vie; ne vous en prenez qu'a la lassitude de votre optique s'il cesse de me voir. Je nen reste pas moins à son foyer.
En physique, vous éprouvez les mêmes besoins de placer au foyer de vos observations des formes nouvelles ; un brouillard de lassitude vous faisant perdre de vue le point, vous force à recourir au panorama. Votre enterrement n'est pas autre chose que tout objet déballé avec plaisir qu'on réemballe vec le même plaisir. Vos regrets et vos pleurs sont les mêmes jouissances de vues nouvelles de cet éternel panorama de la vie.
Le pas duquel je m'éloigne est emboîté par vous, et dans le même laps de temps vous serez où je
sois* Variante d'optique, et non quoi que ce êoit de plus.
D. Vous m'effrayez I
R, Ne vous effraye* pas pour si peu de chose. Observez seulement votre manière successive d'être la nuit et le jour. Voyez- vous vous ensevelir toutes les douze heures faute du moyen d'optique matériel (le soleil) dans ce vaste cimetière général dans lequel vous entrez tous avec tant de plaisir pour y déposer les fatigues de la mise en scène de votre drame terrestre, et dites-moi quelle différence vous faites entre ce linceul journalier et le linceul éternel. Pourquoi donc craindre de faire une fois de plus Ce qu'on fait toute son existence si insouciamment ? Êtes-vous plus assuré de sortir de ce tombeau de l'alcôve le matin à heure fixe de par vous-même que de celui du cimetière ? Le moyen de réveil de l'un ne peut-il pas être celui de réveil de l'autre? Si vous cessez de voir l'homme se réveiller dans le tombeau de l'alcôve, c'est que son moyen de rappel a cessé à l'optique matériel et a agi à celui spirituel, c'est que les lieux et les créations de ses rêves avaient besoin do son concours, et au lieu de rouvrir son atelier de labeur matériel, il en laisse les volets fermés. C'est un locataire passé dans la pièce voisine et une cabine à mettre au grand entrepôt de l'obscurité pour en revivifier l'optique. .. Oui, enfant, vous craignes trop de motrir où vous ne mourrez pas!
Qu'a de plus effrayant cet entrepôt des formes ter* restres, ce cimetière, que Totre alcôve ? N'est-ce pas dans elle que vous êtes né à cet exister, et n'est-ce pas dans elle (hors l'accident) que vous devez le quitter? Le froid du drap que j'appuie sur mes lèvres tousles soirs ne m'impressionne ni plus ni moins que celui que vous redoutez, froid que vous ne sentirez jamais, puisque vous n'êtes plus dans ce drap quand il refroidit.
D. Puis-je savoir , aussi bien comprendre ce passage que vous le comprenez et, par conséquent, sourire comme vous à ce nouvel emménagement?
Mais je crains bien de le faire avec un peu plus d'inquiétude.
R. Rassurez-vous , enfant ; il se fera comme celui terrestre, avec cette différence que vos premières pleurs dans votre nouveau logement seront un sourire de bonheur pour cette prise de possession.
D. Que votre prévision soit juste.