CORBEILLES, MÉDIUMS, BIBLIOGRAPHIE
Angers, le 1«juin 1856.
Mon cher monsieur ,
Dans l'intérêt public, il est à souhaiter que les faits spirituels soient répandus le plus possible, et nous savons quelle en est la valeur, nous qui Faisons des études sérieuses à cet égard. Vos lecteuis d'habitude sont préparés à toute espèce de manifestations ; mais, de ces dernières, il en est de si extraordinaires que je me dis souvent : « En vérité ! entièrement étrangers à ces prénomènes nouveaux, les hommes qui ouvrent des livres où Ton reproduit les faits généraux du msgnétisme , se trouvant heureux de leur supériorité , de leur sagacité, de leur haute sagesse , de leur sublime intelligence, doivent prendre pour des fous, ou des imbéciles, ou des impudents ceux qui les proposent à l'attention des lecteurs. Ils peuvent croire
aussi que c'est une spéculation inconsciencieuse. On peut me faire grâce de cette opinion, à moi qui vous envoie des articles pour le seul plaisir d'ouvrir les yeux aux aveugles, et de leur Taire connaître des choses toutes plus stupéfiantes les unes que les autres, et qu'il serait si précieux, dans l'intérêt de la morale, que personne n'ignorât. Pour moi , c'est toujours en homme d'honneur, ayant horreur du mensonge et la main sur la conscience, devant Dieu et devant les hommes, que j'affime les détails que j'ai le plaisir de vous offrir de temps à autre, et j'appelle sur moi les plus terribles châtiments divins s'il m'arrive une fois de me rendre coupable d'une assertion fausse. Dans mes dernières communications avec les Inanicoles , j'ai été de nouveau très-surpris des résultats que vous trouverez ci-après; j'y joindrai quelques petits extraits isolés, mais très-intéressants des nombreux volumes américains que j'ai reçus de New-York depuis quelque temps , et écrits par des hommes haut placés dans la science , comme sire Robert Hare, professeur de chimie à l'Université de Pensylvanie , membre de plusieurs sociétés savantes, et dont j'ai un beau volume qui me donne des regrets de ne pas pouvoir vous l'envoyer tout entier en français. Cependant je marque des articles des plus remarquables pour vous les communiquer un peu plus tard ; car notre cercle étant dissous par
changement d'habitation, dans le lointain , je ne prévoie pas avoir autre chose à vous transmettre è l'avenir que mes traductions qui offriront toujours beaucoup d'intérêt. Quant à vous, Monsieur, je trouverais bien critiquable et indigne d'ouvrir un livre par tout homme qui, après avoir lu vos ouvrages , ne resterait pas convaincu que vous êtes un des écrivains les plus francs, les plus sincères, les plus loyaux qu'on puisse rencontrer, et plus on lira de faits qui se seront passés sous vos yeux, ou que vous pourrez garantir sur la bonne foi à vous connue des personnes qui vous les présentent, plus on vous en demandera. Ceci expliqué, je vais en venir à ceux qui se sont passés sous ma main , et qui sont de nature à faire rentrer dans leur coque, comme des escargots , ces merveilles du monde, ces hommes prodiges qui, satisfaits et ravis de leur génie, n'admettent pas d'Esprits, gens qui savent tout sans avoir jamais rien étudié. S'ils ne veulent pas nous croire, ils en sont libres ; mais qu'ils fassent comme nous avec persévérance, sans laquelle ils n'auraient rien de bien à attendre, surtout qu'ils se rappellent bien que les sceptiques n'obtiennent rien s'il n'y a pas chez eux un com* mencement de confiance dans ces manifestations pneumatiques ; que les méchants ou les hommes débauchés n'obtiennent jamais de réponses quô d'Infernicoles ; que les cagots superstitieux n'on£
rien k attendre que d'Inanicoles fanatiques et stupides on de vauriens qui se moquent d'eux et lés trompent sous le nom emprunté de démon ; enfin, que les Inanicoles sages, instruits, les Célicoles ne veulent se mettre en rapport qu'avec des personnes graves, ayant foi entière dans les vrais auteurs de ces manifestations, et désirant s'instruire sur leur condition future. Deux petits jeunes gens ayant demandé à remplacer à la chaîne deux personnes d'âge mûr, il a été écrit sur-le-champ i « Je ne réponds pas à des enfants. » Voilà tout le secret de ces correspondances : de la foi , de l'honnête, de la raison, de la sagesse, du silence et de la persistance.
Pour éviter les interruptions , je dois dire d'avance que, dans la séance du 10 avril 1850, nous n'étions au salon, comme de coutume, pour plus de succès, que quatre personnes, et qu'aucun de nous, ne fréquentant que par hasard le théâtre , dont nous sommes très-éloignés, ne connaît les pièces qui se jouent le plus ordinairement. Quant à Béranger, nous ne connaissons guère de lui que sa réputation de chansonnier.
Nous prions l'Esprit qui va nous répondre de nous écrire ses nom, profession, lieu et époque de décès , la rue et le numéro ?
— Champire , acteur pour la comédie à Toulouse, mort il y a huit ans, rue Saint-Paul , n° 6.
. — Ainsi, c'est Champire que vous vous appelez? (Noos posons la corbeille, et, après trois mouvements, elle s'arrête , et nous trouvons dessous ré , avec un accent bien marqué. Aviez-vous un nom de guerre ?
— Oui , Diderot.
— Quel était le nom du préfet de Toulouse lors de votre mort ?
— Picholin.
— En certains lieux on entend dire que les comédiens sont excommuniés. Quelle est votre position ?
— Meilleure que celle de ceux qui nous calomnient.
— Puisque les Inanicoles nous prouvent qu'ils se rappellent ce qu'ils ont vu, su et entendu sur la terre, vous pouvez nous fournir la preuve que vous avez été acteur en nous donnant le commencement de quelques-unes des chansonnettes que vous avez chantées ?
Vive le vin, l'amour et le tabac !
Voilà, voilà le refrain du bivac.
— Dans quelle pièce chantiez-vous cela ?
— Dans le Chalet.
— Pourriez-vous nous donner l'idée d'une autre chansonnette ?
Voulez-vous, grisettes, Un polisson sans façon ?
Prenez-moi, fillettes, Je suis un vieux garçon.
— Dans quelle pièce trouvez-vous cela ?
— Dans le Commis et la G risette.
— Pouvez-vous nous donner autre chose ?
Dig, dig, dig, dindon...
Que j'aime à sonner un baptême.
Dig, dig, dig, dindon...
Aux maris J'en demande pardon.
— Où avez-vous pris cela ?
— Dans Béranger. (Le lendemain matin, je n'eus rien de plus pressé que d'aller chez deux dames musiciennes , Tune des deux abonnée au spectacle, pour m'assurer si ces données de Cliampire étaient exactes. A peine avais-je lu le premier vers de chacun de ces couplets, que ces dames me dirent la suite. Quant à ce qui appartient à Béranger, un libraire m'a montré cette chanson avec le titre : « Le Carillonueur. »)
— Que diront de cela ces entêtés ridicules qui, pour ne pas reconnaître l'immortalité , pour nier l'individualité de l'âme, notre vie future, soutiennent sans plus de honte pour leur jugement que ceux qui disent que Josué a arrêté le soleil, que ces faits sont le produit de nos efforts musculaires,- de notre transmission de pensée , à nous qui n'avions jamais entendu parler de ces vers ? Je l'affirme
pour moi et pour les trois autres personnes avec qui j'opérais. Enfin , je continue. En mourant , nous reprenons nos formes dans une substance plus légère. Quand et comment sommes-nous vêtus?
— En arrivant dans notre monde, on se couvre de gaze légère.
— Qui donc donne cette gaze ?
— Tout est prévu.
— Est-on soumis à un jugement en arrivant ?
— L'homme est jugé d'avance.
— Àvez-vous rencontré des personnes bien connues?
— Oui , Molière, Talma.
— Par quel moyen remuez-vous notre corbeille pour écrire ?
— Ma volonté.
— Dans quel pays l'usage de la corbeille a-t-il été imaginé ?
— En Allemagne.
— Que préferez-vous pour vos communications avec ncus, entre une table ou une corbeille?
— La corbeille.
— Quelle heure de la journée les Inanicoles préfèrent-ils?
— Le soir.
— Êtes-vous auprès de nous?
— Assez près.
— Mais ètes-vous dans la maison ?
— Non, dehors. (Aux États-Unis les Inanicoles disent aussi qu'ils ne sont pas toujours dans l'intérieur des maisons.) Avez- vous voyagé?
— J'ai parcouru le monde entier sur la terre. Maintenant, je me repose.
— Nous apprécions souvent des distances par nos pas ; mais vous , comment pouvez-vous les connaître ?
— Je ne me suis jamais préoccupé de cela ; je marche sans m 'occuper des distances. Je ne suis pas arpenteur.
- — Tous les Inanicoles nous disent que nos animaux sont représentés au ciel, et que les êtres ont besoin d'une certaine alimentation. Un tigre, par exemple , comment pourrait-il manger puisqu'il ne peut pas tuer ?
— Comme nous, et cependant nous n'avons pas de bouchers, et l'on n'achète pas de viande.
— Quelle est l'occupation du plus grand nombre des Esprits?
— Voyager.
Faits de magnétisme. — Un vieillard de soixante-dix-neufans,dela plus parfaite honnêteté, m'a affirmé sur l'honneur l'exactitude du fait suivant, qu'il m'a raconté ainsi : « Il y a quelques années que j'ai demandé aune lucide si elle pourrait me dire quelque chose de ma vie qui me serait arrivé dans mon enfance. Sa réponse fut : « Cou-
cou...., coucou.... Ne bouge donc pas, mon ami , ta tomberais dans I eau et moi aussi. » Je ne sais pas ce que cela signiGe, lui dis-je. Elle me répondit : a Je vous vois à l'âge de quatre ans environ. Votre mère a besoin de passer le pont d'une petite rivière tellement débordée qu'elle enveloppe le pont ; mais on a placé plusieurs grosses pierres pour faciliter le passage. C'est là que je vois votre mère vous porter sur un bras. Un coucou dans un arbre voisin du pont fait son cri ordinaire ; vous vous jetez en avant du côté où vous l'avez entendu, en répétant : Coucou. C'est alors que votre mère vous recommande de ne pas bouger ; car , peu solide sur ces grosses pierres écartées, elle craint de tomber dans l'eau. »
Je n'avais jamais repensé à ce fait ; mais ayant une excellente mémoire, je me le suis à l'instant très-bien rappelé , et j'en ai encore le souvenir parfaitement présent. Elle m'a donc rappelé un fait qui pouvait dater de soixante-dix ans.
Vous voyez , Monsieur ? que si Alexis, comme le rapporte M. Delaage, a vu à trente ans dans le passé du colonel Gurwood, la merveille est ici bien plus grande.
Voici maintenant quelques faits donnés au public par sir Hare, page 16. Une commission faite par an Esprit. « Ayant prié l'Esprit d'un ancien ami sur la terre d'aller de Cape-Island, le 3 juillet,
à une heure , à Philadelphie, chez M œ# Gourlay , pour l'engager à envoyer son mari à la Banque, où il devrait prendre des informations, et de me rapporter, à trois heures , le résultat de ses démarches , je fus ponctuellement satisfait comme je l'avais désiré.
Page 53. — Étant à Boston, je lus à un ami une communication de mon père (Esprit) par un médium ; je la mis ensuite dans ma poche et me rendis à l'hôtel de la Fontaine, d'où je dus me rendre à Salem par les voitures , et je revins le soir même. Je m'aperçus, en me déshabillant, que j'avais perdu mon papier ; mais le lendemain matin , étant allé chez M me Hayden , et l'Esprit de mon père m'ayant suivi chez elle et s'y étant manifesté, je lui demandai s'il savait ce qu'était devenu ce rouleau ; il me dit qu'il était resté sur le siège de la voilure lorsque je quittai Salem. Ayant pris des informations près du conducteur, celui-ci me dit que ce rouleau était resté sur le siège de la voiture; qu'il était à Portland, d'où il me serait renvoyé le lendemain. Cette promesse fut réalisée.» (Le père de M. Hare est un ancien président orateur du sénat américain. )
Page 351. — Une montre d'argent était enfermée sous clef, et cette clef était dans le secrétaire du docteur Phelps. Cependant elle fut remise dans les mains du jeune Harry, par son père
(Esprit), sans doute à son grand étonneraient, et à qui il avait entendu dire : « Je suis ton père, ne sois point effrayé, » et qui ajouta : « Invite ta mère à regarder l aiguille des minutes. » Cette aiguille fut enlevée alors de son pivot sous le verre même, glissant sur le cadran. Une personne de la famille , en qui Ton peut avoir toute confiance, assurait sur serment qu'elle venait de voir cette montre six ou huit minutes avant, dans le tiroir où elle était habituellement renfermée et qu'elle avait refermé ce tiroir à la clef. Cette clef, elle l'avait donnée au docteur Phelps , qui , essayant sans succès de remettre l'aiguille sur son pivot , dit a Harry de la porter chez l'horloger. Lorsque ce jeune homme l'eut dans sa main , il s'écria : « Mais l'aiguille est à sa place ! » Chacun put s'en convaincre; mais, peu de minutes après, l'aiguille courait de nouveau sur le cadran , et fut replacée encore une fois par une main invisible. Le docteur affirma n'avoir pas perdu de vue un instant la montre qui ne fut pas ouverte.
Page 319. — M. Aidin Ballon, éditeur de plusieurs ouvrages sur le spiritualisme, écrit au professeur Robert Ilare : « J'ai proposé à un Esprit , qui m'a semblé un ancien ami, mort depuis plusieurs années, d'aller en un lieu que je lui indiqué et à plusieurs milles de notre cercle, et de me don-» ner, au retour, des renseignements sur la santé et
des faits de certain parent bien connu des pereobnés présentes. Au bout de trois minutes, ces renseignements me forent rapportés, de nombreux détails me furent donnés, dont quelques-uns tmprobables, mais tous parfaitement confirmés le lendemain, après mes informations personnelles.
Page 321. — On trouve, dans l'ouvrage de M. Bellou, le rapport suivant du Rév. H. Jarvis t .« Plusieurs faits m'ont convaincu de l'intelligence qu'on trouve dans les communications avec les agents invisibles et de leur utilité; qu'ils sont constamment auprès de nous, et qu'ils connaissent comme nous tout ce que nous faisons et ce que nous pensons.
Mon ami Pickard était chez moi vendredi après midi et demanda quel était l'Esprit qui allait répondre à nos questions. Il fut dit aussitôt : « Moi, ta mère Mary Pickard.» Le lundi suivant, 9 avril, Pickard était chez M. G ... , où la soirée s'est prolongée une partie de la nuit, et où il reçut cette information supposée de 6a mère : a Ton fils est mort. » Il vint immédiatement me trouverdit me dit qu'il allait prendre la voiture pour retourner chez lui (à Lockport, à 60 milles, a peu près 80 kilomètres ou 20 lieues). Il montait en voiture à huit ou neuf heures du matin. A midi je rentrais chez moi lorsque ma femme me remit une dépêche télégraphique, où je trouvai; « Ro-
chester, 10 avril 1849, par le télégraphe de Lockport, le Rév. H. Jarvis. « Dites à M. Richard, si tous le trouvez, que son fils est mort. »
Comme ou l'a vu, M. Pickard était parti avant l'arrivée de cette dépèche. — (Le Rév. H. Jarvis parle de l'utilité des Esprits.)
Voici ce qu'en dit un savant belge, physicien, qui a été l'objet des éloges répétés de l'institut de France.
« Nous sommes à même de vous affirmer qu'il y a des trésors de morale, de science et de siyle à obtenir du commerce des bons Esprits, lesquels enrichiront notre littérature, nos arts et nos consciences, et nous donneront des conseils si sages que nous serons obligés d'avouer que Dieu parle parleur voix. » Ce Monsieur dit ailleurs: oc Nous avons la conviction que le phénomène du magnétisme et du somnambulisme est exactement similaire à celui des tables parlantes. Ce n'est pas le somnambule qui parle, c'est l'Esprit qui raisonne en lui comme dans la table, et qui s'exprime par sa voix, comme il s'exprime par la main du médium. » (Oui, les médiums sont des hommes mis directement en sommeil somnambulique par les Inanicoles eux-mêmes.)
Page 516. — Le Rév. Ferguson dit : « Pour prouver leur identité, les Esprits intelligents, en communication avec moi, sont entrés dans des dé-
tails de conversations intimes entre nous, an temps de leur vie matérielle, k plusieurs centaines de milles du lieu de nos séances, et dont le médium ne pouvait avoir aucune idée. Ils me donnèrent des réponses a des questions que j'avais préparées depuis longtemps dans mes cahiers, dont je ne conservais aucun souvenir, et dans l'ordre dans lequel je les avais écrites. Si l'on me demande quel bien nous devons attendre de ces communications, je répondrai. « L'expansion de la Vérité sur les plus chers, les plus purs et les plus saints rapports de l'homme, et la dispersion des nuages qui enveloppent son esprit. »
— Voici quelques détails qu'on aime toujours, quoiqu'on les connaisse, à voir confirmer par d'autres Esprits que ceux qu'on a entendus :
Page 447. — Au lieu que nous soyons des ombres sans consistances, nous avons des formes tangibles, d'une symétrie exquise, des membres d'une rondeur des plus gracieuses, et encore si légers et si élastiques que nous pouvons glisser au travers de l'atmosphère avec presque autant de de rapidité que l'électricité. Le tonnerre peut projeter ses membres spiculaires de toutes parts, la pluie peut multiplier ses torrents sans que nous en soyons offensés par le seul acte de notre volonté. Nous sommes avantagés de la beauté, de l'enjouement et de la vivacité de la jeunesse, lfos corps
•ont recouverts de vêtements flottant!, d'une nature phosphorescente, qui les fait briller du plut ▼if éclat, ou plus ou moins, suivant les sphères auxquelles on appartient. Le corps spirituel est une reproduction, mais parfaite du corps matériel, dont il tire son origine, et lui étant analogue dam toutes ses fonctions et relations. Le cœur bat sous l'action de pulsations régulières; les poumons font le service de la respiration, et le cerveau engendre son fluide magnétique vital, dont les courants pénètrent chaque partie de l'organisme spirituel. Si Thomme matière est composé de trois parties, une fois qu'il est parvenu à l'état spiri* tuel,!a qualité le constitue dans les seules conditions d'âme et d'esprit. Enfin, une des plus pré-» cieuses conceptions au bénéfice de notre existence dans les sphères est celle qui nous rend à l'apparence de jeunesse. La décrépitude, les rides de l'Age, des maladies, la laideur, les mutilations, les difformités disparaissent toutes dans la rénovation du corps matériel en corps spirituel. Les fous sont rendus à la raison, l'idiot prend insensiblement sa part de la progression générale.
Il y a des personnes qui voudraient qu'on crût que tous les Esprits, même ceux qui parlent du respect qu'on doit à Dieu, sont des démons» parce que, par hypocrisie, ces derniers prendraient, pour mieux tromper, un langage de dévotion. Si ces
trcmbleurs ne mettent pas la franchise dans leur poche et connaissaient les bons conseils désintéressés donnés par milliers d'Esprits, comme dans l'exemple suivant, (en persistant dans cette opinion,) au lieu d'être ignorants ils seraient impudents.
Elisabeth Àdams est morte poitrinaire, et, dans son fauteuil, témoin de sa maladie, elle a souvent dit à sa mère qu'après sa mort elle reviendrait fréquemment s'asseoir dans ce même fauteuil. Or, on lit à cet égard, ce qui suit, dans le volume du sir Hare :
Page 488. — « Ma chère mère, je suis heu- » reuse de trouver l'occasion devousmanifesterma » tendresse. Quoique je sois souvent avec vous, » je ne puis pas me servir de votre puissance ma- » gnétique, comme médium, pour vous entretenir. » Oh ! ma mère ! quelle joie pleine de délices » j'éprouverais si je pouvais me rendre visible à » vos yeux! Que diriez-vous si vous pouviez me » voir dans ce fauteuil que j'occupai si longtemps » alors que j'étais cruellement malade ! Je m'y )) assieds cependant souvent ; mais vous ne pouo vez pas. me voir. Ne m'avez-vous pas entendue » vous donner signe de présence par des rappings ? » J'ai essayé différents moyens pour vous faire » connaître ma présence. Je crois que vous )> feriez bien, dans l'intérêt de la santé de mon
» père (beau-père) d'aller habiter le sud l'hiver 9 prochain : ses poumons ont besoin d'une tempe- » rature douce. Je voudrais de tout mon cœur » pouvoir vous parler avec le secours de votre » main que je presse de mes lèvres ; mais le temps » n'en est pas encore venu. Ma bonne mère ! vous » deviendrez médium ; ce sera un temps fortuné » pour moi. Adieu, mère bénie! Je regarde avec » bonheur, dans l'avenir, notre réunion avec tous » ceux qu'autour de moi vous chérissez. » (Ses frères et sœurs.)
Quelqu'un de franc, d'honnête dira : « Non, ce n'est pas là le langage possible d'un mauvais Esprit. » Faut-il dire d'un démon, de Satan, du diable ? Oh ! laissons ce langage à des niais, qui n'ont jamais réfléchi de leur vie, ou à ceux qui ont besoin de monstres pour défendre l'entrée du temple de la raison.
Je m'arrête faute de place ; car j'aurais de quoi vous faire remplir dix volumes de merveilles.
Agréez mes salutations cordiales.
Salgues.
B...,le1«-avriH856.
Mon cher Cahagnet,
Je vous remercie bien de votre envoi, il sera bien employé. Vous allez me traiter de girouette,
quand je vous dirai que je ue crois plus un mot de la jolie théorie que je vous ai envoyée (1). Un joli guéridon laqué m'en a donné un autre que je crois meilleure, en attendant qu'il en vienne une troisième qui tiendra peut-être des deux autres, car on ne peut pas expliquer tous les faits avec une seule.
Si vous n'avez pas le numéro 228 de Du Potct, je vous l'expédierai, ou bien Y Ami de la science du 25 mars qui contient ma palinodie.
Je cherche la vérité de bonne foi et ne suis pas entêté. Je vous engage à bien vous rendre compte de la répercussion tabulaire et somnambulique. Je crois réellement que nous chargeons une pile de notre électricité intellectuelle, que nous créons un être éphémère doué du libre arbitre comme nous, lequel sait ce que nous savons, ce que nous avons su, et même ce que nous sommes susceptibles de savoir...
(Interrompue par la cloche du dîner.)
B..., le 30 juillet 1856.
Mon cher Cahagnet,
J'ai bien des torts involontaires envers vous; je croyais vous avoir répondu, mais je retrouve
[\) Voir la 48 e livraison de cet ouvrage, page 89, article : Ce que c'est que le monde spirituel.
ma lettre commencée le 4" avril. C'est impardonnable ; mais si vous saviez le tracas d'affaires qui m'accable, vous seriez très-indulgent. Je courais l'Angleterre quand votre dernière m'est arrivée.
Un ancien député, AI. Duval de Fréville, m'écrit qu'il a une tablette à crayon qui fait des vers anglais sous la main de ses deux enfants qui n'en ont jamais fait; mais j'ai parié qu'il y avait dans l'appartement quelqu'un capable d'en faire, car je crois, comme Morin, que nous sommes les propres instigateurs inescients de tout ce qui se dit et se passe. Quand nous croyons au diable, nous n'avons que des diableries ; aux revenants, que des revenants, etc.
Voici encore qu'on m'appelle à dtner. Je ferme cette fois ma lettre pour vous l'envoyer telle quelle. Excusez ma précipitation, et croyez-moi toujours votre très-dévoué serviteur.
Cher monsieur et bon F..», en Dieu,
Je reçois à l'instant votre désirée lettre, désirée, je ne sais pourquoi, puisque je ne désire plus ici-bas que ma boîte à cinq planches; mais quelques mots, d une naturo qu'on suppose bonne et
franche, sont un de profanais cent fois pins restaurant que ce récitatif catholique.
Votre lettre, toute chiffonnée qu'elle est d'expression (permettez-moi cette figure), m'a fait infiniment de plaisir. C'est ainsi que j'aime la pensée, non parée, non emmaillotée dans ces appa«* rats du jour ; mais à moitié nue, sortant du lit virginal; ne s'occupant pas si un œil indiscret baise en secret ses yeux mi-spiritualisés et mi-matérialisés ; sa bouche, à moitié boudeuse, d'être obligée de fonctionner à nouveau sur la terre, ou ce sein , à moitié extasié sous les pressions des sphères célestes, se voyant forcé de ressentir les
douleurs matérielles Oui, c'est ainsi que j'aime
la pensée, disant: Je crois en ta parole... Oh} non, tu me trompes... Je t'aime, je te hais... Je sais, j'ignore... Je veux, j'obéis. Tout cela est de V élude.
J'étais vraiment privé de ne pas recevoir une deuxième lettre de vous. Pourquoi ? je n'en sais rien... Avez-vous quelque chose à m'apprendre dans l'ordre de nos études? cela se peut, mais j'en doute. Moi aussi, j'ai nié ce qui est, et je l'ai admis...; moi aussi, j'ai dit: Je me trompe, ou l'on me trompe... ; moi aussi, j'ai dit : Pourquoi ne suisrje pas permanemment devant ce que je veux posséder?... Hélas? vœux de statue... vœux de convoiteux animal... vœux de béat religieux.,.
Que serait ton existence, sans le donte et la certitude?... sans ce balancier qui est le compensateur et l'alimentateur de tes sensations?... S'il t'est doux de voir des yeux bleus succéder à des yeux noirs, le sein virginal au sein maternel, la succion de l'enfant à celle de l'homme, le jour au mois, le moi» â l'année, pourquoi n'admettrais-tu pas que ces successions sont en leur temps?... Vois* tu le soleil briller pendant vingt -quatre heures...? vois-tu l'homme penser et agir de la même manière pendant quelques minutes?... Entends-tu une harmonie musicale dans une note de musique?... Si la nuit est la preuve du jour, le repos celle du mouvement, la distillation celle de la séparation, pourquoi nierais-tu plus l'après de la matière que son avant? Etudie.
Y a-t-il quelques manifestations qui s'offrent à tes yeux?... le récipient n'est-il pas nécessaire au contenu? le contenu est-il dune autre nature qu'il était? Non, ce qui fut, est et sera.
Ainsi, mon bon ami, j'ai pensé, je pense et je penserai comme vous. Il y a de nous dans les manifestations qui nous occupent, comment n'y aurait-il pas de nous dans nous? Ce que nous admettons qu'un Esprit dégagé de la matière peut, nous le pouvons au même degré relatif. L'espritde-vin, encore enfermé dans son menstrue, peut moins cependant que sorti de ce menstrue.
S'il n'y a pas de néant pour nous, cessant d'être en rapport matériel avec nos frères, il y a succession de manière d'être. S'il y a succession, il y a progression, mot impropre, mais adjonction d'études. Cette adjonction d'études ne comporte que le degré qui lui est contigu, et rien de plus.
Si je veux sauter un de ces degrés, j'obtiens un vide, assurément, yide représentant le degré sauté. Je fais un vers alexandrin, moins un pied. II en est ainsi dans nos études.
Je suppose que je possède- un esprit, une âme, un moi, un moteur préexistant à la matière» sans cela vous seriez un accident, et moi un rien dans des riens... Ce moteur sait mouvoir, et ne dit pas à l'objet mu comment il le meut; s'il ne lui dit pas, celui-ci peut donc présumer que son moi meut tout ce qui l'entoure, puisqu'il ne connaît pas le point de départ ni le point d'arrêt de cette locomotion. Par cette proposition, nos antagonistes peuvent être victorieux; mais comme en toute victoire il y a deux partis, le parti spirituel peut revendiquer pour son propre compte ce que le premier propose ; car ce que l'un peut, l'autre le peut également, sauf le plus ou le moins.
Si par les révélations qui nous sont faites par les lucides ou les tables, il y a du connu et du supposé nous appartenant, il y a également de l'inconnu et de l'insupposable.
Lorsqu'on nous demande de» nouvelles d'un être que nous ne connaissons pas , que nous ignorons même s'il est dans l'état matériel ou dans l'état spirituel , et que nous le voyons où il est , que nous disons ce qu'il a fait et ce qu'il fait présentement à une distance très-grande; certes, que nous voyons cet homme ou qu'on nous renseigne sur son compte ; si nous le voyons, avec quel organe?,., si on nous renseigne, par quelle voie?...
Si, par le secours des tables, des corbeilles, des médiums, des enfant» ignorants en leur langue, lecture, écriture, calcul, langues étrangères et sciences, peuvent traiter de ces choses, c'est qu'ils cessent d'être ce qu'ils croient être, pour opérer de la manière qu'ils opèrent ou qu'on opère pour eux. Le merveilleux n'est pas moins merveilleux d'un sens que de l'autre.
Qu'on suppose que les personnes présentes connaissent et opèrent ces choses par le secours d'êtres qui ae les connaissent pas, il n'en ressort pas moins que ces personnes agissent ainsi à l'insn de leur corps et de leur appréciation, puisqu'elles sont les premières à crier au miracle !
Cette substitution d'êtres et de choses n'est pas qwitt» digne de nolrç admiration que la première proposition. *. Je tiens mains a la main qui opère e>u à l'esprit qui sait, qu'au merveilleux d'agir et de penser sans le savoir. L'argument me pkrtt
autant que la proposition , et si nos antagonistes veulent le soutenir sérieusement, j'accepte le combat.
Si, par les mêmes moyens, nous pouvons connaître le passé et le futur généralement, c'est donc que le passé et le futur existent?... Je demande qui constitue ces deux exister, si ce ne sont les êtres et les choses qui les composent?... Si ces êtres et ces choses existent, où sont-ils?... Comment puis-je les trouver dans les siècles passés ou à venir?».. Si ils existent, ils peuvent aussi bien venir à mot que moi d'aller vers eux? En plus, pour croire à leur exister, il faut que je sois en rapport d'une manière directe avec eux, car je ne suis pas habitué de' croire ce qui ne m'est pus démontré positivement.
Vous auriez peut-être besoin de relire les arguments qui précèdent le tome III e des Arcanes, mes lettres à M. Clever de Maldigny, etc., etc.
J'admets, avec vous, que ce que peut un Esprit dégagé de la matière, je le peux à un degré faiblement moindre ou faiblement plus; mais cela ne me prouve pas que je réponds moi-même à mes questions plus qu'un Esprit. Nous pouvons, l'Esprit et moi, faire un imbroglio, mais cet imbroglio ne détruit pas la possibilité de le faire à deux.
Si, comme vous le pensez (chose que vous ne
croyez pas), nous créons dans ces expériences un être plus instruit et plus libre que nous, nous serions toujours très- heureux de posséder ce pouvoir enfantant, et nous n'en connaîtrions pas davantage combien de temps vivrait cette immaculée conception ; ce serait une connaissance plus digne de gratitude pour nos études que de haine, et ce serait friser, en plus, un tant soi peu la déification. . Si l'ignorance créait ainsi le savoir, le savoir pourrait bien, à plus forte raison, créer le supérieur, et ce dernier le divin... Voyez où nous allons, en voulant marcher sans les lisières de ceux qui peuvent mieux nous conduire que nous-mêmes!
Si les apparitions existent de toute éternité, il y a chez elle des faits démonstratifs, à priori, de la surexistence des êtres. Nous ne pouvons les connaître que parce qu'elles se font connaître à nous. Pour se faire connaître, il faut bien que les héros de ces apparitions viennent à nous sans que nous les demandions. S'ils ne viennent pas à nous, nous allons à eux. Si ni l'un^ni l'autre n'existent, nous créerons ces images de toutes pièces; ce qui, par l'heureuse ressemblance des traits et l'incompréhensible manière de connaître leur passé, n'est pas moins incompréhensible l'un que l'autre. C'est vouloir éviter de sauter un fossé pour sauter la Seine ; c'est faire du savoir terrestre, et viser à la suprématie divine.
Si je ne remue pas matériellement les tables, les tables sont remuées spirituellement. Matériellement, je fais le Robert-Houdin ; spirituellement, je le fais sainte Thérèse ou Agrippa... Spirituellement, je fais, en dehors, de la matière ; par conséquent, je fais, en mouvement, de L impondéré un pondéré , et en esprit, d'un ignorant un savant. C'est plus qu'il m'en faut pour faire une halte scientifique, et m'écrier, que ce que je connais n'est pas ce que j'ignore. Accordez-moi que je puisse faire et savoir ce que j'ignore faire et savoir, c'est plus que j'en demande pour prouver que je suis dans et hors moi à la fois. C'est cette dernière faculté qu'il m'importe de posséder, vu qu'étant hors mon logis matériel, pour agira distance, avec plus de force et d'esprit que je saurais le faire dans ce logis, c'est admettre d'une manière détournée , il est vrai, mais c'est juste bien admettre ce que je propose depuis dix années.
Me dire comment le fait a lieu, n'est pas nier le fait. S'enorgueillir de connaître le fait, n'est pas enlever le mérite du fait.
Je m'efforce de l'étudier tous les jours; vous le verrez à nouveau dans les Révélations d'outretombe que je viens de publier, ouvrage dans lequel vous n'y trouverez pas la production, je le pense, du savoir humain ; ou ce serait trop d'honneur me faire que 4e m'en accorder une part, et ce serait
trop retirer à Dieu que de ne point lui permettre de faciliter les rapports des deux mondes dans l'intérêt de chacune
Tant de savoir et de puissance en nous, à notre insu, ne peuvent pas nous être accordés, pour être déposés à tout jamais dans la tombe !... Ce serait une prodigalité inharmonique de l'Éternel, qui annulerait sa prévoyance.
Donc, si je possède tant, c'est pour jouir davantage... Le lieu de cette jouissance n'étant pas sur la terre, il est ailleurs, à coup sûr, et c'est ailleurs où j'espère m'en délecter... En attendant, je sontire de cet ailleurs ce que je peux.
Je crois fermement que les somnambules entrent en rapport avec l'inconnu, que les tables servent d'intermédiaire également à cet inconnu ; mais je crois également que le connu influence souvent les somnambules et les tables.
Les deux existent à la fois, ce qui ne prouve pas la négation d'aucun.
Cett tout une géographie à faire, géographie par laquelle chaque voyageur démontrera l'eiistence de tel point de jonction en faveur de celui où il se trouvera présentement. Croyez que la gente noire, qui, depuis 1852, remue plus particulièrement toute idée et toute science, n'ayant eu en premier lieu que le sot esprit de condamner dans ma personne ce genre d'études, à eu depuis
— aso —
celui plus délié d'argumenter, torturer, blesser ce qu'elle ne peut détruire. De la tribune académique aux plus inGmes positions sociales, on le rencontre sur le chemin, la sébille dans une main et ses traîtreuses lanières dans l'autre!...
C'est à l'homme de suivre la manière que j'ai enseignée, qui est de ne prendre que des notes sur ces immensités et les pointer lorsque sa certitude est complète. Qu'il n'attende pas au lendemain pour le faire, car le lendemain offre souvent une autre manière d'observer qu'a suggérée une autre succession de pensées , succession qui, faisant sa désolation, lui prouve cependant que la succession c'est l'immortalité des manifestations...; qui lui prouve que tant qu'il observera et pourra dire oui et non, c'est qu'il est bien lui, tout lui.
Profitant de cette faculté, je me déclare tout à vous, mon bon F.... eu Dieu,
Atp. Gahagnet.
45 août 1856.
A m. cahagnet, rédacteur db h* Encyclopédie magnétique spiritualiste.
Paris, le 25 juillet 4856.
Cher monsieur,
L'Encyclopédie magnétique spiritualiste, que vous voulez bien continuer à m'a dresser, et dont la lecture m'intéresse toujours beaucoup, me révèle en particulier deux choses, savoir :
1° Que vous êtes un homme à fortes convictions ;
2° Que vous êtes fou,., je veux dire qu'on vous traite de fou, ce qui ne se ressemble pas absolument.
Sur le premier point, permettez-moi de vous adresser mes sincères félicitations, les fortes convictions étant assez rares par le temps qui court.
Sur le second, souffrez que je vous fasse mon compliment Je condoléance, et qu'en même temps je vous donne la main, en m'écriant : « Part à à deux !» car à moi aussi Ton a dit que je n'avais pas tout mon bon sens, quand j'affirmais le phénomène des tables parlantes...
Si encore on n'eût dit que cela ! Mais on a mieux fait, et j'éprouve le besoin de vous déclarer qu'ici je l'emporte sur vous et vous rends des
points. On s'est contenté de vous appeler fou ; moi , je viens d'être appelé en outre prestidigitateur.
Vous savez que depuis plus de deux ans je m'occupe des tables qui parlent et des planchettes ou corbeilles qui écrivent. Vous savez aussi que j'ai publié successivement deux petites brochures sur ces étranges manifestations ; cela m'a coûté même un peu d'argent, car j'ai plutôt donné que vendu ces deux opuscules; mais laissons la question d'argent de côté; parlons seulement des peines que je me suis données pour réunir, au moyen d'expériences très-nombreuses, les matériaux de ces deux publications et même ceux d'une troisième, qui ne demande qu'à paraître. Eh bien, voilà ce que ces peines m'ont valu, d'être appelé, je le répète, prestidigitateur.
Ce n'est pas que personne se soit permis de me dire cela en face. On m'a bien dit en face que j'étais trompé, que j'étais dupe, que mes collaborateurs s'étaient moqués de moi, etc., etc., me décernant par là un brevet de naïveté, j'allais dire de niaiserie. Cela n'a rien de trop choquant, d'autant qu'en même temps on me plaignait sincèrement d'être ainsi la victime de manvais plaisants de société; mais nul ne s'est oublié au point de me jeter au nez l'injure susdite. Ce beau compliment a été adressé collectivement aux gens qui
prétendent foire parler les tables, et comme je suis de ces gens-là, il a bien fallu que j'en prisse ma part.
Vous devinez, cher monsieur, que l'auteur de cette injure n'a pu être qu'on savant. C'est en eiïet un savant, et des plus distingués, qui a écrit ceci :
« De *ar le bon sens, défense de faire parler les tables, et de leur faire composer des vers et de la musique ailleurs que sur les théâtres des prestidigitateurs. »
Vous trouverez cette phrase — si vous tenez A la trouver — à la page 252 du deuxième volume d'an ouvrage publié cette année par M. Babinet, sous le titre d'Etudes et lectures sur les sciences d'observation et leurs applications pratiques.
C'est-à-dire que nous sommes des prestidigitateurs, nous qui obtenons avec la table, la planchette ou la corbeille, des conversations de toute espèce, de la prose ou des vers; c'est-à-dire que, par une habile tricherie des doigts, nous produisons cela nous-mêmes, en le mettant frauduleusement sur le compte d'une force naturelle encore inconnue, ou d'agents spirituels existant en dehors de nous. Au moins voilà qui est net et précis; M. Babinet pose les questions carrément; on sait avec lui à quoi s'en tenir.
Pourtant cette phrase est bien dure, et M. Ba-
binet aurait dû y regarder à deux fois avant de l'écrire. Quoi ! nous traiter de prestidigitateurs lorsque nous mettons tous nos soins à étudier un phénomène nouveau, qui peut jeter de nouvelles lumières sur la physiologie, sur la psychologie môme, et que nous le faisons sans intérêt! Mais les prestidigitateurs ne travaillent pas ordinaire* ment gratis. Quand Robert Houdin ou son succès* seur Hamilton font de la prestidigitation, ils eu recueillent des applaudissements et des pièces de cent sous. Nous ne recueillons, nous, que des sou* 4 ires d'incrédulité de la part des gens du monde, et des railleries, souvent cruelles, de la part des savants. Tristes prestidigitateurs que nous sommes I Et quand je pense que cette injure s'adresse aux personnes les plus honorables ! Je me mets volontiers hors de cause ; mais que dirait M. Babinet $i on lui prouvait, et ce serait facile, qu'une foule de personnes des plus distinguées dans la magistrature, dans le barreau, dans la littérature, dans l'industrie et les arts, ont pratiqué ou pratiquent encore ces expériences avec succès? il reculerait sans doute devant sa déplorable appréciation.
Mais alors pourquoi parler sans savoir? car M. Babinet ne sait point; M. Babinet n'a rie* vu, ou probablement il n'a vu que des expériences de salon, de ces malheureuses expériences faites an hasard et tans méthode, auxquelles ont pris
part plus d'une fois des farceurs de société, et qui ont fait tant de tort, dans l'esprit du public, à ces manifestations extra-naturelles. Je pourrais ajouter que si M. Babinet n'a pas vu, il n'a pas non plus voulu voir, car j'ai eu l'honneur de lui écrire à ce sujet, et il ne m'a même pas répondu; mais je ne suis pour lui que le dernier des inconnus, et je ne puis, à ce titre, lui en vouloir de n'avoir fait aucun cas de mes observations ni de mon invitation. Ce n'est pas une raison cependant pour jeter l'injure à tous ceux qui comme moi alfirment le phénomène de la table parlante. Si M. Babinet était un homme ordinaire, nous pourrions mépriser cette injure ; mais quand le trait est lancé par un physicien du premier mérite, par un membre de l'Institut, comment ne pas se trouver blessé ? Du reste, je le regrette moins, je vous le jure, dans l'intérêt de mon amour-propre que dans l'intérêt de la science et de la vérité. M. Babinet, en sa qualité de savant officiel (permettez-moi cette expression) doit enseigner l'une et respecter l'autre. Or, dans sa malencontreuse attaque, il a manqué a ce double devoir. C'est pénible à dire, mais c'est ainsi. Je veux bien qu'il l'ait fait involontairement, et qu'il se soit cru dans le vrai : c'est la seule excuse qu'il puisse présenter. Pascal a écrit quelque part qu'on ne fait jamais le mal si gaiment que lorsqu'on le fait par un faux principe de
conscience. C'est donc en se croyant dans le juslc et dans le vrai que M. Babinet a fait du mal, mais le mal n'en est pas moins fait ; car c'est faire du mal que d'injurier les gens quand ils sont honorables, et de leur donner tort quand ils ont raison...
Cher monsieur, je ne veux pas abuser plus longtemps de votre hospitalité ; mais laissez-moi dire encore un mot, ce sera ma conclusion :
A bien peu d'exceptions près, les savants, appartenant ou non à l'Institut, officiels ou non officiels, jouent en ce moment un bien triste rôle, celui d'étouffeurs d'une vérité nouvelle, qui ne s'accorde pas avec ce qu'ils ont appris, avec ce qu'ils savent, avec ce qu'ils enseignent. En Yain leur direz-vous, avec notre poète Lemierre :
Croire tout découvert est une erreur profonde, C'est prendre l'horizon pour les bornes du monde.
En vain leur affirmerez-vous que vos expériences, si elles échappent par leur nature aux instruments du physicien, au creuset du chimiste, au scalpel du médecin, sont faites du moins le plus sincèrement du monde et par les hommes les plus honorables, qui, après tout, pour n'être pas des savants, ne sont pas des imbéciles. En vain les invitcrez-vous à venir voir ces expériences ou à les essayer eux-mêmes, mais sérieusement et avec
la persévérance nécessaire, ils vous opposeront une dénégation obstinée, une fin de non-recevoir, un silence plus injurieux que l'injure même; ils souriront de pitié et hausseront les épaules, se croyant bien forts... Triste rôle! je le répète. Désertion de la justice, désertion du devoir, désertion de la politesse. Si vous saviez comme, malgré moi, je les prends alors en pitié, moi qui ai toujours res* pecté si fort la science et les savants!... Heureusement que cela n'empêche pas nos expériences de réussir et nos études de continuer; heureusement aussi que toute vérité finit par s'imposer avec le temps; heureusement, enfin, que Dieu est Dieu, et que M. Babinet n'est pas son prophète.
Agréez, cher monsieur, l'assurance de mon entier dévouement.
P. F. Mathieu, Ancien pharmacien des années, etc.
P. S. Je ne puis me décidera quitter la plume sans vous dire un mot de deux ou trois expériences de prestidigitation, empruntées au manuscrit do la troisième brochure que je suis en mesure de publier. Vos lecteurs me pardonneront, je l'espère, de les retenir quelques instants de plus, les faits valant encore mieux que les meilleurs arguments ou que les plus justes récriminations.
J'avais un soir la main sur la planchette à crayon avec un jeu* avocat de ma connaissance plein de
mérite et de «avoir, qui est doué de beaucoup d'influence et qui obtient des vers avec la plus grande facilité. Nous en demandâmes à la force, à l'agent, à V Esprit (je ne sais comment dire) qui était venu animer notre planchette. Une dame présente donna pour sujet les fleurs, et la planchette écrivit :
Charmantes fleurs de nos parterres, Astres dorés de nos vallons, Plus libres que vos sœurs des serres, Brillez pour les humbles chaumières El non pour les pompeux salons.
De la beauté chastes images.
Soyez modestes sans dédain; L'éclat des séduisants mirages Ne flatte que les cœurs peu sages, 11 brille et se flétrit soudain.
Il n'y a rien de joli comme de voir se produire ainsi des vers, sans faire autre chose que de tenir à deux la main sur une planchette ou sur une corbeille à crayon, et d'en suivre les mouvements avec attention et docilité. Le plaisir est d'autant plus vif que les vers sont mieux réussis. Ceux que je viens de citer ne sont pas sans mérite; mais un autre jour nous en obtînmes de plus remarquables ; jugez-cn.
La planchette écrivit d'elle-même, je veux dire
sans que le sujet eût été donné, ce titre : la Phie, et continua par les vers suivants :
Lorsque la pluie, aux larges gouttes,
A lavé la tige des fleurs,
Et que les arbres verts des routes
Courbent leurs fronts baignés de pleurs:
Au premier rayon qui scintille
A travers l'humide charmille,
La nature s'épanouit,
Et sur la campagne charmée
Descend une brise embaumée,
Parfum d'amour qui réjouit.
Ainsi, sous le ciel politique, Lorsqu'aux regards de l'univers, Sortant d'un sommeil léthargique, Un grand peuple a brisé ses fers; Quand à l'orage de la rue Succède la légalité, L'âme s'épanouit, émue, Au parfum de la liberté.
Je vous communique ces deux petites pièces, parce que j'ai participé de ma personne à leur fabrication; mais j'en pourrais livrer bien d'autres à la publicité, obtenues sans ma participation, si le jeune avocat dont je parle consentait à m'ouvrir son mystérieux portefeuille. Ce portefeuille renferme un millier de vers frappés par un guéridon (avant qu'on fit usage de la planchette), et la
plupart sont d'une excellente facture. J'ai eu, du reste, la bonne fortune de pouvoir reproduire dans ma deuxième brochure deux des pièces les plus remarquables : la Ronde des Esprits et Y Ode à la Liberté.
Pourquoi faut-il que des raisons particulières, parmi lesquelles des raisons de santé, empêchent M, Pradier-Fodéré — je puis bien le nommer après tout, car il n'y a rien que d'honorable à avoir étudié un phénomène de cette importance — de continuer les expériences dans lesquelles il a vu se produire sous sa main des résultats si brillants! M. Pradier-Fodéré n'obtient pas que des vers avec la planchette. Chaque fois qu'il a bien voulu m'accorder quelques instants de collaboration (pour ne parler que des expériences faites à nous deux), nous avons eu de piquantes réponses, de curieuses histoires. Un pacte dans les formes nous fut un jour proposé. Nous consultions la planchette sur une affaire particulière, pour être agréables à une personne qui nous en avait priés, et voici le commencement de la conversation qui eut lieu :
ce Veux-tu répondre à nos questions sur l'affaire dont il s'agit?
— C'est selon.
— Fais-tu donc des conditions?
— Pacte.
— Quel pacte?
•— Je le libellerai si vous voulez*
— Soit.
— Nous nous donnons par ces présentes à l'Esprit supérieur qui descendra parmi nous. Eh bien?
— Quelles seront les conséquences de ce pacte?
— Le 39 décembre mil huit cent quatre-vingtdix, sur l'heure de minuit, vous le saurez.
— Nous ne voulons pas faire de pacte.
— Dis-nous autre chose que des saletés.
— Mathieu, consens-tu à ce que je te dévoile le mystère des mondes?
— C'est un grand et beau sujet ; est-ce que tu consentirais à le traiter pour nous?
— Oui.
— A la bonne heure ; mais nous demandons que tu t'occupes d'abord de l'affaire en question.
— Mes amis, je vais vous répondre ; mais après je vous donnerai une leçon de cosmogonie.
— Eh bien, réponds à ce que nous te demandons en ce moment.
— Interroge. »
Une autre fois, la planchette nous donna, à propos de rien, des noms et des adresses de personnes qui nous étaient tout à fait inconnues, et je ne fus pas médiocrement surpris de trouver exacts ces noms et ces adresses, quand je m'a-
visai de les vérifier. M. Pradier-Fodéré possède, en un mot, une remarquable influence; c'est, comme on dit aujourd'hui, un médium distingué, et dont la coopération serait fort utile, si l'on pouvait compter sur elle.
Mais voilà le malheur de ces curieuses études. L'inconstance, la lassitude, certains scrupules* le tempérament, le manque de loisirs, le respect humain, etc., etc., sont autant de pierres d'achoppement contre lesquelles vient se heurter l'expérimentateur dévoué qui voudrait y persévérer, et qui ne peut rien faire tout seul. Voilà ce qu'il est exposé à rencontrer de la part d'auxiliaires sur lesquels il devrait pouvoir compter, sans parler de ce qu'il rencontre de la part des gens qui ne croient pas à la réalité de ces phénomènes...
O monsieur Babinet! vous l'avez dit, nous sommes des prestidigitateurs; mais, croyez-moi, c'est un métier qui n'est pas toujours amusant.