CHAPITRE II
l'origine dacique.
Après la mort de Nerva (an 98 de notre ère), ayant été élu empereur à Colonia (Cologne) — Trajan se dirigea incontinent vers la Dacie pour châtier Décébal et s'emparer de Sarmizégéthuse, la capitale de son royaume.
Conclure de cet empressement à l'importance de l'expédition serait une erreur. Certes les DaceSy que les mains de fer de Buribista avaient su réunir un moment sous le même sceptre, étaient des voisins terribles pour la Mésie dès le règne de Tibère et forçaient déjà Vespasien a prendre des^esures énergiques à leur égard; mais les incursions qu'ils entreprirent périodiquement sur la rive droite du Danube ne pouvaient menacer que les colonies riveraines : Bonona (Widdin), Darticum, Ad Aquas (Vidovatz) ou entraver le halage des bateaux romains sur la rive gauche, seule praticable à plusieurs endroits. Car ils n'étaient pas très nombreux, leur pays étant presque entièrement couvert de forêts immenses d'où Tauroch lui-même ne disparut qu'il y a trois siècles et les riches plaines de la Basse^ Hongrie n'étant pas encore cultivées alors à cause des marais qui s'y étendaient ininterrompus le long du Tibissus et y servaient de fossés naturels aux contreforts occidentaux des Carpathes de la Dacie.
En réalité, il s'agissait là pour Trajan plutôt de faire une action d'éclat, que rehaussaient les travaux gigantesques exécutés en amont des Portes de Fer et le pont par lequel il les franchit, dont les vestiges étonnent encore aujourd'hui le spectateur. C'était toucher le cœur romain là où il se laissait le plus facilement prendre : aussi lui décerna-t-on le surnom de « Dacique » et consacra-t-on à cette campagne une partie des bas-reliefs de la colonne de Trajan^ quoique la victoire ne lût
pas très glorieuse, vu la disproportion de puissance des deux belligérants et que la nouvelle province n'eût qu'une valeur économique, en raison de ses mines.
En tout cas, les récits au sujet de cette conquête étant assez sobres, les passages des historiens romains qui s'y rapportent, sont excessivement précieux. Or voilà ce qu'on lit chez Eutrope (VIII. 3) : « Trajanus, victa Dacia ex toto orbe Romano infinitas eo copias transtulerat ad agros et urbes colendas. Dacia enim diuturno bello Decebali viris fuerat exhausta. »
Eh bien, ces phrases prétentieuses, écrites au quatrième siècle en pleine décadence, lie sont pas moins devenues des brandons de discordes entre Magyars et Roumains en donnant naissance à la théorie de l origine dacique de ces derniers. Elle a été formulée en premier lieu par G. G. Sinkai, religieux à Balàzsfalva (Transylvanie), de l'ordre de Saint Basile, et publiée dans sa « Chronique roumaine ». (I)
a L'empire des Romains, dit-il à la dixième page de cet ouvrage, serait tombé en décadence rapide si Trajan, le plus vaillant et le plus puissant des empereurs, n'eût pas conquis la Dacie, — excité, d'après Samuel Kôleséri, (2) autant par la résistance des Daces que par la richesse du pays. Aussitôt le pont achevé, cet empereur franchit le Danube, défit et écrasa les Daces à un tel point qu'il ne restait personne d'entre eux pour travailler la terre ou pour habiter les villes. Aussi dans la même année, ainsi que dans les deux années suivantes, fit-il venir en Dacie une grande multitude de colons soit de tout l'empire, soit particulièrement de Rome et de 1 Italie, comme il appert clairement des inscriptions des monuments funèbres que l'on retrouve encore de nos jours, surtout en Transylvanie. Ces inscriptions nous apprennent que les colons transportés en Dacie ne se composaient pas uniquement de gens appartenant au bas peuple, mais que l'on trouvait parmi eux quelques familles très distinguées aussi. »
Et ayant établi ainsi l'extermination complète des Daces et leur remplacement par des colons transportés particulièrement
(1) Chronica Românilov.
(2^ Awaria Bomatio-dacica, ch. J, note 5.
de « Rome et de l'Italie, » il continue — pages 46 et 47 du même ouvrage :
a Dans le courant de l'année pendant laquelle Tempereur Aurélien (de 270 à 275) entreprit son expédition contre les Perses, il retira de la Dacie ses légions ainsi qu'une partie des colons et les fit passer sur la rive droite du Danube. Il serait puéril de nier ce fait; mais puéril serait également d'admettre que les colons Fussent tous partis pour la Nouvelle-Dacie; car on peut hardiment supposer qu'ils devaient être en grande partie des cultivateurs, et ceux-ci n'abandonnent pas facilement leurs propriétés, surtout après un laps de temps aussi long que celui qui s'est écoulé entre les règnes de Trajan et d'Aurélien. D'ailleurs, comme il est clairement démontré que pendant les années suivantes la rive gauche du Danube appartenait encore aux Romains jusqu'à l'arrivée des Bulgares, — il devient indubitable que, sous Aurélien, la Dacie n'a pas été entièrement évacuée par les colons. Donc les Roumains habitant la rive gauche du Danube descendent des colons romains restés dans Tancienne Dacie, tandis que les colons ayant traversé le Danube et s'etant fixés dans la Nouvelle-Dacie, ainsi que les Roumains émigrés enThrace sous Constantin le Grand, doivent être considérés comme les aïeux des Roumains de la rive droite du Danube et que l'on appelle des u Vlahos » , ou mieux dit, des a Kotzo ou Kuzo-Vlahos » ou encore des « Tzintzars. » Quant aux Roumains de la rive gauche, on les a d'abord désignés sous le nom de a Romains, » ensuite sous celui « d'Abotrites, n plus tard, sous celui de « Cumans, » de » Patzinakites, » et enfin sous ceux de « Muntyans, n de u Moldaves, » de u Margitéans, » de » Mokanys, » de <& Fratutzs. » Mais qu'ils aient porté ou qu'ils portent tel ou tel nom, leurs origines et leurs ascendances sont identiques, c'est-à-dire qu'ils sont tous des Romains pur sang, comme c'est surabondamment confirmé par leur caractère et leurs vertus! »
Quoique entièrement terminée, la chronique de Sinkaina pas pu paraître imprimée pour des raisons que l'on indiquera plus loin. Pierre Maipr s est cependant complètement indentifié avec ses tendances et il les a mises en pleine lumière dans son
livre intitulé : Historia pentru inceputul Romaniloru in Dacia^ paru en 1812. De cette manière, il est devenu, grâce à ^t/iAai , le Moïse de Thistoriographie roumaine. C'est à la suite de l'apparition de son livre que s'est enracinée chez les savants roumains la croyance dans la complète disparition de l'élément dace après la conquête romaine, dans l'envahissement de la Dacie par les colons romains.
Admettre cette théorie sans restriction comme Gr. G. locilesco, l'archéologue très renommé l'admet (1), c'est supposer la possibilité de la disparition complète des Dace^ soit par l'extermination, soit par Téloignement, et de l'introduction dans la Dacie ainsi dépeuplée d'une nombreuse colonie entièrement romaine ou très romanisée.
Et quelle eût été la raison de l'extermination et de l'éloignement? « Voulant en faire (de la Dacie) — écrit Tocilesco — le poste le plus septentrional du romanisme dans le Nord barbare, Trajan ne pouvait se fier assez aux Daces pour les y laisser^ ni y amener des étrangers. »
Quoique bien ingénieuse, cette explication n'est pas suffisante car, si elle est très plausible à l'égard des intentions de l'empereur, elle n'éclaircit rien au sujet de l'exécution matérielle. Faire passer au fil de l'épée la population d'une ville assiégée au moment de l'assaut, est chose imaginable; par contre, supprimer la totalité des habitants d'un pays exigerait un effort extraordinaire dont les historiens eussent fait certainement mention, tandis que dans le texte d'Eutrope il n'est question que d'une Dacie viribus exhausta : dépourvue d'hommes valides. Donc les femmes et les enfants y sont restés épargnés, assurant d'une part la perpétuation de la race dace et de 4'autre la formation d'une nouvelle, issue de l'union des vainqueurs et des vaincus.
Cette hypothèse, les noms propres que Ton rencontre dans les inscriptions des pierres tumulaires, la changent en certitude. Car si à Vàr/iely, dans le département de Uunyad^ sur l'emplacement d'Ulpia Trajana de la Sarmizégéthuse latinisée
^1) Gr. g. TociLBSCO, Istoria fiomâna, p. 20-21. Bucuresci, 1887.
par l'empereur Adrien^ — on trouve déjà des Bovipal et des Andena, la population romaine y a dû être prépondérante, cependant, à cause des branches diverses de l'administration civile et militaire qui y étaient centralisées et à cause du a concilium trium Daciarum » (Provincia Apulensis, Malvensis et Porollissensis) qui y a siégé; — dans les autres parties du pays les noms daces se présentent à foison. Ainsi èLfAUo-lllosua actuelle, Sota Mucatri^ vétéran de TAla Frontiniana, consacre une pierre votive à Apollon et son exemple est suivi par Aelino Mucapor et MucapiuSj cavaliers de la même cohorte. A Optatiana il y a un autre Mucapor; Nandonis, Andrada, Bàuvantio meurent à Potaîssa en gardant leur nationalité. (1)
On sent dans tous ces noms un penchant à les latiniser; néanmoins la barbarie dace s'y fait jour ostensiblement. Ils prouvent une fois de plus en faveur de la grande loi de la lutte pour la vie des nations, qui veut que l'aristocratie d'un peuple vaincu, pour sauver une partie de son influence et de ses privilèges, se mette à pactiser avec le nouvel ordre de choses, se dénationalise et s'assimile au conquérant étranger. Les survivants de la noblesse dace et de la caste des « tarabostei pileati » voulant prendre part au gouvernement autonome dont la nouvelle province a été gratifiée par la sagesse politique de Trajan, devaient se conformer sans retard à la loi claudienne^ exigeant la connaissance du latin et Tadoption des mœurs romaines de quiconque désirait entrer dans le service de l'État.
Mais la grande masse du bas peuple est restée dace, gardant sa langue et sa religion que l'aristocratie romanisée n'a pas complètement abandonnées non plus. A Germizara^ il y a un autel élevé par Sulavik la divinité dace Acuinus. Et le gouvernement impérial est prêt à tenir compte de ce fait, surtout au Nord-Ouest, où Resculum étant une colonie dace pure, il lui accorde le nom de li'cus Anartorum, d'après le nom d'une des tribus daces. Voici quelques autres villes ou villages ayant des noms daces : Aizizi\ Deuzara, Napoca, Acidava^ Porolissum, chef-lieu d'une des trois provinces créées par Antonin le Pieux.
[i] KinALYi Pal, Dacia, provincia Augusti. 2 vol. Nagy-Becskerek.