LIVRE DEUXIEME
Le vayvode n'emploiera plus dans son titre l'expression : a Dei gratia » , et il n'apposera aux documents que son sceau de famille, le sceau vayvodal ne pouvant être apposé que par le prince. Les employés d'administration dépendront du prince, et non pas du vayvode. Le vayvode ne pourra pas envoyer des ambassades à l'étranger à l'insu du prince. Par contre, celui-ci s'engage, en échange de toutes ces stipulations, à la défense complète de Michel et de son pays.
Balcesco eut beau prétendre que ce traité était l'œuvre des boyards et des caloyers désireux d'humilier Michel après avoir vainement essayé son éloignement et que ce fut sa situation malheureuse qui le força à y souscrire. La vérité est qu'il le signa le lendemain d'une campagne victorieuse et, s'il était sous le coup de la crainte d'un retour offensif des Jurcs^ il ne pouvait en arguer l'imprévu, puisque ce fut lui qui commença les hostilités par le massacre et l'invasion. Il faut croire^ au contraire^ qu'il l'accepta de plein gré soit qu'il ait eu l'intention d'en remplir les clauses, soit en ayant même une arrière-pensée de trahison. Dans le premier cas, il considérait les avantages que l'amitié et la protection d'un peuple civilisé, instruit et courageux pouvaient lui procurer; les preuves en étaient toutes récentes. Dans le second il ne devait pas lui répugner de resserrer les liens entre le pays qu'il possédait et la r7'rtn5//t;a/«*e qu'il convoitait; car le nouveau traité l'a rendu en quelque sorte sujet hongrois, conséquemment éligible pour toutes les fonctions hongroises, la principauté transylvanienne y comprise. Du reste, comme c'était avec une sollicitude très tendre qu'il aimait sa famille, il se peut aussi qu'il ait vu dans ce traité une garantie pour l'avènement régulier au trône vayvodal de ses enfants et descendants.
La réédition des Vêpres siciliennes au détriment de la population turque de la Valachie, l'incursion réussie en fti/^ane des troupes de Michel et sa soumission complète à Sigismond devaient forcément déterminer une explosion de colère chez le sultan. Aussi envoya-t-il 5ma/ie pacha avec 100,000 hommes dès le milieu de l'année 1595, pour attaquer et châtier les signataires du traité, si nuisible à ses intérêts.
Ayant appris Tapproche des forces turques, Sigùmond ne tarda pas à mettre son année sur le pied de guerre. Il obtint de Fempereur Rodolphe II quinze cents hommes, des munitions et des subsides en argent. En Transylvanie il ordonna la levée générale, et il fit porter à travers le pays des Stcules un glaive ensanglanté pour indiquer symboliquement, selon la coutume des Magyars^ que la patrie était en danger. En même temps, il fit tous ses efforts en vue de la possession de la Moldavie. Sachant que le vayvode Aron n'était pas enclin également à imiter l'exemple de Michely il envoya un corps d'armée sous la conduite de Gaspard Komis pour le destituer et pour le remplacer par son chef militaire Rezvane. l\ avait d'autant plus de raison pour se fier à ce dernier, qu'il avait fait sa belle carrière sous Etienne Bàthory en Pologne^ malgré son origine des plus humbles, — il était le fils d'un 75-/gane. Voilà donc la Transylvanie^ la Valachie et la Moldavie réunies sous le sceptre de Sigismond^ formant une Dacie hongroise, centre d'une coalition européenne contre les Turcs.
En dehors des Roumains, Sigismond jeta son dévolu sur les Serbes aussi. Ceux qui habitaient entre le Témês et le Maros^ excités par ses promesses, coururent aux armes et le reconnurent pour leur despote. Mais s'étant heurté contre la mauvaise volonté de ses conseillers, Sigismond ne put leur envoyer qu'un drapeau! N'était-ce pas déjà un indice du manque d'équilibre de son esprit qui a rendu son règne si particulièrement néfaste pour la Transylvanie et la cause hongroise? Après avoir pris Becskerek et battu quatre fois le pacha de Témesvàr, les Serbes succombèrent dans une cinquième bataille et furent presque entièrement exterminés.
« Pendant ce temps-là Sinane pacha avança victorieux. Il battit Michel qui fut mal soutenu par les troupes auxiliaires d'Albert Kiràly. il s'empara de Bucarest, de Tergoviste et de Braïla et il s'approcha de la Transylvanie. »
Ces quelques lignes d'un historien hongrois passent en quelque sorte sous silence la bataille de Calugaren, parce qu'elle a eu une issue défavorable pour Michel, tandis que les auteurs roumains la mettent hardiment en parallèle avec Marathon et
assurent qu'elle démontre combien les Roumains possédaient tous les secrets de Tart de la guerre à un moment où « dans le reste de TEurope, il se trouvait encore dans ses langes! » Or même d'après la description de Balcesco, la part du lion des succès obtenus y revient ou à ^/^ei-z/Cira/j Je capitaine magyar, ou aux troupes hongroises placées sous les ordres de Cocéa. Quant à Michel lui-même, sa conduite était au-dessus de tout éloge. « Ayant pris ses dispositions, il pensû que les circonstances exigeaient absolument Taccomplissement d'un acte héroïque tant pour l'intimidation des Turcs que pour l'encouragement des siens. Il décida donc de n'acheter la victoire, comme d'ailleurs il avait toujours Thabitude de l'acheter, qu'en exposant sa vie. Ayant levé les yeux vers le ciel et ayant imploré le Dieu des batailles, il arrache la hache de la main d'un de ses soldats et se jette sur une colonne ennemie. Ceux qui résistent sont vivement abattus et il arrive jusqu'à Caraïman pacha h qui il tranche la tête d'un seul coup... Aussi ne savons-nous ce qu'il faut plus admirer chez cet homme : son génie stratégique ou sa bravoure militaire personnelle?. »
En tout cas, ni l'un ni l'autre n'empêchèrent les progrès de Sinane pacha. Pour les arrêter, et après avoir promis aux Sicules rassemblés à fekete-Halom le rétablissement de leurs anciennes franchises en échange de leur concours armé, Sigismond descendit en Valachie à travers le col de Tôrcsvàr, Il y recueillit les troupes débandées de i¥{cAe/ et avec ses 60,000 hommes, il attaqua sans tarder les Tuiles de qui il reprit Tergoviste et Bucarest en quelques jours. Sinane s'enfuit en désordre vers Giourgévo où il fut rejoint par Sigismond qui le surprit et l'anéantit pendant le passage de son armée à iraversle Daîiube. Au bout de trois jours de siège la ville de Giourgévo tomba ellemême dans les mains de Sigismond. Alors il retourne en Transylvanie couvert de gloire comme le héros victorieax.de la chrétienté. Il est au sommet de sa gloire et il vole à Prague, à la cour impériale, dont il obtient des promesses favorables au sujet de sa participation matérielle et morale dans une prochaine campagne entreprise en commun contre les Turcs. Elle eut lieu Tannée suivante, en 1596, d'abord entre un des meil-
leurs capitaines de Sigismondy nommé Georges Borbélyy et le pacha de Témesvâr^ ensuite à l'automne entre les alliés : Tarchîduc Maximilien et Sigismond d*un côté et le sultan Maho* met III de l'autre. Les deux armées se rencontrèrent à Mezo^ Keresztes. La victoire sourit d'abord aux chrétiens pour revenir finalement aux Jures ^ et Sigismond s'en retourna découragé et désespéré en Transylvanie , laissant les cadavres de 20,000 AUemands et Hongrois sur le champ de bataille !
Alors commence son attitude extraordinaire de capricieux malade qui ne sait pas ce qu'il veut et dont l'entêtement augmente avec son irrésolution. Ayant appris à ses dépens la vanité des grandeurs humaines, il veut renoncer au pouvoir; il cède donc sa principauté à Rodolphe, qui lui donne en échange ceWe A' Oppeln, Mais à peine y passe-t-il trois mois en 1598 qu'il est déjà de retour en Transylvanie où il se raccommode avec sa femme Marie^Christierna et où il réoccupe son trône avec le consentement des États.
On était encore à Prague à se demander ce qu'il fallait faire avec l'incompréhensible Sigismond, quand ses mandataires : l'évéque Nâpràgyiei le futur prince Etienne ^oc^Aat y paraissent et déclarent que leur maître est prêt à reprendre les négociations moyennant la cession de deux principautés silésiennes et le payement d'une rente annuelle de 100,000 florins. L'empereur ne crut pas devoir repousser ces propositions, mais les ambassadeurs n'étaient pas encore rentrés en Transylvanie que déjà il y avait un changement nouveau : Sigismond, au lieu d'abdiquer en faveur de Varchidnc Maximilien, se fit remplacer sur le trône transylvanien par son cousin, le cardinal André Bâthory, l'évéque A'Erméland[\),
En face de ces actes de la folie raisonnante indiscutable, auxquels la Transylvanie a eu bien tort d'acquiescer avec une docilité servile, l'attitude de Michel était des plus correctes, au moins en apparence. 11 paraissait ne s'occuper que des affaires de la Valachie et d'une nouvelle incursion en Su/^arie, qu'il a menée a bonne tin également, tandis qu'en réalité il
(1) F'ievé par ton oncle en Pologne, son diocèse ne se trouvait pat dans les pays hongrois.