‹ Magyars et Roumains devant l'histoireChapitre 104 sur 232 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

d'étudier le gouvernement, les chefs militaires et les forteresses de l'empereur allemand et de ses cousins. Que Votre Grandeur en soit certaine : ils n'ont ni pouvoir, ni forces. Ce sont des gens pitoyables et misérables , des Saxons inhumains qui sont incapables de protéger leur pays; comment voulezvous qu'ils puissent protéger les miens? Je pourrai m'emparer de leurs forteresses et de leur pays d'un seul coup. C'est pourquoi j'implore Dieu de me délivrer d'eux! Si je pouvais ravoir la Transylvanie avec les deux vayvodies, la Valachie et la Moldavie je les mettrais sous la protection du Sultan puissant, dont la gloire rayonne au-dessus du monde entier! (I)»

Le doute n'était plus possible; Michel trahissait. Avant de recourir aux moyens extrêmes, Basta lui proposa cependant de retourner en Valachie et d'y régner en paix. Mais le vayvode ne voulut rien entendre de pareil. i< J'ai même un traité avec l'empereur, disait-il, aux sujet de ce pays-ci, parce qu'il m'appartenait auparavant. Et comme l'empereur m'a rendu la Transylvanie par l'entremise de Bartholomé Pecz et Michel Székely, je m'en tiens toujours à ce traité. » Les dispositions qu'il prit n'étaient pas plus rassurantes. Ses troupes valaques, serbes et cosaques entrèrent à Gyulafehéi^àr pour y prendre immédiatement possession de l'habitation princière C'était plus que l'ombrage de Basta n'en pouvait supporter. Il envoya donc dans le camp de Keresziesmezô le 19 août, seize jours après leur victoire commune, le capitaine wallon Beauri avec deux cents de ses hommes. Ils pénétrèrent sous un prétexte quelconque dans la tente de JitcAe/et l'assassinèrent après une faible résistance en plein jour, au milieu de ses troupes I

Justice sommaire contre laquelle le sentiment moral affiné du xix* siècle se révolte incontestablement, mais justice vengeresse des trahisons et des ingratitudes passées aussi, et justice préventive pour celles également que le vayvode n'aurait pas manqué de commettre plus tard, en ayant pris par trop le goût et l'habitude.

Événement tragique mais dépourvu de grandeur, comme en

(1) Szàdeczki Lajos^ Erdély es Mihuly vajda Torténete, p. 241

68t dépourvu Michel lui-même à qui le plus ardent chauvinisme ne peut attribuer que le surnom de « brave v dans le sens le plus matériel du mot. Événement dont Fodieux n'atteint nullement la réputation des Magyars ^ puisqu'il a été perpétré par Bastay par Tun des plus grands ennemis de leur race ; événement épisodique n'ayant eu aucune influence sur aucune question importante de la politique internationale.

Les historiens roumains reprochent à Michel de n'avoir rien fait pour l'idée nationale. Reproche ridicule non seulement parce qu'il suppose un anachronisme : l'existence d'une idée du xix" à la fin du xvi* siècle, mais parce qu'il ferait croire qu'il y avait une nation roumaine déjà au temps du célèbre vayvode. Or, d'après ce qui précède , on se rend très bien compte que c'était impossible qu'il y en eût une. L'organisation politique , telle quelle , du peuple roumain ne datait que de deux cent quarante ans ; au point de vue relig^ieux, il était bulgare; quant à sa littérature, son instruction, ses traditions, elles étaient nulles. Dans ces conditions-là, il tty a que des instincts nationaux dont le développement ne forme que plus tard la conscience nationale , sentiment encore tout à fait défensif, pour aboutir finalement au génie national qui est seul appelé à rayonner dans des conquêtes durables, soit matérielles, soit intellectuelles.

Peut-on admettre que le rusé vayvode Michel le Brave ait pu en faire de signalées à la tête de ses boyards incultes et de ses troupes indisciplinées? La malice ajouterait même qu'il a accompli des hauts faits non pas « parce que » mais « quoique » Roumain — bien entendu — de l'époque !

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