CHAPITRE IV
LES ROUMAINS DE l'ÉPOQUE AU POINT DE VUE POUTIQUE, SOCIAL ET DÉMOGRAPHIQUE.
Si depuis Toctroi du « Diploma Leopoldianum » jusqu'à la nomination de Tévéque orthodoxe transylvanien, c'est-à-dire depuis 1691 jusqu'à 1783, toute la vitalité du roumanisme n'a pas été absorbée par les luttes qu'il soutenait soit pour faire accepter son union avec le catholicisme, afin d'obtenir des avantages politiques, soit pour défendre l'orthodoxie, ce fut une véritable faveur de la Providence. En effet, sa situation politique et sociale ne contenait à cette époque aucun élément pouvant lui être propice. L'éclipsé subite du croissant en Hongrie y Técroulement d'une Transylvanie indépendante, le développement inattendu de l'empire moscovite semblent avoir fait sur Tàme roumaine — alors en quelque sorte encore renfermée dans sa chrysalide — l'effet d'un stupéfiant, sous l'influence duquel elle ne savait plus s'orienter et se sentait condamnée à l'inaction.
A la mort de Léopold /", le vayvode de Valachie^ Constantin Brancoiuwy prit ouvertement parti pour les Russes. Il jura également d'envoyer à Pierre le Grande alors en guerre avec la Turquie^ un corps d'armée formé de 30,000 hommes. Quant à Déméirius Cantemir^ le vayvode moldave, il s'allia également au fondateur de la Russie actuelle. Aussi, après l'issue de la guerre, désastreuse pour les armes du tsar, disparut-il, caché dans les rangs de l'armée russe en retraite. Il fut remplacé sur le trône vayvodal par Nicolaë Mauîocojdat. Un sort plus terrible a été réservé à Brancovan. Emmené à Constantinople par les Turcs, il y fut exécuté avec sa femme, ses enfants et ses gendres. Le sultan lui donna pour successeur, en Valachie^ Etienne Cantacuzino, qui n'eut pas une fin plus heureuse. Seulement ce fut cette fois-ci son père qui partagea le dernier
supplice avec le vayvode accusé de trahisoo au profit des Russes et des Autrichiens (1716). Alors Maurocordat obtint la vayvodie en Valachie, tandis que la Moldavie échut à Michel Rakovitza.
Avec eux commence le règne de Fanarioies, si funeste pour les deux pays, où il a duré plus d'un siècle. Le nom des vayvodes en faisant partie ne vient pas d'une famille; il désigne les gens qui demeuraient à Constantinople dans le quartier du Fanavy où se trouvait concentré le monde grec, tant religieux que laïque, composé de marchands, de banquiers et d'hommes d'affaires. Dès le milieu du xvu* siècle, le gouvernement turc s'y apprivisionna de drogmans^ car la finesse de l'esprit grec était particulièrement apte à remplir les devoirs de l'interprète; ce fut Nicussis Panaioiache qui occupa le premier officiellement le poste de drogman en chef. Lui ayant succédé après sa mort, Alexandre Maurocordat se distingua tellement dans cet emploi, spécialement pendant les pourparlers qui précédèrent la conclusion du traité de paix de Karlôcza, (Karlovitz), que la Sublime^Porte se crut obligée de lui donner une récompense importante en accordant à son fils Nicolaè successivement les trônes des deux vayvodies comme il a été dit plus haut. Avec le temps, ces drogmans formèrent une véritable caste, celle des Fanariotes,
a Naturellement, — dit M. Jancsô^ — ces fanariotes ont réussi à atteindre au nec plus ultra de leurs désirs, c'est-à-dire à obtenir l'un des deux sièges vayvodaux roumains. Leur première et unique préoccupation consista dans l'accaparement le plus prompt possible d'une grosse somme d'argent afin de pouvoir payer à Constantinople les trois ou quatre millions, pour lesquels ils y avaient acheté les vayvodies. Après s'être acquittés de leurs dettes, ils n*avaient qu'un but : constituer un trésor encore plus considérable afin qu'en cas de déchéance ils pussent disposer du plus d'argent possible pour le rachat du trône vayvodal. Les Turcs n'admirent à l'honneur de ce chassécroisé d'abord que quelques familles fanariotes, telles que les Maurocordat et les Ghica, mais ils permirent aussi à la famille moldave Rakovitza d'y prendre part dès le début bien que,
devenu vay-vode de Moldavie, Michel Rakovitza 8e fût rendu suspect à leurs yeux à cause de ses sentiments philorusses. Ayant vu par la suite qu'occuper les trônes vayvodaux était le désir suprême de beaucoup de familles fanariotes, les pachas constantinopolitains élargirent le cercle du concours à Tinfini, pensant que plus il y a d'acquéreurs pour un objet convoité, plus on peut en augmenter le prix. Ce fut ainsi qu'ils ouvrirent la lice aux familles Garagéa, Ypsilanti, Moruzzi, Sutzu, Morogheni, Hangerli, Galimach. Arrivées sur le trône, celles-ci déployèrent une véritable virtuosité dans l'invention d'impôts nouveaux à côté des anciens maintenus, il fallait que le pauvre paysan roumain payât la dîme, iRgosiina, Isideseuna, Yoierit, le vacarù, le prisacarit^ le vadrarit^ le vinariciUy le progonarit, lefumarit et qu'il les payât non seulement une fois par an, mais le plus souvent deux fois, car le gabelou n'avait pas l'habitude de lui délivrer une quittance. »
Si un malheureux paysan n'était pas en mesure de s'acquitter envers les gens du fisc, ils le malmenaient et le battaient pour en extorquer de l'argent. « On enferma les hommes et les femmes dans des mannes de maïs, raconte un témoin oculaire(l) et on alluma à côté de ces mannes des feux sur lesquels on jeta du poivre rouge afin de les enfumer ainsi sans leur donner ni à boire ni à manger. Ensuite on attacha leurs mains derrière leur dos et on les frappa avec des cravaches, jusqu'à ce qu'ils s'affaissent ou on les plaça nu-pieds sur la neige glacée et on les y maintint des heures entières, pour les forcer à donner leurs derniers liards. »
Et pour comble de malheur » chaque vayvode amène avec lui un grand nombre de Grecs, à qui il accorde les places les mieux rétribuées. Il y en a beaucoup qui contractent de riches mariages par Tentremise du vayvode et deviennent ainsi de grands propriétaires. En un mot la Valachie et la Moldavie doivent être considérées comme le Pérou des Grecs » (2).
(1) Dimitrie Eclesiarhul 1. Papiu Ilarianu Tesauru de Monutnenier, toI. II, p. 193.
(2) RaicSëvicii, Qfservazzioni stortchcy uaturale e politîche intornola Vaiaehia € la Moldavia. Napoli. 1788, p. 164.